L'ÉGLISE ABBATIALE
Histoire de la construction et des restaurations. — Les textes relatifs à la construction de l'église abbatiale de Saint-Gilles sont peu nombreux et ils manquent souvent de précision. De là de réelles difficultés pour établir la chronologie de la construction. De là aussi les inépuisables discussions qui se sont élevées entre archéologues autour de ce monument qui prête, plus qu'aucun autre, à la controverse.
Si rares que soient les documents proprement historiques, il importe de les examiner tout d'abord, quitte à voir ensuite si l'analyse archéologique des différents éléments qui composent l'église abbatiale permet de compléter ou de préciser les quelques renseignements qu'ils fournissent.
La première mention relative à la construction d'une église est celle qui a trait à la visite faite au monastère par le pape Urbain II en 1 095-1 096. Le i'''' septembre 1095, le pontife apparaît une première fois à Saint-Gilles et il promet sans doute aux moines de revenir quelques mois plus tard pour procéder à la dédicace de leur église; en juillet 1096 on le retrouve
l'église abbatiale
en effet au monastère où il consacre, dit une bulle du 11 de ce mois, « l'autel de la nouvelle basilique » [basilice nove aram omnipotenti Deo).
Un second texte est fourni par l'inscription gravée sur le second contrefort méridional de la crypte et logée sur la quatrième assise en partant du sol, qui est ainsi conçue : Anno Domini MCXVI hoc templum sancti Egidii aedificari cepit mense aprili feria H iii octava pasche. En d'autres termes la construction du temple dédié à Saint-Gilles aurait été commencée en 1 1 16, au mois d'avril, le lundi de Pâques.
On n'a aucune indication sur les travaux qui suivirent et il faut attendre l'année 1209 pour avoir d'autres renseignements textuels. Ils proviennent du passage cité plus haut de la chronique de Pierre des Vaux de Cernay qui concerne d'abord le meurtre du légat Pierre de Gastelnau, puis la pénitence solennelle accomplie à Saint-Gilles par le comte Raymond VI.
Pierre des Vaux de Cernay révèle l'existence à Saint- Gilles d'une basilique abbatiale qui comportait une crypte et une église supérieure superposées. 11 affirme que le corps du légat, qui avait été d'abord déposé dans le cloître, fut ensuite transféré dans l'église, sans désigner autrement le lieu de la sépulture ; du moins, à propos de la pénitence de Raymond VI, donne- t-il ce détail caractéristique : « 11 faut dire que le comte de Toulouse qui, comme nous l'avons expliqué, avait été introduit dans l'église de Saint-Gilles, nu et flagellé, ne put, par une disposition divine et à cause de la foule, sortir par où il était entré, mais il lui fallut descendre dans l'église inférieure et passer nu devant la
sépulture du bienheureux martyr, frère Pierre de Castelnau, qu'il avait fait assassiner : « Sed oportuit eum desceiidere in inferiora ecclesiœ et per ante sepulcrum beati martyris^ fratris Pétri de Çastronovo^ quem occidi fecerat^ nudum transire ».
Toujours à propos de la pénitence de Raymond VI, le même Pierre des Vaux de Cernay déclare que « le comte fut amené nu devant les portes de Féglise [adductus est cornes nudus ante fores ecclesiœ). »
De nouveau les textes gardent le silence, jusqu'en 1261. Cette année-là, un contrat est passé, le 6 septembre, entre Valentin de Mirabel ce ouvrier du monastère )) et Tarchitecte Martin de Lonay qui prend* la direction des travaux, puis, le 20 novembre i265, Clément IV accorde cent jours d'indulgence aux fidèles qui (( tendront une main secourable à la fabrique de l'église )), afin, dit-il, de les intéresser à l'achèvement du temple depuis si longtemps commencé.
On n'a conservé aucun compte relatif aux travaux exécutés à la fin du xiii^ siècle et au cours du xiv"". Us durent se borner à fort peu de chose car, en 1417, l'abbé de Saint-Gilles adresse à l'empereur Sigismond de Luxembourg une supplique dans laquelle il le prie de solliciter du pape une indulgence plénière pour tous ceux qui visiteront le tombeau de saint Gilles le i °'' septembre ; ce serait un moyen de faire rentrer de l'argent dans les caisses de l'abbaye dont les revenus ont tellement diminué qu'ils n'ont pu suffire pour exécuter la toiture et pour terminer le clocher. De nouveau, en 1 5 06, le pape Jules II, qui avait été abbé de Saint- Gilles avant son élévation au siège apostolique, cons-
l'église abbatiale
tate que l'église supérieure n'est toujours pas achevée, que cent mille ducats seraient nécessaires à cette fin et que, en attendant, les moines sont obligés de célébrer dans la crypte {in cryptis) la messe et Foffice divin.
Pour la période moderne et notamment pour les travaux de restauration qui furent rendus nécessaires par Fincendie survenu le 27 septembre i562 à la suite des combats entre catholiques et protestants, les textes sont plus précis. On a conservé le rapport d'un commissaire envoyé à Saint-Gilles en 16 10 par le Parlement de Toulouse aux fins d'enquête, d'où il résulte que toutes les voûtes hautes ont été détruites sauf au voisinage du chœur.
On se borna, semble-t-il, à une enquête, et les luttes religieuses, dans les années qui suivirent, furent trop violentes à Saint-Gilles pour que l'œuvre de restauration pût être meaée à bien. D'ailleurs, au début du règne de Louis XIII, les protestants étaient les maîtres et il faillit en coûter cher à la malheureuse basifique. On avait essayé de la transformer en citadelle, mais, en 1622, comme l'armée de Louis XIII approchait, le duc de Rohan, craignant qu'elle ne fût prise et qu'elle ne servît désormais de point d'appui aux catholiques, donna l'ordre de « raser à fleur de terre le clocher et le vieux bastiment de l'église ». L'arrivée des troupes royales, en contraignant les protestants à s'enfuir en toute hâte, sauva la crypte et la façade occidentale, mais il résulte du procès-verbal dressé à la suite de l'enquête entreprise par le lieutenant-général de la prévôté en Languedoc (août 1622) que le grand clocher fut sapé et renversé, qu'en tombant il ébranla les murailles, que
d'autre part on a également miné plusieurs piliers et que les voûtes ont été jetées bas, qu'enfin les sculptures du portail, en particulier ce Teffigie de plusieurs saints avec l'histoire de la Mort et Passion de Notre-Seigneur », ont été mutilées « à coups de mousquetades )).
En i65o on commença la restauration de l'édifice qui est connue par les conventions passées pour adjudication des travaux. Elle fut achevée en i665. On démolit les murs extérieurs jusqu'à la hauteur des grandes arcades ; on abaissa les piliers de la nef jusqu'aux chapiteaux et on refit les voûtes dans le style gothique ; enfin l'on ferma la nef vers l'est par le chevet qui existe encore aujourd'hui et vers l'ouest parle grand mur qui i surplombe le portail. !
Les derniers textes qui ont trait à l'église de Saint- I Gilles se rapportent à la période révolutionnaire et à la restauration du xix*" siècle. Il n'y a pas lieu de les analyser en détail, car ils n'apprennent rien de bien nou- I veau ^ ; il suffira de rappeler que la démolition fut commencée en 1791, que les ruines de l'ancien chœur et , notamment la fameuse « vis de Saint-Gilles » furent ; préservées grâce à l'intervention d'un notaire de la localité, qu'enfin de 1842 à 1868 on procéda à une restauration générale de l'édifice conduite par Questel et Revoil.
Tels sont les documents historiques relatifs à l'église de Saint-Gilles. Avant de les confronter avec les données archéologiques, il importe de dégager avec toute
I. Nous renvoyons, pour plus de détails, à l'article de l'abbé | Nicolas, Construction et répai-ation de l'église de Saint-Gilles. dans Mémoires de l Académie de Nîmes, 1900, p, 95-190.
l'église abbatiale
la précision nécessaire les conclusions qu'ils autorisent, en se gardant des interprétations excessives dont ils ont été trop souvent F objet.
1° Une première église était en construction à la fin du xi^ siècle et Urbain II en a consacré le maître-autel en juillet 1096. Cette église est-elle devenue insuffî-
L'Église. Vue d'ensemble (côté est).
Cliché Lévy-Neurdein.
santé ou a-t-elle été détruite par un incendie ? On Fignore ; du moins est-il certain que, comme l'atteste l'inscription trouvée dans les murs de la crypte, la réédification d'une basilique fut entreprise en 1 1 16.
2° En 1209, le monument commencé en 11 16 présentait l'ordonnance générale que l'on observe aujourd'hui, puisque Raymond VI est descendu de Féglise haute dans la crypte; il se terminait vers l'ouest par une façade percée de portes, mais rien ne prouve que cette façade fût déjà décorée, car le terme de fores
écclesiœ employé par Pierre des Vaux de Gernay signifie portes de Véglise et n'a jamais voulu dire tympan sculpté, ,
S"" On a travaillé à plusieurs reprises à Téglise de Saint-Gilles du xiif au xiv^ siècle, mais les textes ne permettent pas d'éclaircir la nature de ces travaux. En revanche, on sait pertinemment que les parties hautes de Téglise supérieure, malgré leur aspect gothique, datent seulement de i65o.
V oilà les seules certitudes qui soient données par les textes. On a généralement fait dire beaucoup plus à ceux-ci, afin de justifier certaines hypothèses archéologiques un peu fragiles dont on cherchait une confirmation historique. Hypothèses archéologiques et interprétations textuelles ne peuvent être discutées qu'après l'étude des diverses parties de l'édifice qu'il faut maintenant passer en revue en commençant par la crypte qui, de l'avis unanime, est la plus ancienne.
La crypte. — La crypte de Saint-Gilles constitue à elle seule une véritable église souterraine, longue de 5o mètres et large de 25.
Son plan est le même que celui de l'église supérieure. Elle est divisée en trois nefs. La nef centrale et le collatéral sud ont six travées qui correspondent exactement à celles qui se trouvent au-dessus : le collatéral nord n'a que deux travées ; il est interrompu par l'escalier qui relie la crypte à l'église supérieure.
L'appareil présente des diftérences très notables qui indiquent des interruptions et des reprises dans la construction. Sur certains points, M. Labande, dans la
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E. Chauliat, del.
Plan de la crypte de Saint-Gilles.
très savante notice qu'il a publiée à l'occasion du Congrès archéologique d'Avignon en 1909, a pu relever la trace de quatre remaniements successifs. Les deux murs latéraux nord et sud sont constitués à la base par des matériaux très résistants que remplacent ensuite (à la hauteur des fenêtres dans le mur méridional) des matériaux plus légers. Des reprises analogues s'observent également dans le mur occidental, qui supporte la façade de l'église, sauf à l'extrémité du collatéral sud où ce mur semble avoir été bâti d'un seul jet.
Les voûtes manquent d'homogénéité. La quatrième travée de la nef principale, celle qui porte le numéro i sur le plan, a une voûte d'arêtes, ainsi que les travées numérotées 3, 4 et 5 du collatéral sud. La travée 2 de ce même collatéral a une voûte en berceau. Toutes les autres travées de la nef centrale et des collatéraux ont des voûtes sur croisée d'ogives.
Les arcs ogifs ont un tracé surbaissé, mais, s'ils offrent tous ce caractère commun, en revanche on observe dans leur mouluration des variétés notables : divers arcs, ceux des travées i, 2, 3, 5, 11, 12 et i3, sont constitués par un simple bandeau sans moulures qui a l'air de soutenir les arêtes de la voûte préexistante, comme il y en a dans la même région au transept de la cathédrale de Maguelone et au porche de Saint-Guilhem du Désert ; d'autres se décomposent en deux tores accolés ou en plusieurs boudins ; quelques-uns enfin (et avec eux certains arcs-doubleaux) sont décorés de motifs ornementaux, tels qu'oves ou rubans.
Les supports sont constitués par de gros piliers adaptés à la voûte d'arêtes dont les retombées viennent en
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quelque sorte se fondre avec eux. Lorsque Ton introduisit la croisée d'ogives, pour laquelle ils n'avaient pas été prévus, il fallut prendre des dispositions spéciales. Gomme la première travée de la nef et les deux travées du collatéral nord n'étaient pas terminées, on
La Crypte Cliché de l'Auteu
dut couper les piliers par un groupe de moulures saillantes sur lesquelles vinrent reposer les retombées des arcs ogifs. Au contraire, dans les travées où la voûte d'ogives fut substituée à la voûte d'arêtes, on dut jeter des pierres en biais dans les ressauts des piliers. Ce procédé de fortune prouve clairement que la voûte de la crypte de Saint-Gilles a subi des remaniements en cours d'exécution. 11 semble même, si l'on examine tout
à la fois la forme des piliers que ne surmonte aucun chapiteau et le tracé surbaissé des arcs ogifs, que ces piliers, destinés tout d'abord à recevoir des voûtes beaucoup plus élevées, aient été sectionnés pour convenir aux voûtes actuelles de la crypte.
L'éclairage est assuré par six baies ouvertes dans le mur méridional et qui, elles aussi, ne semblent pas avoir été prévues, du moins sous leur forme présente, dans le plan primitif, car, pour les ouvrir, on a dû entailler les plus anciennes assises de la muraille qui, par suite des matériaux résistants qui les composaient, se prêtaient assez mal à cette opération.
De cette description se dégagent quelques conclusions qu'il peut être intéressant, pour déterminer l'âge du monument, de rapprocher des résultats apportés par l'enquête historique.
On constate tout d'abord — et c'est là un des résultats les plus certains de la minutieuse étude de M. Labande — qu'il y a eu dans l'édification de la crypte et, par suite, de l'église tout entière plusieurs campagnes de travaux ; l'analyse des matériaux qui composent les murs latéraux et le mur occidental le prouve de la façon la plus éclatante.
En second lieu, il est non moins évident que le plan primitif a été modifié en cours d'exécution ; sinon on ne pourrait s'expliquer ni la forme des voûtes, ni celle des piliers.
Enfin, au moment où il ne restait plus à voûter que quelques travées, la voûte d'arêtes a été remplacée par une voûte gothique sur croisée d'ogives.
Ces données archéologiques, rapprochées des ren-
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geignements fournis par les textes, permettent-elles de fixer la date ou les dates de cette crypte qui, en raison des particularités d'architecture qui viennent d'être signalées, a une importance décisive pour l'histoire de l'art religieux en France au moyen âge ?
Plusieurs hypothèses, quelque peu contradictoires.
La Crypte. Collatékal sud.
Cliché de l'Auteur.
ont été formulées à son sujet. La première est celle qu'on pourrait appeler traditionnaUste. Elle a été soutenue par les archéologues locaux, d'abord par Révoil, l'architecte qui a dirigé la restauration générale de 1842- 1868, puis par le chanoine Nicolas, ancien curé de Saint-Gilles, plus récemment par l'abbé Hubidos. Suivant cette opinion, la crypte existait déjà lors du
passage d'Urbain II à Saint-Gilles, et c'est un autel de la crypte que le pape français aurait consacré en juillet 1096. En effet, les fouilles entreprises en i865 ont fait découvrir dans la travée numérotée i sur le plan un tombeau rectangulaire avec l'inscription suivante :
INH — TML QI