‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 10 sur 35 · AUXQUELLES ON DEMANDE L'HOSPITALITÉ · texte numérisé non relu

AUXQUELLES ON DEMANDE L'HOSPITALITÉ

Les citoyens de la grande République américaine prétendent, avec ce ton de raillerie nerveuse et tranchante qui est le côté saillant de leur caractère, que, jetés sur le sol du nouveau monde par une volonté plus forte que la leur et poussés par une puissance irrésistible, ils accomplissent une mission essentiellement providentielle. En un mot, qu'ils sont fatalement appelés par Dieu lui-même à, déplacer le centre des lumières et à fonder sur cette terre vierge une civilisation nouvelle et réellement humaine, destinée à remplacer, .dans un avenir prochain, la civilisation décrépite de la vieille Europe, qui bientôt, juste retour des choses d'ici-bas, deviendra, elle, le centre de la barbarie.

Si audacieux que paraisse ce paradoxe yankee, à peine a-t-on passé un mois au milieu du peuple étrange de cette immense république, qu'on se laisse aller, malgré soi, à admettre, uon pas sa réalisation, mais sa possibilité, en voyant le mouvement continuel de cette fourmilière, l'esprit d'activité et de curiosité qui la domine; en étudiant le caractère inquiet, chercheur, remuant de ces hommes pour lesquels l'immobilité est la mort; qui, de même que le Juif-Errant de la légende, sont poursuivis d'un besoin de locomotion et d'expansion qui les oblige à sauter par-dessus leurs frontières, cependant trop vastes pour le chiffre relatif de leur population, et à s'enfoncer, à droite et à gauche, devant et derrière eux, dans les déserts qui les enveloppent et les empêchent de respirer à Taise, et à envahir les territoires des nations voisines pour défricher les terres incultes ou abandonnées, créer des centres d'industrie puissants, non pas poussés par l'avarice, car l'or pour eux n'est qu'un moyen, ils le prodiguent aussi facilement qu'ils le gagnent, mais pour étendre leurs relations commerciales et civiliser par le trafic, en moralisant le travail. Ils ne doutent de rien; tout leur est possible excepté ne rien faire; ils ont inventé le mouvement perpétuel du cerveau et des membres, agissant toujours, et toujours de concert.

Les travaux qu'ils ont accomplis depuis moins d'un siècle par des efforts gigantesques, sur un territoire qu'ils ne parviennent pas à peupler, sont incalculables; ils ont fait des prodiges et ils ne s'arrêteront pas en si beau chemin, ce qui, d'ailleurs, serait dommage pour le progrès qu'ils prétendent représenter, lorsqu'ils n'en représentent tout au plus que l'agitation mercantile.

Certes, la civilisation américaine est belle; elle est grande, elle est humaine surtout ; mais voilà où pour elle est recueil : comme toutes les choses purement humaines, et qui ne sont, par conséquent, que l'expression de l'égoïsme et la satisfaction des besoins physiques, elle est essentiellement matérialiste,

l î J Né' '

Un si «*rand enthousiasme rayonnait sur ïc front de sou frère que le général...

La foi lui manque, la foi, cette étincelle divine qui aplanit les montagnes et soulève les vallées, qui agrandit l'intelligence* gonfle le cœur, enseigne la fraternité, et, rappelant F homme sans cesse à son humble origine, lui donne la connaissance de ce qui est grand, et, levier plus puissant que celui d'Àrchimède, lui fait accomplir de belles et nobles actions ; cette foi enfin, qui a produit notre civilisation si complète et dont les Américains, qui feignent de la mépriser, ne sont, en somme, que les enfants perdus.

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L'Américain ne croit pas, ou plutôt, aveugle volontaire, il ne reconnaît qu'un Dieu; l'or, avec lequel il prétend tout faire.

Et cependant, s'il voulait de bonne foi regarder autour de lui, il n'aurait besoin que d'un coup d'œil, pour reconnaître à l'instant son erreur, car il habite le plus beau pays de l'univers et il est entouré d'une nature exubérante, grandiose, qui parle au cœur encore plus qu'aux yeux, et sur laquelle, à chaque pas, le doigt tout-puissant du Créateur a imprimé son cachet en caractères indélébiles.

Toute civilisation doit être, pour devenir durable et progressive, le résultat ou plutôt l'expression de la foi, et reposer, comme le christianisme, sur le dévouement et l'abnégation, sentiments divins, qui sont l'essence et la force de la société elle-même.

La civilisation comme celle inaugurée aux États-Unis, qui, au contraire, est la négation de toute croyance et ne repose que sur la satisfaction des instincts et des besoins physiques, est fatalement appelée à périr dans un temps plus ou moins rapproché.

Le mormonisme est la preuve du profond abaissement du niveau moral aux Etats-Unis, et Fépigramme la plus sanglante et la plus amère faite contre cette civilisation, prétendue progressive, de la société du Nouveau-Monde.

Aujourd'hui que tout a marché à pas de géant, dans cette magnifique contrée, il faut s'enfoncer bien loin dans l'intérieur des terres, pour retrouver les splendides horizons de la nature primitive et la prendre pour ainsi dire sur le fait; mais, à l'époque où nous reprenons l'histoire que nous avons entrepris de raconter, c'est-à-dire dans les premières années du dix-neuvième siècle, il n'en était pas ainsi.

La République américaine était née depuis quelques années à peine ; elle était pauvre, faible, peu peuplée; ses côtes seules étaient habitées; sa population industrieuse, resserrée dans quelques villes disséminées à de longues distances les unes des autres sur les côtes, ne se risquait que rarement et par exception à quelques lieues dans l'intérieur.

La nature avait presque partout conservé sa virginité primitive, sur cet immense territoire, à peu près complètement inexploré, et parcouru alors par de nombreuses tribus sauvages, fort redoutées des colons, et restes de ces puissantes et belliqueuses nations anciennement maîtresses du sol.

L'été de 1806 fut d'une chaleur excessive dans certaines contrées de l'Amérique septentrionale ; beaucoup de cours d'eau tarirent presque subitement ; Therbedes prairies fut brûlée par les rayons ardents du soleil et une quantité innombrable de gibier périt faute de trouver à se nourrir.

Cependant, vers le commencement d'août de cette année, la température s'abaissa, la chaleur devint supportable, les prairies reverdirent, et ces contrées, depuis si longtemps désolées, reprirent peu à peu leur aspect accoutumé ; la vie, qui semblait les avoir abandonnées, reparut presque aussitôt, et les animaux, réfugiés au fond des forêts, recommencèrent leurs ébats oyeux dans les savanes et sur les bords des lacs, au milieu d'une végétation luxuriante.

Le 5 septembre 4806, vers quatre heures et demie de Faprès-dîner, un homme de haute taille, vêtu du costume en cuir tanné des trappeurs et des coureurs des bois, suivait, d'un pas rapide, la branche du Nebraska, qui prend sa source à TE.-S.-E. dans le voisinage des eaux supérieures de FÀrkansas, et était alors la seule route qui conduisit aux établissements septentrionaux du Mexique, en traversant les vastes territoires occupés ou plutôt parcourus par les Indiens Gomanches et Kioway.

Ce voyageur était un homme jeune encore; il paraissait à peine vingtsis ou vingt-huit ans.

Sa taille était gigantesque, près de six pieds deux pouces, mais élégante et admirablement proportionnée; ses épaules larges, ses membres bien attachés, garnis de muscles saillants, durs comme des cordes, témoignaient dune vigueur et d'une légèreté extraordinaires; sa démarche était assurée, ses gestes rapides etnets; en somme, ce devait être un formidable adversaire à rencontrer face à face.

Ses traits étaient réguliers, beaux et énergiques; ses grands yeux bleus qui regardaient droitj respiraient l'intelligence et la résolution; son front vaste et pui% son nez un peu long et recourbé légèrement, ses pommettes saillantes, sa bouche bien fendue, garnie de dents éblouissantes, sa barbe d'un rouge fauve et ses cheveux ressemblant à une crinière de lion et tombant en épaisses boucles sur ses épaules, donnaient un caractère étrange à son visage bronzé par la bise, le soleil et la pluie, mais imprimaient un cachet tout particulier, rempli d'un charme sympathique, irrésistible, à sa physionomie, à l'expression de douceur et de loyauté qui en formait le côté saillant.

Le brave géant était accompagné d'un magnifique molosse, gros comme un ânon, au pelage noir sur blanc, aux yeux intelligents et. brillants comme des escarboucles, à la mâchoire formidable, armée d'une double rangée de crocs d'une longueur peu rassurante, et qui suivait gravement son maître pas à pas, sans jamais s'écarter ni à droite, ni à gauche, et léchant de sa langue, d'un rouge de sang, la main que parfois le voyageur laissait pendre probablement avec intention.

Parfois, notre voyageur s'arrêtait; d'un mouvement brusque, il redressait l'énorme havresac attaché par des bretelles à ses robustes épaules, s'appuyait des deux mains sur le bout du long canon de sa carabine kentuckienne et se prenait à admirer d'un air de jubilation le paysage qui, en effet, était excessivement pittoresque.

Puis il s'écriait, en s'adressant à son chien qui le regardait assis sur son train de derrière, frétillant la queue et semblant le comprendre :

— Heinl Milord, mon garçon, est-il assez beau ce pays? Crois-tu que nous n'avons pas bien fait de quitter les grands lacs et de pousser jusqu'ici? En voilà une terre bénie !

Et il se remettait gaillardement en route.

A son léger accent, car ceci était dit en français, il était facile de reconnaître que le brave géant était Canadien, de pure descendance normande.

Cependant, la vieille piste indienne qu'il suivait depuis le matin le conduis*

juste au coucher du soleil, sur la lisière d'un bois fort touffu duquel s'échappaient les chants confus d'une multitude d'oiseaux, réfugiés sous la feuillée et qui, avant de mettre la tête sous l'aile, saluaient une dernière fois le soleil.

Le Canadien s'arrêta de nouveau, il promena un regard investigateur autour de lui et sembla hésiter.

— Si nous campions ici, murmura-t-il ; bah! pourquoi pas?

Et comme la nuit arrivait rapidement et que déjà l'obscurté commençait à l'enveloper, il s'occupa sérieusement à chercher une place commode, où il pût établir son campement de nuit.

Sur ces entrefaites, il leva la tète par hasard et lit un geste de surprise; il venait d'apercevoir cette lumière brillante, en face de lui, à une assez courte distance dans l'épaisseur du bois.

— Qu'est-ce que cela? fit-il; une halte indienne sans doute ? les maisons ne foisonnent pas dans ces parages; viens, Milord, allons un peu demander l'hospitalité à ces braves gens : cela ne se refuse pas au désert.

Il reboucla son havresac dont il s'était déjà débarrassé, et pénétra résolument dans le bois.

La lumière était plus rapprochée qu'il ne l'avait supposé d'abord; il l'atteignit en moins de dis minutes; mais alors il reconnut avec une nouvelle surprise que cette lumière ne provenait pas d'un campement indien, mais qu'elle éclairait l'intérieur d'une paittotle, espèce de cabane, en branches entrelacées, que les chasseurs construisent pour leur servir d'abri, lorsqu'ils veulent demeurer pendant quelque temps dans le même endroit.

La porte, ou du moins la claie qui en tenait lieu, était ouverte; le Canadien

entra.

Il aperçut tout d'abord, à la lueur du feu qui brûlait dans l'âtre, une grande mulâtresse, vieille et maigre à faire peur, couverte bien que mal de haillons sordides, en train de vaquer aux soins de son misérable ménage.

Le Canadien demanda poliment à cette femme si elle consentait à lui donner l'hospitalité pour la nuit.

Elle l'examina un instant avec ses yeux de chouette, chassieux et clignotants, et lui répondit : « Oui », d'un tonde mauvaise humeur qui n'avait rien d'engageant.

Le Canadien avait faim; il était fatigué d'une longue traite, il ne remarqua pa& le ton de son hôtesse, prit un crâne de bison pour lui servir de siège et déboucla son havresac, tout en jetant un regard distrait autour de lui.

Ses yeux tombèrent alors sur un Indien, d'une taille robuste et parfaitement proportionnée, qui se tenait assis à terre, dans un coin de la cabane, les coudes sur les genoux et les mains soutenant sa tête; aux pieds de cet Indien se trouvait un carquois en peau de panthère, bourré de flèches, plusieurs peaux de castors et d'oppossums et, appuyé contre le clayonnage, un arc de fortes

dimensions.

Cet Indien était immobile; il ne semblait même pas respirer.

Le chasseur, accoutumé sans doute aux manières d'êtredes Peaux-Rouges, et sachant le peu de sympathie quils ont pour les blancs, ne se formalisa en

aucune façon de cette apparente indifférence, et lui adressa la parole en français, langue qu'à cette époque la plupart des Indiens de cette région comprenaient et même parlaient assez couramment.

— Je suis heureux de rencontrer ici mon frère, dït-iL

Llndien releva la tête et le regarda en lui lançant un regard d'une expression singulière.

C'était un beau jeune homme, aux traits uns et intelligents et à l'œil plein d'éclairs; son visage était couvert de sang; une large balafre séparait en deux son sourcil droit, remontait vers le front, et allait se perdre à la naissance des cheveux.

— Je remercie mon frère, répondit-il d'une voix douce et sonore à la fois.

— Qu'est ceci? s'écria le Canadien en se levant vivement, mon frère est blessé?

— ■ Oui, répondit-il, j'ai failli perdre l'œil ; un peu avant le coucher du soleil, je me préparais à décocher une flèche sur un oppossum, placé à la cime d'un arbre, lorsque mon pied butta contre une pierre; la flèche glissa sur la corde, partit en arrière et me blessa; ce n'est rien : l'Eclair est un guerrier et non une femme craintive.

— Oui, fit le Canadien, PÉclair est un guerrier, mais il souffre, sa blessure est grave, qu'il me laisse faire.

— Mon frère est libre : les visages pâles sont de grands médecins.

Le Canadien déboucla son havresac, vida sur le sol une partie de ce qu'il contenait, saus remarquer les regards de convoitise de la mulâtresse, en apercevant six ou huit morceaux d'or assez gros, mêlés aux objets contenus dans le havresac; il prit une fiole qu'il déboucha, puis, Rapprochant de llndien qui se laissait faire complaisamment, il lava la blessure avec de l'eau fraîche, versa dessus quelques gouttes de la liqueur contenue dans le flacon; puis il rapprocha soigneusementleslèvres de la blessure, les recousut avec des épingles en argent très fines, recouvrit ensuite la plaie avec des bandes de diachylon et, déchirant un morceau à une pièce de calicot, il en entoura la tête du blessé.

— Lài dit-il d'un air satisfait, en remettant dans le havresac les objets qu'il en avait retirés, maintenant, mon frère rouge peut dormir tranquille; dans quelques jours il n'y paraîtra plus.

— Mon frère est bon, répondit l'Indien; l'Éclair est un des chefs de sa nation, il ne sera pas ingrat; l'ingratitude est un vice blanc.

— Comme la reconnaissance est une vertu rouge, répondit en souriant le Canadien ; vous avez raison, chef, j'en ai eu souvent la preuve.

— Quel est le nom de mon frère?

— J'en ai deux, chef: celui que j'ai reçu au baptême, Charles Meunier, mais que j'ai presque oublié maintenant, et celui que j'ai gagné dans la prairie et qui m'a été donné par les guerriers Dacotahs, contre lesquels j'ai souvent combattu, Pasha-Sakai, c'est-à-dire l'Aigle- Rouge. Ce nom est le seul aujourd'hui auquel je sois accoutumé à répondre.

— Si les apparences ne sont pas trompeuses, mon frère a été bien nommé, reprit l'Indien avec courtoisie ; bon, mon frère TÀigle-Rouge a un ami.

Les deux hommes se serrèrent la main, et le chef retomba dans son mutisme.

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L'Aigle-Rouge, puisque maintenant nous savons le nom du géant, nous continuerons à le désigner ainsi, retourna s'asseoir sur son crâne de bison et continua à remettre de l'ordre dans son bagage.

La mulâtresse ne le perdait pas de l'œil.

Elle n'avait rien compris à la conversation des deux hommes, ce qui l'intriguait fort, redoutant sans doute quelque confidence peu agréable pour elle, mais feignant de n'être aucunement préoccupée de ce qui avait été dit.

— Qu'est-ce donc que cela? demanda-t-elle au Canadien en désignant du doigt les morceaux d'or.

— Gela, répondit-il négligemment, c'est de l'or.

— De l'or! fit-elle en regardant curieusement les morceaux les uns après les autres, il doit y en avoir là pour une grosse somme.

— Probablement, mais je l'ignore; je les ai trouvés par hasard, il y a quelques jours, et il se passera du temps avant que je retourne aux défrichements et que je sache leur valeur.

Il les renferma dans son havresac qu'il boucla, et, avisant plusieurs peaux d'ours et de bison dans un coin, il se prépara un lit pour la nuit.

— Vous allez dormir? lui demanda la femme.

— Oui, je suis fatigué, il est tard, et je veux partir de bonne heure.

— Vous n'avez donc pas faim? reprit-elle avec une grimace qui avait la prétention de ressembler à un sourire.

— Pardon, j'ai très faim, au contraire; mais jo n'ai rien tué aujourd'hui, et comme vous ne semblez pas avoir beaucoup de vivres ici, ma foi! je me coucherai sans souper. A la guerre comme à la guerre!

— Vous vous trompez, dit-elle de l'air le plus aimable; nous avons de la venaison à foison, du bison jerhed — fumé — et, si vous voulez écarter les cendres de Pâtre, vous trouverez un gâteau de maïs au miel. Mangez donc sans cérémonie, puisque vous avez faim ; l'hôte est l'envoyé de Dieu.

— Ma foi, j'accepte, puisque vous m'offrez de si bonne grâce. Je vous avoue que je meurs littéralement de faim.

— Pauvre homme I fit-elle avec compassion.

Et elle se hâta de lui servir un repas qui aurait suffi pour quatre personnes d'un appétit ordinaire.

La mulâtresse poussa même la générosité jusqu'à donner une copieuse pitance au molosse.

Le maître et le chien étaient réellement à jeun depuis longtemps; ils avaient grand'faim; ils ne se firent prier que juste ce qu'il fallait, avant d'accepter, puis ils commencèrent à faire fonctionner leurs mâchoires avec une ardeur qui menaçait de faire une brèche formidable dans les provisions placées devant eux.

Gependant, tout en mangeant, le Canadien réfléchissait.

Il sentait germer dans son cœur des soupçons contre son hôtesse ; en vain essayait-il de les éloigner, en causant et riant avec la mulâtresse; le visage de la vieille femme avait une expression si diabolique, une telle méchanceté brillait dans ses paupières clignotantes que, loin de s'effacer, ses soupçons grandissaient toujours^ plus précis et plus tenaces.

Il ne s'expliquait pas comment cette femme, qui, lorsqu'il lui avait demandé l'hospitalité, avait plutôt subi sa présence dans sa hutte que consenti à le recevoir, avait ainsi changé subitement de manières et semblait si empressée à lui être agréable, à le servir, et poussait la complaisance jusqu'à lui verser de pleins verres de wiskey, liqueur précieuse cependant dans ces contrées désertes, et insistait, avec une opiniâtreté fatigante, pour le faire boire» Toutes ces manœuvres, dont il ne comprenait pas le but, devaient évidemment cacher un piège ; mais lequel?

Était-il tombé, à son insu, dans un de ces repaires de pirates comme il en existe dans les prairies? Prétendait-on Pégorger dans son sommeil?

Toutes ces pensées se présentaient à l'esprit du Canadien, sans qu'il lui fût possible de leur trouver une réponse satisfaisante*

Pourquoi un guet-apens? Pourquoi essayer de l'assassiner? Dans quel but ?

Il se le demandait vainement.

Le motif de la mulâtresse était cependant bien facile à deviner : les morceaux d T or, qu'en ouvrant son havresac le chasseur avait laissé voir, et qui avaient excité la convoitise de cette horrible créature*

Mais il n'y songeait pas.

D'ailleurs, doué d'une force athlétique extraordinaire, d'une adresse remarquable et d'un courage de lion, le géant souriait intérieurement à la pensée d'un attentat contre sa personne par cette femme seule, vieille, débile, et que Milord, son molosse, auquel trois hommes ne faisaient pas peur, étranglerait en un clin d'œil, sur un geste de lui.

Tout en causant avec la vieille, et en refusant les rasades qu'elle s'obstinait à lui verser, car le chasseur était sobre et ne buvait que fort peu de liqueurs, il remarqua que le chef indien avait relevé une seconde fois la tête.

Le Canadien ouvrait la bouche pour lui adresser une question, mais l'Éclair fixa sur lui un regard d'une expression tellement significative, son air était si sombre que le géant ne prononça pas un mot et sentit un frisson dans tous ses membres.

Le chef indien, après avoir examiné avec soin le fil de son couteau à scalper, Pavait caché dans sa ceinture, puis il avait pris négligemment son tomahawk derrière lui, en avait essuyé le fer, et après avoir rempli sa pipe de morriché on tabac préparé, il s'était misa fumer, tout en lançant des regards significatifs au chasseur, chaque fois que la mulâtresse tournait le dos.

Le Canadien ne conservait plus aucun doute ; un danger terrible le menaçait. Il rendit regard pour regard au chef indien, pour lui donner à comprendre qu'il faisait cause commune avec lui et, comme son repas était terminé, il se leva et sortit de la hutte, dans le but apparent de consulter le ciel, afin de reconnaître quel temps il ferait au lever du soleil, mais,*en réalité, pour donner un coup à la pierre de son fusil et en renouveler l'amorce; puis il rentra, jeta quelques fourrures les unes sur les autres, pour lui servir de lit, plaça son havresac sous sa tête, se coucha, mit son fusil à portée de sa main, appela Milord qui s'installa à ses pieds, et il ferma les yeux.

Quelques minutes après, le chasseur semblait plongé dans un profond sommeil.

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Mais il avait garde de s'endormir; au contraire, tous ses sens étaient en éveil, et, bien qu'il parût calme et même souriant, son cœur battait à rompre sa poitrine, et iléprouvattcette angoisse instinctive que ressentent les hommes, même les plus braves, à rapproche d'un danger inconnu, et par cela même plus redoutable.

* Une demi-heure au plus s'était écoulée. Bien que ses yeux fussent fermés, le chasseur sentait peser sur lui le regard de plomb de la vieille mulâtresse accroupie au coin de i'âtre.

Soudain, il entendit un bruit de voix au dehors ; et, en soulevant légèrement les paupières, il vit entrer dans la hutte deux hommes à face patibulaire, armés jusqu'aux dents et taillés en hercules; derrière eux, deux autres entrèrent de pire apparence, s'il est possible, et portant, suspendu à une perche, un daim qu'ils avaient tué; puis deux autres hommes encore, parfaitement semblables aux premiers.

En tout, six.

La question se compliquait; elle devenait grave; s'il y avait bataille, ce qui était à supposer, elle serait rude, contre de si terribles adversaires.

Ceux qui portaient le daim déposèrent leur fardeau, puis tous les six s'assirent sur des crânes de bisons, autour d'une espèce de table boiteuse, et se firent apporter du whiskey, dont ils se versèrentdenombreusesetcopieuses rasades.

L'un d'eux ayant aperçu l'Indien, et sachant que, comme tous ceux de sa race, il ne comprenait pas l'anglais, demanda ce que faisait là ce Rascal, et pourquoi on ne l'avait pas jeté dehors. Un autre s'informa du chasseur, mais dans de meilleurs termes.

Leur mère, car la mulâtresse était la mère de cinq de ces hommes, mit un doigt sur sa bouche et leur recommanda déparier plus bas, ou de causer dans une autre langue; les inconnus adoptèrent aussitôt l'espagnol, langue que le Canadien parlait presque aussi facilement que le français et l'anglais; il redoubla d'attention.

La mulâtresse, persuadée que ses hôtes ne la comprendraient pas, au cas où ils s'éveilleraient, raconta alors aux nouveaux venus que le chasseur avait son havresac rempli de lingots d'or, puis elle les obligea à se lever, les entraina dans un angle opposé de la hutte et engagea à voix basse avec eux une conversation, dont maintenant il ne fut pas difficile au Ganadien de deviner le but.

L'Aigle-Rouge allongea le pied, et toucha légèrement son chien; l'animal remua la queue et fixa alternativement, d'un œil intelligent, son maître et l'endroit où se tenait le sombre conciliabule.

Certain que son chien avait conscience du danger, le chasseur lança un regard sur le chef indien, couché à quelques pas de lui; celui-ci avait en ce moment les yeux fixés sur lui; ils se comprirent.

Cependant, les bandits, car il n'y avait plus la moindre illusion à se faire sur leur compte, avaient tellement bu, ainsi que la vieille mulâtresse, que, malgré leur grand désir de dévaliser le chasseur, tous seraient bientôt réduits,

LA KOHÈT VIEllGli

GO

II asséna un si vigoureux coup de crosse à un des bandits, que celui-ci

roula assommé sur le sol...

par l'ivresse qui grondait dans leur cerveau, à la plus complète impuissance, du moins le chasseur l'espérait ainsi; mais celle fois encore il se trompait et su stupéfaction devint presque de la terreur lorsqu'il vit l'horrible mégère se saisir d'un de ces énormes couteaux nommés langues-de-bœuf et s'en aller d'un pas ferme à la meule, pour l'aiguiser.

Elle mit la roue en mouvement, versa de Teau sur la pierre et s'acquitta,

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avec toutes les précautions et tout le soin voulu, de cette opération dangereuse, vu l'état où elle se trouvait.

Son travail fini, elle revint près de ses iïls qui avaient continué à boire et titubaient sur leurs jambes avinées, et leur faisait signe de prendre leurs armes, déposées sur la table.

— L'heure est venue, dit-elle d'une vois rauque, et, montrant son couteau ; Voici pour lui faire promptement son affaire* Allons! mes garçons, expédiez-moi ça bellement;, sus à ces chiens maudits!... et vite aux lingots du havresac !

Les bandits répondirent par un ricanemeut joyeux, avalèrent une copieuse rasade, et, saisissant leurs armes, ils s'avancèrent en silence et résolument vers les soi-disant dormeurs.

Le feu de Tàtre, à demi éteint, ne répandait qu'une lueur faible et incertaine dans la cabane et permettait à peine d'entrevoir les sinistres fantômes qui s'avançaient à demi courbés et à pas de loup, tenant à la main leurs longs couteaux, dont les lames lançaient parfois des éclairs bleuâtres*

Il n'y avait pas à hésiter, il fallait préveuir leur attaque.

Sans prononcer un mot, les deux hommes et le chien bondirent à la fois sur leurs pieds et se ruèrent comme des tigres au milieu des bandits, atterrés de voir éveillés ceux qu'ils espéraient surprendre et égorger dans leur sommeil.

Il y eut alors une lutte affreuse dans les ténèbres.

Les bandits, excités par leur mère, et comprenant qu'il leur fallait tuer leurs hôtes ou être tués par eux, que toute trêve était impossible, combattaient avec l'acharnement de démons.

Mais ils avaient affaire à forte parLie, et bientôt des râles d'agonie se mêlèrent à leurs sourds cris de colère.

Tout à coup, un bruit de pas se fit entendre au dehors; des lueurs rougeâtres filtrèrent à travers le clayonuage; la claie qui servait de porte vola en éclats, et une dizaine d'hommes, bien armés, vêtus en chasseurs, et dont quelques-uns tenaient des torches allumées, firent irruption dans la hutte.

L'intérieur de celle-ci présentait un horrible et hideux spectacle. L'Âigle-Rouge et l'Éclair, placés dosa dos, au milieu de la hutte, l'un tenant son fusil par l'extrémité du canon, l'autre armé de son tomahawk, luttaient contre quatre bandits. Deux gisaient sur le soi : l'un, le crâne fracassé, était mort; le second se débattait vainement contre Milord qui, après avoir presque étranglé la vieille mulâtresse qui se roulait dans les convulsions d'une affreuse agonie, avait bondi sur lui, l'avait renversé sur le sol et le dévorait littéralement; le misérable poussait des hurlements effroyables, et, malgré des efforts prodigieux, ne pouvait parvenir à se délivrer de l'étreinte de son terrible adversaire»

L'arrivée des chasseurs changea subitement la face du combat.

— A la bonne heure! s'écria joyeusement le Canadien, on y voit clair au moins t

Et il asséna un si vigoureux coup de crosse à un des bandits, que celui-ci roula assommé sur le sol.

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Les nouveaux venus se précipitèrent sur les mulâtres, dont ils se rendirent maîtres, non sans difficulté.

L'un des bandits, le plus jeune, se jeta à corps perdu contre le clayonnage qu'il défonça, et réussit ainsi à s'échapper*

L'Aigle-Rouge voulait lancer le molosse sur sa piste, mais le chef des arrivants s'y opposa.

— Laissez-le fuir, dit-il, le tigre a les griffes arrachées, il est seul; nous saurons, quand nous le voudrons, le rejoindre, il est inutile de risquer la vie d'un si vaillant animal contre un pax^eil misérable.

Lorsque les mulâtres eurent été solidement garrottés, le chef des chasseurs expliqua au Canadien que plusieurs trappeurs et chasseurs de la prairie avaient depuis quelques jours été dévalisés et assassinés par ces misérables qui étaient arrivés depuis un mois à peine dans la contrée, on ne savait d'où, et s'étaient, comme une nichée de loups, embusqués dans ce bois, et que les chasseurs, poussés par le désir d'une légitime vengeance, s'étaient réunis dans le but de détruire leur repaire et Lavaient choisi pour leur chef.

— Je me nomme Bon Affût, et je suis Canadien, dit-il en terminant; mes compagnons sont tous de braves chasseurs et trappeurs, Bois-Brûlés comme moi ; acceptez ma main, c'est celle d'un honnête homme et d'un ami.

— Voici ma main; je suis Canadien comme vous, répondit 3e chasseur; je me nomme l' Aigle-Rouge. Voici l'Eclair, un grand chef Comanche; c'est à lui que je dois de ne pas avoir été assassiné pendant mon sommeil par ces misérables,

■— L'Éclair est un des grands braves de sa nation, dit Bon-Affût, avec courtoisie; sa renommée est grande dans la prairie, les chasseurs blancs et Rois-Brûlés l'aiment, et le respectent.

Le jeune chef s'inclina, et un sourire d'orgueil éclaira sa physionomie intelligente.

Les chasseurs ne voulurent toucher ni aux vivres, ni aux provisions qui se trouvaient dans la hutte.

Ils s'accommodèrent pour dormir, en ayant soin, toutefois, de laisser deux d'entre eux pour veiller sur les prisonniers.

Ceux-ci, depuis qu'on s'était emparé d'eux, n'avaient pas prononcé un mot, n'avaient pas poussé une plainte, Seule, la vieille mulâtresse, assise par terre, le dos appuyé contre le clayonnage, roulait autour d'elle des yeux effarés, et, parfois, laissait échapper de sourds et rauques gémissements,

La nuit se passa ainsi.

Au lever du soleil, les chasseurs s'éveillèrent; sur un geste de Bon-Affût, ils poussèrent les prisonniers hors de la hutte. Presque aussitôt, plusieurs coups de fusil retentirent.

L'Aigle-Rouge, réveillé en sursaut, ainsi que le chef indien couché près de lui, se hâta de sortir pour s'informer de ce qui se passait, malgré les efforts du Peau-Houge pour le retenir.

Justice était faite, les prisonniers étaient morts, fusillés.

Les implacables chasseurs étaient occupés froidement à leur couper la tète, qu'ils plantaient sur des pieux aigus, enfoncés en terre.

Sur une planchette fixée à chaque pieu étaient tracés avec du sang ces deux mots :

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explication sinistre de cette terrible exécution.

Les cadavres des suppliciés furent ensuite transportés dans la hutte, dont on n'enleva que les armes et les munitions de guerre, et, sur un signe de Bon- Affût, un des chasseurs mit le feu à la paillotte, qui bientôt fut en flammes.

Les trappeurs demeurèrent immobiles, froids et impassibles, appuyés sur leurs fusils, devant cette misérable demeure, jusqu'à ce qu'elle ne fût plus qu'un monceau de cendres.

XIÏI

GOMME QUOI M1LORD ÉVEILLA L'aIGLE-ROUGE, ET CE QUIL LUI FIT VOIR

Malgré son courage de lion, ce fut cependant avec une terreur instinctive que le chasseur canadien assista à cet acte terrible de justice sommaire, si fréquemment exercée pourtant, même dans les États civilisés de la grande république américaine, mais dont, au Canada, il n'avait encore jusqu'alors jamais vu aucun exemple.

Tuer son ennemi bravement, en face, pendant le combat, lui semblait une action toute simple et même parfaitement justifiée par le cas de légitime défense qui dans le désert prime toutes les considérations ; mais le massacrer ainsi, froidement, sans défense, et pour ainsi dire sans jugement, lui paraissait presque un crime; il se sentait intérieurement satisfait de n'avoir pas été acteur dans cette horrible tragédie.

Gependant, le digne géant avait tort ; il se laissait emporter par son excellent naturel et il ne réfléchissait pas que; dans une contrée sauvage où les lois n'existent point, ou, si elles existent, sont impuissantes pour protéger les particuliers, ceux-ci doivent se protéger eux-mêmes, et punir d'autant plus sévèrement ceux d'entre eux qui attentent à la vie ou à la propriété des autres.

Lorsqu'il ne resta plus qu'un monceau de cendres brûlantes d'où s'exhalait une odeur fétide et nauséabonde de chairs grillées et de vêtements brûlés de la hutte des bandits, les chasseurs s'éloignèrent et sortirent du bois.

Ils marchèrent silencieusement jusqu'au bord du Nebraska, où ils s'arrêtèrent pour préparer le repas du matin.

Leurs chevaux, gardés par quelques-uns de leurs compagnons demeurés exprès en arrière, mangeaient leur pro vende sous un bouquet de peupliers cotonniers.

Les chasseurs déjeunèrent gaiement, sans qu'il fût fait la moindre allusion à l'expédition sanglante qu'ils avaient terminée d'une si tragique manière; puis, le repas fini, ils se levèrent pour repartir.

LA KO lift T VIERGE 137

Bon-Affût s'approcha alors du Canadien et du chef comanche.

— Vous êtes étranger dans ces parages, dit-il au chasseur.

— C'est vrai! répondit-il franchement, voici la première fois que je viens par ici.

— Je Fai deviné à votre émotion de ce matin, reprit-il d'une voix douce, mais triste; vous ignorez les lois terribles, mais nécessaires, de ces contrées; attendez pour juger que vous connaissiez mieux le terrain que vous foulez; notre rencontre a eu lieu dans des conditions bien sombres» mais j'espère que notre amitié n'en souffrira pas, et que vous me garderez la vôtre, comme je vous conserverai la mienne.

— Vous m'avez sauvé la vie; je vous en garderai une éternelle reconnaissance.

— Quant à vous avoir sauvé la vie, dit Bon-Affût en souriant, je n'en suis pas bien sûr; vous étiez, h mon arrivée, dans une excellente position» et vous ne sembliez nullement avoir besoin de mon aide; mais n'importe! ce ne saurait être dans tous les cas qu'un prêté pour un rendu entre nous; dans le désert, tous les honnêtes gens doivent faire cause commune contre les bandits. Vous ne me devez donc rien; je n'ai fait qu'accomplir un devoir en venant à votre secours.

Il retira alors son couteau de sa ceinture.

— Changeons de couteau, ajouta-Nil, conservez le mien, de même que je conserverai le vôtre; mon nom est écrit sur le manche, il servira de signe de reconnaissance entre mes amis et vous.

— Merci, dit vivement le chasseur, j'accepte avec joie cet échange; il y a un lien maintenant entre nous. Voici mon couteau; mon nom est gravé aussi sur le manche, c'est du reste une vieille coutume canadienne.

— Quant à vous, chef, ajouta Bon-Aflût en s'adressant au guerrier peaurouge, bien que nous ne nous fussions pas encore vus face à face, depuis longtemps déjà le bruit de vos exploits et de votre sagesse était venu jusqu'à moi; de plus, je sais que vous aimez les visages pâles; acceptez ce fusil de la main d'un ami; je vous demande seulement de ne jamais vous en servir contre des hommes de ma couleur, à moins que ces hommes ne soient des misérables» semblables à ceux qui ont, il y a une heure, reçu le juste châtiment de leurs crimes.

Le chef comanche saisit le fusil avec un mouvement de joie que, malgré toute sa puissance sur lui-même, ii ne parvint pas à maîtriser.

— Bon-Affût est un homme sage et loyal, dit-il avec émotion; le fusil dont il arme l'Éclair sera bien placé entre ses mains; il apprendra à le manier, il ne s'en servira jamais que pour défendre une cause juste et protéger le faible contre le fort. Je remercie le chasseur; les paroles ne peuvent, comme je le voudrais, monter de mon cœur à mes lèvres, mais qu'il le sache bien, aujourd'hui comme dans vingt ans, si l'Éclair n'est pas retourné dans la terre des Esprits, il sera sur un mot, sur un signe, prêta servir Bon-Atïût. h-t, arrachant de son cou une amulette faite dune extrémité de corne de bison, dans laquelle deux perles d'une grande valeur étaient enchâssées, et qu'il portait attachée par une tresse de cuir de daim, il la présenta au Canadien : — Que mon

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LA KOUKT VIERGE

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frère prenne ce wampum, dit-il , et qu'il le garde sur sa poitrine; quand il me sera remis en son nom, j'accourrai vers lui, sans hésiter, à la tête de ma tribu entière, s'il l'exige..

Bon-Àffùt s'inclina gravement, prit l'amulette et la suspendit à son cou.

— Maintenant, reprit-il, notre route n'est point la même; nous suivons des sentiers différents : chacun de nous va où rappelle son devoir ; je dis non pas adieu, mais au revoir à mes frères.

Et il les accola à la façon indienne.

Les autres chasseurs qui s'étaient approchés en firent de môme, puis ils montèrent à cheval et, après un dernier geste d'adieu, ils se penchèrent sur le cou de leurs montures, lâchèrent la bride et s'éloignèrent ventre à terre : bientôt ils eurent disparu dans un pli de terrain.

Le Canadien et le chef comanche étaient seuls»

Le chasseur jeta un regard investigateur autour de lui, puis il se mit ù boucler son havresac.

L'Eclair faisait jouer les batteries de son fusil d'un air pensif. Tout a coup il releva la tète.

— Mon frère me quitte? decaanda-t-il.

■■— C'est selon, chef; demeurez- vous ici?

— Non; et mon frère, où va-t-il?

- Moi, ma foiî pour être sincère, je l'ignore, chef.

— Ooah ! fit l'Indien avec surprise, mon frère ne sait point où il va!

— Je vous l'avoue» bien que cela paraisse extraordinaire.

— Que fait donc mon frère dans la prairie, alors?

— Je cherche un homme.

— Je ne comprends pas mon frère; peut-être a-t-il des secrets qu'il désire guider pour lui seul?

— Vous ne me connaissez pas encore, chef; je n'ai jamais eu de secrets et j'espère n'en avoir jamais. J'ai dit que je cherchais un homme, je me trompe, c'est un chasseur comme moi, un parents un ami d'enfance.

— Ooah! ceci est différent; mon frère a sans doute un grand intérêt qui rengage à chercher ce parent?

— Moi! pas le moins du monde. Nous sommes nés tous deux clans le même village d'une tribu huronne, nommée les Bisons -Huron s; là-bas, bien loin, par derrière les grands lacs; nous avons grandi cote à côte, nous aimant comme deux frères; d'ailleurs je vous l'ai dit, chef, nous sommes très proches parents, cousins issus de germains; donc, notre amitié est naturelle, n'est-ce pas?

— Les cousins germains sont aussi proches parents que les frères, dît gravement le chef.

— C'est cela. Donc, il y a quatre mois, je rentrai au village de la tribu après une longue chasse du côté de la baie d'Hudson; lorsque je me présentai à la hutte du père et de l'aïeul de mon frère, je les vis tristes, inquiets; bien que leur accueil fût cordial et empressé, je crus m'apercevoir, cependant, qu'une profonde douleur était renfermée dans leur cœur; n'osant pas les interroger, je m'adressai à la sœur de mon cousin, qui est la femme du chef le plus

LA FOLtÙT ViUKGL lui»

renommé de la tribu. En m'écoùtant, elle soupira, et des larmes lui vinrent aux yeux; puis me prenant la main : * — Charles, c'est-à-dire r Aigle-Rouge, me dit-elle, comment se fait-il que toi qui aimes tant mon frère, tu n'aies pas compris la cause de la douleur de mou père et de mon aïeul? Mon frère est parti, il y a quatre ans, pour les frontières du Mexique, et, depuis lors, nous n'avons pas reçu une seule fois de ses nouvelles; il devait ne demeurer qu'un an en voyage.

« Mon père pleure parce qu'il craint qu'il soit mort, et mon aïeul est désespéré parce qu'il a pour de mourir sans l'avoir embrassé une fois encore, et sans lui avoir donné sa bénédiction avant de se coucher dans la tombe.

« — C'est bien, répondis-je; merci, Rosée-du-Soh\ Et jeme rendis aussitôt dans la hutte des deux vieillards : « Séchez vos larmes et ayez bon espoir, mes « respectables cousins, leur dis-je; je vous ramènerai celui que vous regrettez a si vivement; demain, j'irai à sa recherche. » Ils tombèrent dans mes bras en sanglotant. Le lendemain, ainsi que je l'avais promis, je partis au lever du soleil. Voilà quatre mois bientôt que je suis enroule; j'approche des frontières du Mexique; j'espère, si Dieu nous Ta conservé, avoir bientôt des nouvelles de mon cousin, le retrouver et le reconduire ans: deux vieillards auxquels je dirai: * Soyez heureux, voilà votre enfant revenu! » Croyez-vous, chef, que leur satisfaction et leur bonheur ne me récompenseront pas amplement des fatigues que j'aurai éprouvées et des dangers que j'aurai courus? Voilà pourquoi, chef, ainsi que je vous le disais il n'y a qu'un instant, j'ignore où je vais : je cherche.

Le Comanche avait écouté le récit du chasseur avec la plus sérieuse attention ; lorsqu'il se tut, il lui répondit, avec un accent d'admiration respectueuse : - Mon frère est un cœur grand et généreux; je remercie le Wacondah de l'avoir placé sur ma route; je suis fier d'être son ami; son action est belle.

— Je ne mérite pas ces éloges, chef; ce que je fais est tout naturel. Les deux vieillards versaient des larmes qui me retombaient une à une sur le cœur : j'ai voulu leur rendre leur enfant. Quoi de plus simple ?

— Rien, en effet; mon frère a raison, répondit le chef avec un sourire; mais, puisque mon frère ne sait où il va, qui Pempêche de me suivre? Nous voyagerons en compagnie.

— Je ne demande pas mieux, chef, car vous me plaisez, et je sens que je vous aime. Mais encore est-il important que je sache quelle direction vous comptez suivre.

— C'est juste, mon frère parle bien; ma route est la sienne; plusieurs de mes guerriers sont venus avec moi chasser la longue-corne dans cette contrée; ils doivent m'attendre à deux soleils au plus de l'endroit où nous sommes, à un rendez- vous que je leur ai désigné. Dès que nous les aurons rejoints, nous redescendrons du côté du rio Gila, vers les frontières du Mexique.

— Toutestpour le mieux; alors, c'est convenu, chef, je vous accompagne; a quelle distance sommes-nous de ces frontières?

— A vingt-cinq soleils, à pied.

— Hum! c'est beaucoup. Enfin, n'importe! ressentie!, pour moi, est d'arriver.

— Mon frère sait-il monter à cheval?

— Oui, répondit-il en souriant, mais mon cheval a été piqué par une vipère aveugle, et le pauvre animal est mort, il y a un mois de cela.

— Bon! nous en trouverons un autre avant ce soir.

— Je ne demande pas mieux : il ne nous manquera plus que des harnais*

L'Indien sourit avec finesse.

— A deux heures de marche, j'ai un mnjegwum, dit-il.

— Alors, en route, chef, quand vous voudrez. Et il ajouta entre ses dents :

— Mon pauvre Balle-Franche, je serais si heureux de le revoir!

Le chef, qui s'était mis en marche» s'arrêta tout à coup, et se tournant vers le chasseur :

— Gomment a dit mon frère? demanda-t-il vivement.

— Quand cela? répondit naïvement le géant.

— A l'instant, mon frère FAigle-Rouge a prononcé un nom.

— G'est vrai : j'ai prononcé le nom démon cousin.

— Et il se nomme?..*

— Balle-Franche.

— L'Aigle-Kouge est le cousin de Balle-Franche, le grand chasseur? s'écria l'Indien avec surprise*

— Je ne sais pas si Balle-Franche est un grand chasseur, répondit le géant avec simplicité ; mais ce que je puis assurer, c'est qu'il est mon cousin germain, et que nous nous aimons comme si nous étions frères.

Le cher posa la main sur l'épaule du chasseur, et il lui dit avec un accent ému qui allait droit au cœur de celui-ci :

— L'Eclair connaît Balle-Franche, le grand chasseur pâle; il est son ami; il conduira l'Aigle-Rouge vers lui.

■— Est-ce possible? s'écria le Canadien avec une surprise qui lui coupa presque la parole; vous connaissez Balle-Franche?

— Je le connais.

— Et vous me conduirez vers lui?

— Je vous conduirai, mon frère.

— Vous savez donc où il e&t?

— A peu près : je connais ses territoires de chasse.

— Àhl fit le chasseur, enfin !...

Soudain, il s'arrêta, ôLa son bonnet, joignit les mains, et, levant vers le ciel ses yeux remplis de larmes, qu'il laissait, sans y songer, couler sur ses joues brunies :

— Mon Dieu, soyez béni 1 s'écria-t-il avec ferveur, soyez béni, vous qui m'avez, à travers tant de périls, conduit jusqu'ici, grâce à votre toute-puissante bonté.

« Les vieux qui pleurent, là-bas, dans le village, ne mourront pas désolés; ils embrasseront encore leur enfant!

Il fit le signe de la croix, remit son bonnet» et jetant joyeusement son fusil sur Fépaule :

— Marchons, chef! dit-il gaiement : voua venez d'inonder mon cœur de

Avec son couLcan, il enleva l'herbe par carrés k rendrait, qu'il voulait fouiller»

joie : allons, à quelque chose malheur est bon ! et maintenant, je plains presque les misérables qui m'ont voulu tuer : c'est Dieu qui me conduisait dans ce repaire pour que je vous y rencontre*

L'Indien sourit de la joie naïve de son ami, et il se remit en marche sans répondre.

La route se fiisait gaiement : les Indiens sont, en général, très rieurs et

Lïv. 2L F. KOY, cdiL — Reproduction interdite. 21

\m LA FORÊT VIERGE

très portés à la plaisanterie, lorsqu'ils sont entre eus ou avec des amis dans lesquels ils ont confiance.

Tout en marchant, l' Aigle-Rouge, voyant le chef assez embarrassé de Farine que Bon-Affût lui avait donnée et dont il ne savait pas se servir, s'offrit gracieusement à lui enseigner à charger son fusil et à viser, ce que le chef accepta avec empressement.

Le chasseur était d'une adresse remarquable ; il tirait comme un Canadien ; à trois cents pas, il coupait sur l'arbre la queue d'une orange, sans endommager le fruit, c'est-à-dire au juger.

Il se mit aussitôt h l'œuvre, expliqua au chef le mécanisme de l'arme dont il démonta et remonta la batterie; puis, lorsque le Peau-Rouge eut bien compris sa définition, ce qui ne fut pas long, car le chef devinait ce que le chasseur lui expliquait, presque sur ses lèvres, il lui enseigna à charger, en lui indiquant la dose de poudre nécessaire pour que le fusil n'eût pas un trop fort recul, et n'écartât pas trop: comment la balle, enveloppée dans un cuir graissé, devait être repoussée avec la baguette dans le canon; puis, tout cela bien compris, il passa au tir, démontrant au jeune homme de quelle façon il devait épauler.

L'Éclair était un écolier docile, intelligent, et qui surtout voulait apprendre ; après avoir tiré une dizaine de coups de fusil, il commença à ne pas viser trop mal; il parvint même à blesser un daim que, pour ne pas le perdre, TAigle-Rouge arrêta net d'une balle dans la tète.

Le Comanche sauta littéralement de joie, lorsqu'il vit qu'il avait touché Tanimal.

— Vous vous pressez trop, lui dit le Canadien; c'est le défaut ordinaire des Peaux-Rouges; mais, avec un peu d'expérience, vous vous corrigerez, et avant quelques jours je vous promets que vous serez un excellent tireur; d'ailleurs je serai là pous vous conseiller ; je n'ai pas obtenu de si beaux résultats, moi, tant s'en faut, la première lois que je me suis exercé; ayez donc patience.

Le chef sourit avec orgueil aux paroles de son ami.

Le daim tut vidé; le géant le chargea sur ses puissantes épaules, et les voyageurs se remirent en route.

Vers quatre heures du soir, ils arrivèrent en face d'une île assez grande et parfaitement boisée, qui tenait le milieu de la rivière sur une longueur de près d'une lieue.

Ils se rapprochèrent du rivage.

— C'est là que nous allons, dit le chef.

— Bon ! répondit laconiquement r Aigle-Rouge, sans s'inquiéter de la manière dont on atteindrait cette île, mais s'en rapportant complètement à son compagnon pour cela.

Au reste, il n'avait pas tort de se fier à lui : le Comanche s'était glissé au milieu des broussailles; bientôt il reparut, dans une légère pirogue d'écorce de bouleau, et invita son. compagnon à prendre place à ses côtés : ce que fit immédiatement celui-ci.

Quant h Milord, il préféra se mettre à Peau,

Le fleuve était large à cet endroit: il leur fallut près d un quart d'heure avant que d'aborder dans l'île.

Après avoir caché la pirogue dans les buissons, ils s'enfoncèrent sous la feuillée, précédés par Milord qui, lui, était arrivé bien avant eux.

Le bois dans lequel ils se trouvaient était fort touffu et embarrassé de lianes et de brousailles; il frappa du pied à un endroit où l'herbe était très touffue.

— Voilà le mvjefjwnm, dit-il-

— Le lieu est bien choisi, répondit le chasseur, et à l'abri de la curiosité des maraudeurs.

Un sunjegwum est tout simplement une cache, c'est-à-dire un trou fait dans la terre; trou dans lequel les Peaux-Rouges, et même les trappeurs et les chasseurs blancs, enfouissent les objets précieux qu'ils possèdent, qu'ils ne peuvent emporter avec eux pour une raison ou pour une autre et qu'ils se réservent de venir prendre plus tard.

Les objets, quels qu'ils soient, enveloppés soigneusement dans des peaux de bison pour les préserver de l'humidité, sont placés dans la cache qui est ensuite comblée, avec une adresse extrême, afin de ne pas laisser de traces du trou qui a été fait.

Il existe une énorme quantité de ces caches dans les déserts; beaucoup, dont les propriétaires sont tués àl'improviste, sont perdues; d'autres, n algré toute l'adresse employée pour les dissimuler, sont découvertes par les maraudeurs, toujours aux aguets, et pillées pu;- eux sans le moindre scrupule.

— Fouillons-nous tout de suite? demanda le Canadien.

— Oui, reprit le chef» mais mon frère fouillera tout seul, tandis que moi j'irai à la découverte, pour tacher de lacer des chevaux; il y en a près d'ici : de cette façon, nous ne perdrons pas de temps : à mon retour, j'aiderai mon frère à recombler le sungjewum; nous camperons dans l'île, et demain, au lever du soleil, nous nous mettrons en route, mais à cheval, cette fois*

— C'est convenu ! Allez, chef! répondit seulement le chasseur. L'Indien laissa son fusil, son arc et ses flèches, ne prit que son couteau à

scalper et sa veaht, et, se glissant comme un serpent a travers les buissons, il disparut.

Le chasseur, dès qu'il fut seul, se mit à l'œuvre, après avoir toutefois placé Miiord en sentinelle, de crainte de surprise.

Il commença par étaler des couvertures et des zarapo^ par terre, puis, avec son couteau, il enleva l'herbe par carrés, à l'endroit qu'il voulait fouiller, posa ces carrés en pile sur un coin de Pun des zarapés ; se mit à enlever la terre avec précaution, et la jeta au furet à mesure sur les couvertures préparées à cet effet.

Les outils. dont il se servait étaient peu commodes; son travail avançait lentement, d'autant plus qu'il prenait soin de ne pas laisser tomber de terre en dehors des couvertures : il lui fallut plus de deux heures pour atteindre la peau de bison placée au-dessus des objets déposés dans la cache.

Arrivé là, il s'arrêta, ne voulant pas aller plus loin avant le retour du chef.

Mais, comme le soleil se couchait, il s'occupa à ramasser du bois sec, alluma du feu et prépax*a le souper.

La nuit était complète depuis environ deux heures, lorsque Milord fit entendre un grondement sourd : le Canadien lui imposa silence, et, s'embusquant derrière un énorme tronc d'arbre, il attendit, le doigt sur la détente du fusil.

Mais bientôt il entendit un pas de chevaux dans les broussailles et la voix du chet qui rappelait*

Il quitta alors son embuscade et alla à sa rencontre, en laissant Milord à la garde du camp.

L'Éclair avait lancé deux mustangs magnifiques, pleins de feu,, et qui ne paraissaient pas trop farouches.

Lorsque les animaux furent solidement entravés pour qu'ils ne s'échappassent point pendant la nuit, et que du fourrage eut été déposé devant eux, les deux coureurs des bois songèrent alors à eux-mêmes et, s'asseyant en face l'un de l'autre, ils commencèrent leur repas, dont ils abandonnèrent ensuite les reliefs à Milord.

Le souper terminé et un coup d'oeil donné aux chevaux, qui broyaient gaiement leur provende à pleine bouche, on visita la cache*

Elle était profonde et bien munie de toutes les marchandises qu'on y avait déposées; elles étaient sèches et en parfait état de conservation.

Le chef en retira deux harnais complets, deux fouets dont le manche était en corne d'assatha (les Indiens ne se servent jamais d'éperons); deux magnifiques peaux de panthère pour placer sur les selles, deux longues cornes de bison remplies de poudre, deux sacs en peau de daim, pleins de balles; deux pierres à fusil, une reata en cuir, tressée très serré, et une hache assez pesante pour le chasseur; puis, après s'être choisi chacun une paire d'élégants moksens pour remplacer ceux qu'ils avaient aux pieds et qui étaieut usés, ils enveloppèrent de nouveau les marchandises qui restaient, les enfouirent dans la , cache les recouvrirent avec des peaux de bison et rejetèrent la terre pardessus, en ayant soin de la tasser au fur et à mesure; les carrés d'herbe furent ensuite replacés, soigneusement arrosés à deux ou trois reprises, les couvertures relevées et secouées dans la rivière, de sorte que pas une parcelle déterre n'était tombée, et, dès que l'herbe aurait repris, ce qui était l'affaire d'un jour, il serait impossible de découvrir la place où se trouvait la cache.

Ce travail minutieux avait pris beaucoup de temps ; il était plus de onze heures du soir lorsqu'il fut terminé.

— Que mon frère dorme, dit le chef, l'Éclair veillera.

— C'est inutile, répondit le chasseur; dormez, chef; nous avons pour nous garder une sentinelle plus sûre et plus vigilante que nous ne pourrions l'être vous et moi, malgré notre expérience du désert.

Et appelant le molosse :

— Veille î Milord, mon garçon! lui dit-il.

La bonne bête remua la queue, regarda son maître de ses grands yeux dans lesquels brillait une intelligence presque humaine, et alla s'accroupir dans un fourré,

Le Canadien recouvrit le feu, puis les deux voyageurs s'étendirent sur l'herbe, s'enveloppèrent dans leurs couvertures, et, cinq minutes plus tard, ils dormaient à poings fermés.

La nuit était magnifique, le ciel était diamanté d'étoiles étincelantes, la lune répandait à profusion les rayons de sa lumière blanchâtre, une brise folle se jouait dans les branches des arbres et leur imprimait un mouvement qui produisait un mystérieux murmure.

Le Canadien était au meilleur et au plus profond de son sommeil, lorsqu'il se sentit tirer par sa couverture; il ouvrit aussitôt les yeux et regarda.

G'était Milord qui l'avait éveillé.

Le chasseur connaissait son chien; il prit son fusil dont il visita l'amorce, et, faisant un signe à l'intelligent animal qui semblait l'attendre, il s'enfonça à sa suite dans les buissons, en rampant comme un serpent, mais avec une adresse et une légèreté de mouvements telles qu'il ne produisait pas le plus léger bruit.

Arrivé sur la lisière même du bois, Milord s'arrcta.

L f Aigle-Rouge comprit qu'il ne devait pas aller plus loin; il se releva sur les genoux et regarda.

En face de lui, s'étendait une espèce de plage de sable, d'une cinquantaine de mètres de large au pins; grâce à la lune qui éclairait presque comme en plein jour, Je chasseur aperçut plusieurs hommes groupés autour d'un buisson éloigné de quelques mètres à peine de l'endroit où il se trouvait; deux pirogues étaient tirées hors de l'eau et gisaient sur le sable.

Ces hommes, revêtus pour la plupart de costumes sordides, tenant le milieu entre celui adopté par les chasseurs blancs et le vêtement indien, étaient au nombre de douze, tous bien armés; ils buvaient et mangeaient tout en causant à voix haute, en hommes qui se croient assurés de ne pas être espionnés. Cependant, ils avaient eu la précaution de ne pss allumer du feu, ce qui dénotait le désir de ne pas être aperçus de loin.

Deux de ces hommes étaient des blancs ou du moins des sang-mèlé; les dix autres étaient des Indiens Sioux, ainsi qu'il était facile de le reconnaître à leur chevelure relevée en forme de casque; parmi eux se trouvait un chef, homme d'une quarantaine d'années environ, aux traits durs enioncés sous l'orbite, mais brillants comme ceux d'une bête fauve, aux formes musculeuses et à la mine altière; les nombreux coups dessinés sur sa poitrine et les longues queues de loup attachées à ses talons, ainsi que la plume d'épervier plantée droite dans sa touffe de guerre» le désignaient comme un guerrier renommé.

Les deux sang-mêlé étaient accroupis à sa droite et à sa gauche : par un hasard singulier, ces trois hommes faisaient face au chasseur, ce qui permit à celui-ci de les examiner tout à son aise, et de bien graver leurs traits dans sa mémoire.

Le plus âgé des sang-mêlé était un homme de moyenne taille, trapu, vigoureusement charpenté, à la face ignoble, aux regards louches et à la physionomie méchante et rusée; il y avait du tigre et du serpent dans cet homme dont le sourire railleur faisait froid au cœur.

Le second était un grand jeune homme d'une vingtaine d'années au plus,

bien fait, élancé, aux traita réguliers, beaux et intelligents, mais gâtés par une expression de perversité précoce et de méchanceté cynique; ses grands yeux noirs» toujours en mouvement, avaient dans le regard quelque chose de vague et même d'égaré; son torse était celui de l'Antinous antique, mais avec des lignes plus fermes et les muscles saillants d'un athlète»

C'était lui qui parlait au moment où le chasseur atteignit la lisière du bpis.

— C'est ainsi, disait-il d'une voix brève, le Moqueur est un chef renommé, j'attends sa réponse. Est-il, oui ou non, l'ami de son frère le Vautour-Fauve et celui de Gypaète?

— Serais-je ici sans cela? dit ironiquement le chef qu'on avait nommé le Moqueur.

— - Ce n'estpas répondre, reprit le jeune homme avec une certaine violence. Je n'ai que faire de vos circonlocutions indiennesj chef; parlez comme un homme, et faites-moi connaître sans détour le fond de votre pensée.

— Le Vautour-Fauve est vif; sou sang est jeune, il est bouillant, repartit l'indien* Le Moqueur est un chef, lorsqu'il a donné sa parole à un ami, il ne la retire pas; tout ce qu'il a promis t il le fera, mais mon frère tiendra, lui aussi, la promesse qu'il lui a faite.

— Je tiendrai ma promesse, reprit le jeune homme, sans hésitation comme sans crainte, dès que l'occasion s'en présentera; d'ailleurs, n'ai- je pas maintenant une vengeance terrible à exercer contre ceux qui ont brûlé ma hutte et massacré ceux que j'appelais mes frères"? Que le chef se rassure; je tiendrai plus que je n'ai promis.

— J'en suis garant, dit en ricanant le second sang-mèlé; le Vautour-Fauve est jeune, mais personne, que je sache, pas même moi, ne le surpasse en audace, en lincsseeten duplicité. Soyez tranquille, chef.

— Tais-toi, Gypaète, s'écria le jeune homme avec colère, qu'ai-je besoin de tes assurances, fils d'une chienne apache que tu es !

— N'insulte pas la plus malicieuse coquine de toute la prairie, répondit le Gypaète d'une voix mielleuse; elle a depuis longtemps déjà rendu son âme au diable, le cou pris dans un nœud coulant

— Oui, que Ton assure avoir été serré par toi-même, fît le jeune homme avec mépris.

— Qui sait? reprit l'autre en ricanants il y a tant de mauvaises langues au désert,

— Le Vautour-Fauve a découvert des pistes? demanda le Moqueur- en interrompant cette altercation qui menaçait de devenir orageuse entre les deux associés,

— Trois, répondit le jeune homme : d'abord celle des assassins de mes anciens associés, que j'ai provisoirement négligée, parce que je suis certain de la retrouver plus tard, quand il me plaira; la seconde, celle du Canadien et de son chien maudit et du chef comanche que j'ai perdue aux environs du lieu où nous sommes.

- Peut-être sont-ils passés dans 111e, dit vivement le chef.

— Ce n'est pas probable; la rivière est large, ils n'ont pas de chevaux, et

LA FORÊT VIERGE iW

je n'ai trouvé ici aucune trace de pirogue; quoique la rivière soit peu profonde et facile à traverser à gué* avec des chevaux, à pied, cela est impossible; je n'ai vu que les traces des pas de chevaux sauvages qui, sans doute, ont passé, comme cela leur arrive souvent, d'une rive à l'autre de la rivière ; d'ailleurs, cette piste n'est pas importante pour nous. Que nous font ces deux hommes? Ils sont seuls et hors d'état de nous nuire.

— Peut-être, cher ami, dit le Gypaète; souviens-toi qu'un ennemi, si faible et si seul qu'il soit en apparence, est toujours à redouter.

— Tu es un idiot.' Je n'ai que faire de tes observations.

— A. ton aise, mon garçon, reprit-il avec son éternel ricanement»

Le Vautour-Fauve haussa dédaigneusement les épaules et continua en s'adressant au chef:

— Quant à la troisième piste, dit-il, celle-là c'est une autre affaire; jeTai suivie avec joie, c'est presque une caravane; elle se compose au moins de trente individus : ce sont des faces pâles; ils ont de nombreux bagages; ils doivent être riches; il y a des femmes avec eux.

— Hugh ! fit le chef, trente, c'est beaucoup 1

— Qu'importe cela? Ne pouvez-vous pas, au besoin, réunir le double et même le triple de guerriers, s'il le faut?

— Oui, mais le Moqueur est un chef prudent; la vie do ses jeunes hommes lui est précieuse; il ira lui-même voir ces faces pales,

— Gomme il vous plaira, chef, je ne demande pas mieux*

— Où sont-ils campés?

— Près du Brûlis de la Longue-Corne, à huit lieues d'ici: d'ailleurs, ils sont faciles à reconnaître et à suivre , ils se dirigent vers l'Est. Voulez-vous que je vous accompagne?

— Le Moqueur n'a besoin de personne avec lui, répondit sèchement le chef; il sait faire une reconnaissance.

— Et en profiter au besoin» fit observer en ricanant le Gypaète.

— Bon! laisse-le faire; s'il avise de me tromper, il le payera plus cher qu'il ne croit, dit le Vautour-Fauve. Quand comptes- vous exécuter cette reconnaissance, chef"?

— Mes jeunes hommes vont «à l'instant descendre dans la pirogue; le Moqueur part avec eux*

— C'est bien! Et moi, quand vous verrai-je?

■-- Demain, à la même heure que cette nuit, sur la colline du Serpent.

— Soit, mon compagnon et moi nous y serons ; mais franc jeu, surtout, ou sinon...

— Un chef a parlé» interrompit sèchement le Moqueur*

Le Vautour-Fauve se leva en grommelant; il fit un geste au Gypaète qui le suivit; tous deux remontèrent dans la plus petite des deux pirogues, et ils s'éloignèrent aussitôt,

Aoi bout d'un instant, les Sioux se levèrent à leur tour; pas un mot n'avait été prononcé depuis le départ des sang-mêlé.

Les Sioux mirent leur pirogue à l'eau, s'embarquèrent et s'éloignèrent

dans une direction différente que celle prise par le Vautour-Fauve et ses compagnons.

Le Canadien regagna son campement : il était songeur; cependant, comme le chef Comanche dormait toujours, et qu'en somme rien ne pressait, il jugea inutile de le réveiller, s'étendit auprès de lui et presque aussitôt reprit son sommeil si brusquement interrompu. Milord s'était bravement remis en sentinelle.

On voit, par ce qui précède, que les voyageurs pouvaient avoir confiance dans la sagacité et l'intelligence de la bonne bête.

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