‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 11 sur 35 · AU MOQUEUR · texte numérisé non relu

AU MOQUEUR

Nous abandonnerons pendant quelque temps les deux coureurs des bois; nous les laisserons paisiblement endormis dans l'île, sous la garde vigilante du brave Milord, et nous nous transporterons au Brûlis de la Longue-Corne, près duquel, ainsi que le Vautour-Fauve l'avait annoncé au chef sioux, le Moqueur, une nombreuse caravane, composée entièrement de visages pâles, était campée depuis le coucher du soleil.

Cette caravane était nombreuse, en effet; plus nombreuse même que ne l'avait dit le Vautour-Fauve, soit qu'il eût eu l'intention de tromper son associé, ou soit que, contraint de se tenir à Pécart afin de ne pas être aperçu» il se lût trompé lui-même et eût, mal compté, ce qui est plus probable; en réalité, cette caravane était du triple au moins plus forte qu'il ne l'avait annoncé.

Il y avait d'abord, chose extraordinaire à cette époque, et qui dénotait que, quels qu'ils fussent» ces voyageurs étaient puissamment riches, seize énormes wagons, attelés chacun de quatre mules, auxquelles, dans les passages difiiciles, on adjoignait pareil nombre de bœufs.

Venaient ensuite deux grandes litières, en forme de palanquins, carrées, garnies de rideaux et attelées de deux mules, une devant, l'autre derrière, et dix mules chargées chacune d'un double ballot de marchandises ou de bagages.

Trente hommes, jeunes, vigoureux, bien armés, suffisaient à peine pour surveiller et soigner cet immense matériel; ces trente hommes allaient ordinairement à pied, auprès des wagons qu'ils étaient chargés de conduire, ou bien, ils s'asseyaient sur une banquette placée sur le devant de ces wagons; au premier signal, ils sautaient sur des chevaux constamment harnachés, prêts à être montés, et qui étaient attachés par une longe à l'arrière de chaque wagon.

Une troupe de cavaliers, divisés en deux escadrons de vingt hommes

. "Il

Des éclaircurs ù pied eur veillaient la prairie et fouillaient les buissons.

chacun, se -tenait, la première moitié en avant, la seconde en arrière de la cat-avane.

Ce n'est pas tout : sur les flancs, dix à droite, dix à gauche, des éciaireurs, à pied ceux-là, surveillaient la prairie et fouillaient les buissons.

Par surcroît de précaution, une avant-garde de dix cavaliers se tenait toujours à une portée de fusil en avant.

Liv, %% — F» ROY, édii. — Reproduction interdite. 22

Ce n'était pas seulement une caravane, c'était presque une expédition militaire-

Trois cavaliers, les deux premiers âgés de quarante ans environ, à la tournure martiale, au regard ferme et doux à la fois, aux traits énergiques, au teint hâlé, le troisième, âgé de près de soixante-dix ans, mais encore vert, droit et ferme sur sa selle, à l'œil perçant et aux traits durs et accentués, paraissaient être les chefs de cette formidable troupe, et marchaient le front en avant de la caravane.

Un enfant d'une dizaine d'années, mais déjà fort pour son âge, aux grands yeux bleus et étonnés, à la chevelure blonde, bouclant sur les épaules, monté sur un cheval proportionné à sa taille, se tenait sur la même ligne que les trois cavaliers, avec l'un desquels il avait une ressemblance frappante.

A. droite et à gauche du cheval de cet enfant marchait gravement un énorme molosse, presque aussi haut que ranimai qu'il escortait et appartenant à cette race terrible que les Espagnols avaient amenée en Amérique et dont les colons se servaient pour faire la chasse aux esclaves et la guerre aux Indiens.

Cette caravane se composait donc, non pas d'une trentaine d'hommes, ainsi que le Vautour-Fauve Pavait déclaré, mais bien do cent trois hommes, résolus, bien montés et bien armés.

Il était évident, à cause dos précautions extrêmes prises par les voyageurs, que le sang-mêlé ne les avait observés qu'à une longue distance; de là Terreur involontaire sans doute qu'il avait commise.

Ces cavaliers portaient uniformément un costume gris de fer, composé d'un chapeau à larges bords et de forme basse, d'une jaquette en drap sur laquelle était passée une blouse de chasse, de culottes de peau de daim et de guêtres montant au-dessus du genou et ne gênant en rien la marche ni même la course; une ceinture de cuir leur serrait la taille; dans cette ceinture étaient passés une cartouchière, un sabre droit à fourreau de fer, une paire de pistolets et une gourde.

Leur selle était la selle mexicaine, bourrée de couvertures; ils avaient une seconde paire de pistolets aux arçons, une carabine de fabrique française et à baïonnette en bandoulière, des alforjas aux doubles poches attachées sous la selle, et chacun portait en croupe de son cheval un porte manteau contenant probablement du linge et quelques effets de rechange.

Au moment où nous avons rencontré la caravane, elle achevait de gravir une colline assez élevée, formant accore sur le bord même du Nebraska, au-dessus duquel elle s'avançait presque à pic.

Bien que les environs de cette colline et ses pentes fussent dénués d'arbres et même de buissons, le sommet était complètement boisé.

C'était une excellente position en cas d'attaque; une surprise était presque impossible*

La caravane se préparait à camper; il était six heures du soir et le soleil disparaissait majestueusement dans des flots de pourpre et d'or derrière les pics neigeux des montagnes qui formaient l'horizon.

Cette opération du campement, ordinairement si difficile, fut opérée avec une prestesse et un ordre admirables.

Tandis que les uns dételaient les wagons, après les avoir rangés en croix de Saint-André, et les rattachaient les uns aux autres par de lourdes chaînes, d'autres enlevaient les harnais aux chevaux et aux mules, remplissaient l'espace laissé libre entre les wagons avec les ballots de façon à former un rempart, et, sous l'escorte de quelques cavaliers, conduisaient les animaux à la rivière; d'autres enfin plantaient des piquets* formaient une espèce de parc, et au centre même du camp, dressaient trois tentes assez rapprochées et placées en équerre.

Les retranchements établis, les- chevaux revenus de l'abreuvoir et les tentes dressées, travail qui demanda moins d'une heure, tant les voyageurs travaillaient avec ordre, adresse et intelligence, on retira d'un wagon deux affûts posés sur plate-forme mobile. Ces affûts furent installés à chaque angle du camp du côté de la plaine; deux légères pièces de montagne, portées facilement par quatre hommes, furent à leur tour retirées du même wagon, posées sur les affûts et masquées par des ballots faciles à enlever au premier signal.

Puis on alluma les feux, et chacun s'occupa de son repas.

Les bœufs avaient été installés dans le parc préparé pour eux; les chevaux et les mules attachés à des piquets plantés en terre; les animaux mangeaient déjà à pleine bouche leur provende.

Les chefs, après avoir présidé à l'installation du campement, s'approchèrent des palanquins qu'ils ouvrirent.

Du premier, descendit une jeune femme, fort belle et n'ayant pas encore dépassé la trentaine, mais pâle et paraissant souffrante maigre les efforts qu'elle faisait pour sourire au cavalier qui, après l'avoir reçue dans ses bras et lui avoir mis un baiser au front, la posait délicatement à terre.

Dans le second palanquin se trouvaient deux jeunes femmes au minois espiègle, à l'œil mutin et à la taille cambrée, attachées au service de la première dame; elles sautèrent légèrement à terre et suivirent leur maîtresse dans la première tente.

Puis les palanquins furent emmenés et dételés.

Au bout d'un instant, un grand gaillard de quarante-cinq ans environ, bien découplé, s'approcha des trois chefs de la caravane qui causaient entre eux à voix basse en inspectant la campagne, se découvrit respectueusement et salua.

— Que veux-tu, Tête-de-Plume?lui dit un de ses chefs.

— Moi, rien, mon général; c'est M me la marquise qui vous fait prévenir que le souper est servi.

— Tu sais que je f ai vingt fois défendu de te servir de ce titre.

— C'est une habitude prise, mon général, je ne puis pas faire autrement.

— Va ! tu n'es qu'un Breton entêté.

— Comme vous, général, puisque nous sommes de la même paroisse. Les trois hommes se mirent à rire.

— Bien répondu, mon gars i dit le plus vieux des trois.

— Oh! toi, fit en souriant le général, j'étais sûr que tu le défendrais.

Et ils entrèrent dans la tente où la dame les avait précédés de quelques instants seulement.

Sur le seuil, le général se retourna.

— Tête-de-Plume ! dit-il.

— Mon général.

— Appelle le chef des guides.

Tête-de-Plume salua et se retira.

La table était dressée avec une somptuosité à laquelle on aurait certes été loin de s'attendre, non seulement au désert, mais encore, à cette époque, dans la plupart des villes de la république américaine.

Il y avait six couverts.

Au bout d'un instant le chef des guides parut.

C'était un jeune homme de vingt-huit ans à peine, aux traits fins et intelligents, à l'œil bien ouvert et à la taille haute, bien prise et dénotant une grande vigueur.

— Vous avez à me parler, mon général? demanda-t-il après avoir respectueusement salué les personnes présentes.

— Oui, mon cher Balle-Franche, répondit le général avec cordialité; mais d'abord je vous prie de partager notre repas.

— Mon général... 'un si grand honneur...

— "Vous est dû, Balle-Franche; vous êtes un de ces hommes au cœur droit et à Fâme honnête comme je les aime, et comme malheureusement on en rencontre si peu; acceptez donc sans cérémonie; un refus me peinerait fort.

— J'accepte, mon général.

— Merci! mettez-vous là, tenez, entre le générai Kergras et moi, et maintenant, à table î

On s'assit, et le repas commença, servi par les deux gentilles caméristes.

La femme du général mangeait peu et du bout des lèvres; mais elle faisait d'une façon charmante les honneurs de la table, surveillait les besoins des convives, leur offrait avec un sourire engageant les mets qu'ils semblaient préférer, et veillait surtout attentivement sur son fils, placé à son côté, entre elle et son mari.

Le premier appétit calmé, la conversation, d'abord languissante, s'anima peu à peu, et bientôt devint assez vive entre les quatre hommes, car la femme du générai n'y prenait que peu de part et se bornait seulement à répondre aux questions que parfois on lui adressait.

Lorsque le dessert eut été entamé, la femme du général se pencha en souriant vers les convives t

— Messieurs, dit-elle, je vous demande la permission de me retirer, je me sens un peu fatiguée.

— Allez, Andrée, ma chère âme, dit le général, vous avez en effet besoin de repos, bientôt je vous rejoindrai. Je désire causer quelques instants avec vous avant que vous ne vous livriez au sommeil.

— Je vous attendrai, mon ami, répondit-elle en se levant.

Son fils l'imita, courut à son père et lui fit une chaîne de ses bras autour du cou.

— Bonsoir, père ! lui dit-il en l'embrassant,

— Bonne nuit, Alain I répondit le général, n'oublie pas ta prière.

— Nous la dirons ensemble, ma mère et moi, mon père.

— C'est cela, mon enfant; Dieu, qui est clément et juste, exaucera les vœux de ses anges.

— Bonsoir, mon parrain! reprit l'espiègle en embrassant le général Kergras.

— Bonsoir, filleul! répondit celui-ci en l'enlevant dans ses bras; je suis content de toi, Alain, tu deviens un homme.

— Je tâcherai de toujours vous satisfaire, parrain; vous êtes si bon pour moil Bonsoir, mon ami Cœur-d' Acier, ajouta-t-il en s'adressant au plus âgé des trois personnages.

— Bonsoir, gentil espiègle 1 Et il l'embrassa.

L'enfant s'approcha alors du chasseur, et lui sautant au cou :

■ — À demain, mon ami Balle-Franche, lui dit-ïl d'un air câlin ; je t'aime

bien, va! Tu m'apprendras à me servir d'un fusil aussi bien que toi, n'est-ce

pas?

— Je tâcherai, mon enfant.

— Merci! s'écria-t-il en faisant une joyeuse cabriole.

Courant alors à sa mère qui le regardait avec un doux sourire, et lui prenant la main :

— Viens, maman, lui dit-il; tues fatiguée, pauvre mère; viens te reposer. Ils sortirent la main dans la main et passèrent dans un autre compartiment de la tente.

Sur un geste du général, les caméristes suivirent leur maîtresse.

— Maintenant que nous sommes seuls, causons, messieurs, dit le général; et, d'abord, ajouta-t-il en saisissant un flacon, permettez-moi de vous verser un verre de cet excellent rhum de la Jamaïque.

Chacun tendit son verre, et but.

— Balle-Franche, mon ami, reprit le général, je désire vous demander certains renseignements.

— Je vous écoute, mon général, répondit le chasseur.

— Voici deux mois à peu près que nous avons quitté Arkapolis.

— Little-Rook, oui, mon général.

— Je vous avais chargé de me choisir, vous-même, un certain nombre d'hommes sur lesquels je pusse compter.

— Mon général, ces hommes ont été choisis par moi avec le plus grand soin; ce sont tous des Canadiens Bois-Brûlés, vieux coureurs des bois émérites, braves et surtout dévoués, que je connais depuis longtemps et que j'ai éprouvés en maintes circonstances difficiles. Je serais désolé que vous ayez à vous plaindre d'eux.

— Je ne dis pas cela, Balle-Franche.

— Je comprends votre pensée, mon général.

— Quelle est-elle? Voyons si vous la comprenez réellement.

— Oht c'est bien facile I II vous semble, depuis quelques jours, que les choses ne vont pas tout à fait comme elles devraient aller ; vous avez entendu quelques murmures, quelques plaintes, peut-être, n'est-ce pas, mon général?

— En effet, Balle-Franche, c'est eela même; je vous avoue que ce mécontentement qui se produit dans ma troupe, et dont la cause m'échappe, me préoccupe, m'inquiète même, s'il faut tout dire. De quoi se plaignent-ils? Qu'ont-ils à me reprocher? Ne sont-ils pas bien payés, bien nourris, bien vêtus, bien traités? Enfin, que demandent-ils de plus?

Le chasseur hocha la tête sans répondre.

— Voyons, reprit le général, expliquez-moi ce qui se passe, mon ami. Vous devez le savoir, vous, que diable I Pourquoi hésiter? Croyez-vous que je vous garderai rancune de votre franchise? Si j'ai eu des torts involontaires, dites-le-moi nettement, je les réparerai, si cela est possible.

Le chasseur hocha la tête à plusieurs reprises.

— Vous m'ordonnez de parler nettement et franchement, n'est-ce pas, mon général? dit-il avec une certaine hésitation.

— Oui, mille fois oui, mon ami; je vous l'ordonne; je veux tout apprendre, et savoir à quoi m'en tenir, une fois pour toutes.

— Mon général, il est évident que je suis ici pour vous obéir; mais ce que vous demandez de moi est bien difficile.

— Pourquoi donc cela?

— Parce que, général, je suis tout d'abord contraint de vous dire que vous êtes seul cause de tout ce qui arrive.

— Moi?

— Oui, mon général; indirectement et sans le savoir, bien entendu.

— Ahl parbleu! mon ami, ceci demande une explication, et je serais heureux que vous me la donniez.

— Croyez bien, mon général, que je suis désolé***

— De quoi, mon ami? de ce que, connaissant mieux que moi les coutumes du pays où nous sommes, et le caractère des gens auxquels nous avons affaire, vous avez vu les fautes que mon ignorance m'a fait commettre? Eh ! mon ami, on n'acquiert l'expérience qu'à ses dépens : je ne sais rien des choses du désert américain, moi, instruisez-moi, je ne demande pas mieux, et, loin de vous en vouloir, je vous serai, au contraire, reconnaissant; ainsi, parlez sans crainte, je vous le répète.

— Puisqu'il en est ainsi, mon général, et que je suis excusé d'avance...

— Parfaitement, mon ami, allez; je vous écoute avec la plus sérieuse attention.

Le Canadien réfléchit pendant quelques secondes, puis enfin il releva la tête et reprit :

— Mon général, vous vous souvenez, dit-il d'une voix ferme, que ? chargé par vous, à Arkapolis, d'engager des hommes pour la campagne que nous faisons maintenant, je choisis de préférence des Canadiens, et je vous en amenai soixante qui, tous, furent acceptés par vous?

— En effet, Balle-Franche, je me rappelle parfaitement cela; je me souviens aussi que vous me dîtes alors : « Il vous manque encore dix hommes

pour compléter, avec vos trente Bretons, le nombre d'engagés dont vous avez besoin; ces dix hommes, avant deux jours, je vous les fournirai. — Des Canadiens? demandai-je, non, Balle-Franche, je n'en veux plus ; complétons notre troupe avec des hommes de ce pays.

— Justement, mon général, et comme je baissais la tête et que je semblais être mécontent.*.

— Je me mis à rire et je vous dis : Vous aimez trop vos compatriotes, Balle-Franche.

— En effet, mon général. Je n'insistai pas et je me retirai; j'eus tort, parce que si je vous avais dit alors ce que je suis obligé de vous dire aujourd'hui, vous n'auriez pas engagé ces chiens de Yankees et nous n'en serions pas où nous en sommes.

— C'est possible, mais vous ne m'avez rien dit; d'ailleurs, je ne vois pas, jusqu'à présent, l'importance du fait que vous me reprochez.

— Mon général, le Yankee a l'esprit inquiet, impatient; tout joug, si doux qu'il soit, lui est insupportable. Son naturel est aventureux; il aime le changement par-dessus tout; le caprice est sa ligne ordinaire de conduite; il fera cinq cents lieues tout d'une traite, mais à son aise, selon ses goûts, marchant ou s'arrêtant où l'envie lui en prendra; déplus, il aime la terre; il tient au sol surtout; son bonheur suprême est de faire tomber les forêts sous les coups répétés de sa cognée, de défricher, de labourer et de fonder des plantations ; il est chasseur, mais à son corps défendant, pour sa défense personnelle ou pour ne pas mourir de faim; d'ailleurs, la chasse ou le trappage ne rapportent rien ou fort peu, et l'instinct secret de son organisation le pousse vers le commerce et le lucre qui en découle.

« Le Yankee ne sera réellement heureux que lors qu'il aura'réussi à dépouiller ce malheureux pays de toutes ses magnifiques forêts, et fondé à la place des comptoirs, des fabriques, tracé des routes et édifié des villes. Me comprenez-vous, mon général?

— A peu près, Balle-Franche, mais continuez, mon ami.

— Le Yankee aime à pérorer, à prêcher si vous le préférez; il a besoin qu'on l'écoute et qu'on l'admire ; le désert l'effraye, les forêts l'épouvantent parce qu'on y vit seul, livré à soi-même, face àface avec les grandes oeuvres de Dieu; aussi, sur mille coureurs des bois, compte-t-on à peine deux Yankees, et encore, de ces deux, l'un est un sang-mêlé. Les chasseurs sont tous Canadiens, Louisianais ou Mexicains: ce sont, en général, des hommes sobres, probes et braves; que la lutte qu'ils soutiennent contre les Peaux-Rouges et la misère a endurcis à la fatigue, et qui, habitués aux sublimes spectacles des immenses dômes de verdure des forêts vierges, sont devenus meilleurs à l'aspect de ces grandioses créations du Tout- Puissant. Les Yankees que, de loin en loin, on rencontre dans la savane, sont des maraudeurs ou des pirates; ceux qui fondent des défrichements sur la limite du désert, sont des squatters, mot qu'ils ont inventé et qui est presque synonyme de voleurs; en effet, que sont ces squatters? des émigrants, venus on ne sait d'où, qui s'établissent dans le lieu qui leur paraît le plus convenable et qui, lorsque le propriétaire leur réclame son terrain, le reçoivent à coups de fusil, déchirent ses titres à

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son nez, le tuent même s'ils le peuvent et se maintiennent ejivers et contre tous, s'ils sont les plus forts, sous prétexte que possession vaut titre et qu'ils usent de leur droit de premiers occupants; voilà quels sont les Yankees sur la frontière indienne et au désert ; quelle confiance voulez-vous avoir en des hommes comme ceux-là pour un voyage comme celui que nous faisons, qui est dangereux, fatigant, ne leur rapporte qu'un profit limité, et dont ils ignorent le but?

— Il doit y avoir du vrai au fond de tout cela s murmura le général devenu pensif.

— Oui, oui, mon général, croyez-moi, je vous ai parlé sans haine comme sans partialité ; je vous ai dit ma pensée tout entière.

— Ainsi, nos Yankees, comme vous les nommez...

— Ils s'ennuient, mon général, voilà le vrai mot lâché 1 et, comme ils s'ennuient, Us pérorent, ils se plaignent, ils s'excitent entre eux* Dieu me garde d'accuser qui que ce soit sans preuve, mais en ce moment leur mauvais vouloir est grand; qui sait, s'il se présentait une occasion favorable, s'ils ne nous mettraient pas dans un grand embarras?

— Que voulez- vous dire par ces mots, une occasion favorable?

— Général, mieux vaut être clair : telle est votre pensée, n'est-ce pas, et votre désir ?

— Certes.

— Vous avez confiance en moi?

— Complètement, mon ami.

— Eh bienî mon général, nous nous trouvons en ce moment dans la partie la plus dangereuse du désert : nous sommes entourés de tribus hostiles aux blancs, féroces et pillardes; ces nations sont d'abord les Sioux, puis les Pieds- Noirs et les Indiens du sang. Quoique ces nations soient ennemies entre elles, lorsqu'il s'agit de dévaliser ou d'assassiner les blancs, elles font toujours cause commune, afin de se partager les dépouilles des malheureux que leur mauvais destin amène à leur portée.

«Il y a de plus, poursuivit- il, de nombreux maraudeurs sang-mêlé qui ne vivent que de rapines et qui, ennemis des blancs et des Indiens, s'associent toujours avec ceux-ci chaque fois qu'il s'agit d'attaquer une caravane. Depuis longtemps, nous sommes signalés à ces bandits parleurs éclaireurs, qui nous suivent à la piste comme des loups. Supposez que ces pirates du désert se décident à nous attaquer, que feront nos Yankees?

— Vous seul pouvez répondre à cette question, Balle-Franche.

— J'y répondrai donc, puisque vous l'exigez, mon général; j'y répondrai en honnête homme et en serviteur dévoué. Je suis né dans une tribu indienne ; je suis fils et petit-fils de chasseurs; je n'ai jamais quitté le désert; quoique bien jeune encore, j'ai une grande expérience de ce qui s'y passe ; en allant, en venant d'un côté ou d'un autre, j'entends bien des choses, bien des demimots qui valent pour moi une conversation complète. Si nous sommes attaqués, peut-être nos Yankees ne nous abandonneront-ils pas pour passer à l'ennemi; mais je suis certain qu'ils garderont tout au moins une neutralité qui sera

ri :i ii \

Par surcroit de prôcaution une avant-garde de dix cavaliers se tenait toujours à une portée de

fusil en avant.

pour nous un grand embarras pendant la bataille; voilà œ que je pense, mon général; je dirai même plus, ce que je crois pouvoir affirmer.

— Ainsi ces dix hommes sont prêts à nous trahir?

— Pris isolément, non, sans douLe; mais ils se tiennent, et, ce que le premier fera, les autres le feront. C'est à vous maintenant à aviser, mon général, car je ne vous cache pas que la situation est grave. Il y a surtout un certain

LÎV. 23* — F. ROY, édiL — Reprodnctioo inlerdile. 23

j; ^e^Smitli, qui est méchant comme un âne rouge, un ancien corsaire ou \ négrier, je ne sais lequel, qui, le cas échéant, nous donnera fort à faire. \ ;■■ Le général hocha la tête et jeta un regard interrogateur à ses amis qui avaient assisté silencieusement» il est vrai, mais attentifs à cette conversation.

— Quel est votre avis, messieurs?

— Si cela me regardait, dit brusquemment Gœur-d; Acier, je n'hésiterais point, ma foi de Dieu! Je ferais comme dans le temps, là-bas, en Vendée.

— Obi toi; tu es pour les moyens expéditifs,

— Ge sont les meilleurs : il y a un proverbe de notre pays qui dit qu'il vaut mieux tuer le diable que d'être tué par lui.

— Et toi, Alain, que penses-tu de tout cela?

- Ma foi,; frère, je t'avoue que je trouve la situation très difficile; que ces gens aientrintentionde nous trahir, cela ne fait pas pour moi le plus léger doute; mais jusqu'à présent, en apparence, ils s'acquittent convenablement de leur devoir; nous n'avons que des soupçons contre eux, mais pas une seule preuve. Pouvons-nous, sur des soupçons, si fondés qu'ils paraissent, condamner dix hommes? Yoilà ce que je me demande.

— Pouvons-nous, reprit vivement Cœur-d*Acier, mettre dans la balance la vie de dix drôles de cette espèce, avec celle de quatre-vingt-dix honnêtes gens?

— N'y a-t-il donc près d'ici aucun poste américain ? demanda le général. — Le fort le plus rapproché de nous esta plus de trente lieues, mon général, et

leschemins qui pourraient nous y conduire sont impraticables pour nos wagons,

— Que faire? reprit le général d'un air soucieux; voyons, Balle-Franche, que feriez- vous, dans une situation semblable, mon ami?

; — Mon général, aux grands maux les grands remèdes ; je couperais le mal dans sa racine; en un mot, je ferais la part du feu; je ferais appeler ces Hommes tous ensemble, puis je leur dirais que le but de votre voyage étant atteint, et comptant demeurer plusieurs mois à Tendroit où nous sommes, vous n'avez plus besoin d'eux; que leurs services vous deviennent inutiles; mais que, les ayant engagés pour six mois, bien qu'il y en ait à peine trois d'écoulés, comme vous êtes satisfait de leur conduite, vous êtes prêt à leur payer, non seulement les trois mois qui restent à courir, mais que vous comptez de plus leur donner une gratification convenable en argent, et de plus, leur laisser leurs chevaux, leurs armes, dix charges de poudre à chacun et des vivres pour huit jours; ce qui leur permettra amplement de gagner le plus prochain défrichement.

— Mais ne craignez-vous pas que la vue de l'or n'éveille leur avarice?

— Permettez, mon général; vous oubliez que, sur le traité que vous avez fait avec eux, il est stipulé en toutes lettres qu'ils n'auront droit à leurs appointements qu'à leur retour à Àrkapolis, où, dans le cas possible où vous les congédieriez sans revenir avec eux, ils se présenteraient, porteurs d'une cédule signée de vous, chez Groslow Wilson and O, banquiers à Arkapolis, entre les mains desquels les fonds ont été déposés par vous en leur présence, aussitôt après la lecture du traité. Vous vous souvenez, mon général, que c'est moi qui ai insisté auprès de vous, pour que eet article, dont vous recon-

aissez aujourd'hui l'importance, je l'espère, fût inséré dans le traité?

— C'est vrai! je Favais oublié, en effet, s*écria le général avec joie; vous nous sauvez, mon ami, votre prévoyance nous sort de la situation critique dans laquelle nous sommes.

— Dieu le veuille, mon général ! Ce qui me le fait espérer^c'est que rien ne nous empêchera de dire à ces chiens yankees que vous êtes désolé de leur occasionner un si long voyage pour toucher ce qui leur est dû, mais qu'ils doivent comprendre que, dans une expédition comme celle-ci, où l'argent est inutile, puisqu'on ne peut ni vendre ni acheter, vous n'avez emporté qu'une gomme insuffisante pour régler leur compte. Cette raison a l'avantage d'être probable sous tous les rapports et je ne doute pas que les Américains, qui sont avant tout des hommes de bon sens, n'y ajoutent une foi entière; aussi se hâteront-ils de partir et, à moins d'événements imprévus, retourneront-ils tout droit à Arkapolis, où ils ont à toucher chacun une somme relativement très considérable*

— Il y a beaucoup de bon dans l'avis que vous me donnez; je crois qu'en effet nous pouvons nous en servir avec avantage, dit le général dont le visage demeurait soucieux.

— Ce n'est pas tout encore, mon général, reprit le chasseur»

— Parlez, mon ami.

— Pardon! ûl le général Alain Kergras, il me semble à moi que ce que nous propose notre ami Balle-Franche, bien que très avantageux au premier coup d'œil, non seulement ne remédie en rien à nos embarras présents, mais encore peut nous en créer de très graves pour l'avenir.

— Explique-toi, frère, dit vivement le général.

— En effet, continua Alain, tu renvoies ces hommes, bien armés, bien montés, munis de vivres et de munitions, n'est-ce pas?

— Sans doute, nous ne pouvons les abandonner, sans armes et sans chevaux, dans le désert: l'humanité, l'honneur même nous le défendent, quoi qu'il puisse résulter pour nous, plus tard, de cette mesure,

— D'accord, mon ami; mais réfléchis que de plus tu leur mets en poche la cédule qui règle leur compte; ils sont donc libres et complètement dégagés envers toi, et certains de ne pas perdre leur argent; rien ne les oblige à hâter leur retour à Arkapolis, où ils savent que les fonds que tu leur dois leur seront comptés sur la simple présentation du papier au bas duquel se trouvera ta signature; par conséquent, rien ne les empêchera de s'aboucher avec les bandits qui nous entourent, de tourner contre nous les armes que tuleur auras si généreusement laissées; puis, après avoir aidé à nous dévaliser, si leur entreprise réussit, et partagé nos dépouilles avec les bandits, de s'en aller tranquillement toucher leurs fonds chez ton banquier à Arkapolis; de cette façon, ils auront fait une excellente affaire, puisque grâce à leur trahison, ils auront été payés deux fois : la première, par toi ; la seconde par eux-mêmes. Cette considération, je crois, donne matière à réflexions.

— C'est juste I reprit le général, et je suis convaincu qu'ils n'hésiteront pas à agir ainsi que tu le dis; d'autant plus, qu'ils sont à peu près certains de l'impunité.

— J'en reviens à mon moyen, qui, je le soutiens, est le meilleur sous tous

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les rapports, dit nettement Coeur-d' Acier; fusillez-les; les morts ne sont plus à craindre!

— Pour rien au monde, Je ne voudrais avoir recours à un moyen aussi barbare! s'écria le général avec un geste d'horreur,

— Vous avez tort, not* monsieur, reprit Coeur-d' Acier en haussant les épaules; vous vous repentirez de ne pas avoir suivi mon conseil.

— A la grâce de Dieuî mais je ne souillerai pas mon honneur d'un pareil assassinat*

— Monsieur le général Alain Kergras aurait raison, mou général, reprit Balle-Franche, qui avait écouté avec la plus sérieuse attention ce qui venait d'être dit; il aurait raison, et mon moyen serait en effet, norç seulement mauvais et infructueux, mais encore dangereux, si les choses devaient se passer comme il le suppose. Mais telle n'est pas ma pensée, mon général, voilà pourquoi je persiste à trouver ce moyen excellent.

— Expliquez- vous, Balle-Franche, dit le général Kergras; vous comprenez bien que je ne demande pas mieux que d'être convaincu.

— J'en suis persuadé, monsieur ; écoutez donc. Pour venir d'Arkapolis ici, marchant très lentement à cause des wagons et des bœufs que nous emmenons avec nous, nous avons mis cinquante-deux jours, ne faisant en moyenne que cinq lieues au plus par jour. Ce chiffre vous semble-t-il exact ?

— Parfaitement, dit Alain.

— Où voulez-vous eu venir? demanda le général.

— Vous alle£ voir, reprit-il avec un fin sourire. Nous nous sommes arrêtés cinq fois en route; ce sont donc cinq jours, ou plutôt vingt-cinq lieues à défalquer sur le trajet accompli ; restent quarante-sept jours, c'està-dire deux cent trente-cinq lieues- Or, un cheval, je veux dire un mustang des prairies, de valeur moyenne, et tous les nôtres sont des animaux de choix, peut facilement, cela est prouvé, faire, sans être surmené, pendant des mois entiers, dix-huit et vingt lieues par jour et même souvent plus. Prenons, si vous le voulez, une moyenne de seize ; il ne faudra au plus que dix-neuf jours à un cavalier pour accomplir un trajet qui nous en a coûté quarante-sept. J'ai fait, moi, de plus longs voyages en moins de temps; mettons vingt jours.

« Vous stipulez sur votre cédule que vos engagés, partis de votre camp du Brûlis de la Longue-Gorne le 8 septembre, au lever du soleil, devront se présenter le 27 du même mois, tous ensemble, à Arkapolis, chez MM. Groslow Wilson and C°, pour toucher ce qui leur est dû, sous peine de voir leur traité annulé et de ne rien recevoir s'ils se présentent un jour plus tard, ajoutant que si un seul d'entre eux manque à ce rendez-vous que vous leur indiquez^ ce sera tant pis pour les autres, cette absence ou ce retard annulant tout payement-

— Pardieul s'écria gaiement Alain Kergras, voilà le moyen trouvé!

— Oui, reprit le chasseur, d'autant plus qu'un de nos hommes partira ce soir même pour Arkapolis, où il précédera les Yankees; que ce messager sera porteur d'une lettre du général qui tracera au banquier la ligne de conduite qu'il devra suivre. Cet homme, qui est sûr et dont je réponds, enga-

géra, si le général le désire, de nouveaux chasseurs, mais Canadiens cette fois, et nous les amènera* Maintenant, si, leur argent en poche, les Yankees veulent nous jouer un mauvais tour, à leur aise! nous serons en mesm*e de leur répondre, d'autant plus que j'ai certains projeta en tête...

— Lesquels? demanda le général.

Le chasseur sourit.

— Permettez-moi de ne vous en rien dire encore, mon général, répondit-il. Comptez-vous vous remettre en route demain?

— Qu'en pensez- vous?

— Je serais d'avis de laisser les hommes et les chevaux se reposer pendant trois ou quatre jours; d'ailleurs, notre position est excellente, et nous n'avons ici aucune attaque à redouter.

— Eh bien! soit, mon ami, nous ferons une halte de quatre jours; maintenant veuillez, pendant que j'écrirai la lettre, avertir le courrier de se tenir prêt; il faut qu'avant une heure il soit parti.

Balle-Franche se frotta joyeusement les mains et quitta la tente. — Il est heureux pour nous d'avoir un pareil homme, dit le général en le suivant des yeux.

— C'est la plus honnête et la plus loyale nature qu'il soit possible de trouver, ajouta Alain avec conviction.

ou l'on DONNÉ CERTAINS détails intéressants sur quelques-uns

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