QUELLE FUT LA MORT DU MAUQU1S DÛ B0DÉGAST
Maintenant que nous avons terminé la relation de la sinistre boucherie de Quiberon, que nous n'avons pas voulu interrompre, bien que nous ayons, avec intention, passé sous silence certains épisodes émouvants sur lesquels, d'ailleurs, nous nous réservons de revenir bientôt, parce qu'ils se rattachent essentiellement à notre histoire, nous ferons quelques pas en arrière, et, usant de ce privilège accordé depuis longtemps aux romanciers, de vagabonder peut-être un peu trop à leur guise» nous abandonnerons la baie de Quiberon, et, cinq ou six jours environ avant le débarquement des émigrés, sur la falaise, nous nous arrêterons, vers le soir, à une portée de fusil à peu près de la forêt de Broceliande*
Cette forêt, dont la renommée est grande dans les romans de laTable-Xlonde, et au fond de laquelle gît encore, enchanté, dans une tombe ignorée, ]e célèbre Merlin, est nommée indifféremment aujourd'hui forêt de Paiinpol ou de Breulien; elle est située dans la commune de Concoret, dans le département du Morbihan. Ge n'est plus maintenant, grâce aux défrichements consécutifs qui ont été opérés, qu'un bois, d'une éteudue assez vaste à la vérité, mais qui est appelé, dans un avenir prochain, à disparaître complètement.
A l'époque où se passe notre histoire, la foret de Broceliande jouissait encore d'une certaine importance; elle avait conservé un grand nombre de ces chênes gigantesques sous l'ombrage desquels les druides célébraient jadis leurs redoutables et sanglants mystères; plusieurs de ces retraites feuillues étaient encore ignorées; les fauves y abondaient et la superstition populaire l'entourait d'une respectueuse terreur qui en faisait un refuge presque assuré pour les proscrits du parti royaliste qui s'y abritaient contre les persécutions des autorités républicaines.
Les chouans avaient utilisé cette réputation formidable à leur profit.
Leurs bandes y trouvaient des abris impénétrables et des refuges assurés contre les patauds, ainsi qu'ils nommaient les républicains; c'était de là que, pareils à une nuée de vautours, ils s'abattaient sur les postes républicains, qu'ils massacraient sans pitié, et tentaient ces hardis coups de main contre les petites villes, les villages ou les grandes fermes, sinistres expéditions qui, presque toujours» demeuraient impunies.
Le jour où recommence notre récit la chaleur avait été étouffante; la terre, fendillée et crevassée çà et là, se pâmait de chaleur; la cigale jetait sa note métallique â travers l'espace; l'atmosphère était lourde, les nuages très bas, d'une couleur jaunâtre, roulaient pesamment les uns au-dessus des autres; le soleil, bas à l'horizon, apparaissait comme une boule d'un rouge sanglant à travers les plus basses branches des chênes druidiques qui, semblables à des héros antiques, s'élevaient sur la lisière de la forêt de Broceliande, dont ils paraissaient les sentinelles avancées.
La route étroite, zigzaguée et poussiéreuse qui conduit de Goncoret à Ploërmel en contournant une partie de la forêt, était, vers cinq heures du soir, occupée, sur la longueur d'un quart de lieue à peu près, par une nombreuse colonne d'hommes armés, dont les files s'allongeaient comme les anneaux d'un serpent gigantesque à travers ses détours compliqués.
Certes, si un paisible voyageur de nos jours, accoutumé à la tenue correcte, aux brillants uniformes et aux visages pleins et rosés de nos élégants soldats, se trouvait à Timproviste face à face au coin d'un bois avec une troupe comme celle dont nous parlons, il croirait avoir affaire aune bande de brigands, et il aurait sans doute raison ; mais alors personne ne s'y trompait, et chacun les saluait avec respect*
Ces hommes, à moitié nus, qui n'avaient conservé que quelques vagues débris dépareillés d'uniformes, coiffés pour la plupart de vieux chapeaux de paille, relevés à la grenadière, vêtus de redingotes de toile à parements bleus, chaussés de lambeaux de feutre ou de semelles ficelées tant bien que mal au-dessus de la cheville, et armés de carabines noircies, de sabres inégaux et de pistolets passés dans une ceinture de cordes, étaient des grenadiers républicains, et faisaient partie du bataillon des volontaires de la Côte-d'Or.
D'ailleurs, malgré l'état misérable de leur costume, la sûreté de leur marche, la régularité de leurs mouvements, leur discipline, les dénonçaient au premier coup d'oeil pour être au nombre de ces indomptables jeunes gens qui, au cri de : La patrie est en danger! s'étaient levés en masse en 1792 pour courir à la frontière; c'étaient ces hommes de fer, enthousiastes de liberté, indomptables, tannés par le vent, le soleil et la pluie, noirs de poudre, la barbe inculte et hérissée, Fœil fier et brillant, la bouche narquoise, convaincus, affamés, déliant la mort, qui devaient, pendant vingt-cinq ans, tenir l'Europe entière en échec devant la pointe de leurs baïonnettes, entrer dans toutes les capitales, et venir se coucher, in vaincus et railleurs, dans la sanglante hécatombe de Waterloo, à la suite de ce despote sinistre dont ils avaient fait leur idole.
Le capitaine de ce bataillon, vêtu d'une redingote militaire, usée, rapiécée et blanchie sur toutes les coutures par l'usage, chaussé de sabots sans talons et coiffé d'un vieux feutre délabré, décoré d'un plumet tricolore, marchait seul, en avant de la colonne.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, grand, sec, nerveux, aux traits durs et énergiques, au regard sombre, perçant, et toujours en éveil.
Arrivé à un certain endroit de la route, il s'arrêta, et, étendant le bras vers un vaste champ de blé :
— Là ! dit-il laconiquement.
La colonne fit halte au milieu de la route, des tirailleurs se détachèrent, et la flanquèrent à droite et à gauche; et une cinquantaine d'hommes, armés de faux et de faucilles, qui suivaient le bataillon et conduisaient au milieu d'eux plusieurs charrettes attelées de deux et môme trois chevaux, s'élancèrent au milieu du champ de blé, et commencèrent à le faucher avec une dextérité et une rapidité extrêmes.
Cette petite troupe était la compagnie des moissonneurs, formée, en vertu
d'un décret de la Convention nationale, dans le seul but de couper, battre et enlever les blés et les céréales du pays conquis sur les royalistes.
Ne pouvant pas réussir à les vaincre, on avait résolu de les affamer.
Ce système, très rigoureux à la vérité, avait cependant un avantage immense: d'abord il diminuait l'effusion du sang; les Bretons sont tenaces dans leur haine comme dans leur amour ; dans ce pays où chaque fossé produisait un combattant, où chaque touffe de genêts se changeait en embuscade ; où, tant qu'on leur laisserait un fusil, les paysans iraient à la chasse aux bleus, les victoires ne donnaient aucun résultat. En s'en prenant aux moissons, on prenait les habitants des villages par leur faible, et on parvenait à leur faire rendre leurs armes et se soumettre, par la crainte de voir leurs récoltes saisies par leurs ennemis, et la famine entrer dans les chaumières.
Ce moyen n'ôtait-ii pas préférable à celui des colonnes infernales ?
D'ailleurs, il avait produit déjà, bien qu'adopté depuis peu detemps,d'excellents résultats.
En somme, que faisait la Convention ? Elle agissait envers les Bretons et les Vendéens révoltés depuis si longtemps contre la République, comme avec les animaux malfaisants et nuisibles que Ton ne veut pas tuer, mais auxquels on rogne les griffes et on lime les dents.
Cependant les faucheurs avaient 'été rondement en besogne; en moins d'une heure, les champs avaient été complètement coupés, les gerbes réunies en bottes et chargées dans les voitures: il n'en restait plus que quelques-unes à emporter, lorsque soudain un coup de feu fut tiré derrière la troupe*
Aussitôt, comme à un signal donné, une vive fusillade éclata des deux côtés du chemin.
Il y eut un instant de surprise et de confusion: quelques hommes tombèrent.
Cependant, les grenadiers républicains étaient des soldats trop aguerris pour se laisser aller à une panique; sur Tordre du capitaine, la colonne se fractionna en pelotons, et, tout en ripostant vigoureusement, opéra lentement sa retraite jusqu'à un carrefour assez large où les chouans ne pouvaient l'attaquer sans se montrer à découvert.
Cette retraite des bleus s'opérait avec un ordre admirable, et comme s'ils se fussent trouvés sur un champ de manœuvre ; mais la fusillade des royalistes s'étendait déjà sur une ligne énorme; les balles *pleuvaient de chaque coté du chemin sur les républicains dont les rangs commençaient às'éclaircir.
— Égaillez-vous 1 cria le capitaine de sa voix calme et sonore sans qu'un muscle de son visage tressaillît.
Cette manœuvre, empruntée aux blancs par les républicains, consistait à se disperser, se faire un abri de chaque haie, de chaque tronc d'arbre, et, de là, continuer la fusillade.
A l'ordre de leur chef, les grenadiers se débandèrent et s'élancèrent vers les haies qu'ils essayèrent de franchir, afin de débusquer l'ennemi \ mais celui-ci ne se laissa pas intimider; son feu redoubla d'intensité, et les républicains, contraints de reculer en désordre, gagnèrent enfin le carrefour, où ils reformèrent leurs rangs tant bien que mal.
Les pertes étaient sensibles; une quinzaine de cadavres jonchaient le chemin; beaucoup de blessés étaient demeurés en arrière et se traînaient, appuyés sur leurs fusils, pour rejoindre la colonne.
Contrairement à leur habitude, ! jusque-là les chouans avaient gardé le silence; pas un bruissement dans les feuilles, pas un cri d'appel n'avait retenti sous le couvert.
TouL à coup, la fusillade cessa subitement.
Les républicains se regardèrent avec surprise.
Le capitaine fronça le sourcil.
— Quelle diablerie manigancent ces démons? murmura-t-il en hochant la tête et se mordant les moustaches.
Il y eut alors une pause terrible.
L'attente d'hommes qui croisent la baïonnette dans le vide, qui sentent l'ennemi tout autour d'eux, sans cependant le voir, et qui sont exposés aux coups de cet ennemi insaisissable, sans riposte possible.
Mais, heureusement pour le moral des soldats, cette attente fut de courte durée.
Soudain lebiniou 5 cette cornemuse bretonne, fit entendre ses accents mélancoliques et criards, en a vaut, en arrière, à droite, à gauche, enfin de tous les côtés à la fois»
Les républicains étaient entourés.
A ce signal, les chouans se levèi'ent de derrière chaque buisson, du fond de chaque fossé, en poussant des hurlements sauvages.
A cette vue terrible, une rumeur de saisissement, mais qui s'éteignit aussitôt, parcourut, comme un frisson électrique, les rangs des républicains.
Ils se sentaient perdus; alors, ils se pressèrent les uns conLre les autres et se préparèrent à bien mourir.
En quelques secondes les charrettes chargées de fourrages furent placées en équei're, et la colonne formée en carré derrière cet abri précaire.
— Grenadiers, dit le capitaine d'une voix aussi calme que s'il se fût trouvé à la parade, et en saluant gravement ses soldats, il s'agit de ne pas se laisser embêter jy&r ces messieurs. Montrons-leur ce dont nous sommes capables; ménageons notre poudre ; ne tirons qu'au commandement et conduisons-nous de façon à ce que ces messieurs ne confondent pas le bataillon de la Côte-d'Or avec celui de V Unité; c'est entendu, n'est-ce pas ?
— Entendu, capitaine I répondirent les grenadiers d'une seule voix.
— Eh bienl alors, enfants, à la grâce de l'Être suprême, et vive la République î
— Vive la République I répétèrent les soldats avec un enthousiasme farouche.
Nous noterons, en passant, que ce bataillon de V Unité auquel le brave capitaine avait fait allusion, jouissait, en Vendée et en Bretagne, d'une réputation de lâcheté qui était devenue proverbiale.
— Vous savez, mes enfants, ajouta le capitaine d'un ton goguenard, qu'il ne s'agit pas de vaincre, ici, cela est impossible, mais de mourir bravement jusqu'au dernier, en tuant le plus d'ennemis que nous pourrons.
— Oui, oui, capitaine, répliquèrent presque gaiement les soldats.
11 aurait été injuste d'accuser le brave capitaine de dorer la pilule à ses grenadiers; sa déclaration était assez nette; mais il connaissait les hommes auxquels il avait affaire, et maintenant il se frottait les mains d'un air joyeux ; il savait qu'ils accompliraient des prodiges.
La nuit commençait à tomber; à la lueur du crépuscule on apercevait les chouans qui s'avançaient de tous les côtés à la fois» et dont le cercle noir et mouvant allail se resserrant de plus en plus autour de la petite troupe républicaine.
Autant qu'il était possible d'en juger, ils étaient au moins mille à douze cents, c'est-à-dire cinq et même six contre un.
Ils continuaient cependant à s'avancer, sans tirer un coup de fusil, mais le biniou sonnait sans discontinuer, et, par intervalles, les chouans poussaient de sinistres clameurs.
L'ennemi n'était plus qu'à quelques pas.
— Attention ! dit le capitaine en levant son sabre.
Tous les fusils se couchèrent aussitôt par un mouvement sec.
— Feu ! reprit le capitaine.
Une décharge épouvantable éclata, aux cris mille fois répétés de : « Vive la République I »
Et les soldats reçurent sur leurs baïonnettes les chouans qui se ruèren sur eux avec fureur.
Dès lors, il y eut une mêlée sans nom, horrible : pendant près de dix minutes les républicains disparurent comme s'ils eussent été engloutis sous l'effroyable avalanche qui se précipitait sur eux avec une rage infernale.
Puis les chouans reculèrent, et les républicains sortirent de la fumée, toujours calmes, immobiles, les rangs serrés, mais noirs de poudre, avec leur capitaine debout sur une charrette, le sabre sous lebras et le visage souriant.
Les baïonnettes étaient rougies jusqu'à la douille; beaucoup faussées et tordues à force de s'enfoncer dans des poitrines humaines.
Une double rangée de cadavres, couchés aux pieds des soldats, leur formaient comme une espèce de rempart.
— Vive la République ! crièrent les soldats.
— Eh! eh! fit le capitaine, en riant, ces messieurs trouvent, à ce qu'il paraît, la soupe trop chaude; laissons-les respirer un peu.
En effet, les chouans ne fuyaient pas; ils avaient seulement reculé, pour prendre un élan plus terrible.
Les soldats le savaient fort bien, car ils ne se faisaient aucune illusion sur leur position; mais l'avantage qu'ils venaient de remporter redoublait leur ardeur et décuplait leurs forces; bien qu'ayant bravement fait le sacrifice de leur vie, ils étaient résolus à la défendre le plus longtemps et le plus vigoureusement possible.
En ce moment, l'orage, qui depuis plusieurs heures menaçait, éclata avec une violence extrême; des torrents de pluie, mêlée de grêle, inondèrent la campagne, et le tonnerre commença à rouler d'une façon formidable.
— Ces messieurs vont se mouiller, quel malheur Tdit le capitaine en ricanant.
Les soldats poussèrent un joyeux éclat de rire à cette plaisanterie.
Que pouvaient les royalistes contre des hommes de cette trempe, que rien, pas même l'assurance d'une mort certaine, ne pouvait émouvoir et qui riaient au milieu de la double tempête divine et humaine qui les assaillait à la fois?
Par une coïncidence étrange, cette nuit était celle-là même choisie par le général Hoche pour tenter la surprise du fort Penthièvre*
Tout à coup le hiniou fit entendre une seule note, mais tellement stridente qu'elle domina le fracas de l'ouragan, alors dans toute sa force.
Ace signal, les chouans reparurent; ils s'avançaient, pressésles uns contre les autres, résolus, mais silencieux cette fois, et réservant leur feu, comme s'ils eussent voulu égorger les républicains à bout portant, et en finir d'un coup avec eux.
Les grenadiers de la Côte-d'Or, non moins fermes, non moins résolus, les regardaient marcher contre eux, muets aussi, mais prêts à les bravement recevoir.
Le premier choc fut terrible; la mêlée s'engagea aussitôt avec un acharnement indescriptible.
Les chouans s'attachaient aux soldats, essayaient de les renverser, faisaient des efforts inouïs pour les rompre, et ceux qui tombaient se redressaient à demi pour poignarder leurs ennemis, les enlacer et les entraîner dans leur chute. Le combat prenait les proportions d'une boucherie grandiose; on ne se battait plus pour vaincre, mais pour tuer.
Tout à coup, un galop de chevaux se fit entendre, et une légion de sinistres fantômes apparut subitement, et se rua, sabre en main, sur les royalistes qui se trouvèrent pris entre deux feux.
— Vive la République ! crièrent les arrivants en pointant sur les chouans qu'ils chargeaient à toute course,
— Vive la République! répétèrent les grenadiers, en abandonnant la défensive et se ruant à la baïonnette sur leurs ennemis en désordre.
Le massacre devint alors horrible, sans pitié, sans merci ; dans ces luttes fratricides, personne ne demandait grâce, personne ne l'accordait : on tuait, on tuait toujours, d'autant plus qu'on savait que les survivants devaient être fusillés une heure plus tard, et dans l'un comme dans l'autre cas, on préférait en finir pendant la chaleur de Faction avec des ennemis qui faisaient bravement leur devoir, que, le combat terminé, être contraint de les massacrer froidement.
Les chouans, à bout de forces, manquant de munitions et &e voyant la retraite coupée, jetaient leurs armes pour la plupart, en rougissant de rage, non pas de se rendre, mais d'être contraints de cesser la lutte.
Seul, un groupe de chouans, composé d'une centaine d'hommes au plus, soutenait encore, contre toutes les forces républicaines, un combat mortel, avec toute l'énergique résolution du désespoir.
Tout à coup, un éclair verdâtre sillonna l'espace, et, pendant deux ou trois secondes, jeta une lueur fulgurante sur le champ de bataille.
Si rapidement que cette lumière se fût évanouie cependant, ce laps de temps si court avait suffi pour que l'officier commandant la cavalerie repu-
Un enfant d'une dizaine d'années se tenait sur la mémo ligne que les trois cavalier.
blicaine poussât un cri de douleur et de désespoir, et fit aussitôt cesser le combat.
Puis, s'avançantj seul* au milieu de l'espace demeuré vide entre les combattants qui restaient sur la défensive :
— Jetez vos armes, dit-il aux chouans, passage vous sera ouvert; vous pourrez vous retirer libres, en emportant vos morts et vos blessés.
LlV. 18* F. ROY.édrl. — Reproduction interdite. 18.
Il y eut un moment d'hésitation parmi les chouans ; un murmure de colère dans les rangs républicains.
— Je suis le général Alain Kergras, reprit encore l'officier républicain.
— Bas les armes, mes gars! dît alors une voix faible, mais d'un ton de commandement irrésistible*
— L'arme au pied! ouvrez vos rangs! ordonna le général.
Les républicains obéirent en frémissant ; la victoire leur coûtait cher; ils avaient bien des morts à venger.
Les chouans avaient jeté leurs armes ; ils s'échappaient dans toutes les directions.
Le général mit pied à terre, et pénétra dans le groupe qui, le dernier, lui avait tenu tête*
Au centre de ce groupe, un vieillard, pâle, sanglant, défiguré par les affres de la mort, gisait, renversé sur le sol.
Un prêtre, aux traits émaciés par la souffrance et les privations de toutes sortes, endurées avec une évangélique abnégation, ses longs cheveux blancs tombant en désordre sur ses épaules, assisté par un jeune homme, presque un enfant, revêtu du simple costume des kloareks bretons, le soutenait dans ses bras et lui prodiguait les secours de la religion ; le visage du jeune homme était aussi livide que celui du blessé ; de ses yeux coulaient en abondance des larmes qu'il n'essayait pas de retenir ; sa voix était étranglée par des sanglots ; auprès du blessé, une femme, couverte de vêtements de deuil, était agenouillée; la tête cachée dans ses mains, elle priait avec ferveur.
Le blessé était le marquis de Bodégast, ]e jeune kloarek, son fils ïancrède; la femme qui priait, la comtesse de Tancarville.
Le marquis s'était, ainsi que Gœur-d' Acier l'avait dit au général, enfermé dans le fort Penthièvre ; mais, la veille même du jour où Hoche devait tenter la surprise que nous avons rapportée, le comte de Puisaye avait chargé le marquis de Bodégast d'aller au-devant d'un renfort de quinze cents chouans que Charette lui envoyait, de rallier toutes les bandes qu'il rencontrerait sur sa route, et de venir, en passant sur le corps de tous les détachements qui lui barreraient le passage, s'embusquer en arrière du poste Sainte-Barbe, et,
une fois là, d'attendre ses ordres.
Le marquis, charmé d'être chargé d'une mission aussi importante, s'était hâté d'obéir. Il avait secrètement quitté le fort quelques minutes après Cœur-d'Àcier, s'était jeté en enfant perdu à travers la campagne, et ainsi que le comte de Puisaye le lui avait dit, il avait rencontré le détachement de chouans envoyé par Charette, et en avait aussitôt pris le commandement; plusieurs petites bandes avaient été ralliées» et le marquis marchait rapidement sur Quiberon, lorsque tout à coup il était venu se heurter àl'improviste contre le bataillon des volontaires de la Côte-d'Or ; reculer était impossible, le marquis résolut de pousser en avant, convaincu d'ailleurs qu'il aurait bon marché de cette poignée d'hommes.
On sait le reste, et comment la fortune trompa ses prévisions. p Au moment où le général Kergras se préparait à écraser le dernier noyau de rebelles qui résistaient encore, la lueur d'un éclair lui avait permis d'entre-
voir pendant une seconde, comme dans un songe, quel était l'ennemi qu'il allait attaquer ; il tressaillit en le reconnaissant, et, oubliant tout pour ne se souvenir que de la douleur qu'éprouverait son frère de lait en apprenant la mort du marquis, il résolut de le sauver, quoi qu'il dût lui en coûter plus tard pour avoir osé se montrer clément, et il consentit à laisser échapper les quelques chouans qui avaient survécu à la bataille, pourvu que le père de son ami fût sauvé.
Le jeune officier était au désespoir d'avoir été si fatalement choisi par le hasard pour porter au marquis ces coups terribles.
Cependant, il n'y avait pas un instant à perdre pour chercher un refuge contre la tempête qui redoublait encore d'intensité.
Les éclairs et les coups de tonnerre se succédaient sans interruption ; le vent faisait rage et soufflait la pluie qui tombait à torrents.
Les blessés furent ramassés en toute hâte, entassés dans des charrettes et recouverts de paille.
Le marquis avait perdu connaissance; son fils Tancrède, aidé par la comtesse, était parvenu à poser, tant bien que mal, le premier appareil sur les blessures de son père.
Le général allait donner l'ordre de se mettre en marche, lorsque le jeune kloarek lui posa doucement la main sur le bras.
— Que désirez-vous, monsieur Tancrède? demanda Alain avec défé renée.
— Que voulez-vous faire, monsieur? répondit le jeune homme.
— Trouver le plus tôt possible un abri, afin de donner à votre père et à nos blessés les soins que leur état réclame ; gagner au plus vite Concoret ou PloërmeL
Le jeune kloarek secoua la tête avec tristesse.
— Concoret est à deux lieues et demie d'ici, dit-il; Ploërmel à plus de quatre ; les chemins, défoncés par Forage, ne forment plus maintenant que des fondrières impraticables qui vous engloutiront.
— Nous ne pouvons cependant demeurer ici plus longtemps.
— Non ; laissez vos charrettes, emmenez vos blessés sur des fusils croisés, et suivez-moi, je vous sauverai. ,
— Mais nous sommes des bleus, nous autres, dit le capitaine du bataillon en tortillant sa moustache, vos ennemis, par conséquent; qui nous assure.,.
Le Moarek le regarda avec une telle expression de bonté et de douceur, que, malgré lui, l'officier républicain s'interrompit net.
— Je n'ai pas d'ennemis, moi, monsieur, dit-il, je n'ai que des frères. Le Dieu que je sers recommande la charité môme envers ceux qui nous font du mal ; je lui obéis en sauvant des malheureux qui, comme moi, sont Français ; suivez-moi, je vous le répète, et avant une demi-heure, vous et les vôtres, vous serez en sûreté ; mais hâtez-vous, le temps presse !
— Obéissez, dit le général, et, se tournant vers le kloarek : Monsieur Tancrède, lui dit-il, n'avez-vous plus rien à me demander?
— Si, répondit le jeune homme, mais occupons-nous d'abord des malheureux blessés.
LA FORÊT VIEHGE
Les soldats, avec cette rapidité et cette adresse qui, de tout temps, ont distingué le soldat français, formèrent des brancards avec leurs fusils, les recouvrirent de paille et y étendirent les blessés; puis, sur un signe du kloarek, le lugubre cortège se mit lentement en marche, et se dirigea à sa suite vers
la forêt.
Un quart d'heure suffit pour atteindre le couvert; tous les soldats étaient à pied.
Les cavaliers avaient laissé leurs chevaux sous la garde de quelques-uns de leurs compagnons, abrités le moins mal possible, au milieu des trois charrettes chargées de blé.
Mais, sous le couvert, l'obscurité était tellement grande qu'il était littéralement impossible demettreunpieddevantl'autre,on ne voyaitpoint àdeuxpas.
On fit halte.
Le kloarek dit quelques mots à voix basse à un chouan blessé qui s'appuyait péniblement sur son bras; cet homme s'éloigna, mais il revint presque aussitôt, tenant une torche allumée à la main et une vingtaine d'autres sur l'épaule*
Ces torches furent allumées, et alors il fut facile de se diriger à travers les détours inextricables de la forêt.
Après une course d'une vingtaine de minutes à peu près, le cortège, toujours guidé par le jeune kloarek, atteignit enfin rentrée béante dune grotte.
— Il fallait sauver ces malheureux, dit gravement Tancrède; pour cela, il me fallait livrer le secret de ce refuge. Je n'ai pas hésité. Entrez, mes frères!
— Diable de jeune homme! grommela le capitaine entre ses dents; si cela continue, il va nous obliger à l'adorer. Quel malheur que ce soit un ci-devant î
La grotte était vaste, divisée en plusieurs compartiments; de la paille, des cendres chaudes encore, quelques loques éparses çà, et là, prouvaient qu'elle avait été récemment habitée.
Les républicains s'y installèrent; les blessés, étendus sur de la paille sèche, purent alors être pansés.
Dès que les soldats avaient été à Pabri dans l'intérieur de la grotte, le jeune kloarek n'avait plus songé qu'à son père.
Par ses soins, le marquis, toujours évanoui, avait été transporté dans un compartiment éloigné.
La comtesse, aidée par quelques soldats valides, s'occupait à panser les blessés.
Le capitaine, après avoir poussé une reconnaissance dans la grotte, s'occupait, lui, de crainte de surprise, à poser des sentinelles en divers endroits : plusieurs corvées avaient été désignées par lui pour aller, sous la conduite d'un chouan, chercher de la paille, et les quelques vivres, ainsi que Ijbs médi caments qui se trouvaient dans des boites, sur les charrettes, et que les deux chirurgiens, qui accompagnaient la troupe républicaine, réclamaient maintenant à grands cris.
Le général se tenait, sombre et pensif, à rentrée même de la grotte.
Soudain il releva les yeux, le kloarek était devant lui, pâle, triste, le visage inondé de larmes.
— Eh bien, monsieur Tancrède, lui demanda l'officier avec intérêt, M. Bodégast?...
— piélasî monsieur, interrompit tristement le jeune homme, mon père a reçu plusieurs blessures graves, je n'ai qu'un bien faible espoir de le conserver; depuis qu'il a repris connaissance, il est tombé dans une espèce de somnolence qui me cause une vive inquiétude, et je crains...
— Allons! il n'y a pas à hésiter! s'écria vivement Alain, je pars, monsieur Tancrède ; dans quelques heures je ramènerai non seulement votre frère, dont la vue plaira sans doute à M. le marquis, mais encore un jeune médecin qui suit notre armée, et qui, j'en ai l'espoir, sauvera notre pauvre blessé. Reprenez donc courage !
— Vous êtes bon, monsieur, et je vous remercie; malheureusement, par cette nuit horrible, il vous sera impossible de vous diriger au milieu des ténèbres; les chemins doivent être affreux; vous périrez en route.
— Bon î il n'y aurait pas grand mal, après tout, et je serais mort en faisant mon devoir, dit presque gaiement l'insouciant jeune homme; mais rassurezvous, monsieur Tancrède, il ne m'arrivera rien, et je vous le répète, avant le jour, vous me reverrez, ainsi que ceux que je vais chercher»
— Allez donc! je ne me sens pas le courage de vous retenir ; ma douleur égoïste n'empêche d'insister pour vous conseiller d'attendre que la tempête se calme, les minutes me sont si précieuses, hélas t puisqu'il s'agit pour moi du salut de mon père.
— Donnez-moi un guide pour me conduire jusqu'à la route, et, au revoir, monsieur Tancrède!
Vers cinq heures du matin, le marquis de Bodégast, qui depuis deux heures dormait d'un sommeil calme et rafraîchissant, ouvrit tout à coup les yeux et, se tournant vers Tancrède qui, pendant la nuit tout entière, était demeuré à son chevet :
— Tancrède, lui dit-il d'une voix faible mais parfaitement distincte, mon fils, votre frère arrive; entendez-vous ce galop furieux de chevaux, qui va se rapprochant?
Le jeune homme prêta l'oreille; la tempête était complètement calmée; un silence profond régnait dans la forêt.
— Vous vous trompez, mon père, je n'entends rien, répondit-il doucement.
— Non, Tancrède, je ne me trompe pas; Fhomme qui n'a plus que quelques instants à vivre, et qui est sur le seuil du tombeau, entend et voit des choses que les autres hommes ne peuvent ni voir, ni entendre. J'ai tant prié le Seigneur qu'il a eu pitié de moi, et m'a accordé l'ineffable bonheur de voir mon fils aîné, avant de mourir. Lucien arrive, vous dis-je, Tancrède, je le vois, je le sens, allez au-devant de lui, mon enfant, allez!.*, le voilà!
Tancrède baisa son père au front, se leva et sortit : à peine atteignait-il l'entrée de la grotte qu'il se trouva face à face avec son frère que suivaient quatre ou cinq autres personnes.
Les deux frères tombèrent en pleurant dans les bras l'un de l'autre.
— Mon père? s'écria Lucien,
— Il vit, il t'attend, il t'appelle, viens! répondit vivement le jeune homme.
— Dieu soit loué ! s'écria Lucien en s'élançant dans la grotte. Tous le suivirent.
— Enfin! s'écria le marquis en apercevant son fils. Celui-ci s'agenouilla à son chevet et éclata en sanglots.
— Sois homme, mon fils! dit le vieillard d'une voix ferme. La mort est-elle donc si redoutable? Notre séparation doit-elle donc être éternelle? Et promenant un regard brillant autour de lui : Hervé, mon vieux serviteur, dit-il, je suis heureux de te voir, et toi aussi, Alain, et vous, Andrée, ajouta-t-il avec un pâle sourire; venez près de moi, ma fille!
La jeune femme s'agenouilla.
— Eh bien? demanda avec anxiété Lucien au chirurgien.
Celui-ci hocha tristement la tête; un coup d'œil lui avait suffi pour reconnaître qu'il n'y avait plus d'espoir.
Le marquis, auquel rien n'échappait, lut son arrêt dans les yeux du jeune docteur.
— Approchez, mes enfants, dit-il, je n ? ai plus que quelques secondes à vous donner.
Il attira alors ses deux fils et sa belle-fille sur sa poitrine haletante, et, les réunissant dans une douce étreinte :
— Soyez bénis, mes enfants ! Que le Seigneur, dont la bonté est infinie, daigne laisser tomber sur vous un regard miséricordieux; qu'il vous donne une belle mort, après vous avoir accordé une existence bien remplie- nous ne nous quittons que pour nous réunir plus tard, pour l'éternité. Et, se penchant à l'oreille de son fils, il lui dit à voix basse, en lui désignant la comtesse qui sanglotait, agenouillée dans un coin obscur de la grotte : — Dieu a pardonné à la femme adultère, mon fils; ne sois pas sans pitié pour cette malheureuse; ne Fabandonne pas!
— Je vous le jure, mon père! répondit le jeune homme d'une voix brisée par la douleur*
Le prêtre et le jeune kloarek avaient, pendant la nuit, avecFaide de quelques chouans, préparé une espèce d'autel rustique, en face de l'endroit où gisait le vieillard.
Sur un signe du marquis, les deux hommes se levèrent.
Il se passa alors dans cette grotte, qui peut-être dans les siècles passés avait vu s'accomplir les rites mystérieux du druidisme, une scène majestueuse et attendrissante à la fois, par sa simplicité biblique.
Le vieux prêtre, servi par Tanerède, dont le visage pâle était inondé de larmes, offrit, pour le mourant, le saint sacrifice de la messe.
Tous ces rudes soldats qui, à la voix du pays en péril, avaient abandonné la chaumière paternelle, et presque oublié leurs naïves croyances du premier âge, redevinrent subitement les paysans religieux et simples des jours de leur enfance; ces hommes, bronzés par cent batailles, sentirent de douces larmes humecter leurs yeux; lorsque la clochette les convia à la prière, ils oublièrent pour un instant leur sceptique indifférence; d'un mouvement spontané, tous, sans exception, tombèrent agenouillés et courbèrent respectueusement le front devant le signe sacré de notre rédemption, qu'on avait essayé,
depuis tant d'aimées, de leur faire mépriser ;- la pensée de Dieu rentra dans leurs cœurs pour n'en plus sortir.
Ils prièrent.
Ils retrouvèrent à ce moment suprême de régénération morale, dans les replis secrets de leurs cœurs, ces simples et touchantes paroles qu'on n'oublie jamais entièrement, et qu'enfants ils avaient balbutiées sur le sein de leurs mères, en élevant leurs regards purs vers Dieu.
La foi éclatait sincère dans leurs yeux humides de douces larmes*
Lorsque le marquis eut reçu le viatique, ses forces, qui diminuaient rapidement, semblèrent l'abandonner tout à coup; mais il s'opéra une subite réaction.
Soudain, il se redressa, l'œil brillant, le front radieux, appuya ses mains tremblantes sur les épaules courbées de ses enfants, et, relevant la tête, comme s'il eût répondu à un appel suprême :
— Si je me suis trompé, pardonnez-moi, Seigneur ! dit-iL Je n'étais que la plus humble de vos créatures. Seigneur, recevez-moi dans votre seinl II fit une pause de quelques secondes, puis ii s'écria d'une vois forte et vibrante : Seigneur, me voilà!...
11 se laissa alors retomber en arrière, sans essayer de se retenir, et demeura immobile.
Il était mort.
Le brave chevalier était tombé pour ses croyances, comme les preux, ses ancêtres, dans son armure, après la bataille.
Mais, moins heureux que ses pères, à sa dernière heure, le doute était entré dans son âme.
Il avait eu le pressentiment de l'avenir, entrevu la ruine de ce principe monarchique pour le soutien duquel il avait sacrifié sa vie, et une amère douleur avait envahi son âme, qui déjà s'élançait vers les sphères supérieures.
En effet, avec ce dernier et noble représentant de la France féodale, le vieux monde se couchait à jamais dans une tombe sanglante.
L'aube radieuse d'un monde nouveau allait bientôt paraître, inaugurant la liberté, Fégalité des droits, la foi vive et intelligente, et la grande solidarité humaine.
On mois plus tard, le général Lucien de Bodégast et sa femme quittaient la France et passaient en Hollande*
Lucien avait obtenu un congé de deux mois du général Hoche, dont il devait rejoindre l'armée aussitôt qu'il aurait terminé certaines affaires importantes; ce congé était contresigné par le conventionnel Tallien.
La comtesse de Tancarville avait disparu ; toutes les recherches faites par Lucien pour obtenir de ses nouvelles demeurèrent infructueuses*