‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 12 sur 35 · DES PERSONNAGES DE CETTE HISTOIRE · texte numérisé non relu

DES PERSONNAGES DE CETTE HISTOIRE

Il est de notre devoir d'expliquer aux lecteurs, avant de continuer notre récit, à la suite de quelles circonstances singulières les personnages que nous avons quittés dans les derniers jours de juillet 1795, en Bretagne, se trouvaient, en septembre 1806, c'est-à-dire plus de onze ans plus tard, réunis dans le Far- West, à deux cent et tant de lieues de toute habitation européenne, et campés sur une colline, près du Brûlis de la Longue-Corne } au milieu d'une caravane nombreuse dont ils étaient les chefs.

Ces explications sont non seulement indispensables pour l'intelligence des faits qui suivront, mais encore elles éclairciront quelques points de notre histoire demeurés forcément obscurs.

Aussitôt après la mort de son père, le général de Bodégast avait sollicité de Hoche un congé de deux mois afin de mettre ordre à ses affaires de famille. Puis, après avoir fait enlever par Hervé Kergras la vaisselle et les bijoux enfouis dans les ruines du château de Kergoat, et réuni les débris de la fortune de son père que le marquis,, en prévision des événements, avait réalisée, ainsi que firent la plupart des gentilhommes bretons à cette époque, le général passa en Hollande et de là en Angleterre, afin de placer sa double fortune, celle de sa femme et la sienne, dans des maisons sûres*

La chose, du reste, en valait la peine ; ces deux fortunes réunies donnaient aux deux époux un peu plus de huit cent mille livres de rentes, ce qui, pour l'époque, était énorme et vaudrait aujourd'hui plus du double.

Le général ne garda par devers lui qu'une soixantaine de mille francs disponibles, ordonnant à ses mandataires de faire fructifier. le plus possible son argent, en se servant seulement des intérêts, sans jamais attaquer le capital.

Le général s'était logé à Londres dans le Strand, où il occupait avec sa femme un modeste appartement.

Un matin il sortit de bonne heure et resta presque toute la journée hors de chez lui,

À son retour, sa femme, que son absence avait fort inquiétée, car les deux jeunes époux s'aimaient avec tout l'abandon d'un amour éprouvé par la souffrance, l'interrogea sur les motifs qui l'avaient si longtemps retenu au dehors.

Le général la serra sur son cœur, lui mit un baiser au front et lui glissa un seul mot àr l'oreille :

— Attends!

La jeune femme fixa sur son mari des yeux brillants de curiosité; il souriait, elle sourit aussi, sans comprendre pourquoi, mais elle devinait que son mari lui préparait une surprise agréable.

Laquelle? Elle ne le savait pas, mais peu lui importait.

En ce moments le marteau de la porte de la rue retentit sous des coups pressés annonçant une visite d'importance.

Un instant plus tard, plusieurs personnes, parmi lesquelles Andrée reconnut avec un tressaillement intérieur deux parents éloignés de sa famille et le général Alain Kergras, entrèrent dans le salon où se tenaient les deux époux.

Le général alla en souriant au-devant des arrivants qu'il présenta aussitôt à sa femme.

C'étaient, outre le général Kergras, les deux parents de la jeune femme, le baron de la Hunaudhaye et le comte de Servieux, deux parents assez rapprochés du général de Bodégast, le marquis de Penhoël-Maucroix et le marquis Guethénocde Malestreit-de-Bruc, c'est-à-dire quatre des plus beaux, des plus grands et des plus anciens noms de la Bretagne*

Lorsque la présentation fut terminée et que chacun se fut assis, le général prit la main de sa femme qu'il garda dans les siennes et lui dit en souriant pendant qu'elle le regardait, palpitante à la fois, non pas de curiosité et d'inquiétude, mais d'un espoir et d'un bonheur inconnus dont elle semblait pour ainsi dire avoir la secrète intuition.

— Ma douce et belle Andrée, notre mariage, pardonnez-moi de revenir sur ces pénibles souvenirs, s'est accompli dans des conditions bien tristes et avec des formes étranges que les circonstances exigeaient alors impérieusement; mais tous deux, n'est-ce pas? nous nous promettions au fond du cœur de faire bénir par un prêtre, aussitôt que cela nous serait possible, cette union peut-être trop précipitée et contractée pour votre sûreté d'abord et ensuite

afin d'éclairer d'un dernier rayon de bonheur la couche sur laquelle votre père s'en allait mourant, presque désespéré de l'abandon dans lequel il vous laissait.

Le visage de la jeune femme était inondé de larmes, mais ses yeux demeuraient rivés sur ceux de son mari avec une expression mêlée de douleur et de joie impossible à rendre.

Les assistants qui, presque tous, eux aussi, avaient souffeii de grandes douleurs, se sentaient émus, et des larmes s'échappaient furtivement de leurs yeux sans qu'ils songeassent à les essuyer.

Le général continua en adoucissant encore le timbre de sa voix ;

— Nous sommes des enfants de la vieille et dure Àrmorique, nous autres 5 n'est-ce pas, ma chère Andrée? Nous avons conservé intacte au fond de notre coeur la foi naïve et touchante de nos pères; fils pieux de notre bien-aimée Bretagne, nous tenons aux simples et belles coutumes de notre pays; malheureuse l'union sur laquelle un prêtre n'appelle pas la bénédiction divine! Rassurez- vous, ma chère Andrée; bien que par délicatesse vous ne m'ayez pas adressé un mot à ce sujet, j'ai deviné vos secrets désirs : demain, Mgr le cardinal archevêque de Strasbourg, en ce moment à Londres, nous donnera solennellement la bénédiction nuptiale, et messieurs nos patents et nos amis consentent à nous assister comme témoins et à signer à notre contrat de mariage. Êtes- vous contente, mon cher amour?

La jeune femme, étouffée par l'émotion, ne put trouver un mot de réponse elle tomba dans les bras de son époux et pleura; mais ses larmes étaient des larmes de bonheur.

Le lendemain, en effet, la cérémonie eut lieu, dans la principale église catholique de Londres : le cardinal archevêque de Strasbourg officiait pontificalement. Parmi les prêtres et desservants qui assistaient le vénérable prélat, Andrée reconnut avec joie le jeune kloarek, Tancrède, venu exprès pour la cérémonie en compagnie d'Alain Kergras.

Toute la noblesse française réfugiée à Londres emplissait l'église; malgré les opinions républicaines du jeune général, ces fiers gentilshommes avaient voulu témoigner ainsi de leur sympathie et de leur respect pour les grandes et vaillantes qualités de son cœur.

Les princes de la famille royale fixés à Londres avaient eux-mêmes tenu à honneur d'assister à la cérémonie; peut-être tous espéraient-ils, dans le secret de leur pensée, qu'un jour ce noble caractère se rallierait à leur cause.

— Oh! maintenant, dit avec tendresse Andrée à l'oreille de son mari, en, sortant de l'église, je suis bien réellement ton épouse devant Dieu* Que pourrai-je faire pour te récompenserde l'immense bonheur que tu me donnes?

— Tu resteras bonne comme tu Tes et tu m'aimeras toujours ainsi, mon amour, répondit-il en souriant et en lui pressant doucement le bras.

— Oh! toujours! murmura-t-elle la joie au cœur et le front radieux.

Un repas somptueux, auquel assistèrent une cinquantaine de personnes, termina cette heureuse journée. L'heure de se retirer venue, le général, au nom de sa femme et au sien, remercia avec effusion ses convives, puis, après

avoir pris congé d'eux, il sortit, les laissant libres de demeurer à table autant que cela leur plairait.

Cependant, le temps s'écoulait rapidement; le congé du général était sur le point de finir ; il songea à retourner à son poste.

Il avait Tinlention de laisser la marquise à Londres, mais aux premiers mots qu'il essaya de lui dire à ce sujet, la jeune femme refusa si énergiquement de se sépare^ de lui qu'il ne se sentit pas le courage d'insister davantage et qu'il l'embrassa tendrement; alors tout fut dit.

Du reste., c'était toujours de cette façon que se terminaient leurs discussions.

Le général fréta, moyennant une assez forte somme, un de ces hardis smugglers» légers bâtiments contrebandiers qui seuls réussissaient à atterrir sur les côtes françaises, à la condition d'être débarqué dans un petit port de la Bretagne, assez rapproché de Brest.

La veille du départ, il avertit son frère Tancrède ainsi que son frère de lait Alain de faire leurs préparatifs et de se trouver chez lui le lendemain au lever du soleil,

Alain était sorti lorsque le messager du comte se présenta chez lui, mais le soldat qui le servait répondit en son nom que c'était bien et que son maître serait prêta l'heure dite et exact au rendez- vous assigné.

Quant à Tancrède, ce fut lui qui se chargea de répondre personnellement, et à quatre heures de l'après-dîner il arriva chez son frère : mais la réponse qu'il lui fit était loin d'être telle que celui-ci l'espérait.

— Pourquoi retournerais-je en France? dit-ilavecmélancolie-Qu'yferais-je, mon cher Lucien? notre sublime religion, méconnueet méprisée, y est un objet de scandale et de dérision pour tous, le culte divin est tourné en ridicule, les églises profanées; les saintes reliques de nos pieux martyrs ont été brûlées et leurs cendres jetées au vent : toutes nos croyances ont sombré dans une effroyable tempête; l'incrédulité et l'orgueil ont remplacé la foi naïve de nos pères; quelles luttes puis-je soutenir, moi, pauvre enfant, faible, ignorant et isolé, contre le débordement général des mauvaises passions qui inonde en ce moment notre malheureux pays ?

— Il viendra des temps meilleurs, mon frère, dit doucement le général.

— Sans doute, cette folie furieuse se calmera; la religion reprendra ses droits, Dieu ne se laissera pas vaincre par Satan ; mais ce temps est loin encore, hélas! qui sait quand sonnera pour la France l'heure terrible de l'expiation! rien ne se dégage encore du chaos où nous sommes plongés, l'avenir s'assombrit de plus en plus, Non, mon frère, je ne retournerai pas en France; j'y mourrais de douleur au spectacle affligeant qui sans cesse blesserait mes regards.

— Mais enân, mon frère, que veux-tu faire? veux-tu donc rester ici, à Londres?

— Non, mon frère, je quitterai Londres presque en même temps que toi, au contraire.

— Je ne te comprends pas, Tancrède,

— Écoute-moi, frère, et tu me comprendras. Et, se tournant vers Andrée qui assistait à cet entretien, la main dans la main de son mari, selon sa coutume: —C'est à vous surtout que je m'adresse, ma sœur, lui dit-il avec un

LA FOKÊT VIERGE

L'ne câLafeUe tlo police cnlra dans la cour do l'hôtel.

angélique sourire; ù vous qui êtes douée de toutes les délicatesses du cœur, et quij j'en ai l'intime conviction, approuverez la résolution que j'ai prise.

— Parlez, mou frère, je sais d'avance que, quelle que soit cette résolution, olle est digne de vous.

Tancrède s'inclina et reprit :

— Mou frère et vous, ma sœur, vous savez, n'est-ce pas? que, si dévoués

LlV. 24. — L\ ItO Y, cdilcur. — RcproJucliùD înlenLîle. 24

que soient les prêtres au salut de leurs frères en Dieu, tous les efforts qu'ils tenteraient aujourd'hui pour lutter contre les odieux sophismes de Voltaire et des autres philosophes qui ont tourné toutes les têtes vides et tous les cerveaux creux des masses hargneuses et inintelligentes de nos campagnes et des classes viciées, des basses classes de nos villes, seraient impuissants; tous sont incrédules de parti pris, par entêtement stupide et par haine de la société qu'ils veulent détruire. La foi est morte dans leurs cœurs; la superstition seule est restée debout. Ils ne croient pas en Dieu peut-être, car je pense que cette négation n'est que l'expression de leur immense orgueil , niais ils tremblent devant le chiffre treize, le sel renversé les tait pâlir, le cri de l'orfraie ou du hibou leur donne le frisson; ils créent dans la nuit des fantômes qui les épouvantent; ces démolisseurs qui nient tout parce qu'ils sont sortis de rien, ces féroces républicains qui ne comprennent pas même le mot République, qui signifie fraternité: n'ont qu'un but» un désir, renverser tout ce qui existe, et ils y travaillent activement, pour édifier sur les ruines du passé, si rempli de touchants souvenirs, une monstrueuse société, faite à leur image, dans laquelle l'égoïsme et l 1 hypocrisie régneront en maîtres, dont ils seront chefs, une civilisation abâtardie dès son principe, dont le dernier mot sera l'abaissement du niveau moral, parce que, pourvu que les apparences soient à peu près belles, peu leur importeront les défaillances secrètes et les turpitudes cachées sur lesquelles cette civilisation, toute composée d'intérêts personnels, s'appuiera pour tuer dans leur germe tous les nobles instincts qui auront persisté dans quelques coeurs généreux. Bientôt, cette société dégénérée penchera vers l'abîme; elle se verra, avec épouvante, rouler au gouffre; alors la pensée de Dieu lui reviendra; elle reconnaîtra avec terreur qu'elle est perdue, et implorera son Créateur dont, pendant si longtemps, elle s'était obstinée à nier l'existence et la puissance : notre rôle commencera alors, et Dieu, dont la clémence est infinie, permettra peut-être que nous la sauvions en la régénérant; mais jusque-là, nous devons nous abstenir; nous serions méconnus, honnis, conspués» sans obtenir, malgré nos efforts, une seule conversion,

Tancrède s*ax*rêta un instant pour essuyer les larmes qu'il ne pouvait retenir et qui coulaient sur son visage.

Ses deux auditeurs demeuraient silencieux et tristes.

Il reprit, au bout d'un instant :

— Plaignons, dit-il, ces prétendus régénérateurs qui ne sont en réalité que les coryphées d'une décadence fatale, et 5 puisque nous ne pouvons l'empêcher, laissons-les accomplir leur terrible tâche. Dieu les jugera. Le Christ a dit à ses apôtres : * Allez par toute la terre, et glorifiez le nom de mon père « et le mien. > Cette parole sortie de la bouche du divin Maître, tout enfant je l'entendais résonner à mes oreilles avec des mélodies étranges, lorsque simple ldoarek, j'errais dans les grands bois de notre chère Bretagne, en lisant les Pères de l'Église. Le susurrement des insectes cachés dans l'herbe, le froissement de la bise à travers les branches, le murmure mystérieux de l'eau fuyant sur les galets, au milieu des glaïeuls, tout semblait prendre une voix qui, pour moi seul, était distincte et me répétait sans cesse : Il est une

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autre terre, où les hommes , encore à l'état de nature, vivent dans l'ignorance de leur Créateur et attendent avec anxiété l'annonce de la bonne nouvelle : Val Tancrèdeï sois pour ces pauvres sauvages ce que les apôtres ont été pour tes ancêtres; relève-les de l'abjection morale dans laquelle ils croupissent, sauve-les ! Mon devoir est tracé par Dieu lui-même, mon frère; cette sainte mission, non seulement je l'accepte, mais je l'implore avec ferveur; le Seigneur qui m'a conduit ici a voulu combler enfin mes vœux secrets; plusieurs de nos révérends pères jésuites, chez lesquels j'ai été élevé à Rennes, réfugiés depuis quelques années à Londres, ont fondé des missions en Amérique; je me suis présenté à eux; ils ont reconnu que j'ai la foi qui peut tout, et ils ont daigné accepter mon faible concours; j'ai reçu les ordres, je suis prêtre 1 dans dix jours je pars en compagnie de trois autres jeunes prêtres, résolus et croyant comme moi, pour l'Amérique du Nord; là nous nous séparerons et chacun de nous s T enfonçant d'un côté différent dans les déserts et les impénétrables forêts de ces régions inexplorées, ira porter la parole divine h ces malheureux sauvages. Reçois donc mes adieux, mon frère bien-aîmé, ainsi que vous, ma sœur, car notre voie n'est pas la même, et peut-être, hélas! nous embrassons nous aujourd'hui pour la dernière fois.

Un si grand enthousiasme rayonnait sur le front de son frère, une telle ferveur brillait dans son regard, que le général fut contraint de reconnaître en soupirant que tous ses efforts seraient inutiles pour faire renoncer le jeune homme à cette résolution.

11 courba la tête et demeura pensif pendant quelques minutes.

— Tancrède, répondit-il au bout d'un instant, tu l'as dit, notre vie n'est pas la même; tu es prêtre, je suis soldat; chacun de nous a de nobles et rigoureux devoirs à remplir ; je ne chercherai donc pas à te dissuader d'accomplir la glorieuse tâche que tu t'imposes; suivons chacun notre route; notre but est le même, la glorification de Dieu et l'application de ses principes -sacrés : la fraternité et la liberté. Quant à l'adieu que tu m'adresses et que tu crois éternel, détrompe-toi, frère, il ne peut l'être : nous nous reverrons, ne serait-ce qu'à l'heure de la mort. A présent, laisse-moi te révéler un secret que, jusqu'à présent, j'ai conservé dans les replis les plus profonds de mon cœur, que l'ange dont j'ai fait ma compagne ignore elle-même, mais qu'elle va apprendre enfin, car je ne veux plus avoir rien de caché pour elle maintenant; elle m'aidera, je l'espère, ainsi que toi, mon frère, à accomplir un serment sacré et à remplir la tâche que, moi aussi, je me suis donnée. Écoutez-moi donc tous les deux.

Le général se recueillit un instant, puis, la rougeur au front mais la voix ferme et rendu fort par son innocence, il raconta dans tous ses détails a son frère et à sa femme qui Técoutèrent avec une attention soutenue, sans l'interrompre une seule l'ois, l'affreuse histoire de l'infortunée Fanny de Tanearville et l'horrible vengeance dont un misérable l'avait rendue victime. Lorsque ce pénible récit fut enfin terminé, il rapporta les renseignements qu'il avait obtenus sur le malheureux enfant si cruellement enlevé à sa mère quelques jours à peine après sa naissance par un père abusé par une injuste

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jalon si e ; ces renseignements étaient Lien vagues et surtout bien incomplets. Ils se bornaient à ceci :

Le capitaine Raboisson, qui commandait le bâtiment sur lequel le comte de Tancarviïle s'était embarqué pour l'Amérique, retrouvé providentiellement à Londres même, quelques jours auparavant, par le général, l'avait assuré que le comte, lors de son départ, avait avec lui un enfant qu'une nourrice, grande et belle fille de la Basse-Normandie, allaitait.

Cette nourrice se nommait, autant que le capitaine pouvait se le rappeler, Justine, Catherine ou Victorine Gochin ; il était sûr du dernier nom ; quant aux autres, il ne pouvait rien affirmer; autant qu'il s'en souvenait, cette jeune femme était grande, bien faite, blonde, un peu marquée de la petite vérole et âgée au plus de vingt-deux à vingt-trois ans, prenait grand soin de l'enfant qu'elle paraissait aimer beaucoup et dont le comte ne s'occupait jamais. Tous trois avaient débarqué à la Nouvelle-Orléans en excellente santé. Le jour même, le comte de Tancarviïle était parti pour la ville de Saint-Louis ; le capitaine ayant remis à la voile le lendemain même, ignorait si le comte était parti seul ou accompagné de la nourrice ; d'ailleurs, comme cette affaire ne le regardait pas, qu'elle n'avait pour lui aucun intérêt, la pensée ne lui était même pas venue de s'en informer ; depuis il était retourné plusieurs fois à la Nouvelle-Orléans, mais il n'avait jamais revu le comte et n'en avait plus entendu parler, pas plus que de la nourrice.

Voilà quels étaient les renseignements donnés par le capitaine an général; mais si incomplets qu'ils fussent, si vagues même, ils avaient pour lui cela de précieux qu'ils donnaient une certitude : l'enfant était en Amérique, Où? voilà ce qu'il s'agissait de savoir. Quant à être mort, le comte était trop jaloux de son honneur pour s'être souillé d'un si horrible crime ; si la pensée ne lui était pas venue de le tuer, lorsque la colère gonflait son cœur, il n'était pas admissible qu'elle lui vînt de sang- froid. Il s'était donc borné à le faire disparaître en le perdant ou en l'abandonnant, et, s'il avait succombé plus tard, ce ne pouvait être que par accident ou à la suite de maladie. La Nouvelle- Orléans marquait donc le premier point de départ des recherches qu'on tenterait; Saint-Louis 1g second ; le reste était entre les mains de Dieu.

— Tu le vois, mon frère, ajouta le général en terminant, nous nous reverrons, car si, malgré tes eiforts, tu ne réussis pas à trouver ce malheureux enfant, je suis résolu à me rendre moi-même en Amérique.

— Et je vous y accompagnerai, mon cher Lucien, dit aussitôt Andrée, je veux être de moitié dans votre bonne action et rendre, avec vous, cet enfant à sa malheureuse mère.

— Oh ! vous êtes bonne, Andrée, et je vons remercie, dit-il, en la pressant contre son cœur. J oubliais de te dire, frère, que cet enfant est un garçon.

— Bienj ta confidence est là, dans mon cœur, dit Tancrède; je pourrai donc, là-bas, me rattacher à toi par les recherches auxquelles je me livrerai. Dieu veuille que je réussisse.

— Ainsi soit-il 1 murmura le général.

— Mais tu ne m'as rien dit du comte de Tancarviïle?

— Parce que je ne sais rien, mon frère: est-il mort? est-il vivant? on l'ignore; il a disparu sans laisser de traces»

— C'est étrange! dit le jeune homme. Qui sait? peut-être erre-t-il, en proie aux remords causés par son crime, au milieu des vastes solitudes américaines! Enfin, bon espoir! Dieu est avec nous; il nous guidera, j'en ai la conviction, frère.

Les adieux furent pénibles entre ces trois personnes qui s'aimaient tendrement, entre ces deux frères, réunis depuis si peu de temps, et qui se quittaient maintenant, pour ne se revoir qu'après de longues années, et cela seulement si le général se rendait en Amérique.

Enfin, il fallut se séparer.

Le lendemain, au lever du soleil, le général, sa femme et Alain Kergras s'embarquèrent à Greenwich; Tancrède voulut les accompagner jusqu'à bord du smuggler. Ce fut avec des larmes qu'on se quitta enfin.

Le léger bâtiment descendit la Tamise; six jours plus tard, le général débarquait à une demi-lieue du petit port de RoscofL

Les trois voyageurs se procurèrent facilement une voiture assez commode et qui leur suffit pour gagner Rennes, où le général Hoche avait de nouveau établi son qnartier général.

Ainsi que Tancrède l'avait annoncé à son frère, dix jours après sa dernière entrevue avec lui, il était parti pour New-York sur un bâtiment anglais en compagnie de trois autres missionnaires à peu près de son âge.

Nous ne suivrons point le général de Bodégast pas à pas; nous nous bornerons à constater qu'il ne quitta Hoche qu'à la mort trop promptement arrivée de ce grand homme ; qu'il fit avec lui l'expédition d'Irlande, que, lorsque Hoche eut succombé à la maladie inconnue qui l'enleva, il demanda et obtint un commandement dans l'armée dont Moreau était général en chef, et qu'il servit longtemps sous les ordres de ce grand général, ainsi qu'Alain Kergras, son frère de lait.

Par un hasard singulier et qui peut paraître étrange, jamais il ne fut placé sous les ordres du général Bonaparte, dont la réputation ne tarda pas à éclipser celle de tous les autres généraux de la République, et que, pendant longtemps il ne connut même pas personnellement

Lucien de Bodégast appartenait à cette école des Hoche, des Marceau, des Champîonnet, des Kléber, phalange sacrée de héros nés au cri d'alarme poussé par la patrie en danger, auxquels la France confia des artisans indisciplinés, sans souliers, sans pain, ne sachant pas même déchirer la cartouche ni charger leurs fusils, mais pleins d'enthousiasme pour la liberté et dont ils firent ces soldats invincibles, ces phalanges granitiques, avec lesquelles ils rendirent à 3a France plus que les frontières de Louis XIV et qui plus tard devaient, sous la main d'un conquérant fou d'orgueil, devenir ces admirables machines à tuer qui, pendant quinze ans, firent trembler l'Europe tout entière.

C'est une erreur malheureusement trop partagée, celle qui attribue à

Bonaparte devenu plus tard Napoléon, les magnifiques succès de la Révo-

ution. Lorsque Bonaparte parut à la tête des armées, la France, grande et

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forte, avait, sous la conduite des généraux que nous avons cités plus haut, non seulement chassé l'ennemi qui avait tenté de l'envahir, mais encore elle avait poussé ses frontières jusqu'au Rhin et jusqu'à la Hollande. Il faut bien l'avouer, Napoléon» malgré ses gigantesques batailles et peut-être â cause d'elles, laissa, quand il tomba, la France ruinée d'hommes et d'argent, amoindrie de ses frontières naturelles que les jeunes généraux de la République lui avaient rendues, et dans un abaissement tel qu'aujourd'hui, après soixante ans passés, à peine commence-t-elle à se relever de sa chute profonde, et elle n'est même point parvenue à recouvrer ce que l'ambition effrénée du brillant conquérant lui a fait si misérablement perdre.

Maïs tous ces héros de la première et sublime épopée révolutionnaire, ces demi-dieux dignes des plus beaux temps de la Rome républicaine, devaient tous tomber glorieusement, leur œuvre grandiose accomplie.

Dieu leur donnait cette joie pour ne pas les rendre témoins de la ruine de leur rêve sublime de liberté et de gloire et ne pas les faire assister au despotisme, fondé sur d'innombrables hécatombes humaines, par un homme sorti comme eux de cette révolution dont il devait se faire un marcfe-e^ied pour réaliser un instant cette brillante chimère, ce rêve gigantesque et impossible de nos jours qu'on nomme l'Empire de Charlemagne.

Commetous les républicains sincères, Lucien de Bodégast, sans connaître personnellement Bonaparte, éprouvait une certaine antipathie pour lui. Il pressentait, il devinait presque, sous l'apparence du général républicain, le futur empereur. Il partageait sans s'en douter la répulsion de César pour les visages maigres et blêmes.

La première fois qu'il aperçut le jeune général et que le hasard le mit en rapport direct avec lui, il éprouva un frisson involontaire et s'éloigna avec crainte, presque avec terreur.

Lorsque enfin Bonaparte eut été presque complètement absorbé par Napoléon et que le Consulat à vie, ce dernier échelon avant d'atteindre la couronne impériale, eut été franchi ou plutôt audacieusement escamoté à la face de la France stupéfaite et atterrée, Lucien de Bodégast fut au nombre des quelques généraux réellement patriotes et dévoués aux institutions républicaines qui protestèrent contre la confiscation si lestement opérée de nos libertés chèrement achetées par dix ans de guerres contre l'Europe en armes; il donna sa démission.

Le futur souverain l'appela auprès de lui, et, malgré les séduisantes caresses qu'il lui prodigua, câlin eries italiennes dont il possédait si bien le secret, le général fut inflexible dans sa détermination.

— La noblesse de ma famille se perd dans les temps carlovingiens, dit-il; j'ai combattu pour détruire des privilèges odieux et non pour reconstituei une aristocratie de hasard à la place de celle de Robert le Fort et reconquérir des titres menteurs que de mon plein gré j'ai abandonnés avec joie.

Le premier consul se tourna alors vers Alain Kergras qui lui aussi avait donné sa démission et qui assistait à cet entretien.

— Et vous, général, vous êtes sorti du peuple?

— Oui, général, répondit nettement Alain, je suis paysan et fils de

paysan. J'ai combattu pour abattre les nobles qui nous opprimaient depuis tant de siècles et non pour prendre leur place et devenir oppresseur à mon tour.

— Têtes bretonnes! têtes de fer ! s'écria Bonaparte en les congédiant* Il les suivit du regard pendant un instant, murmurant à part lui :

— J'aurai des séides, peut-être, mais jnmais de véritables sujets! Ni les rois, ni la noblesse, ni le peuple ne me pardonneront mon élévation, et pourtant je ne suis pas uu usurpateur. La place est libre, j'ai le droit de la prendre.

Il se trompait, le grand ambitieux, il se trompait sciemment. C'était en vain qu'il essayait de donner le change à son esprit. Il usurpait et il le savait bien, car depuis longtemps, avec un patience féline, il avait froidement préparé le coup d'État qui devait mettre le pouvoir souverain entre ses mains; il usurpait, dis-je, la place que la liberté avait si noblement conquise, et ainsi qu'il le prévoyait, cette usurpation devait être la pierre d'achoppement contre laquelle son immense pouvoir viendrait un jour trébucher pour s'écrouler au milieu du tonnerre et des éclairs.

Les deux frères de lait sortirent presque joyeux des Tuileries et ils secouèrent leurs pieds sur le seuil de ce palais qui, depuis sa fondation, a été fatal à tous ceux qui l'habitèrent.

— Nous voici libres, dit le général en s'asseyant dans sa voiture auprès de son frère de lait Nous avons grandement payé notre dette à la patrie, nous avons le droit maintenant de songer à nous et de nous occuper de nos affaires.

— Oui, dit Alain, tu as un fils, mon filleul, dont l'éducation réclame tous tes soins. Tu as une autre tâche encore à accomplir, tâche que nous avons trop négligée jusqu'à ce jour. Je dis nous, Lu me le permets, n'est-ce pas?

— Est-ce que moi ce n'est pas toi? Est-ce que tout n'est pas commun entre nous dans l'avenir, ainsi qu'il en a été dans le passé frère:' s'écria-t41 en tendant la main à son frère de lait.

s— C'est ainsi que je Fai compris, répondit simplement Alain,

— Allons annoncer à Andrée que nous sommes libres, elle attend avec impatience notre retour. Nous nous concerterons ensemble.

— Oui, et tout d'abord, je crois que nous ferons bien de nous bâter de quitter Paris de notre plein gré, si nous ne voulons pas qu'on nous y invite.

— Qui te fait supposer cela?

— Rien. Un pressentiment.

— J'aime à croire pour la gloire du premier consul que tu te trompes.

— Cet homme a l'œil bien profond, frère, c'est une volonté de fer ; il brise tout ce qui lui résiste; de plus il est Corse. Il nous garde rancune d'avoir si nettement décliné ses offres brillantes ; ainsi, crois-moi> ne demeurons pas plus longtemps ici.

— Tu as peut-être raison.

Après avoir embrassé son fils, blond chérubin de neuf ou dix ans qui accourut joyeusement à sa rencontre aussitôt qu'il l'aperçut, et donné à Andrée, alors dans toute la plénitude de sa beauté, les détails de son entrevue avec le premier consul, le général ordonna à ses gens de faire les préparatifs d'un départ qu'il voulait effectuer le jour même.

En effet, à sept heures du soir, deux berlines étaient attelées de chevaux de poste et attendaient dans la cour de l'hôtel du général.

Au moment où il se préparait à prendre place dans la première voiture avec sa femme et son frère de lait, la seconde étant destinée à son dis et à son gouverneur, une estafette du ministre de la police entra dans la cour de l'hôtel.

— Que t'avais-je dit? murmura Alain à Uoreille de son frère de lait

— C'est impossible I

— Attends; tu vas voir.

Au bout d'un instant, un valet remit sur un plateau deux larges missives cachetées, Tune au général de Bodégast, l'autre au général Alain Kergras.

Ces missives» signées Fouehé, contenaient Tordre de quitter Paris dans les vingt-quatre heures avec défense d r y rentrer sans l'autorisation du premier consul. Aucune résidence n'était assignée aux généraux disgraciés; ils étaient libres de se retirer où bon leur semblerait pourvu que ce fût à trente lieues au moins de la capitale.

— Très bien, dit le général en donnant un louis à l'estafette ; dites ce que vous avez vu, mon ami, c'est-à-dire que devant vous nous sommes partis. Et montant dans la berline : — Route de Bretagne, postillon! cria-t-LL

Les postillons firent claquer leur fouet, enlevèrent leurs porteurs et les deux voitures s'éloignèrent à fond de train.

Quelques jours plus tard, les deux frères de lait arrivèrent à Nantes où ils s'installèrent dans un magnifique hôtel appartenant au général de Bodégast et situé rue Gresset 3 près de la Fosse.

Depuis son départ pour l'Amérique, Tancrède n'avait écrit que deux fois à son frère, ou du moins, le général n'avait reçu que deux fois des nouvelles de son frère; car, de la façon dont ces lettres étaient conçues il était facile de comprendre que plusieurs autres avaient dû être écrites ; mais elles n'étaient pas parvenues au général,

La seconde lettre avait plus d'un an de date : les détails que Tancrède donnait sur lui-même et sur le lieu de sa résidence étaient très vagues ; tout ce qu ? en pouvait conclure le général, c'est que son frère se trouvait au milieu d'un vaste triangle formé par le Missouri, T Arkansas et le Nebraska, c'est-àdire qu'il errait sur un territoire déplus de douze cents lieues carrées.

Le général connaissait à peine ces contrées et ces rivières de nom; il ignorait complètement leur position géographique. Lors de son séjour en Amérique, il ne s'était jamais éloigné des côtes de plus d'une trentaine de lieues; mais, grâce au séjour prolongé qu'il y avait fait à l'époque de la guerre de lTndépendance 5 le général avait une certaine connaissance du pays et savait de quelle façon on y voyageait, ce qui était beaucoup. D'après ce que disait Tancrède dans ses lettres* toutes ses recherches pour découvrir l'enfant avaient été infructueuses,

11 désespérait presque d'y réussir jamais-

— Je le retrouverai, moi, dit le général,

— Pardieu I appuya Alain qui relisait les lettres en même temps que lai- Le général organisa immédiatement son expédition.

Alain^ lu vois ce canol? lui dil-îl.

Avec de l'argent on obtient tout.

Il acheta un trois-màts de douze cents tonneaux, neuf, solide, bon marcheur et calant assez peu d'eau pour pouvoir entrer dans tous les ports de la côte nord-américaine.

Il confia le commandement de ce navire à un capitaine, vieux routier de l'Océan, ancien corsaire, véritable loup de mer breton, qui jouissait de la

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meilleure réputation sur la place de Nantes, et il le laissa libre de se choisir un équipage de cent cinquante hommes résolus et bons matelots, soin dont le capitaine Kalbris, ainsi se nommait le digne homme, s'acquitta à la satisfaction générale.

Gomme la France était en guerre avec l'Angleterre, le général mit dix pièces de canon de seize sur le pont de son navire et il y joignit deux légères pièces de campagne qu'il se proposait d'utiliser plus]tard d'une autre façon.

On passa ensuite à l'aménagement intérieur des cabines.

Le général se réserva tout l'arrière pour lui, sa femme, son fils, son frère de lait et les serviteurs les plus anciens de sa suite^escepté une petite cabine sur le pont, qui fut mise* à la disposition du capitaine.

Puis on procéda au chargement.

Ce chargement se composait de vêtements, d'armes, de munitions de guerre, de wagons démontés pièce par pièce, construits sur des dessins faits par le général, de vivres en abondance, etc., etc., etc..

Tous ces préparatifs d'un long voyage durèrent près de six mois ; le général de Bodégast ne se fiait à personne «lu soin de surveiller le chargement; il ne voulait rien oublier.

Un jour, Alain Kergras, qui était absent depuis environ trois semaines, revint à Nantes, accompagné de son père, le vieux Hervé, et de trente solides gaillards» tous anciens contre-chouans, dévoués au brave Cœur-d ? Acier et à la tête desquels se trouvait notre ami Tète-de-Plume, le solide et redoutable géant.

Ces trente hommes furent immédiatement embarqués sur la Jeune- Adèle, tel était le nom pastoral du trois-mâts.

Enfin, tout étant en ordre, le navire descendit la Loire et alla mouiller à Saint- Nazaire» qui n'était alors qu'un misérable village de pêcheurs.

Là, les derniers arrangements furent pris, les derniers ballots entassés dans la cale; le général s'embarqua ainsi que sa famille, Alain Kergras et Hervé, et, par une nuit orageuse et sans lune, la Jetme-Àdèle appareilla et força intrépidement la ligne de blocus en passant au milieu de la croisière anglaise qu'elle couvrit de mitraille.

Le lendemain, au lever du soleil, les côtes de France n'apparaissaient plus que comme un nuage grisâtre à l'horizon.

Deux mois et demi plus tard, après une traversée constamment belle, la Imne-Adelejet8.itVan.GVQ devant la Nouvelle-Orléans et livrait au vent les plis du drapeau tricolore, devant cette ville qui, ainsi que toute la Louisiane et les Florides, venait, depuis quelque temps, — un an à peine., — d'être cédée par le gouvernement français à la république des Etats-Unis d'Amérique.

DEUXIEME PAUHIE

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