‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 13 sur 35 · ET CE QUI EN ADVINT · texte numérisé non relu

ET CE QUI EN ADVINT

L'arrivée du trois-mâts français La Jeune-Adèle fut un événement à la Nouvelle-Orléans.

A peine le navire avait-il laissé tomber son ancre et cargué ses voiles, qu'une embarcation se détacha du quai et se dirigea vers lui.

Cette embarcation, armée de vingt- quatre matelots, et portant à l'arrière le pavillon étoile des États-Unis, s'approchait rapidement.

Quatre officiers, en grand uniforme, se tenaient assis sur les bancs de la chambre; bientôt elle riva gracieusement sur elle-même, décrivit un large cercle et accosta le trois-niâts droit par la coupée de tribord.

Les officiers moulèrent sur le pont, où ils furent reçus par les généraux de Bodégast et Kergras.

L'un de ces officiers, qui n'était rien moins que le gouverneur de la Nouvelle-Orléans, après les premiers compliments échangés, annonça au général de Bodégast qu'il venait se mettre à ses ordres.

Voici ce qui s'était passé :

Le général, avant de quitter la France, s'était fait ouvrir par ses banquiers de Paris, de Londres et d'Amsterdam, des crédits illimités sur les premières maisons des principales villes de l'Union, telles que New- York, Boston, Charlestovvn, la Nouvelle-Orléans, etc.; à cette époque, l'arrivée en Amérique d'un millionnaire européen n'était pas chose commune^ et la curiosité fut vivement excitée.

Mais, lorsqu'on sut que ce millionnaire était un ancien compagnon de LaFayette, que, pendant plusieurs années, il avait combattu et versé sonsang pour l'indépendance américaine; que, de plus, il était décoré de Tordre de Gincinnatus, créé par le congrès, la curiosité avait fait aussitôt place à l'intérêt et à l'enthousiasme; et les autorités fédérales de la Nouvelle-Orléans avaient attendu, avec la plus vive impatience, l'arrivée d'un homme qu'elles

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regardaient presque comme un compatriote et qu'elles voulaient recevoir, au nom de l'Amérique libre, avec tous les égards auxquels il avait droit.

Mais l'enthousiasme fut porté à. sou comble, lorsqu'au lieu d'un seul personnage qu'ils attendaient, ils virent qu'ils étaient venus deux.

La surprise et la joie du gouverneur furent extrêmes, lorsque, api'ès avoir adressé les premiers compliments au général, celui-ci, sur le pont même, et avant toute chose, lui tendit la main en lui disant avec un charmant sourire :

— Croyez, mon cher Dayton, que je suis très sensible à votre visite; je n'ai pas oublié que, moi aussi, je suis citoyen américain; c'est pour moi un véritable bonheur, à mon arrivée à la Nouvelle-Orléans, non seulement d'être reçu ainsi que je le suis, mais encore de presser la main d'un ancien ami.

Le gouverneur de la Nouvelle-Orléans n'était autre que le général Williams Dayton, frère aîné de la comtesse de Tancarvîlle.

Lucien conduisit les officiers dans la grande chambre du navire dont il leur fit splendidement les honneurs, et il leur présenta sa femme, la marquise Andrée de Bodégast, ainsi que son fils et tous ses amis.

Par une singularité inexplicable, les Américains du Nord, bien que démocrates convaincus et partisans, avant tout, de l'égalité, professent un respect profond pour les titres et les distinctions nobiliaires. Comprenne qui pourra cette étrange anomalie qui est un fait indiscutable, et dont tout Européen qui a voyagé en Amérique a été maintes fois à même de faire l'épreuve. Le général connaissait cette faiblesse, et, bien que sincèrement indifférent à son titre, il ne vit aucun inconvénient à en profiter.

D'ailleurs, les projets qui ramenaient en Amérique exigeaient qu'il essayât de se concilier, non seulement la bienveillance des autorités de ce pays, mais encore celle des habitants avec lesquels le hasard le mettrait en rapport plus tard, afin que les mesures qu'il jugerait prudent ou nécessaire de prendre, ne fussent entravées par aucun mauvais vouloir.

Son début était des plus heureux; il s'en félicita sincèrement.

Comme le général était obligé de faire un assez long* séjour à la Nouvelle- Orléans, il accepta avec joie l'offre que lui fit le gouverneur, d'occuper avec toute sa suite une charmante habitation qu'il possédait, à dix minutes tout au plus de la ville, dans une situation délicieuse, sur le bord même du Mississipi ou Mes-ehalb-sé-bé, ainsi que le nomment les Indiens, et cela pendant tout le temps qu'il lui plairait de demeurer au port

La vie est douce à la Nouvelle-Orléans, le climat magnifique.

Les habitants, surtout à cette époque, étaient presque tous Français, ou tout au moins d'origine française; en effet, il y avait quarante-deux ans à peine que, pour la première fois, la Louisiane avait cessé d'être française, à la suite du traité de Versailles, signé par Louis XV en 1763, et par lequel une partie de cette contrée avait été cédée à l'Angleterre et l'autre à l'Espagne.

La langue et les mœurs de la mère patrie avaient continué à régir ce beau pays, seulement les mœurs, adoucies par les charmantes mignardises créoles, étaient devenues plus libres et plus attrayantes; mais au fond il était toujours demeuré français.

Aujourd'hui encore, après plus d'un siècle, et malgré les nombreux et iné-

vitabïes changements qui sont survenus dans cette contrée, surtout depuis ces dernières années, les Loulsianais sont fiera de leur origine; la langue française continue à être parlée par la plus grande partie de la population, surtout à la Nouvelle-Orléans.

Lorsque le général fut confortablement installé à terre, sous les ordres du capitaine Kalbris et la surveillance immédiate de Cœur-d' Acier, un monde d'ouvriers du port se mit en devoir de décharger le navire, tandis que des ouvriers, choisis avec soin, surveillaient tout, remontaient les wagons, faisaient des plates-formes et des affûts de campagne pour les deux légers canons que le général voulait emmener avec lui dans sou expédition, installaient les palanquins, etc.

Libre de tous soins, M. de Bodégast réfléchit que le gouverneur, dont la complaisance pour lui était inépuisable, désirait cependant, sans doute, lui demander des nouvelles de sa sœur que, depuis près de vingt ans, il n'avait pas vue, et qu'il n'était probablement retenu que par la crainte de paraître importun.

Le général consulta Andrée, sans l'assentiment de laquelle il ne prenait jamais une décision importante- — les deux époux s'aimaient toujours comme aux premiers temps de leur union, — efc son frère de lait, dont il avait* en maintes circonstances, éprouvé le jugement solide.

Les avis de ces deux conseillers improvisés furent les mêmes : aller bravement au-devant des interrogations de M. Williams Dayton; lui dire avec la plus entière franchise ce qui s'était passé entre le comte de Tancarville et la comtesse; lui faire part de la résolution que lui, le général, avait prise de se mettre à la recherche de l'en faut enlevé à la malheureuse efc innocente femme, et de le lui rendre, si Dieu le permettait.

— M. Dayton est un homme de cœur, ajouta Alain, il te sera évidemment reconnaissant de ta généreuse détermination, et il t'aidera de tout son pouvoir à exécuter le projet que tu as conçu.

— De plus, dit la marquise, M. Dayton, ainsi que vous-même me l'avez dit, mon ami, aime beaucoup sa sœur; croyez-moi, n'hésitez pas à tout lui révéler . Votive silence doit lui causer intérieurement une vive inquiétude; je comprend s combien sa douleur sera grande en apprenant cette affreuse histoire, mais il vous remerciera, je n'en doute pas, de ne lui avoir rien caché; si fort que soit un chagrin, il s'amoindrit cependant, lorsqu'on en peut mesurer toute rétendue, parce que l'espoir entre au cœur et lui rend le courage de souffrir-

— Vous avez raison tous deux, répondit le général, je n ? ai que trop tardé déjà; je me rends à l'instant même près du gouverneur.

— Nous vous accompagnerons, Alain et moi, mon ami ; notre présence adoucira peut-être la force du coup que vous allez, bien malgré vous, porter à ce noble gentleman.

— Je suis obligé de vous répéter toujours la même chose, mon amour; vous êtes îemme de pied en cap, et vous avez toutes les délicatesses du cœur, ajouta-t-il en l'embrassant tendrement.

— Non, mon ami, répondit-elle avec émotion; seulement j'aime et je comprends ce que ceux qui aiment souffrent en certaines circonstances.

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Ils montèrent tous trois à cheval, et partirent pour la résidence du gouverneur..

Deux domestiques nègres, appartenant à M. Dayton, et .qu'il avait attachés, ainsi qu'une vingtaine d'autres, à leur service, les suivaient à une courte distance.

■Ce que la marquise avait prévu arriva.

Williams Dayton était une ame d'élite, un coeur loyal; malgré la douleur immense qu'il éprouva au récit des malheurs immérités de sa sœur qu'il adorait, il se sentit saisi d'une admiration profonde, d'un respect sincère pour cet homme, qui, jeune, heureux, possesseur d'un grand nom et d'une incalculable fortune, sacrifiait, sans hésiter, tout, bonheur, nom, réputation, fortune, sans y être obligé autrement que par le serment qu'il s'était fait à soi-même de réhabiliter une femme indignement calomniée, et de lui rendre l'en faut qui lui avait été ravi.

Cette conduite était grande, belle, généreuse; elle devait trouver de l'écho dans le noble cœur de l'Américain; ce fut ainsi; dès ce moment; les deux hommes ne furent plus amis seulement, ils furent frères. Williams Dayton remercia avec effusion le général, et il mit à sa disposition les immenses ressources dont sa position de gouverneur de la Louisiane lui permettait d'user.

Non content de cela, sans en rien dire à son ami, il écrivit à Thomas Jefferson, qui, pour la seconde fois, venait d'être élu président de ia liépublique; sans entrer dans des détails trop intimes, il lui fit assez comprendre le but que le général se proposait, pour que le président, que les services antérieurs rendus par M. de Bodégast à la cause de la liberté américaine disposaient déjà à lui être agréable en tout ce qui dépendrait de lui, n'hésitât pas à lui expédier, presque poste pour poste, une lettre autographe par -laquelle il l'autorisait à requérir, sur tout le territoire de l'Union, les secours en hommes, animaux, vivres et argent dont il pourrait avoir besoin et à en disposer à sa guise, sans être contraint d'en justifier l'emploi à qui que ce fût; sous peine, pour les fonctionnaires qui refuseraient d'ohéir à cet ordre émané du président lui-même, d'une ré vocation immédiate et de la privation pendant dix ans de leurs droits civils, comme coupables de rébellion, au premier chef, envers le porteur de cet acte; officier supérieur de Tannée américaine.

Aussitôt que Williams Dayton eut reçu cette lettre du président de la République, il la fit viser à la chancellerie du gouvernement de la Louisiane, y ajouta un ordre à toutes les autorités des villes et villages du territoire d'avoir à se conformer à son contenu, y apposa le sceau de l'État et la remit au généra] de Bodégast.

— Tenez, mon ami, lui dit-il après la lui avoir lue, vous voyez que les Américains ne sont pas ingrats; qu'ils se souviennent de ceux qui ont versé leur sang pour la défense de leur liberté. Prenez cette lettre, elle vous évitera bien des ennuis et de regrettables pertes de temps dans une expédition comme ia vôtre. Je n'ai pas besoin d'ajouter, n'est-ce pas, que je me considère comme votre associé en cette affaire où il s'agit du bonheur de ma sœur et de

celui de mon neveu, et que vous pouvez compter sur moi comme sur vousmême?

Le général lui serra affectueusement la main et renferma soigneusement dans son portefeuille ce papier si important pour lui.

Cependant le débarquement de la Jeune-Adèle s'opérait, mais avec une. lenteur impérieusement exigée par le montage des wagons et des palanquins, travaux qui devaient être exécutés avec le plus grand soin et une solidité à toute épreuve.

L'inaction pesait au général; il résolut de profiter du temps qu'il avait ainsi forcément devant lui, pour aller à Saint-Louis prendre des informations.

Après avoir confié la marquise et son fils à Williams Dayton, il monta à cheval et partit accompagné de son frère de lait et de quatre Bretons bien armés.

Le voyage de la Nouvelle-Orléans à Saint-Louis n'est rien aujourd'hui : grâce aux chemins de fer et à la vapeur, le trajet est des plus courts; à l'époque dont nous parlons, il n'en était pas ainsi : la Louisiane était encore parcourue par de nombreuses tribus indiennes, hostiles aux blancs; les voies de communication étaient rares, mal entretenues; le voyage d'une ville à une autre était non seulement long et difficile, mais souvent très dangereux.

Par les soins de Williams Dayton, une embarcation solide et armée par vingt rameurs avait ctc préparée à Bâton-Rouge, qui n'était encore qu'un village.

Le général et ses compagnons s'embarquèrent; ils purent ainsi faire commodément le trajet, tout en jouissant du spectacle enchanteur des rives pittoresques et accidentées du Mississipi.

Ce trajet fut assez long; les voyageurs faisaient de fréquentes haltes.

Au bout de quelques jours, ils atteignirent Goncordia, charmante petite ville, alors dans l'enfance, dont la situation séduisit tellement le général qu'il résolut de s'y arrêter pendant un jour ou deux afin de laisser reposer ses rameurs.

Mais la réception qui lui fut faite fut si amicale, si hospitalière, que ? malgré lui, il se laissa aller à y prolonger son séjour plus longtemps qu'il ne se Tétait d'abord proposé.

Un soir que le général assistait à une fête que le gouverneur donnait en son hom-eJr, et que, retiré dans un angle éloigné du salon, il causait au milieu d'un groupe de magistrats et de riches négociants, tout à coup, il tressaillit; un nom, prononcé auprès de lui, avait subitement frappé soit oreille et lui avait causé une émotion étrange.

— Monsieur;, demanda-t-il au gouverneur de la ville, qui se trouvait près d-ï lui, quelle est donc cette personne qui vient à l'instant d'entrer dans le salon, et qui se tient là, tenez, auprès des dames avec lesquelles elle cause?

— Cette personne, répondit le gouverneur en suivant du regard la direo lion que lui indiquait le général et arrêtant les yeux sur un homme d'environ quarante-cinq ans, de haute mine et de manières exquises, eh! pardieut général, c'est un de nos plus riches planteurs; il est même votre compa-

triote; c'est un Français, fort homme du monde, grand seigneur même, qui, chassé de France par la révolution, s'est réfugié ici, où plusieurs parents de sa famille habitaient depuis fort longtemps et où il s'est fixé lui-même»

— Ah 1 fit le général en serrant les dents, cet homme jouit d'une bonne réputation dans ce pays?

— Il est fort riche, répondit évasivement le gouverneur; il s'est marié, il y a deux ans, avec une des plus riches héritières de la Louisiane : mes renseignements s'arrêtent là; nous sommes trop nouveaux encore dans cette contrée, nous autres Yankees, ainsi qu'on nous appelle, comme vous savez, pour que nous soyons bien au courant des affaires des habitants, qui nous voient d'assez mauvais œil, et qui regrettent la France, ajouta-t-il en souriant.

— C'est juste, dit le général; comment nommez-vous ce gentleman, s'il

vous plaît?

— Le comte de Bellegarde : désirez-vous, mon cher général, que je vous

le présente?

— Nullement, je vous remercie, répondit sérieusement le général, mais

j'ai un autre service à vous demander.

— Lequel, général? vous savez que je suis tout disposé à vous être agréable.

— C'est ce que nous allons voir, cher monsieur, reprit le général avec un accent singulier qui frappa le gouverneur.

— Parlez, dit-il, que désirez-vous?

— Aussitôt que le comte de Bellegarde, puisque c'est ainsi qu'il plaît à cet homme de se n ommer à présent, sortira de votre hôtel, vous le ferez arrêter.

— Arrêter I lui, le comte de Bellegarde 1 se récria le gouverneur; y pensezvous, général?.,, et sous quel prétexte?

— Sous celui que vous voudrez, peu importe.

— Mais vous n'y songez pas! Je n'ai rien à lui reprocher de positif, bien qu'il coure d'assez mauvais bruits sur son compte; c'est une chose sérieuse, en Amérique, que d'arrêter un homme quel qu'il soit ; je ne puis prendre sur moi un acte aussi important.

— Je ne vous dis point de le prendre sur vous, cher monsieur.

— Mais il me semble, général?...

— Il vous semble mal; voyons, que vous faudrait-il pour mettre votre responsabilité à couvert? un ordre, n'est-ce pas?

— Un ordre, oui, général.

— Eh bien, rien de plus simple, cet ordre, je vous le donne, moi.

— Vous, général? Excusez-moi; vous parlez sérieusement, n'est-ce pas?

— Très sérieusement, oui, monsieur.

— Je suis alors forcé de vous faire observer, à mon grand regret, que vous n'avez pas qualité.,.

— * Vous vous trompez, monsieur; veuillez, je vous prie, jeter les yeux sur ce papier.

Et le général tira de son portefeuille un papier qu'il mit tout ouvert devant les yeux du gouverneur.

— Aohl s'écria celui-ci avec une extrême surprise.

LA FOïlÉT VIERGE

IjQ. marquise, en proie à uac terreur folle se mil à parcourir le jardin en poussanL

des cris d'alarme.

— Ëtes-v'ous convaincu? dit le général d'un ton légèrement ironique, en replaçant froidement le papier dans sou portefeuille.

— Complètement, général.

— Et vous obéirez?

— Ordonnez !

— Ainsi que je vous l'ai dit, aussitôt que cet homme quittera votre hôtel,

LlV. 26. F. ROI, *di1. — Reproduction interdite. 26

vous le ferez arrêter, sans scandale, si c'est possible; prenez toutes les mesures que vous jugerez nécessaires, mais souvenez-vous bien de ceci : il faut, vous m'entendez? il faut que cet homme arrive à la Nouvelle-Orléans, sans qu'il sache ni pourquoi, ni par ordre de qui il a été arrêté; et qu'il soit aussitôt mis à la disposition de M. Williams Dayton, le gouverneur de cette ville; d'ailleurs* j'arriverai, moi, avant le prisonnier*

— Vous nous quittez, général?

— À l'instant même.

— Mais quel est donc cet homme?

— Un espiofn espagnol fort dangereux, lui glissa le général à l'oreille.

— Aohl il serait possible?

Le général fit un geste afûrmatif ?

— Bon! Soyez tranquille, général, il sera surveillé de près,

— J'y compte*

— Daignerez-vous me pardonner?.*.

— Quoi? interrompit le général en lui serrant la main, d'avoir fait votre devoir? Je n'ai au contraire que des félicitations à vous adresser; rapportezvous-en à moi pour cela, je rendrai bon compte de votre conduite à qui de droit.

— Et moi, général, j'aurai soin de votre prisonnier,

— Mille grâces! au revoir! peut-être, avant peu, reviendrai-je ici.

— J'en serai charmé, général.

M. de Bodégast fit à Alain un signe que celui-ci comprit; tous deux parvinrent à quitter le salon sans être remarqués.

— Alerte I dit le général dès qu'il se trouva dans la rue : réveillons nos hommes; il faut que dans une demi-heure nous soyons partis.

— Que se passe-t-il donc de nouveau ? je te vois tout ému.

— Je te dirai tout, mais hâtons-nous! hàtons-nous I II nous faut partir au plus vite, je te le répète.

Alain n'insista pas : il connaissait trop son frère de lait pour ne pas supposer que quelque chose de grave venait de lui arriver.

Il prit les devants, et, pendant que le général descendait directement au Mississipi, il alla réveiller les rameurs, avertir les quatre Bretons* et régler les comptes de l'hôtel.

Une demi-heure plus tard, l'embarcation, emportée par le courant, descendait rapidement le fleuve.

Il était environ minuit.

Au lever du soleil, le général qui, pendant toute la nuit, avait gardé obstinément le silence, explora le fleuve du regard: à deux: portées de fusil en arrière, il aperçut un point noir qui grossissait rapidement, et qui, arrivé à une certaine distance, assez éloignée, prit les formes élancées d'une grande pirogue» et se maintint dans les eaux de l'embarcation, ralentissant exprès sa marche pour ne pas trop s'en rapprocher, tout en restant cependant dans ses eaux.

Le général montra la pirogue du doigt à son frère de lait.

— Alain, tu vois ce canot? lui dit-il.

— Certes, il faudrait être aveugle pour ne pas le voir, répondit celui-ci; je t'avoue môme que ses manœuvres me semblent extraordinaires; il lui aurait été facile, s'il l'eût voulu, de nous dépasser; au contraire, on croirait qu'il fait tout ce qu'il peut pour se maintenir assez loin derrière nous.

— C'est en effet cela, frère, tu as deviné, dit le général, en se frottant les mains.

— Ah!

— Tu es curieux, n'est-ce pas, de connaître le fond de ce mystère?

— Il y a donc un mystère?

— À peu près, mais pas pour toL

— Qu'est-ce donc que cette embarcation, alors?

— C'est une prison flottante, mon ami*

— Une prison flottante?

— Oui, hier, pendant notre soirée chez le gouverneur, un planteur français s'est fait annoncer.

— Je m'en souviens; un certain comte de Bellegarde. J'ai même échangé quelques mots avec lui.

— Ainsi, le cas échéant, tu le reconnaîtrais?

— Pardieu t Je ne sais pourquoi, bien qu'il ait des manières exquises, qu'il soit même fort bel homme, cet individu, lorsqu'il s'approcha de moi, m'inspira une invincible répulsion. Malgré moi, je me mis à l'examiner avec la plus sérieuse attention. Cet homme a dans le regard quelque chose de faux et de louche qui vous fait froid au cœur. Son sourire ressemble à une grimace : on dirait qu'il grince des dents; ma foiî je ne suis pas fâché que nous ayons quitté Goncordia.

— ■ Pourquoi donc?

— Parce que j'aurais pu me rencontrer de nouveau avec ce comte de Bellegarde, et que je t'avoue franchement que je ne me sens nullement disposé à devenir son ami.

— Parce que tu as le pressentiment qu'il sera ton ennemi, cher ami.

— Comment cela?

— Regarde cette embarcation, frère : il y a dedajis le comte de Bellegarde, garrotté, bâillonné, et que Ton conduit prisonnier à la Nouvelle-Orléans.

— Bahi il a donc commis un crime?

— Un crime horrible, frère I

— Eh bien! franchement, cela ne m'étonne pas. Tu le savais donc, toi?

— Je le savais, oui.

— Ah! diable, et par ordre de qui a-t-il été arrêté?

— Par mon ordre.

— Par ton ordre! s'écria Alain, en proie à la plus vive surprise.

— Oui, frère; bientôt tu connaîtras les motifs de cette arrestation; je ne te demande qu'un peu de patience, jusque la Nouvelle-Orléans* Là, tu apprendras tout; sache seulement que pour tenir cet homme en mon pouvoir, grâce que Dieu m'a faite pour rien, j'aurais avec joie donné un million.

Pendant les jours qui suivirent, la pirogue continua à se tenir en arrière, et à exécuter toutes les manœuvres de l'embarcation; cependant, lorsque Ton

eut passé Bàton-Rouge, elle ralentit encore sa marche, et finit bientôt par se confondre et disparaître complètement au milieu des nombreux canots qui sillonnaient le fleuve dans tous les sens.

Aussitôt que le général eut posé le pied sur le quai de la Nouvelle-Orléans, il fit signe à Alain de le suivre, et il se dirigea à grands pas vers l'hôtel du gouvernement. Williams Dayton fut surpris de le voir; il ne s'attendait pas à un aussi prompt retour; mais sa surprise se changea en stupéfaction, et un éclair de haine brilla dans son regard, lorsque le général lui eut dit quelques mots à voix basse.

Les deux hommes parurent se concerter entre eux; puis» accompagnés d'Alain qui assistait tout effaré à cette scène, à laquelle il ne comprenait absolument rien, mais cependant à demi rassuré par un sourire amical de son frère de lait, tous trois se rendirent dans un salon assez obscur, où ils s'assirent de façon à ce que leurs traits demeurassent dans l'ombre.

A peine étaient- ils assis qu'un huissier se présenta et annonça à Williams Dayton qu'un prisonnier, amené par Tordre du gouverneur de Concordia, attendait la permission d'être amené devant lui.

— Introduisez cet homme, après lui avoir enlevé ses liens; mais que son escorte demeure dans l'antichambre, à portée de voix, ordonna le gouverneur.

Dix minutes s'écoulèrent; puis la porte s'ouvrit avec fracas, et le comtede Bellegarde parut; il était furieux, avait les vêtements en désordre et semblait avoir soutenu une lutte. Le visage livide, les sourcils froncés, le regard étincelant, il s'avança jusqu'à trois ou quatre pas de l'endroit où étaient assis, froids, calmes et sévères, les trois hommes.

— Pardieul monsieur, s'écria-t-il d'une voix que la colère rendait sifflante et saccadée, vous me rendrez raison de l'affront inqualifiable qui m'a été fait, et de l'horrible guet-apens dans lequel je suis tombé. Sommes-nous dans un pays libre, ou dans un Etat despotique, soumis au bon vouloir d'un gouvernement inique? Justice me sera rendue, je le jure î

— Justice vous sera rendue, oui, monsieur, répondit le gouverneur d'une voix calme: c'est pour cela que j'ai ordonné que l'on vous conduisit en ma présence; mais vous oubliez que vous n'êtes pas ici pour menacer, mais pour vous défendre, monsieur le marquis de Chenesvailles!

— Hein? s'écria-t-il en se reculant involontairement, quel nom me donnezvous? Je suis le comte de Bellegarde, monsieur!

— Vous en avez menti 1 monsieur le marquis de Chenesvailles, dit froidement le général en se levant et faisant un pas vers lui.

— Le comte deBodégast ! s'écria le prisonnier en se reculant encore et portant avec épouvante les mains en avant, comme s'il voulait conjurer un fantôme» le comte de Bodégast! luit lui!

— Aht vous me reconnaissez, marquis, reprit le général avec amertume; oui, je suis, non pas le comte, mais le marquis de Bodégast. Je suis la vengeance aussi î souvenez-vous de la comtesse de Tancarville, du crime odieux que vous avez commis, de l'accusation que vous avez portée contre moi, et vous comprendrez pourquoi je suis ici.

Le marquis de Chenesvailles n'était pas un scélérat ordinaire; la première

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émotion causée par la surprise, surmontée, il était, en quelques secondes, redevenu maitre de lui-même.

— Monsieur, répondit-il froidement et avec un accent de profond dédain, je ne comprends rien aux sottes accusations que vous portez contre moi. Que m'importent ces vieilles histoires! D'ailleurs, les faits auxquels sans doute vous faites allusion, seraient-ils vrais, qu'ils ne me rendent aucunement passible des tribunaux américains. Si vous croyez avoir à vous plaindre de moi, je suis prêt à vous donner toute satisfaction que vous désirerez et comme il est de coutume entre gentilshommes.

— Misérable! s'écria le général.

— Tout beau monsieur! À quoi bon ces insultes! Àvez-vous besoin de vous exciter vous-même pour avoir du courage? reprit-Il avec un écrasant mépris.

— Assez, monsieur! taisez-vous! s'écria le gouverneur en se levant : Je suis Williams Dayton, le frère de la malheureuse femme que vous avez lâchement déshonorée; moi aussi, je veux me venger et je me venge! Comte de Bellegarde, vous êtes complice du colonel Burr; vous voulez démembrer la Confédération en livrant la Floride et la Louisiane aux Espagnols dont vous êtes l'espion. Nous ne sommes pas ici soumis aux lois des États de la République. La Louisiane est un territoire régi par des lois exceptionnelles. Comte de Bellegarde, deux heures vous sont accordées, pour faire, si cela vous est possible, votre paix avec le ciel : au coucher du soleil, vous serez pendu!

— Pendu! s'écria-t-il avec un tressaillement de terreur, pendu, moi! un gentilhomme français!

— Vous n'êtes ni Français, ni gentilhomme : vous êtes un misérable et un traître! Justice doit être faite, elle le sera; rien ne peut vous sauver.

Le gouverneur frappa sur un gong; la porte s'ouvrit; l'huissier se présenta :

— Que cet homme soit conduit à la prison ! dit Williams Dayton.

— Un instant! s'écria le marquis.

— Que voulez-vous? demanda le gouverneur.

— Vous faire une proposition.

— Une proposition, à moi? Vous êtes fou!

— Je ne vous demande pas la vie; je sais que je n'ai aucune grâce à attendre de vous; tuez-moi, puisque vous le voulez, mais ne me déshonorez pas. Changez mon genre de mort; faites-moi fusiller.

— Vous serez pendu au coucher du soleil, reprit d'un ton glacial le gouverneur.

Le comte devint livide; ses traits se décomposèrent, ses yeux s'injectèrent de sang, un frisson convulsif agita tout son corps: si un meuble sur lequel il s'appuya machinalement, ne se fût pas trouvé à sa portée, il serait tomhé à la renverse.

Le général échangea un rapide regard avec le gouverneur; celui-ci fit un geste, l'huissier sortit et la porte se referma.

— J'ai pitié de vous, monsieur, si coupable et si criminel que vous soyez,

dit le général d'une voix profonde ; je me souviens que» comme moi, vous êtes gentilhomme; que vous avez eu de nobles ancêtres que votre mort infâme déshonorerait dans leurs tombes. Je puis, moi, vous faire échapper à cette mort ; je puis plus encore, je puis vous donner une chance de vous soustraire aïi sort qui vous attend.

Le comte le regarda d'un air hagard ; il ne comprenait pas,

— Oui, reprit le général, je vous offre, moi marquis de Bodégaat, dont l'honneur ne peut être mis en doute, les chances d'un combat loyal; en un mot, je consens à croiser le fer avec vous, ici même, dans le salon où nous sommes.

— Ah! vous feriez celai s'écria le marquis dont l'œil étincela et qui lui lança un regard de tigre aux abois.

— Je le ferai, mais à une condition, une seule, - Quelle est cette condition?

— Réfléchissez bien avant que de me répondre, car, sur ma parole, là est votre seule chance de salut.

— Parlez I

— Soit : vous allez ici même, à l'instant, écrire une confession pleine ? entière, franche et sans détour ni faux-fuyants, du crime horrible que vous avez commis contre une femme innocente, et des moyens que vous avez employés pour la perdre. Cette confession, écrite par vous, signée par vous, sera lue devant dix personnes les plus qualifiées de la ville, qui signeront elles aussi comme témoins; à cette condition seule vous échapperez au châtiment infâme qui vous attend,

— Et vous vous battrez avec mol?

— Je vous le jure.

— A l'épée?

— J'y consens.

Le comte baissa la tête et parut, pendant quelques secondes, absorbé par ses pensées.

— J'accepte t dit-il enfin d'une voix sourde. Du papier?

— Mettez-vous à cette table; toi, Alain, mon frère, place-toi en face de cet homme. Vous dicterez, marquis; il faut que cette confession soit écrite en double.

— Peu m'importe, pourvu que vous vous battiez.

— Je vous ai donné ma parole, monsieur.

Le comte courba le front; sans répondre il alla s'asseoir à la place qui lui avait été désignée.

Le gouverneur et le général se retirèrent dans un angle éloigné du salon.

— Qu'avez-vous fait, mon ami? dit Williams Dayton avec douleur.

— Mon devoir, mon ami; il faut que la justification de votre sœur soit éclatante; que son honneur lui soit rendu pur de toute souillure.

— Mais si cet homme vous tue?

Le général sourit doucement.

— Le ciel est avec moi, dit-il; ceci n'est pas un duel, c'est le jugement de Dieu*

Pendant trois heures sans s'arrêter une seconde» le comte dicta et écrivit son horrible confession; il avait pris son parti; résolu à tuer ou à être tué, il s'acquitta loyalement et franchement de son engagement, n'atténua et ne déguisa aucun fait, et s'appliqua au contraire à établir, de la façon la plus lucide, les plus légères circonstances.

Il savait que de cette manière seulement, il obtiendrait la grâce à laquelle il tenait plus qu'à la vie, mourir sans être déshonoré par un supplice odieux; et puis, somme toute, il était gentilhomme et avait de l'honneur à sa façon; il avait donné sa parole, quelles qu'en dussent être pour lui les conséquences, il était résolu à la tenir.

Lorsqu'il eut terminé cette confession, sur Tordre du gouverneur, Fhuissier, prévenu depuis une heure déjà, introduisit dix habitants des principales familles de la ville.

La lecture fut faite au milieu d'un profond silence par le gouverneur luimême; il eut le soin de passer les noms pour ne pas compromettre la personne qu'il voulait réhabiliter; cette lecture terminée, les témoins signèrent les deux doubles et se retirèreut.

— Maintenant, signez! dit le général au comte; nous avons voulu vous éviter la honte de dévoiler votre nom.

— Merci, répondit-il d'une voix rauque*

Il prit la plume et sïgua d'une main fébrile.

— Et maintenant, s'écria-t-il en se redressant, aux épéesl Et il jeta la plume loin de lui.

Alain s'empara aussitôt des papiers, qu'il plia et serra dans son portefeuille.

Le gouverneur s'approcha d'une panoplie et décrocha deux fleurets dont il brisa le bout.

— En garde î s'écria le comte.

M. de Chenesvailles possédait une rare habileté aux armes; probablement, il avait compté, intérieurement, sur son adresse de spadassin, lorsqu'il avait accepté la proposition du général; mais, si tel avait été son calcul, il se trompa.

Le général avait dit vrai : Dieu était avec lui; calme, froid, maître de lui-même, il laissa son adversaire s T épuiser en vains efforts, puis, tout à coup, il fit un double fouetté, se fendit à fond, et son fleuret s'enfonça jusqu'à la garde dans la poitrine de son ennemi.

Le comte tomba comme une masse, sans jeter un cri, sans pousser une plainte.

— Voilà un pauvre diable bien accommodé, murmura Alain en essuyant la sueur froide que le danger de son frère de lait avait fait perler sur son front.

— Vous savez, ami, que si cet homme ne meurt pas, il sera libre, dit le général; il n'est plus à redouter pour nous maintenant.

— Peut-être! répondit Williams Dayton, mais, soyez tranquille, je prendrai de telles précautions qu'il ne pourra plus nous nuire.

GOMMENT LA CARA.VÀNE QUITTA ABKÂPOLIS OU LITTLE-ROOGIC

La blessure du marquis de Chenesvailles était horrible : le fleuret l'avait traversé de part en part; la pointe était ressortie au-dessous de l'omoplate gauche, en déchirant affreusement tous les tissus.

Les médecins appelés en toute hâte pour donner les premiers soins au blessé, ne comprenaient pas comment cet homme avait résisté à une pareille blessure et n'était point mort sur le coup.

Williams Dayton fit transporter le marquis dans un appartement éloigné; conformément à ce qu'il avait promis au général, il ordonna qu'il fût:traité avec les plus grands égards et les soins les plus assidus.

Le marquis demeura trois jours entiers sans connaissance.

Pendant plus de deux mois, les médecins désespérèrent de sa vie.

Cependant, le blessé ne s'abandonnait pas; il semblait pour ainsi dire, se cramponnera l'existence avec un entêtement de bête fauve; il aidait ainsi aux efforts des médecins.

Enfin, après deux mois de souffrances atroces, d'espoirs déçus et renouvelés, un mieux sensible se déclara dans Fétat du blessé; les médecins, à moins d'un cas extraordinaire et impossible à prévoir, crurent pouvoir répondre de sa vie.

Plus de quatre mois étaient écoulés,, le marquis de Chenesvailles, presque entièrement guéri de sa blessure, mais dont les forces n'étaient pas encore complètement revenues, se promenait avec agitation dans sa chambre, autour de laquelle il tournait comme un tigre en quête.

Une fois, il avait voulu sortir, mais une sentinelle, placée au dehors, lui avait impitoyablement refusé le passage.

Il était donc prisonnier? Le général avait failli à sa parole? Quel danger nouveau le .menaçait? Que voulait-on faire de lui? Comment échapper à ce danger inconnu?

Le marquis en était là de ses réflexions* lorsque la porte s'ouvrit, et le gouverneur parut.

Derrière lui la porte se referma.

Le gouverneur salua froidement le marquis 5 lui indiqua un siège et en prit un lui-même.

M. de Ghenesvailles, intérieurement inquiet de cette visite, la première que lui faisait le gouverneur, attendait avec une secrète anxiété qu'il lui plût de s'expliquer.

— Monsieur, lui dit presque aussitôt Williams Dayton, vous êtes guéri; vous devez avoir hâte d'être libre.

A cet exorde auquel il était loin de s'attendre, le visage du marquis s'éclaira subitement.

Les deux hommes franchirent rapidement ce pont, suivis par le brave Alilord.

— En effet, monsieur, répondit-il; je suis même étonné de ne pas l'être déjà.

— Patience, monsieur: je suis allé moi-même trouver le président de la République, afin de vous faire obtenir cette liberté à laquelle vous aspirez.

— Le président de la République? s'écria-t-il avec surprise; ebt quVt-il donc à voir dans tout cela, dites, monsieur, s'il vous plaît ?

LîY. 27. — F. ROY, édîL— Reproduction interdît 27

— Plus que vous ne le supposez, monsieur, répondit le gouverneur avec une froide ironie ; vous oubliez que vous êtes accusé de crime de haute trahison, comme complice du colonel Burr?

— C'est faux, monsieur! s'écria le marquis avec un violent geste de dénégation.

— Je le sais parfaitement, monsieur, répondit le gouverneur de plus en plus glacial; mais vous oubliez toujours que je me nomme Williams Dayton.

Le marquis baissa la tête en fronçant les sourcils avec rage. Le gouverneur continua ;

— N'importe comment je me les suis procurées, monsieur, j'ai entre les mains les preuves de votre complicité; nous sommes ici sur un territoire nouvellement acquis» régi par des lois exceptionnelles; le président, auquel j'ai parlé avec la plus entière franchise, qui m'aime beaucoup, a consenti, à cause de cette amitié et de la considération qu'il a pour le général de BodégasU à modifier en votre faveur la sévérité de ces lois.

— Ah ! fit le marquis d'une voix sourde, on a daigné me pardonner un crime imaginaire !

— Envouspunissantd'uncrime malheureusement trop réel, oui, monsieur: vous avez été supposé en fuite; votre jugement a été instruit et vous avez été condamné à mort comme contumace; si vous êtes rencontré sur le territoire des États-Unis, à quelque époque que ce soit, ce jugement sera immédiatement mis à exécution, et vous serez pendu, sans autre forme de procès, Les ordres ont été, devant moi, expédiés à tous les dépositaires de l'autorité sur toute l'étendue du territoire de la République.

— Ainsi, telle est la grâce que j*ai obtenue ? dit-il avec amertume.

— Oui, monsieur.

— La libre Amérique ne craint pas de servir des vengeances particulières.

— Vous vous trompez, monsieur; les scélérats aussi redoutables que vous Têtes sont au ban de tous les pays; s'en défaire comme on se défait des serpents, des tigres et des autres animaux nuisibles, cela est, non pas servir des vengeances particulières, mais veiller à la sûreté de tous les honnêtes gens.

— Passons, monsieur, je n'ai que faire de vos sermons !

— Soit t monsieur, demain le trois-màts la Jeune-Adèle mettra sous voiles, vous serez conduit à bord.

— Mais, monsieur, je ne puis partir ainsi?

— Pourquoi donc, monsieur?

— J'ai de graves intérêts à régler, une femme^ un enfant^ des plantations !

— Je le sais, monsieur; vos plantations ont été vendues par autorité de justice. Tous frais payés, il vous revient un million trois cent soixante-dixsept mille dollars; ce qui, dans tous les pays du monde, constitue une fort belle fortune. Dites-moi dans quel pays vous désirez vous retirer; je vous donnerai un crédit de pareille somme sur le chargé d'affaires de laRépublique en ce pays; votre argent vous sera immédiatement compté.

— Mais ma femme? mon enfant?

— Depuis hier, ils se trouvent à bord de la Jeune-Adèle, où ils vous attendent^

— Àhî je vois que yous avez tout prévu ! s'écria-t-il avec rage.

— Tout, oui, monsieur, répondit froidement le gouverneur. Vous plaît-il, maintenant, de me faire connaître le pays que vous choisissez?

— Suis-je libre de le faire ?

— Parfaite ment , monsieur; un seul pays vous est interdit : la République américaine.

— Soit, monsieur; puisqu'il en est ainsi, je choisis le Mexique.

— Très bien! Où désirez-vous être conduit?

— A la Vera-Cruz.

Le gouverneur se leva.

— Demain, monsieur, je vous remettrai votre lettre de crédit; vous serez immédiatement conduit à bord de la Jeune- Adèle.

— Oh \ je me vengerai! Prenez garde ! s'écria t-il avec rage*

— Peut-être, monsieur; mais souvenez- vous que ce sera à vos risques et périls; que, cette fois, il ne vous sera fait aucune grâce; qu'on vous tuera sans pitié, comme une béte féroce.

Et il sortit froidement, après avoir salué le marquis, qui demeura seul, presque fou de fureur en face de son impuissance.

Le lendemain, ainsi que le gouverneur l'avait annoncé à son prisonnier, celui-ci fut conduit à bord de la Jeune-Adèle, qui mit aussitôt à la voile.

Or, comme le capitaine Kalbris, commandant de ce trois-màts, était tout dévoué au général, il n'était pas probable que le marquis réussît à s'échapper avant l'arrivée du bâtiment à la Vera-Cruz.

Les quatre mois qui venaient do s'écouler n'avaient pas été perdus pour les projets du général; chaque minute, au contraire, en avait été activement employée; tout était prêt enfin pour la grande expédition à travers le désert.

Le général avait un double but : d'abord, rejoindre son frère, dout les relations avec les tribus indiennes pouvaient, à un moment donné, lui être très utiles; ensuite, au moyen des Peaux-Rouges, des chasseurs et des trappeurs disséminés dans la savane, recueillir, s'il était possible, des renseignements sur l'enfant qu'il cherchait et qui, s'il existait encore, devait maintenant être un homme, puisqu'il avait environ vingt et un ans.

Les recherches les plus minutieuses, opérées à Saint-Louis, par ordre du gouverneur de la Nouvelle-Orléans, n'avaient obtenu aucun résultat; personne ne se rappelait le comte de Tancarville ; ce nom n'éveillait aucun souvenir.

11 était évident que le comte n'était pas venu à Saint-Louis, ou que, s'il y était venu, il avait pris un nom supposé, afin de déjouer les recherches que, plus tard, on pourrait faire.

Il était donc inutile que le général se rendit à Saint-Louis.

Il consulta alors Williams Dayton, pour savoir quel endroit conviendrait le mieux pour se munir d'hommes, de chevaux et de bêtes de somme, avant que de se lancer définitivement dans le désert.

Le gouverneur lui conseilla de se rendre à Arkapolis ou Little-Roock, car elle porte ces deux noms, petite ville fondée en 1790 sur la rive droite de la rivière Arkansas, espèce de poste militaire destiné à contenir les Indiens et à trafiquer avec eux.

âi2 LA FORÊT VIERGE

Ce poste militaire» ou plutôt cette ville, car les négociants et les industriels commençaient à y affluer, faisait un commerce assez étendu avec les Peaux- Rouges.

A une certaine époque de l'année, elle servait de rendez- vous, non seulement à la plupart des tribus éparses sur ce vaste territoire, nommé l'Arkansas, qui s'y réunissaient pour trafiquer avec les Européens, mais encore aux chasseurs et aux trappeurs blancs ou métis du désert, qui venaient là vendre leurs fourrures et renouveler leurs provisions, leurs habits et leurs munitions de guerre.

Arkapolis avait de plus l'avantage de n'être éloigué que de cent et quelques lieues de la Nouvelle-Orléans, et de se trouver isolé presque au milieu du désert.

Le général se munit de lettres de crédit pour la maison Groslow, Wilson and G , que Williams Dayton lui désigna comme étant la plus riche de la ville s et, trois semaines environ après le départ de la Jeune-Adèle pour la Vera- Cruz, il résolut de se mettre en route pour Arkapolis.

Le général était accompagné du gouverneur, qui avait tenu à le conduire jusque-là, de la marquise, de son fils et d'Alain Kergras, son frère de lait, qui jamais ne se séparait de lui.

Ils devaient faire le trajet par eau : la caravane, sous les ordres d'Hervé Kergras et conduite par un guide choisi par le gouverneur lui-même, suivrait par terre, c'est-à-dire en longeant les bords du fleuve.

Tous ces arrangements pris, un matin, un peu après le lever du soleil, on quitta la Nouvelle-Orléans.

Le voyage fut assez long, car il fallait remonter le fleuve, mais il ne présenta aucun incident digne de remarque; les voyageurs, douzejours après leur départ de la Nouvelle-Orléans, arrivèrent enfin à Arkapolis, très fatigués à la vérité de leur longue navigation, mais en excellente santé.

La caravane, de son côté, avait fait diligence : elle arriva quatre jours plus tard, en parfait état.

De sorte que tous nos voyageurs se trouvèrent réunis. Le général, présenté aux autorités et aux commerçants notables de la ville par Williams Dayton, avait reçu le meilleur accueil : M. Groslow, chef principal de la maison Groslow, Wilson and G° 3 s'était mis avec empressement à sa disposition pour tout ce qu'il désirerait. Il avait commencé par l'installer dans une charmante habitation, bâtie sur le bord de la rivière et des fenêtres de laquelle on jouissait du coup d'oeil le plus pittoresque et le plus animé.

G* était à peu près l'époque où les Indiens et les chasseurs avaient l'habitude de se rendre à Arkapolis pour trafiquer.

Déjà quelques camps indiens étaient disséminés ça et là dans la plaine, autour de la ville; les chasseurs commençaient à arriver et à se presser aux environs du fort, mêlés aux chefs indiens.

Arkapolis présentait en ce moment un aspect des plus singuliers et des plus étranges.

Cette ville, aujourd'hui capitale de l'État de TArkansas, dont le commerce s'étend au loin dans les deux mondes, où fument continuellement les hautes

cheminées des grandes usines, et qui est entourée de villes commerçantes comme elle, où se presse une population industrieuse de plus de deux cent mille individus, n'était alors qu'une espèce de forteresse au milieu du désert et dont les seuls voisins étalent les pauvres Indiens, aujourd'hui presque disparus et refoulés au loin par la civilisation des blancs qui les pousse sans cesse.

Le général, avec l'aide de Williams Dayton, du commandant du fort et de M* Groslow, le banquier, se mit, sans perdre un instant, eu mesure de former sa troupe et de s'approvisionner de tout ce qui manquait pour son expédition.

La marquise, forcément un peu négligée, au milieu de tout ce tracas d'affaires nécessité par les immenses préparatifs du général, passait la plus grande partie des journées, seule, chez elle, rêvant datis sa chambre à coucher, ou se promenant mélancoliquement dans le petit jardin attenant à la maison qu'elle habitait.

Malgré elle, elle se sentait peu à peu envahir par une tristesse que rien ne parvenait à dissiper. Le danger couru par son mari dans son duel avec le marquis, duel dont elle avait réussi à surprendre le secret; le pays nouveau dans lequel elle se trouvait, pays aux aspects sombres, grandioses, imposants ; ces Indiens, aux costumes singuliers, aux manières étranges, aux visages farouches, qu'elle voyait pour la première fois; ces chasseurs blancs, aux vêtements extraordinaires, aux traits durs et à la voix rauque, qui, à chaque instant, passaient sombres et silencieux devant elle; ces événements sinistres, ces hommes singuliers au milieu desquels il lui fallait vivre, lui inspiraient une secrète terreur.

Elle qui, jeune fille, avait si bravement suivi son père au milieu des terribles péripéties de cette guerre de géants qu'on nommait l'insurrection vendéenne, qui, plus tard, avait accompagné son mari dans toutes les campagnes de la République, sur le Rhin et en Italie; elle, la femme forte, courageuse, aimante entre toutes, elle tremblait maintenant, au milieu de ces hommes inconnus qui lui inspiraient une invincible répulsion; elle serrait, en fondant en larmes, son fils entre ses bras, et elle le couvrait de baisers, en murmurant machinalement des paroles qui s'échappaient de son cœur gonilé d'un chagrin dont la cause lui était inconnue, mais que, par cette espèce d'intuition que Dieu semble avoir donnée à toutes les mères, elle pressentait être suspendu sur la tête de son enfant et sur la sienne.

Était-ce hallucination, suite de l'état nerveux dans lequel elle se trouvait? elle n'aurait pu l'expliquer; les meilleurs raisonnements n'y auraient rien fait; son esprit frappé lui représentait cette expédition comme devant lui être fatale*

La marquise renfermait avec soin ses appréhensions dans son cœur; elle essayait de sourire* dès que son mari paraissait devant elle ; mais ce n'était plus ce gai et franc sourire d'autrefois : il y avait dans sa gaieté quelque chose de forcé, qui, parfois, préoccupait le général sans qu'il osât, dans la crainte de la chagriner, s'en expliquer avec sa femme.

Ce n'était pas tout encore; un autre sentiment était entré dans le cœur de la marquise ; elle était jalouse î Pourquoi? elle n'aurait su le dire. Son mari

l'adorait ; il n'avait jamais aimé qu'elle ; elle était le but de toutes ses pensées, même les plus secrètes; pourtant, elle était jalouse, sans oser presque se l'avouera elle-même, jalouse d'une femme malheureuse entre toutes, disparue depuis près de six ans, peut-être morte, que son mari, elle le savait, n'avait jamais aimée que comme une sœur. Tout cela, elle se le redisait sans cesse, mais inutilement; la jalousie seulement persistait, mais augmentait de jour en jour; là était la plus grande douleur de la marquise, la cause de toutes ses alarmes; certes, si quelqu'un lui eût dit qu'elle nourrissait au fond de son cœur ce sentiment affreux, elle eût souri de pitié, haussé les épaules avec dédain, car elle ne s'en doutait pas. Elle croyait tout au plus éprouver une antipathie, peut-être un peu trop forte, contre cette malheureuse dont elle se faisait une rivale; mais de la jalousie? non pas.

Un matin, il y avait une dizaine de jours que le général était arrivé Arkapolis, les échanges étaient commencés; les Indiens affluaient dans la ville ; la marquise faisait sa promenade habituelle dans le jardin, tandis que son fils sautait et gambadait devant elle, et courait après les papillons: au bout d'une demi-heure environ, se sentant un peu fatiguée, la marquise s'assit sous un épais buisson de plantes tropicales, qui absorbaient complètement les rayons déjà ardents du soleil, et ouvrit un livre, laissant l'enfant libre de se livrer à ses ébats.

Elle lisait depuis environ trois quarts d'heure, lorsque les cris joyeux de l'enfant cessèrent tout à coup.

La marquise, inquiète de ce silence subit, se leva et sortit du bosquet en toute hâte, en appelant son fils.

L'enfant avait disparu.

Ge fut en vain qu'elLe redoubla ses appels, tous demeurèrent sans réponse-

La marquise, en proie à une terreur folle, se mit à parcourir le jardin dans tous les sens, en poussant des cris d'alarme.

Le général et son frère de lait, qui n'étaient pas encore sortis, accoururent à ses cris, suivis de plusieurs domestiques.

Ils aperçurent alors la marquise qui s'élançait en courant par une porte ouverte donnant siir la rivière, et qui se trouvait presque à l'extrémité du jardin. La marquise s'était arrêtée un instant pour leur faire un appel désespéré»

Bien qu'ils ne comprissent rien à ce qui se passait, le général et Alain n'hésitèrent pas à se précipiter sur ses traces.

Bientôtj ils atteignirent la porte du jardin; mais là, ils s'arrêtèrent comme si leurs pieds avaient subitement pris racine dans le sol, et demeurèrent épouvantés, sans voix et en proie à une horrible angoisse : ils étaient sans armes.

A une vingtaine de pas d'eux, sur la plage, la marquise agenouillée, les yeux aux ciel et les mains jointes, poussait des cris déchirants.

Sur la rivière, un Indien hideux, monté sur une pirogue, pagayait avec une vigueur extraordinaire pour s'éloigner de la rive. Le fils du général était renversé sur ses genoux, immobile, les bras roidis et la tête pendante, comme s'il eût été mort.

En ce moment, deux hommes apparurent, courant avec une vélocité extrême, deux jeunes gens, beaux et bien faits : le premier était un chasseur blanc, le second un Peau-Rouge.

Arrivés en face de l'embarcation, ils échangèrent rapidement quelques paroles ; puis l'Indien se jeta résolument dans le fleuve, tandis que le chasseur épaulait son fusil.

La vitesse était grande, l'Indien nageait avec une vigueur extraordinaire ; le chasseur lâcha la détente; la pagaie que tenait l'Indien de la pirogue tomba à l'eau, brisée par la balle; la pirogue tourna sur elle-même; le sauvage poussa un hurlement de défi, en brandissant sa seconde pagaie au-dessus de sa tête, puis il se plaça à l'arrière de sa pirogue, se mit à godiller, et la pirogue, un instant hésitante, reprit sa marche rapide.

Mais le chasseur avait eu le temps de recharger son arme : il épaula, le coup partit presque aussitôt, et le bras de l'Indien retomba inerte à son côté, en lâchant la pagaie qui s'en alla au fil de l'eau, mais presque aussitôt saisie par le nageur qui n'était plus qu'à quelques brasses de la pirogue.

Le chasseur rechargea vivement son arme et, cette fois, il coucha le ravisseur enjoué.

Celui-ci essaya de se dissimuler au fond de la pirogue, mais au même instant, le jeune Peau-Rouge s'accrocha au plat-bord, fit pencher la légère embarcation, et sauta dedans avec un cri de triomphe. D'un coup de pagaie il étourdit l'Indien, puis, prenant la direction de la pirogue, il la fit virer de bord, et revint vers la terre.

Tout ce que nous venons de rapporter s'était passé en moins de dix minutes.

La marquise s'était levée, et, presque aussi folle de joie qu'un instant auparavant elle Tétait de douleur, elle s'était élancée vers la rive, sans voir ses amis qui se pressaient derrière elle.

Chose étrange ! Cet événement qui aurait dû, selon toute probabilité, augmenter son antipathie pour les Indiens, et la terreur qu'ils lui inspiraient un instant auparavant avait complètement effacé ces deux sentiments de son esprit; elle comprenait maintenant que ces êtres étranges étaient des hommes comme les autres, avec les mêmes passions, les mêmes vices et les mêmes vertus.

Le jeune chasseur s'était mis à l'eau pour atteindre plus vite la pirogue : il prit l'enfant dans ses bras et le présenta à sa mère.

— Voilà votre fils, madame, dit-il respectueusement; ne yous effrayez pas; rémotion Ta fait évanouir; il ne court aucun danger.

— Merci, oh! merci! monsieur, s'écria-t-elle en fondant en larmes. Pendant ce temps, le jeune Peau-Rouge avait abordé; dès que la pirogue

avait touchéle sable, il s'était baissé, avait saisi le ravisseur par le milieu du corps, et, avec une force athlétique, il Favait lancé, et cela si adroitement, que le misérable, couvert de sang et le bras brisé, avait roulé jusqu'aux pieds de la marquise.

Mais presque aussitôt il se releva, et, bondissant comme un jaguar, il essaya de fuir.

Le jeune Peau-Rouge surveillait tous ses mouvements; il le saisit à sou premier bond et, le ramenant de force auprès de la marquise :

— À genoux, chien Apache l lui dit-il rudement en français.

— Grâce i cria le misérable en se tordant avec terreur sous l'étreinte puissante qui paralysait ses mouvements; mon frère est un chef; qu'il ait pitié !

— L'Éclair est un chef Comanche, reprit le jeune homme, mais il n'est pas le frère d'un chien Apache. À genoux devant la femme pâle à laquelle tu as voulu ravir son enfant!

L'Indien obéit machinalement; aussitôt le tomawbawk du chef brilla dans sa main et s'abattit avec la rapidité de la foudre sur la tête du coupable qui tomba, le crâne fracassé, sans pousser une plainte : il était mort.

Le jeune chef le poussa dédaigneusement du pied, et s'inclinant avec une majesté suprême devant la marquise :

— Ma sœur est vengée, dit-iL L'Éclair est un chef; les Gomanches sont bons. La marquise souriait. Son fils, sous ses caresses et ses baisers, avait

rouvert les yeux.

— Chef, dit-elle, en lui tendant la main, vous m'avez rendu mon enfant» soyez béni ! Vous êtes bon et je vous aime.

L'Indien s'inclina sur la main qui lui était tendue, et y posa respectueusement ses lèvres.

— Ma sœur le Lis-Rosé est l'amie du chef; c'est bon, l'Éclair se souviendra! dit-iL

La marquise retira alors un bracelet qu'elle portait et sur lequel était enchâssé son portrait, une mignonne miniature d'une ressemblance frappante,

— Lorsque l'Éclair regardera ce portrait, il se souviendra de sa sœur, répondit-elle avec émotion.

Le généralintervint alors.

— Merci, chef, dît-il, serrez ma main, c'est celle d'un ami. Veuillez, ainsi que votre compagnon, accepter pour une heure l'hospitalité dans ma maison, afin que nous fassions plus amplement connaissance.

Les deux hommes s'inclinèrent respectueusement et suivirent le général.

L'enfant, complètement remis, marchait entre le chef et le chasseur, en riant et jouant avec eux. Ceux-ci souriaient doucement et le regardaient avec complaisance.

Quant à la marquise, elle était heureuse.

Le général conduisit ses hôtes dans la salle à manger, et se mit à table avec eus, ainsi que la marquise et Alain,

Au moment où le déjeuner allait commencer, le major Keller, gouverneur de la ville, entra en compagnie de Williams Dayton.

En apercevant les deux hommes, il s'approcha vivement d'eux et leur serra la main avec effusion.

— Vous connaissez ces deux hommes? demanda le général.

— Certes, général, répondit le major en souriant, et je m'en félicite; ce sont les deux hommes les plus honnêtes de la Prairie.

Le général raconta alors la scène qui venait de se passer.

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L'Éclair, chef des Coruanchcs,

LA FORÊT VIKRGE

— Vous le voyez, dit-il en terminant, je ne les connais que depuis quelques minutes seulement et déjà je suis leur obligé.

— C'est ainsi qu'ils ont l'habitude de faire connaissance, répondit en sonnant le major.

Lorsque le repas lui terminé, le chef se leva» et, retirant un warapum qu'il portait au cou, il le présenta au général.

LlV. 28- — I'. ROY, édit. — Reproduction rnterdite.

— L'Éclair est un chef puissant dans sa nation, les Comanches sont les maîtres du désert; mon frère le chef pâle va entrer dans la Prairie; qu'il conserve ce wampum; il lui rappellera un ami; peut-être un jour lui sera-t-il utile; ma sœur le Lis-Rosé a un frère parmi les Peaux-Rouges, qu'elle ne l'oublie pas, ajouta-t-il en se tournant vers la marquise; lui, il se souviendra, et il montra le bracelet.

Puis il embrassa l'enfant qui lui rendit ses caresses, serra la main à tous les convives et reprit :

— Les enfants de l'Éclair réclament leur père; il quitte ses amis pâles; que le Wacondah veille sur eus!

Et, s'inclinant avec grâce, il sortit.

Le chasseur voulut le suivre.

— Un instant, lui dit le général, nous avons un compte à régler ensemble.

— Vous ne me devez rien, monsieur, répondit le chasseur en rougissant légèrement; je n'ai fait que mon devoir : le plaisir que j'éprouve me paie amplement du service que je vous ai rendu.

— Tout au moins vous accepterez ma main?

— Oh! cela, de grand cœur, général.

— Comptez-vous demeurer quelque temps parmi nous, Balle-Franche? lui demanda le major.

— Un jour ou deux, tout au plus, major, répondit-il en souriant; le temps de renouveler mes munitions*

— Quel malheur que vous n'ayez pas Balle-Franche avec vous, pendant votre voyage dans la prairie, général! reprit le major. Voilà Fhomme qu'il vous faudrait dans une expédition dangereuse comme celle que vous entreprenez. Balle-Franche connaît mieux que personne le désert, et chacun l'aime et le respecte.

— Vous êtes bien nommé, mon ami, dit le général, votre adresse est réellement merveilleuse !

— Quand on ne sait qu'une chose, répondit en souriant le chasseur, encore faut- il la bien savoir, générai

— Refuserez- vous d'être le chef de mes chasseurs?

— Peut-être oui, peut-être non, général; je suis franc de nom et de caractère; je ne veux pas engager ma parole à la légère, parce qu'une fois donnée, rien ne pourrait m'y faire manquer. Je vous demanderai donc loyalement le but de votre voyage; jamais je ne consentirai à servir de guide, soit à un chercheur d'or, soit à un trafiquant qui échange avec ces pauvres Indiens que j'aime, ces liqueurs fe'rineutées qui les rendent fous furieux et les tuent. • — Vous n'aurez rien de semblable à redouter avec moi, mon ami; je ne suis ni un marchand, ni un aventurier, je me propose un but plus noble et plus digne de moi.

— J'écoute, mon général.

M. de Bodégast lui expliqua alors en quelques mots le but de son voyage. Balle-Franche Técouta avec la plus sérieuse attention.

— Eh bien? lui demanda le général lorsqu'il eut terminé.

— Eh bienl général* ce que vous faites est noble et grand; si minime que

soit ma part dans l'accomplissement de cette bonne action, je suis fier de m'y trouver associé. Vous pouvez compter sur moi; dès ce moment, je suis votre homme, je vous appartiens; je ne me séparerai de vous que lorsque vous me direz : C'est assez, Balle-Franche, je n'ai plus besoin de vous,

— Voilà qui est parlé en homme, Balle-Franche; maintenant, faites vos conditions, quelles qu'elles soient, elles sont acceptées d'avance,

— Mes conditions sont les vôtres, mon général, ne vous ai-je pas dit que je vous appartiens?

— Soit! mon ami, reprit le général avec émotion en lui serrant la main. C'est entendu! vous ne vous repentirez pas de vous être confié à moi.

— Et moi, Balle-Franche, dit la marquise avec un charmant sourire» je vous remercie sincèrement d'avoir consenti à nous accompagner pendant notre voyage, et je vous en suis reconnaissante.

Ce fut ainsi que le Canadien entra au service du général de Bodégast.

Gelui-ci apprit bientôt à le connaître et à l'apprécier à sa juste valeur; aussi bientôt sa confiance en lui fut-elle sans bornes; convaincu de son expérience du désert, il le laissa libre d'agir à sa guise et de prendre telle mesure qui lui paraissait urgente, sans jamais lui adresser d'observations.

Il eut une seule discussion avec lui au sujet des quelques chasseurs que, pour ne pas froisser Farnour-propre des Américains, il exigea qu'il choisît parmi des hommes de cette nation,

— Vous avez tort, mon général, lui dit Balle-Franche: les Yankees sont de bons soldats, d'excellents chercheurs d'or, des trafiquants remarquables, mais ce sont de piètres coureurs des bois et de mauvais chasseurs; vous ne connaissez pas le désert, vous verrez bientôt que j'ai raison, mais alors il sera trop tard,

— Je ne vous dis pas non, Balle-Franche, mon ami; mais que voulezvous? je me vois obligé d'agir ainsi. Le major Keller et M. Dayton lui-même m'ont déjà adressé des observations détournées à ce sujet : je suis contraint de leur donner cette satisfaction.

— Tant pis, reprit Balle-Franche, en haussant les épaules, le major Keller et M, Dayton sont des personnes dont je respecte infiniment le savoir pour tout ce qui regarde les villes, mais ils ne savent pas un mot des choses du désert; je vous le répète, ils ont tort.

— Que voulez-vous, Balle-Franche? j'ai promis.

— S'il en est ainsi, il n'y a pas à hésiter, mon général; je ne vous demande plus qu'une seule chose,

— Laquelle, mon ami?

— C'est de faire, moi-même, rengagement de ces dix hommes.

— Oh ! quant à cela, je vous laisse liberté entière.

— C'est moi seul qui leur imposerai les conditions et qui ferai rédiger le traité, sans que vous vous en mêliez en quoi que ce soit.

— C'est entendu.

— Vous m'en donnez votre parole, mon général?

— Je vous la donne, Balle-Franche.

— Alors, peut-être, tout ne tournera-t-il pas aussi mal que je le craignais d'abord.

— Que voulez- vous dire Balle-Franehe?

— Rien, rien, mon général; plus tard, vous me comprendrez.

— Soit, je n'insiste pas.

Nous avons vu plus haut combien le chasseur avait eu raison d'exiger que le général le laissât libre de faire et rédiger ce traité à sa guise.

Enfin, au bout d'un mois à peu près» tous les préparatifs furent terminés ; les chasseurs engagés, les chevaux et les mulets achetés, et la caravane prête à se mettre en route.

Pendant ce laps de temps, le général n'avait revu qu'une seule fois l'Éclair, et cela par hasard, chez le major Keller; il n'avait fait qu'échanger quelques mots avec le jeune chef qui était venu prendre congé du gouverneur; sa tribu avait terminé ses échanges; le soir même elle retournait au désert.

Cependant le jeune chef avait renouvelé ses assurances d'amitié au général, et il lui avait répété que si le hasard les remettait en présence, n'importe dans quelle circonstance, il trouverait toujours en lui un allié et un frère.

La veille du jour fixé pour son départ, le général réunit tous ses amis dans un repas d'adieu qui se prolongea fort tard et fut des plus gais.

Le lendemain, un peu avant le lever du soleil, la caravane se mit en route et quitta Àrkapolis.

Une heure plus tard, elle était dans le désert.

Le général, quelques jours auparavant, avait fait les plus grands efforts auprès de la marquise, dont la santé commençait à lui donner de sérieuses inquiétudes, pour l'engager à retourner, ainsi que son enfant, à la Nouvelle- Orléans, en compagnie de M. Williams Dayton, et d'attendre là son retour.

Mais la marquise était demeurée sourde à toutes ses prières; elle s'était bornée à répondre qu'elle n'était pas venue si loin pour ne pas aller jusqu'au bout; que son mari se trompait, que sa santé était excellente; que, d'ailleurs, elle n'avait que lui au monde; que jamais elle ne s'était séparée de lui, qu'elle ne s'en séparerait jamais; que partout elle serait heureuse, pourvu qu'elle fût près de lui; qu'il était inutile qu'il insistât davantage, parce que sa résolution était prise et qu'elle ne changerait pas.

Que répondre à de telles raisons? Rien, absolument. Ce fut ce que fit le général.

En arrivant le soir à la première halte, le major Keller et M. Dayton, qui n'avaient pas voulu jusque-là se séparer de leurs amis, furent enfin forcés de prendre congé d'eux. Ils leur firent les meilleurs souhaits pour le succès de leur expédition» puis ils les quittèrent et regagnèrent la ville au galop.

Du reste, le trajet qu'ils avaient à faire n'était que de quatre ou cinq lieues; c'était, pour leurs excellents chevaux, l'affaire d'une heure et demie tout au plus.

Le voyage continua sans incidents dignes d'être notés, tant les précautions avaient été judicieusement prises, pendant près de trois mois, c'est-àdire jusqu'au jour où la caravane campa près du Brûlis de la Longue-Corne où nous l'avons rencontrée.

LA FORÊT VIERfrE 221

Maintenant que nous avons raconté au lecteur, peut-être un peu longuement» l'histoire de nos personnages et les motifs qui les avaient amenés en Amérique» nous fermerons notre parenthèse et nous reprendrons notre récit juste au point où nous l'avons interrompu, afin de donner ces explications indispensables pour l'intelligence des faits qui vont suivre.

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