‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 15 sur 35 · CE QUE G'ÉTMT QUE LA MISSION DE SAINTE-MARIE · texte numérisé non relu

CE QUE G'ÉTMT QUE LA MISSION DE SAINTE-MARIE

En effet, en ce moment, les deux voyageurs avaient fini de gravir la montagne; ils se trouvaient sur le box^d même du fossé, devantunpont volant appuyé sur des tréteaux et livrant un libre passage à la circulation.

Le chef Gomanche et le chasseur traversèrent le pont et pénétrèrent dans la mission.

A peine avaient-ils fait quelques pas dans le village que les surprises du Canadien commencèrent.

Il remarqua d'abord, avec satisfaction, l'absence de cette odeur infecte, nauséabonde, qui saisit désagréablement l'odorat, dès qu'on approche d'un atepett — village indien — et qui provient des émanations cadavériques des morts, placés en nombre souvent considérable au dehors de ces villages, sur des échafaudages, et qu'on laisse ainsi se putréfier en plein air; puis, les rues, assez droites et assez larges, étaient pavées d'un fin cailloutis rond, entièrement dépouillées d'immondices, et complètement libres de ces chiens errants, efflanqués, d'apparence famélique, aux yeux sanglants et aux crocs aigus, qui pullulent dans les tribus indiennes, et sont souvent un embarras, même un danger sérieux non seulement pour les étrangers, mais encore pour les gens de la tribu eux-mêmes* Les huttes, car, malgré leur forme presque européenne* ce n'était pas autre chose, étaient propres, saines, aérées, et garnies en général de meubles grossiers mais suffisants et au delà pour les besoins d'un peuple primitif.

Au-dessus de toutes les portes était gravée une croix, entourée de feuilles de ce magnifique palmier auquel on a donné le nom de figuier du paradis terrestre.

Douce et naïve croyance qui mettait ainsi sous ]a protection de la crois les habitants de chaque demeure- On ne voyait; pas errer par les rues de ces êtres dégradés, abrutis par l'ivresse et la fainéantise ; chacun semblait activement occupé.

Aussitôt que les voyageurs eurent pénétré dans le village, un homme au maintien sévère, aux traits accentués , que ne déshonorait aucune peinture , et enveloppé dans une peau de bison dont 5 à cause de la saison déjà avancée, le poil était en dedans, s'avança vers eux d'un pas majestueux et modeste à la fois, et après les avoir salués avec cordialité :

— Mes frères sont les bienvenus à Sainte-Marie, dit-il d'une voix affecteuse 5 que la bénédiction du Seigneur soit sur eux!

— Je remercie mon frère le Taureau- Blanc, répondit le chef sur le même ton.

En effet, ce personnage d'apparence si calme et si douce, n'était autre que le féroce chef Assiniboin devenu aujourd'hui un des plus fervents néophytes du missionnaire,

— J'avais cru que l'Éclair viendrait seul, reprit le Taureau-Blanc; mais quel que soit son ami, sa présence au milieu de nous ne saurait que nous être agréable.

— Je n'ai pas supposé manquer à nos conditions , en amenant avec moi ce chasseur pâle, reprit le chef.

— Je répète à mon frère qu'il est le bienvenu, dit I Assiniboin avec intention,

— Je vous remercie sincèrement pour mon compte, chef, dit vivement le Canadien. J'aurais été, je Ta voue, désespéré de déplaire en quoi que ce fût au saint personnage qui vous dirige, et pour lequel, sans le connaître, j'éprouve déjà une profonde vénération.

— Mon frère le chasseur le verra bientôt, reprit-il en souriant, car il attend l'Éclair, le grand sachem Gomanche.

— J'ai peut-être un peu tardé, mais j'ai reçu son message avec respect; je m f empresse de condescendre au désir qu'il me témoigne de me voir.

— Mon frère est un grand brave, un sage au feu du conseil, le sachem le plus renommé de sa nation, malgré le petit nombre d'hivers qui ont neigé sur lui jusqu'à ce jour; il a préféré venir par la forêt; le chemin est plus long, il est vrai, les quelques sentiers qui existent sont impraticables; mais un guerrier comme mon frère est accoutumé à se jouer des obstacles les plus grands et qui, pour tout autre que lui, seraient insurmontables; voilà la seule cause du retard de mon frère.

— Que veut dire le Taureau-Blanc? s'écria le sachem avec ressentiment, soupçonnerait-il une trahison de ma part?

— Dieu m'en garde t répondit vivement r Assiniboin. Le Seigneur voit le fond de mon cœur; il sait que telle n'est pas ma pensée, bien loin de là.

— Quelle est donc la pensée de mon frère, alors? Le Taureau-Blanc sourit avec bonhomie.

— Si nous sommes aussi bien informés des mouvements d'un homme qui nous aime, et contre lequel nous ne nourrissons aucune défiance, combien, à plus forte raison, connaîtrons-nous ceux des chefs qui se prétendent nos

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ennemis; que l'Eclair se rassure donc; ses amis veillent; sa pensée était bonne, mais il a dû se convaincre par lui-même, en suivant cette route, presque impossible pour deux hommes isolés, qu'un détachement de guerre ne pourrait tenter une surprise de ce côté, et que nous somnïes complètement à Fabri de la trahisou qu'il redoute; d'ailleurs, nous n'avons rien à craindre : le Seigneur combattra pour nous quand sonnera l'heure de la bataille.

— Je remercie mon frère d'avoir compris la pureté de mes intentions, lorsque j'ai voulu venir par la forêt; quoique j'ignore par quel moyen il a été informé de la route que j'ai prise.

L/Assiniboin sourit avec finesse.

— ■ Mon frère le sachem consent-il à m'accompagner auprès du père de la prière? demanda-t-il, sans répondre à la question qui lui était adressée.

— Que mon frère marche devant, je le suivrai, répondit avec courtoisie le sachem.

Ils continuèrent alors leur route et arrivèrent bientôt à une place assez grande formant un carré parfait.

Deux des côtés de ce carré étaient occupés par de grands corps de bâtiments : le premier* destiné aux hommes et divisé en plusieurs parties, contenait des ateliers de forgerons, de tourneurs, de tisserands, de menuisiers, etc., etc. ; le second, destiné aux femmes, était divisé lui aussi en plusieurs ateliers; dans les uns, on filait la laine ou le chanvre, on taillait et coupait des vêtements, on raccommodait et on lavait des étoffes; tous ces divers ateliers d'hommes et de femmes étaient en pleine activité, sous la direction de contremaîtres indiens qui surveillaient attentivement les travaux.

Le troisième côté de la place était occupé, au milieu, par l'église, simple, mais coquette, toute construite en bois de cèdre, travaillé avec un goût parfait; c'était l'œuvre des Indiens eux-mêmes.

Nous ferons remarquer en passant que le missionnaire, tout en ouvrant à deux battants aux Peaux-Rouges les portes de sa mission, les fermait impitoyablement à ces blancs qui pullulent dansledésert 3 misérables aventuriers qui spéculent sur les vices des Peaux-Rouges, et dont l'intérêt est de les pousser continuellement au mal; pour qu'un blanc fût admis dans l'intérieur du village, il fallait qu'il présentât des répondants sérieux, que sa moralité fût bien établie, et encore n'était-il admis que comme malade ou visiteur.

Dans le premier cas, il partait aussitôt sa guérison accomplie ; dans le second, il ne pouvait demeurer plus d'une semaine; le missionnaire Pavait voulu ainsi pour que son troupeau fût, autaut que possible, à l'abri de pernicieux conseils, qui auraient pu détruire son œuvre, si soigneusement élaborée , et suivie avec tant de soin et d'amour.

L'église était surmontée d'un clocher peu élevé, contenant deux cloches de moyenne grosseur. Au-dessus de la porte principale de la maison du Seigneur , ces mots étaient écrits en lettres d'un métal brillant et découpées au marteau par le missionnaire lui-même, sans doute :

Laissez venir à moi les petits enfants !

Derrière l'église: s'étendait le modeste cimetière du village, dans lequel on

apercevait déjà bien des croix, à demi cachées sous l'ombre des arbres, ou surgissant au milieu de buissons et de fleurs aux doux parfums.

À droite de l'église, il y avait une hutte, servant d'hôpital pour les malades ; à gauche, de grands magasins, renfermant une quantité considérable de sacs degrains, etdes amas de viandes séchées; provisions précieuses* rassemblées en prévision d'une disette.

La dernière face de la place enfin, contenait au milieu, précisément en face de Péglise, le presbytère; cette hutte était peut-être la plus simple et la moins ornée du village.

A droite et à gauche se trouvaient des écoles pour les filles et pour les garçons; de jeunes Indiens des deux sexes servaient de moniteurs à leurs compagnons et compagnes moins âgés.

L'angle droit de cette façade était occupé par une hutte, servant de Hutte du Conseil pour les anciens du village, sous la présidence du missionnaire; un magasin attenant à cette hutte servait d'arsenal et renfermait les armes et les munitions de la communauté, au cas où le village serait attaqué et contraint de se défendre.

L'angle gauche était occupé par une grande boulangerie, dans laquelle une dizaine d'Indiens étaient en train de pétrir de la pâte, de la mettre dans le moule et d'enfourner le pain.

Partout, dans ce vaste village, régnaient Tordre et le calme le plus parfait.

Et ce travail gigantesque, cette œuvre immense, devant laquelle un gouvernement fort eût peut-être reculé, dans la conviction de son impuissance, avait été accomplie au fond d'un désert, parcouru sans cesse par les tribus les plus farouches de l'Amérique, en moins de sept ans, par un pauvre prêtre de la Société de Jésus; seul, sans secours, entièrement livré à ses propres ressources, mais excité par cette foi qui transporte les montagnes, et poussé par un immense amour de Dieu.

Cela tenait du prodige.

Telles étaient les réflexions que faisait à part lui le chasseur canadien, lorsque* en compagnie des deux sachems, il pénétra sur la place.

Assis sur un banc ombragé par deux magnifiques catalpas, devantla porte du presbytère, le missionnaire était entouré déjeunes femmes accroupies en rond et de bambins à peine sevrés ; il tenait, lui, sur ses genoux, un de ces eafants de quatre à cinq ans, et lui prodiguait des caresses que le marmot lui rendait de son mieux, et il faisait une pieuse exhortation à son auditoire féminin, qui semblait écouter ses paroles avec une vive émotion.

Rien n'était frais et touchant comme ce tableau si simple, qui rappelait d'une manière saisissante cette époque où les peuples, encore croyants, écoutaient avec une piété si remplie de ferveur, les ministres du Seigneur qui les instruisaient ainsi, sous la voûte azurée du ciel, à l'ombre des grands arbres.

En apercevant les trois hommes qui traversaient la place pour venir à lui> le missionnaire posa ses lèvres sur le front de l'enfant, le rendit à sa mère» congédia son auditoire, se leva et s'avança avec un bienveillant sourire au-devant de ses visiteurs.

Ce missionnaire, dont les traits étaient fort beaux et d'une grande distinction, avait une de ces physionomies douces, calmes et énergiques à la fois, dont il est impossible de rendre l'expression touchante et sympathique; ses grands yeux, pleins d'une lueur magnétique, respiraient la foi La plus pure; son front vaste, dégarni aux tempes, sa longue chevelure blonde, qui tombait sur ses épaules, son nez droit, aux ailes mobiles et transparentes, sa bouche, aux lèvres un peu épaisses et toujours souriantes, son menton accentué, lui donnaient une vague ressemblance avec ces tètes de saint Jean, si heureusement retrouvées par le pinceau divin des Carrache.

Bien que les souffrances et les fatigues incessantes de son dur apostolat eussent déjà dégarni son front chauve, rêveur, et creusé des rides profondes sur son visage d'une pâleur ascétique, et le fissent paraître plus âgé qu'il ne Tétait en réalité, après quelques secondes d'examen, on reconnaissait qu'il ne devait pas avoir plus de trente-trois à trente-quatre ans .

Sa taille était haute, bien prise, élégante; sa tête, comme celle de tous les penseurs, penchait un peu sur son épaule gauche; sa démarche était majestueuse, ses gestes simples et remplis d'une extrême noblesse; sa voix, au timbre sonore, avait des notes d'une mélodie si harmonieuse qu'elle ressemblait, disaient les Indiens naïvement, à un chant d'oiseau; ses phrases étaient ordinairement courtes, mais nettes et précises*

— Soyez les bienvenus à Sainte-Marie, mes frères, dit-il en saluant gravement les arrivants; je vous attendais avec impatience, chef; vous savez combien j'ai de plaisir à vous voir. Vous êtes un homme bon et qui marchez dans les voies du Seigneur, quoique malheureusement vos yeux soient encore fermés par Terreur. Quel est le voyageur qui vous accompagne?

— Un honnête homme, père, répondit le Comanche en s'inclinant, un ami dedeuxjours, qui déjà m'a sauvé la vie, unparentdeBalle-Franche, enfin,

— Les homme comme Balle-Franche sont trop rares dans le désert, reprit le missionnaire en hochant la tête avec tristesse; soyez aussi le bienvenu parmi nous, chasseur; que le Seigneur vous bénisse comme je le fais. Joseph, aj outa-t-ilen s'adressant au Taureau-Blanc, qui avait reçu ce nom au baptême, conduisez à votre hutte ce chasseur et ne le laissez manquer de rien*

— Je vous remercie, mon père, dit le Canadien avec émotion.

Il se préparait à suivre le Taureau-Blanc, mais le sachem l'arrêta d'un geste, et, s'adressant au missionnaire :

— Père, lui dit-il, ce chasseur est venu avec moi ici parce que je l'en ai prié; je désire qu'il ne me quitte pas.

— Que votre volonté soit faite, chef ! que ce brave chasseur nous suive donc; veuillez, je vous prie, m'accompagner.

Le missionnaire fit un signe d'intelligence au Taureau-Blanc, qui s'inclina et se retira aussitôt.

Les deux hommes entrèrent dans le presbytère à la suite du missionnaire; il leur indiqua des sièges, sur lesquels ils s'assirent, puis il ouvrit une armoire, en* retira une serviette d'une blancheur éclatante, deux petits pains ronds, à la croûte dorée, du beurre sur lequel le lait perlait encore, une cruche remplie d'eau de smilax, et deux gobelets.

Il plaça le tout devant les voyageurs et s'assit auprès d'eux en leur disant :

— Vous êtes mes hôtes, mes frères, réparez vos forces épuisées.

Mais^ le; chef Comanche éloigna son siège de la table, mouvement que, bien qu'avec surprise, le chasseur imita.

— Je remercie mon père, dit le sachent mais l'Éclair ne boira ni ne mangera dans sa hutte,

— Mon frère, répondit le missionnaire qui rougit légèrement, pourquoi agir ainsi avec moi? Quel reproche avez-vous à m'adresser? Êtes-vous donc mon ennemi?

— Je ne suis pas l'ennemi de mon père, reprit le sachem avec une émotion contenue, j'ai pour lui un grand respect; je ne lui adresse pas de reproches; ce qu'il a fait, il a cru devoir le faire : c'est un homme sage : son Dieu l'aura sans doute inspiré; j'attends que mon père s'explique.

— Mon frère est sévère pour sou ami; il dit que je suis sage : hélas î tout homme est sujet à l'erreur, et celui-là est fou, bien souvent qui se croit sage. Je n'ai rien fait que le chef puisse m'imputer à blâme; si j'avais craint ses reproches, je ne l'aurais pas engagé à me venir visiter ici.

— Mon père pense beaucoup; sa tête est remplie, alors il perd la mémoire, reprit le chef avec amertume.

— Oh î hommes, serez-vous donc toujours les mêmes, dit tristement le missionnaire, comme s'il se fût parlé à lui-même, et le soupçon, comme un dard empoisonné, entrera-t-il donc toujours dans votre cœur, avant que la réflexion vous ait fait comprendre votre erreur?

— Je ne devine pas le sens des paroles de mon père.

— Bientôt vous les comprendrez, chef, et vous regretterez ce que vous m'avez dit, reprit-il doucement.

11 frappa des mains, la porte s'ouvrit; le Taureau-Blanc parut.

— Est- elle là? demanda le prêtre.

— Oui, mon père, répondit TAssiniboin.

— Qu'elle vienne 1

Le Taureau-Blanc s'effaça, une jeune femme entra, TÀssiniboin referma la porte derrière elle et demeura au dehors.

Cette jeune femme, ou plutôt cette jeune fille, car elle avait à peine quatorze ans, était grande, svelte, élancée, d'une beauté remarquable, et vêtue d'une robe blanche serrée à la taille, qui la rendait plus séduisante encore,

Elle s'approcha du sachem dont les sourcils s'étaient froncés à se joindre, mais qui demeurait calme et impassible en apparence, et, fixant sur lui ses beaux yeux de gazelle effarouchée :

— Pourquoi le sachem est-il en colère contre le chef de la prière? dit-elle de sa voix mélodieuse, la Brise-du-Matin est seule coupable.

— Que dit la Brise-du-Matin pour le prouver? répondit sèchement le chef.

— La Brise-du-Matin aime le chef; il est et sera toujours son seul amour; mais la Brise-du-Matin est chrétienne; elle porte le doux nom de Marie : lorsque l'époque fixée pour son union avec le chef a été sur le point de sonner, la Brise-du-Matin a eu peur que le sachem la contraignît à abandonner sa

— Ah! s'écria le bandit avec un rugissement de rage, c'est ce que nous allons voir-

religion; elle a prié sa mère qui est chrétienne aussi; elle a prié son père avec les larmes; tous deux ont consenti à céder à ses instances, et l'ont conduite au v fief de la prière.

— Oui, c'est bien ainsi que les choses se sont passées, dit lentement le

hef, dont le regard n'avait rien perdu de sa sévérité, et sans doute le chef de ■a prière était instruit de tout; c'est lui qui a engagé la jeune fille à fuir et à

e réfugier auprès de lui; du moins, on nie Ta rapporté ainsi.

LlY. 31. ■ — 1"'. J\OY, cdil. — RejiroducHûû intcrdile»

— Gelai qui a dit cela a la langue fourchue, il a menti; le père ignorait la fuite de la jeune fille; lorsqu'elle se présenta à lui, accompagnée de ses piarents^ il -refusa d'abord de la recevoir, en lui disant : la Brise-du-Matin a péché devant le Seigneur; elle devait prévenir le sachem qu'elle était chrétienne, et lui demander l'autorisation de suivre sa religion; elle a brisé le cœur d'un vaillant guerrier, d'un homme qui l'aime; je n'ai pas le droit de délier ce que Dieu lui-même a lié sur la terre ; l'Éclair est un chef sage ; il est, sans le savoir lui-même, un des instruments dont le Seigneur veut se servir pour régénérer sa race. Dieu a dit : Tu abandonneras ton père, ta mère, et la demeure de tes parents pour suivre ton époux; la Brise-du-Matin était, depuis longtemps, fiancée à TÉclair; elle a fui, sans l'avertir qu'elle renonçait à lui : elle est coupable. Je ne la recevrai dans la mission qu'à la condition que je préviendrai le chef qu'il ait à se rendre ici; qu'il sera le maître de reprendre celle qui doit être sa femme, et que la Brise-du-Matin consentira à le suivre dans sa tribu,

La jeune fille s'agenouilla alors devant le sachem, et continua d'une voix étranglée par l'émotion :

— La Brise-du-Matin ouvrit les yeux à ces paroles; elle comprit la faute qu'elle avait commise; le repentir entra dans son cœur; elle accepta avec joie la condition que lui posait le chef delà prière. La Brise-du-Matin ne demande au sachem que son pardon; elie. est jeune, elle aime l'Éclair; cette faute sera la dernière; elle sera une femme dévouée et^soumise; elle est prête à suivre le sachem, non seulement dans sa tribu, mais partout où il lui plaira de la conduire.

Il y eut un instant de silence.

Enfin, le chef se leva, tendit la main à la jeune femme dont le visage était inondé de larmes, la fit asseoir sur un siège, puis il s'inclina avec un respect profond devant le missionnaire, et d'une vois douce et triste, que l'émotion faisait trembler :

— Que mon père me pardonne, dit-il; le serpent de la jalousie rongeait mon cœur, mes oreilles s'étaient ouvertes à de perfides conseils; mon père est sage; il excusera la folie d'un pauvre et ignorant Indien, La seule femme que j'aie aimée et dont je voulais faire la compagne de ma vie a manqué de confiance envers moi; elle a fui ma présence; son amour était un mensonge, je le reconnais maintenant...

— Arrêtez, sachem, dit le missionnaire avec autorité. Ne vous laissez pas emporter par le démon de l'orgueil; ne jouez pas ainsi avec votre cœur et celui de cette malheureuse jeune fille; vous vous prépareriez, pour l'avenir, de grandes douleurs à tous deux; elle a humblement avoué sa faute; elle se repent et elle vous aime: soyez sage; ne luttez pas contre vous-même; accordez-lui un généreux pardon. Ma religion, que vous trouvez si belle, recommande surtout Foublï des injures.

Et, prenant la main du chef qui se laissait faire machinalement, en même temps qu'il saisissait celle de la jeune fille qui sanglotait tout bas, il les réunit toutes deux, et, leur imposant les mains, tandis que d'un mouvement, pour ainsi dire instinctif, ils tombaient à genoux devant lui :

— Enfants, dit-il, je vous bénis au nom du Seigneur tout-puissant, créateur du ciel et de la terre. Que sa divine protection descende sur vous; vous êtes bons, vos cœurs sont droits, vous serez heureux, et, un jour, vous professerez, je vous le prédis, la même religion.

Puis, les relevant doucement :

— Donnez- vous le baiser de paix, ajouta-t-il d'une voix émue.

Les deux jeunes gens tombèrent en sanglotant dans les bras Tun de l'autre. Lorsque leur émotion fut un peu calmée, il les lit asseoir à table, où il se plaça en face d'eux.

— Père, dit le sachern, vous êtes le grand médecin des âmes; votre bonté est infinie; que la Brise-du-jtfatin demeure ici, auprès de vous; moi aussi, je veux comprendre les sublimes mystères que vous enseignez si bien ; je viendrai me faire instruire par vous ; lorsque vous me jugerez digne de faire partie de votre grande et heureuse famille, c'est de votre main que je recevrai celle que j'aime.

Le missionnaire sourit avec une ineffable bonté, mélangée d'une inexprimable ûnesse.

— Marie, ou, si vous le préférez, la Brise-du-Matîn, est le meilleur maître que vous puissiez prendre, dit-il avec une expression de raillerie charmante ; quant à vous, il importe que les guerriers et les chefs de votre nation sachent que je n'ai pas retenu votre fiancée contre votre volonté; je la ferai moi-même reconduire avec ses parents dans votre village, où vous l'épouserez selon les rites ordonnés par vos coutumes; il est bon, pour le maintien de votre autorité même, qu'il en soit ainsi ; puis vous reviendrez tous deux, et, comme alors vous serez chrétiens, je vous unirai, moi, au nom du Seigneur mon Dieu, après vous avoir régénérés par les eaux du baptême.

— Mon père, répondit le sachern avec un certain embarras qu'il ne put réussir à cacher, vous avez toutes les délicatesses du cœur; vous devinez les sentiments de l'homme, même ceux qu'il veut tenir les plus secrets; pardonnez-moi donc d'avoir voulu tendre un piège à votre loyauté; cette faute sera la dernière; le calme est maintenant rentré dans mon cœur; c'est sérieusement et avec conviction que je vous dis à présent ce que tout àTheureje vous disais en raillant et en essayant de vous tromper ; il sera fait ainsi que vous l'ordonnez ; au nom de Celui que vous priez et que je ne connais pas encore, mais que je veux connaître bientôt, je viendrai vous demander le baptême,

— Votre serment est enregistré dans le ciel, mon frère, reprit le prêtre; '.jue le Seigneur qui vous éciaire ainsi, vous protège.

Après ces paroles, les quatre personnes goûtèrent aux mets simples qui avaient été placés sur la table.

Puis, cette légère collation terminée, la Brise-du-Matin se leva, salua à la onde et sortit, heureuse et légère comme une gazelle, après qu'il fut convenu ;ue deux ou troisjours plus tard elle retournerait avec son père et sa mère dans ia tribu, sous l'escorte d'une vingtaine de guerriers choisis par le missionnaire. Le sachern, selon la coutume indienne, alluma son calumet, et, après avoir iïcore remercié avec effusion le missionnaire, il lui demanda pour quel autre uotif il l'avait prié de se rendre à la mission.

— Mon frère, répondit le prêtre, il y a quelques jours, un des premiers chefs de la nation des Sioux, dont la puissante tribu chasse en ce moment dans ces parages, s'est présenté à la mission et m'a demandé une entrevue; lorsque j'eus accédé à son désir, voici ce qu'il m'a dit :

— Père, voici quo mes jeunes hommes ont tué suffisamment de gihier; nous allons reprendre, d'ici à 3a cinquième lune, le sentier qui conduit à nos villages d'hiver. Mais, avant de quitter la savane, je voudrais me réconcilier avec mon ennemi le plus implacable;. il y a eu bien du sang versé entre nous, notre haine doit être satisfaite ; l'heure n'est-elle pas venue d'enterrer la hache si profondément que ni Tune ni l'autre de nos deux nations ne la puisse retrouver jamais?

« J'applaudis aux bons sentiments que cet homme manifestait, puis je lui demandai quel était le chef dont il était l'ennemi, et à quelle nation il appartenait.

« — Ge chef, me répondit-il, se nomme l'Éclair. G'est un des chasseurs les plus habiles, c'est un des sachems les plus renommés et un des plus grands braves de la puissante nation des Cornanches des Lacs. Je sais que vous le connaissez, que vous l'aimez, et que lux professe pour vous un grand respect; eoilà pourquoi je suis venu vous trouver, père, pour que vous vous interposiez entre nous, et que cette réconciliation solennelle ait lieu en votre présence, afin qu'elle soit durable à cause de vous* »

« Je lui répondis que je verrais avec satifaction cette réconciliation entre deux grands sachems et que j'emploierais toute l'influence que^je crois avoir sur vous pour vous y faire consentir.

« Alors il se retira, après m'avoir chaleureusement remercié.

— Vous avez oublié, père, de me dire le nom de ce chef, répondit froidement le sachem.

— 11 se nomme le Moqueur, répondit le missionnaire. L'Éclair sourit avec amertume.

— Cet homme vous a trompé, père, dit-il; il ne veut pas se réconcilier avec moi; notre haine ne finira, il le sait, que par sa mort ou par la mienne. Connaissant l'amitié dont vous m'honorez, le respect que j'ai pour vous, désespérant de me vaincre loyalement en face, il a essayé de me tendre un piège et de me faire tomber dans un guet-apens.

— Serait-il possible? s'écria le prêtre avec une douloureuse surprise.

— Vous allez en juger, père; sachant que je me rendrais sans hésiter, seul, à votre appel, il a dressé une embuscade à une heure de marche de ce village, au défilé de r Antilope, où il a caché vingt guerriers des plus redoutables de sa tribu; mais j'ai été prévenu par mes coureurs; je me suis mis sur mes gardes; quarante de mes guerriers doivent en ce moment avoir cerné le défilé ; ils n'attendent que ma présence pour commencer l'attaque contre les traîtres qui voulaient lâchement me tuer.

« Voilà pourquoi, au lieu de prendre la route directe, je suis venu ici à tra vers la forêt, au risque de me perdre au milieu de ces inextricables fourrés ; mais je vous avais donné ma parole de venir et je voulais la tenir.

« — Ge que vous m'apprenez est affreux, chef; une telle duplicité de lapait,

de cet homme m'épouvante; ainsi, il voulait faire de moi sou complice involontaire?

— Oui, père, car cet homme est un misérable, sans honneur, un voleur et uu assassin qui ne craint pas de s'allier avec des misérables comme le Vautour-Fauve » le Gypaète et d'autres bandits sang-mêlés ou blancs de la Prairie, pour attaquer les caravanes, les piller, et assassiner les voyageurs qui les composent.

— Cette nuit, dit le Canadien, qui avait jusque-là gardé le silence, le hasard, |e me trompe, la Providence, m'a permis d'assister, invisible, à un de leurs conciliabules et d'entendre tous les détails d'un complot qu'ils forment contre une grande caravane de blancs, campés à quelques lieues d'ici, au Brûlis de la Longue-Corne.

— C'est horrible ! s'écria le missionnaire, il faut prévenir ces pauvres gens le plus tôt possible.

— C'est ce que j'aurais déjà fait, père, si je n'avais été contraint de me rendre à votre invitation.

— Mou Dieu J pourvu qu'il ne soit pas trop tard !

— Non, ils ne seront pas en mesure de tenter l'attaque contre la caravane avant deux ou trois jours*

— Dieu soit loué ! je les préviendrai, ce soin me regarde.

— Vous, père ?

— Pourquoi non, chef? Ces hommes ne sont-ils pas mes frères? Demain, au plus tard, je les aurai moi-même prévenus. Mais vous, que comptez-vous faire?

— Défendre la caravane, si elle est attaquée.

— Je vous remercie de cette généreuse résolution, chef; je n'attendais pas moins de vous; mais c'est de votre ennemi que je vous parle.

— Oh I quant à lui, répondit l'Eclair avec une expression terrible, ma détermination est prise; en quittant le village, je me rendrai au défilé de l'Antilope, et le maître de la vie jugera entre mon ennemi et moi.

— Promettez-moi une chose, chef?

— Parlez, père : vous savez que je ne puis rien vous refuser; d'ailleurs, je sais que vous ne me demanderez rien contre mon honneur.

— Dieu m'en garde î monfrère; je vous demande seulement ceci : promettezmoi, si votre ennemi ne vous attaque pas, de ne pas commencer l'attaque.

— Aoah ! qu 7 exigez-vous de moi, père ?

— Hélas ! mon frère, j'essaie d'ouvrir à cet homme la voie du repentir; qui sait si le regret du crime affreux qu'il veut commettre n'entrera pas dans son âme, en voyant l'insuccès de son embuscade?

— Vous parlez, selon votre cœur, d'un assassin dont vous ne connaissez pas la perversité, père.

C'est possible, chef; mais dussè-je me tromper, je vous en prie encore une fois, accordez-moi ma demande.

— Puisque vous l'exigez, père, je ferai ce que vous désirez de moi.

— Soyez béni, mon fils ! Cette promesse me remet la joie au cœur.

Le sachem hocha la tête sans répondre-

Quelques instants plus tard, il prit respectueusement congé du missionnaire, ainsi que le chasseur; tous deux quittèrent le village, suivis de Milord, et ils se dirigèrent en ligne directe vers le défilé de l'Antilope.

COMMENT JOÉ SM1T ET SON COMPAGNON FURENT RENCONTRÉS PAR Un RICHE

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