MEXICAIN, ET CE QUI S'ENSUIVIT
Au point du jour Hervé de Kergras sortit de sa tente et déchargea son fusil en l'air.
Aussitôt tout fut en rumeur au camp du Brûlis de la Longue-Corne; cette fourmilière humaine , calme et silencieuse quelques minutes auparavant, commença à reprendre sa vie ordinaire.
Tous deux furent debout en un instant, et s'occupèrent attentivement, sous la direction du vieux Cœur-d'Acier, chacun delà tâche qu'il devait accomplir.
Les uns coupaient du bois sec pour renouveler les feux à demi éteints; d'autres puisaient de l'eau, découpaient la venaison, ou faisaient les parts de viande conservée ou de légumes secs, qu'ils distribuaient ensuite à chaque escouade de chasseurs; d'autres pansaient les chevaux, les conduisaient à l'abreuvoir et leur donnaient la provende; les derniers enfin faisaient le nettoyage du camp.
Le général et son frère de lait, debout tous deux au signal donné par le vieux contre-chouan , respiraient le frais en se promenant de long en large, et suivaient du coin de l'œil les travaux des chasseurs tout en causant à voix contenue. A cinq heures du matin, tout était en ordre dans le camp*
Les hommes prirent le thé ou le café brûlant, selon leur goût, mangèrent un biscuit et burent une large rasade d r eau-de-vie.
Les repas étaient ainsi réglés : le matin à cinq heures, thé ou café> biscuit, eau-de-vie. A midi : soupe, viande, légumes, biscuit, thé ou vin; à quatre heures: biscuit et mesure d'eau-de-vie; le soir enfin, après le campement, viande ou venaison, légumes, thé, vin, eau-de-vie, café et biscuit. Cet ordinaire, plus que suffisant, était parfois augmenté encore par le poisson et le gibier à poil ou à plumes que Ton tuait pendant la route, et les fruits cueillis au passage*
Les chefs, c'est-à-dire la famille du général de Bodégast, et nous entendons par ce mot lui, la marquise, son fils, son frère de lait et Hervé Kergras, avaient des conserves et des pâtes sucrées, réservées pour leur table particulière et dont la desserte appartenait de droit aux domestiques, au nombre de six : deux servantes, un cuisinier et son aide, le valet de chambre du général de Bodégast et celui du général Alain Kergras : ces six domestiques étaient d'anciens serviteurs qui n'avaient pas voulu se séparer de leurs maîtres, et que ceux-ci avaient amenés de France.
La famille du général ne faisait que deux repas : elle déjeunait à onze heures, lorsque la caravane s'arrêtait pour laisser passer la forte chaleur du jour; et elle dînait vers sept heures du soir, après, le campement.
Lorsque le déjeuner fut terminé, un détachement de dix chasseurs, sous les ordres du général Alain Kergras, partit en chasse, et une escouade de cinq ou six hommes prit des lignes, des filets ,et alla à la pêche*
Puis, les sentinelles placées, les hommes qui n'étaient point de service occupèrent leurs loisirs comme cela leur plut, soit à dormir, soit à raccommoder leurs vêtements, à nettoyer leurs armes ou à fondre des halles.
M. de Bodégast s'assit devant rentrée de la tente; après s'être informé auprès d'une camériste de la santé de la marquise, il embrassa son fils et lui donna une leçon qui dura une heure environ, puis il le confia à Balle- Franche et à Hervé Kergras, chargés tous deux de faire faire à l'enfant des exercices de force, de lui apprendre le maniement des armes, Téquitation, enfin, tout ce qui se rapporte au développement physique de l'enfant dont on veut faire un homme.
Le général avait voulu présider lui-même à l'éducation dé son fils, se chargeant de lui enseigner tout ce qui avait rapport aux sciences; il avait confié la partie morale et religieuse de son instruction à la marquise, dont c'était le plus doux et le plus agréahle passe-temps.
La leçon terminée, le général appela Loïck Morven, son valet de chambre, vieux soldat de la guerre de l'indépendance américaine, qui l'avait suivi pendant toutes ses campagneSj et il lui donna Tordre de dire aux dix chasseurs américains de venir lui parler.
Ceux-ci, rassemblés en un seul groupe à l'écart des autres chasseurs et assis entre deux wagons, causaient vivement entre eux, à voix basse,
Le général fit un signe à Balle-Franche.
Celui-ci s'approcha sans affectation.
— Eh bien? lui demanda-t-il, et notre homme?
— Parti hier soir, mon général, avec recommandation expresse de faire diligence, et surtout de ne pas se laisser prendre la lettre dont il est porteur; il est loin maintenant.
— Bon! vous êtes sûr de lui?
— Comme de moi-même, mon général,
— Alors tout va bien ; merci, mon ami; allez.
Balle-Franche s'éloigna, et le général ouvrit le livre qu'il avait pris par contenance.
Au bout d'un instant, les Anglo-Américains arrivèrent : c'étaient tous de grands gaillards, solides, bien découplés, mais dont la mine n'était que très
médiocrement rassurante.
L'un d'eux surtout, nommé Joe Smith, un grand diable de Kentukien, d'une force extraordinaire, adroit comme un singe, leste comme un opossum et méchant comme un âne rouge, avait toute l'apparence d'un bandit des mieux réussis.
Ces hommes semblaient assez embarrassés de leur contenance; la vérité était que, se sentant intérieurement coupables, sinon de fait, du moin
248 LA FORÈr VIERGE
d'intention, ils avaient reçu avec une certaine inquiétude, l'ordre de comparaître tous ensemble devant le chef, qu'ils complotaient de trahir à la première occasion, et n'étaient nullement rassuré sur les suites de la conversation qu'il voulait avoir avec eux.
Le visage du général était souriant, mais c'était un trop brave et surtout un trop loyal soldat pour les laisser longtemps dansle doute sur ses intentions.
Lorsqu'ils se furent arrêtés devant lui, il ferma son livre., se leva, et, après les avoir salués :
— Messieurs, leur dit-il, depuis deux mois, presque trois, que vous êtes engagés à mon service, je n'ai eu qu'à me louer de vous et à me féliciter de votre conduite.
Les chasseurs s'inclinèrent en signe de remerciement.
— Mais, continua le général, depuis quelques jours, j'ai cru* m'apercevoir, non pas d'un changement dans votre conduite, elle est toujours la même, grâce à Dieu, mais d'une modification dans votre manière devoir; vous discutez l'expédition dans laquelle vous êtes entrés de votre plein gré; vous émettez des opinions, bonnes peut-être à votre point de vue particulier, mais qui me semblent à moi erronées et qui, si elles se propage aient parmi vos compagnons, pourraient devenir dangereuses, mettre en péril notre sûreté commune, et renverser complètement les projets que j'ai formés. Je n'ai pas, croyez-le bien, dépensé, ainsi que je l'ai fait, des sommes considérables, et passé près de deux ans à organiser une expédition, pour la voir misérablement échouer par la faute de quelques cerveaux brûlés, pour ne pas dire plus.
— Je calcule, répondit Joé Smith, au nom de ses camarades, que vous supposez, général, que nous n'agissons pas comme nous devrions le faire,
— Je ne supposeriez répondit le général., je suis sûr de ce que j'avance.
— Alors, mes compagnons et moi, nous attendons de votre loyauté 5 général^ que vous nous expliquiez...
— Rien! interrompit-il nettement : je ne veux pas d'explications oiseuses; vous savez, aussi bien que moi, ce dont il s'agit; je n'admets pas de discussions avec vous. Lorsque je vous ai pris à mon service, à Àrkapolis, je me suis réservé, par une clause particulière, le droit de vous congédier quand bon me semblerait
— En nous payant une indemnité ?
— "De cinquante dollars par homme, je lésais. Eh bien, votre service, pour une raison ou pour une autre que j en' ai pas besoin de vousfaire connaître, ne me convient plus; je vous paye votre indemnité et je vous congédie. Qu'avez-vous à réclamer?
— Bien, au point de vue de l'argent, général; tout, au point de vue de l'honneur.
— Quelle sottise me débitez-vous là? dit-il en haussant les épaules.
— Ce n'est pas une sottise, mais une vérité, général. Quelle opinion aurat-on de nous, lorsqu'on saura que vous nous avez congédiés ainsi, en cours d'expédition, sans motifs?
— Sans motifs, vous êtes sûrs? reprit-il avec ironie.
— On n'agit pas ainsi! s'écria Joé Smith en s'animant ; nous voulons...
LA FOJRÊT VIERGE
UbAL/N
Les buissons s'écarlôrcnt cl un cavalier de haute niiuc sortit de la forùU
— Vous voulez? dit le général, eu scandant ces deux mots et en les accentuant d'une façon tellement menaçante que le chasseur se troubla et s'arrêta tout net.
M. de Bodégast marcha résolument sur lui, et, le regardant fixement :
— Écoutez, maître Joé Smith, lui dit-il d'une voix ferme, vous êtes un mauvais drôle, je vous ai démasqué ; suivez le conseil que je vous donne, ne
LlV. 32. — K. ROY, édit. — Reproduction interdite. 32
criez pas et retirez-vous paisiblement, ou v vive Dieut je vous fais à l'instant fusiller comme un chien galeux que vous êtes.
— Àh! s'écria le bandit avec un rugissement de rage, c'est ce que nous allons voir.
Et dégainant le long couteau qu'il portait à sa ceinture, il se précipita à corps perdu sur le générai, en criant à ses compagnons :
— À moi I sus ! sus ! Tuons-les, ces chiens de Français I
Mais le général était sur ses gardes; il ne perdait pas de vue le bandit; par un mouvement rapide comme la pensée, il lui saisit le bras, le désarma et le renversa sur le sol.
Ses compagnons essayèrent vainement de le défendre. Saisis à Pimproviste par les Bretons et les Canadiens qui s'étaient doucement approchés derrière eux, ils furent désarmés en un clin d'oeil.
Le général repoussa dédaigneusement Joé Smith du pied.
— Relevez-vous, drôle lui dit-il avec mépris.
— Vous ferez bien de me faire fusiller, s'écria celui-ci, avec une rage furieuse, en bondissant sur ses pieds comme un tigre aux abois, car si je vous échappe* je me vengerait
— Vous êtes un misérable, aussi lâche que scélérat, répondit le général en haussant les épaules: je méprise vos menaces, faites ce que vous voudrez, je ne vous crains pas. Garrottez ces drôles, ajoutu-t-il.
En moins de dix minutes les chasseurs lurent garrottés de façon à ne pouvoir faire un mouvement^ puis on les étendit sur le sol, de chaque côté de la tente.
Le général se rassit, rouvrit son livre et reprit sa lecture.
Cependant Joé Smith et ses compagnons, furieux de se voir ainsi réduits à l'impuissance, vomissaient les plus affreuses menaces.
Le général releva la tête.
— Bâillonnez ces bêtes venimeuses ! dit-il.
Cet ordre fut immédiatement exécuté.
Vers dix heures et demie, les chasseurs et les pêcheurs rentrèrent au camp, chargés de gibier et de poisson.
Une sentinelle fut placée auprès des prisonniers et on déjeuna.
Le déjeuner terminé, le général prit son frère de lait à part, causa avec lui en particulier pendant quelques minutes, puis il s'approcha des dix Américains :
— Vous allez partir, leur dit-il; le général Kergras vous conduira hors du camp; cette lettre vous sera remise par lui; elle est adressée à mon banquier d'Àrkapolis où je vous ai engagés; il vous soldera intégralement vos appointements, il vous comptera même l'indemnité de cinquante dollars que vous réclamez : je ne veux pas que des drôles de votre espèce puissent mettre une apparence de droit de leur côté; seulement, faites bien attention au contenu de cette lettre, que j'ai laissée exprès décachetée. Vous ne serez payés que tous ensemble; si un seul d'entre vous est absent, vous ne toucherez rien; vous avez dix jours, à compter d'aujourd'hui, pour vous rendre à Arkapolis; passé ce délai, vos appointements ne vous seront pas soldés. Vous
Il l m
m'avez entendu? Souvenez-vous de mes paroles; je dois aussi vous prévenir que j ? ai expédié hier un courrier à Arkapolis, et que toutes mes mesures sont prises ; si, plus tard, il vous plaît de revenir, vous me trouverez prêt à vous infliger le châtiment que vous aurez mérité.
Puis il leur tourna le dos et rentra dans sa tente.
Cependant, Alain avait fait monter vingt-cinq hommes résolus et bien armés à cheval.
Deux mules avaient de plus été chargées de ballots.
— Enlevez les bâillons à ces hommes ! dit le général Kergras. On obéit.
— Vous engagez- vous à ne faire aucune résistance et à vous laisser conduire docilement là où je veux vous mener? reprit- il; à cette condition on vous détachera; autrement, vous serez jetés, garrottés, sur vos chevaux.
— Il le faut bien, répondit Joé Smith, les dents serrées, nous devons nous soumettre, puisque vous êtes les plus forts, mais nous aurons notre tour.
— Il ne s'agit pas de cela, répliqua Alain dédaigneusement; promettezvous? oui ou non?
— Oui, dirent-ils d'une voix sourde.
— Détachez-les 1
On enleva leurs liens.
— Achevai!
— Mais des vivres, des armes, qu'allons-nous devenir, si vous nous abandonnez ainsi?
— A cheval ! reprit le général avec impatience* Ils se résignèrent et obéirent.
Les chasseurs les enveloppèrent, et sur un signe d'Alain, la troupe s'ébranla et quitta le camp au galop.
La course fut longue et silencieuse; elle dura près de deux heures, sans se ralentir un seul instant.
Vainement, à plusieurs reprises, les Américains avaient essayé de nouer conversation avec leurs gardiens, ou de les interroger; tous leurs efforts avaient été infructueux ; ils n'avaient reçu aucune réponse.
Enfin Alain fit un signe.
La troupe s'arrêta.
On se trouvait dans une vaste plaine, presque à la lisière d'une immense forêt, sur le bord même du fleuve.
— Pied à terre t dit le général aux Américains. Ceux-ci obéirent avec empressement.
— Voici la lettre, dit-il à Joé Smith en la lui donnant; maintenant, écoutez ; dans ces quatre ballots se trouvent des vivres pour deux jours, de la poudre, des balles, ainsi que vos fusils, vos couteaux et tout ce qui vous appartient. Prenez garde de ne plus retomber sous ma main, cette fois il vous en cuirait. Goupe les cordes, Judikaël!
Le Breton obéit et les ballots roulèrent sur le sol.
— En route ! cria le général.
tf-W-:T'
La troupe repartit ventre à terre.
Les Américains se ruèrent sur les ballots, qu'ils éventrèrent en un instant, et s'emparèrent des armes.
Mais ils les laissèrent retomber avec rage.
Les canons et les batteries des fusils étaient démontés.
Il entendirent alors, avec une indicible fureur, un formidable cri de mépris poussé par leurs ennemis.
Les Français avaient tout prévu; la vengeance leur échappait, pour cette fois du moins, les Américains étaient vaincus.
Leur premier soin fut de remonter leurs fusils; mais ce travail fut long et difficile; les chasseurs avaient, comme à plaisir, mêlé les vis, les canons et les batteries, si bien que les Américains employèrent plus de trois heures à tout débrouiller, et à remettre leurs armes en état.
Puis ils se partagèrent les vivres et les munitions.
Leurs vivres se composaient de biscuits; ils en avaient pour deux jours, mais cela ne les inquiétait pas.
Après avoir attaché leurs chevaux, ils s'assirent à L'ombre, car la chaleur était étouffante, et ils tinrent conseil.
* — Qu'allons-nous faire maintenant? demanda un des Américains, nommé Brown.
— By God! ce n'est pas difficile à deviner, cela, nous rendre au plus vite à Arkapolis; je ne me soucie point de perdre mon argent.
— Ni moi!
— Ni moi! répétèrent plusieurs autres.
— Que le diable torde le cou à ce damné Joé pour nous avoir fourrés dans cette maudite position, dit un autre.
— Toi, Joshua, mon homme, répondit Joé Smith, d'un air menaçant, si tu veux tefaire rompre les os, tu n'as qu'à continuer ainsi; je ne suis pas d'humeur à me laisser insulter.
— Tu ne rompras les os à personne, dit un nommé Tyrrel, c'est toi qui as tort; sans ta sottise, tout cela ne serait pas arrivé.
' — C'est vrai! murmurèrent les autres,
— Joé n'a pas eu tort, reprit Brown; si nous l'avions écouté, nous aurions fait notre coup cette nuit; tout serait fini à présent; c'est vous autres qui avez eu peur ; je le voulais, moi*
— Oui, tu es toujours brave lorsqu'il n'y a pas de danger, dit Tyrrel en ricanant.
— C'est possible, mais, dans tous les cas, ce n'est pas encore toi qui me feras reculer.
— Approche donc un peu ici !
— Allons! la paix! dit une espèce de colosse, nommé Jonathan, en «'interposant. Allez-vous vous battre comme des brutes, à présent ? Nous avons tous eu tort; ce qui nous arrive est de notre faute.
— C'est vrai f appuya Joé Smith ; nous avons tous été aussi bêtes les uns que les autres; nous n'avons pas de reproches à nous adresser.
— Quelqu'un doit nous avoir trahis, dit Jonathan.
— By Grod! je sais qui, moi, s'écria Joshua, c'est ce chiea de Canadien, ce sournois de Balle-Franche.
— Je le jurerais; ce Bois-Brûlé maudit, qui n'est ni blanc, ni rouge, ni chair, ni poisson, rôdait toujours autour de nous.
— Il faut le tuer.
— Il faut le tuer est bientôt dit, s'écria Joé Smith avec ressentiment ; mais du fait à la parole, il y a un gouffre. Est-il donc si facile à atteindre? D'ailleurs, ce n'est pas lui le plus coupable; tous ces Français maudits doivent mourir.
— Boni mais comment? puisque toi-même tu reconnais la difficulté de cette affaire*
— Oui, elle est difficile, c'est vrai; mais elle n'est pas impossible* J'ai juré de me venger, je nie vengerai, quand je devrais y laisser ma peau: ce chien de Français m'a foulé sous ses pieds ; il m'a traité de misérable et de chien galeux: ces insultes veulent du sang!
— Oui, mais ce n'est pas à nous dix que nous viendrons à bout d'une centaine d ? hommes«
— Si dix ne suffisent pas, nous nous mettrons cent, deux cents même, dît Jonathan : il ne manque pas de francs compagnons dans la prairie qui ne demanderont pas mieux que de se joindre à nous.
— D'autant plus que, si nous réussissons, leur part sera belle !
— Pourquoi ne réussirions-nous pas?
— Je ne dis pas cela, mais il y aura du tirage : nous n'avons pas affaire à des gaillards timides*
— Nous ne le sommes guère non plus, il me semble, dit Joé Smith. Ces mots furent accueillis par un rire approbateur.
— Ces gens-là regorgent d'or et d'argent, dit Tyrrel.
— Tant mieux pour noust fit Joé Smith.
— Tout cela est bel est bon, reprit Brown, vengeons-nous, je ne demande pas mieux; emparons-nous de leurs richesses, cela me sourit beaucoup; mais ce n'est pas en ce moment, et réduits à nos propres forces, que nous pouvons tenter une aussi difficile entreprise.
— C'est juste! dirent les autres.
— Alors, j'en reviens à ma première proposition : Que faisons-nous? Il est, avant tout, important de bien nous entendre, et de prendre une résolution,
n'importe laquelle.
— Tu parles cornue un livre, dit Jonathan ; donc, j'appuie ta motion.
— Notre conduite est toute tracée, reprit Joé Smith, nous ne pouvons nous en écarter d'une ligne, sous peine de perdre tout le fruit de notre travail.
— C'est-à-dire? demanda Jonathan.
— C'est-à-dire qu'il faut nous rendre le plus vite possible à Arkapolis, nous présenter tous ensemble à Groslow, Wilson and C° et toucher notre argent.
— D'autant plus que la somme est ronde et mérite qu'on ne la laisse pas perdre ; elle monte à près de raille dollars, dit Tyrrel.
— J'ai la lettre, montons à cheval et partons!
— Un instant! dit Jonathan.
— Quoi encore ? demanda Joé Smith.
— Une toute petite observation seulement.
— Laquelle?
— Celle-ci ; le général nous a dit lui-même qu'il avait, hier soir, expédié un courrier; en effet, je me rappelle maintenant qu'un Canadien a quitté le camp vers neuf heures du soir et qu'il n'est pas rentré.
— Eh bien? après?
— Comment, après? Ah çàl est-ce que tu ne me comprends pas? Ou bien le fais-tu exprès?
— Je ne te comprends pas, sérieusement.
— Alors, je m'explique : Un courrier a été expédié, hier, à neuf heures du soir; ce courrier est porteur d'une lettre; savons-nous ce qu'elle contient, cette lettre ? Qui nous dit qu'elle ne renferme pas l'ordre de nous arrêter aussitôt que nous nous présenterons bêtement à Arkapolis, et que nous voudrons toucher ce qui nous est dû; ceci mérite qu'on y réfléchisse mûrement, il me semble.
— By Godl la chose en vaut la peines fit Brown.
— Hum ! Le général a le bras long, il se pourrait fort bien qu'il en fût ainsi, ajouta Tyrrel.
— Et qu'on nous mit la main au collet, ajouta Joshua.
— Nous serions pendus sans rémission, ajouta Andrew-
— Ce qui ne serait pas gai et n'avancerait nullement nos affaires, conclut un autre.
— Vous êtes des niais et des peureux, reprit Joé Smith; de plus, vous ne connaissez pas le général de Bodégast ; il n'est pas homme à commettre une trahison semblable et à confier à d'autres ce qu'il peut faire lui-même. Qui l'empêchait de nous fusiller comme il nous en a menacé, s'il l'avait voulu?
— Personne en effet, dit Andrew.
— Il faut rendre justice même à ses ennemis, dit Joé Smith. C'est en étudiant leur caractère et en ne se trompant pas sur leur compte, que Ton par vient plus facilement à les atteindre; la haine ne doit pas nous rendre aveugles. Le général de Bodégast nous a insultés; il nous a traités de la façon la plus odieuse tout cela est vrai; mais n'était-il pas en droit de faire plus encore, si cela lui eût convenu? Surtout ayant la force en mains et sachant que nous méditions de le trahir.
« Nous devons êtres francs entre nous. Il a dédaigné de le faire, il nous a fait conduire ici, nous a rendu nos bagages, nos armes, nos chevaux; il nous a, de plus, donné des munitions et des vivres; s'il n'avait pas voulu nous tuer ou nous faire tuer dans son camp, il lui était facile de nous abandonner, garrottés, dans la prairie, où nous serions crevés comme des chiens enragés, sans qu'il nous arrivât du secours. Je le répète, le général de Bodégast est mon ennemi, je Péventrerai, si je le puis» ou lui me tuera, mais c'est un honnête homme, un loyal soldat, et il est incapable d'une trahison ou seulement d'une lâcheté.
— Je l'admets, après tout, c'est possible; mais explique-nous alors ce que signifient ce courrier et cette lettre dont il est porteur, reprit Jonathan avec insistance.
— C'est bien simple pourtant, dit Joé Smith en haussant les épaules, et je m'étonne que toi qui passes pour être intelligent tu ne l'aies pas deviné. Le général prévient son banquier qu'il nous a congédiés parce qu'il n'est pas complètement satisfait de notre service: il l'avertit de l'obligation qu'il nous a imposée de nous présenter ensemble chez lui, dans un délai de dix jours; précaution qu'il a cru devoir prendre pour nous faire perdre sa piste et se débarrasser de nous, pendant un temps plus ou moins long, au cas où nous aurions l'intention de lui jouer quelque mauvais tour. Voilà tout.
— En effet, ce doit être cela; tu as raison, Joé, dit Jonathan d'un air pensif; le général n'est pas un redresseur de torts ; il ne veut pas se poser comme tel dans un pays qui n'est pas le sien; de plus, il est convaincu, sans doute, que dès que nous aurons touché l'argent qui nous est dû, nous tirerons chacun de notre côté, et que nos projets, si nous en avons formé, s'en iront en fumée.
— C'est cela même : cette fois, tu as touché juste, mon vieux Jonathan, dit Joé Smith en riant, mais il se trompe.
— Peut-être 1 murmura Brown à demi- voix; je ne lui en veux pas autrement, moi; s'il me paye, ma foi, je le tiendrai quitte du i*este.
— Que marmottes-tu là tout seul? lui demanda Joé Smith, en lui lançant un regard de travers.
— Moi! rien du tout, je réfléchis; je reviens à ma première question : que faisons-nous enfin?
— Nous partons.
— Pour Arkapolis ?
— Oui.
— A la bonne heure ! Quand cela?
— Tout de suite.
— Alors, en route 1
Et il se leva; ses camarades l'imitèrent.
— Un instant! cria une vois, rude, d'un ton de'commandement.
Les chasseurs saisirent leurs armes et regardèrent avec surprise du côté où ces deux mots s'étaient fait entendre.
Au même instant les buissons s'écartèrent, et un cavalier de haute mine, aux traits caractérisés et au regard d'aigle, vêtu d'un riche costume de campesino mexicain, sortit du bois, ou plutôt de la forêt : derrière lui il en parut un second, puis un troisième, puis un autre encore; en tout cinq.
Ces hommes avaient l'air résolu, étaient armés jusqu'aux dents et montaient de puissants mustangs, presque indomptés, qu'ils maniaient avec une adresse et une force remarquables.
Ils s'approchèrent des chasseurs qui demeuraient toujours sur la défensive, et les saluèrent avec courtoisie.
— Qui êtes-vous?amis ou ennemis? et que nous voulez-vous? demanda Joé Smith derrière lequel ses compagnons s'étaient rangés, le doigt sur la détente, et prêts à faire feu au premier signal.
— Veuillez d'abord, caballeros, répondit celui qui semblait être le chef des inconnus, remarquer que nos intentions sont des plus pacifiques, tandis que
vous êtes au contraire dans une position des plus menaçantes; soyez donc assez bons pour relever vos armes, dirigées contre nous; puis je me ferai un véritable plaisir de répondre aux questions qu'il vous plaira de m'adresser.
— Qui m'asure que vous n'avez pas de mauvaises intentions ?
— Eh! senor, leprit en riant le Mexicain, rien ne nous aurait été plus facile que de vous tuer en détail, si cela nous avait convenu; nous étions ici, couchés à quelques pas dans le fourré, bien avant votre arrivée.
— La crosse en terre! ordonna Joé Srnith ? aux chasseurs. Ceux-ci obéirent.
— Maintenant, senor, qui êtes-vous, et que nous voulez-vous? reprit l'Américain.
— Maître Joé Smith» vous voyez que j'ai retenu votre nom, dit le Mexicain, d'un ton de. bonne humeur, je désire avoir une conversation assez longue avec vous; cette conversation peut devenir très intéressante pour vous et pour vos compagnons; ne croyez-vous pas quenous serions beaucoup mieux pour causer, assis près les uns des autres, sur ce moelleux gazon, au lieu de rester ainsi plantés, nous, à cheval comme des statues équestres, et vous, ie corps penché eu avant comme des duellistes en contre-garde?
— Allons, dit gaiement Joé Smith, mettez pied à terre, senor, et agissez à votre guise, vous êtes nos hôtes; je crois que je me suis trompé sur votre compte.
■ — Je le crois aussi, répondit le Mexicain, avec un sourire railleur. II mit aussitôt pied à terre, ainsi que ses compagnons, et les chevaux furent attachés auprès de ceux des chasseurs.
Puis, Mexicains et Américains s'assirent en rond sur l'herbe*
— Senores, reprit le Mexicain, je me .nomme don Pedro Torribio de Las ^ampanas* je suis un des plus puissants hacienderos de l'Etat de Ghihuahua, de plus je suis riche comme une mine d'or; les personnes qui m'accompagnent sont, à part le senor don Pablo de Gorillas, que je vous présente, — ajouta-t-il en désignant un grand gaillard sec comme un clou et à mine patibulaire, ■ — et qui est mon ami, sont, dis-je, quatre chasseurs mexicains que j'ai engagéspour faire une expédition dont j'aurai l'honneur de vous dire quelques mots tout à l'heure.
— Nous sommes heureux, senor don Pedro Torribio de Las Campanas, du hasard qui nous procure l'honneur de votre connaissance, répondit poliment Joé Smith, quoique nous ne voyions pas l'avantage que nous pouvons en retirer.
— Patience! répondit don Pedro Torribio avec son sourire narquois, tout en tordant une fine cigarette de paille de maïs qu'il alluma; patience, j'y arriverai bientôt, soyez tranquilles. Je ne vous demande pas qui vous êtes; votre intéressante conversation, que j'ai eu l'avantage d'entendre d'un bout à l'autre, m'a parfaitement édifié à cet égard; vous avez souvent répété, pendant votre entretien, si je ne me trompe, le nom du général de Bodégast, dont, à ce qu'il paraît, vous avez passablement à vous plaindre.
— En effet, senor, est-ce que vous connaissez le général ?
— Je serai franc avec vous, maître Joé Smith; non seulement je connais
Les chasseurs, groupes autour des feux, s'entretenaient gaiement des événements de ïa journée.
le général, mais encore nous sommes ennemis mortels; je ne suis ici que dans l'intention de tirer de lui une vengeance éclatante; vous voyez que je vais droit au but.
— Très droit, en effet, senor don Pedro, mais permettez-moi de vous dire que vous vous êtes imposé là une rude tâche, et qu'il est probable que vous ne réussirez pas.
Xj1V# 33» — F. ROY, éditeur. — Reproduction interdite. 33
— Bah ! pourquoi donc cela? reprit-il négligemment.
— Parce qu'il commande une troupe nombreuse d'hommes résolus, aguerris et surtout dévoués; que déplus c'est un homme qui entend la vie du désert comme s'il n'avait fait que cela, et que son existence tout entière se fût écoulée dans les prairies.
— Eh bien, nous aurons une troupe du double de la sienne, s'il le faut, tout aussi dévouée et aguerrie que celle qu'il commande.
— Ce ne sera pas facile, senor.
— Peut-être, mais c'est possible; avec de l'argent, et j'en ai à foison, on fait bien des choses.
— C'est vrai. .
— Mais vous-mêmes, sonores, ne désirez-vous point vous venger des mauvais traitements qu'il vous a infligés et des épithètes malsonnantes qu'il vous a presque crachées à la figure?
— Oui, certes 1 s' cria Joé Smith avec ressentiment, je l'ai juré.
— Oui, mais plus tard, ajouta Jonathan.
— Gomment plus tard ? demanda le Mexicain.
— Oui, certaines affaires à terminer...
— Ahî je comprends; une misérable somme à toucher à Àrkapolis.
— 'Comme' vous y allez, vous senor, dit Jonathan avec surprise; une misérable somme, mille dollars !
— En effet, je comprends que ce soit beaucoup pour vous-
— La vengeance se mange froide, répondit Joé Smith. Le Mexicain alluma une seconde cigarette.
— Senores, dit-il, j'ai une proposition à vous faire, moi.
— Voyons la proposition, fit Joé Smith.
— Vous no quittez pas la Prairie pour un autre motif que celui que vous avez dit ?
— Pour toucher de l'argent qui nous est dû, oui.
— Et la somme se monte à combien?
— Neuf cent cinquante dollars environ.
— Et, après avoir touchéjcette somme...
— Nous reviendrons.
— Bien véritablement?
— Oui.
— Ainsi, vous êtes résolus à essayer de vous venger du général ?
— Résolus.
— Il nous a insultés, il mourra, ajouta Joshua.
— Ou nous mourrons, grommela Brown entre ses dents; au diable le guêpier dans lequel je me suis fourré! ajouta-t-il, à part lui, selon son habitude.
— Eh bien! si vous le voulez, senores, ajouta nonchalamment le Mexicain, je puis, moi, vous éviter un voyage assez long, et qui semble ne vous plaire que médiocrement.
— Il ne nous plaît pas du tout, répondit Joé Smith; mais je ne vois guère comment vous pourrez nous empêcher de le faire.
— En vous payant, caraï !
— Hein?
— J'ai dit : en vous payant*
— J'avais entendu; mais cela me semblait si extraordinaire!
— Pourquoi donc cela?
— Damel neuf cent cinquante dollars, c'est une sommet
— Aussi n'est-ce pas neuf cent cinquante dollars que je vous donnerai.
— Que ferez-vous alors?
— Vous allez voir.
— Prétendriez-vous vous moquer de nous, seîîor? Ge serait un jeu dangereux, je vous en avertis.
— Je n'en ai nullement l'intention, senores; vous êtes dix, n'est-ce pas?
— Oui.
— Hélas ! murmura Brown.
— Je vous ai dit que je suis riche comme une mine d'or.
— En effet.
— Je vous prends tous les dix à mon service pour trois mois, à raison de cinq cents dollars par mois.
— Cinq cents dollars par mois! s'écrièrent les Américains, avec une surprise joyeuse.
— C'est très beau, cinq cents dollars par mois, c'est trop beau, mêmel dit Jonathan avec une certaine froideur.
— Cela fait quinze cents dollars chacun, pour trois mois.
— Juste! mais comment payez-vous?
— Tout de suite, d'avance.
— Hum! vous nous donnerez à chacun quinze cents dollars?
— Je vous en donnerai deux mille.
— Ahî ah! fit Jonathan avec incrédulité, où sont-ils donc, ces deux mille dollars ?
— Vous êtes d'honnêtes chasseurs, je me fie à votre parole; les voici.
Il ouvrit alors sa chemise de âne batiste et prit un sac en cuir parfumé qui pendait sur sa poitrine.
— Vous connaissez- vous en diamants? demanda-t-il.
— Je m'y connais, moi, s'écria Andrew.
— Kt moi aussi , ajouta Joé Smith.
— Je m'y connais aussi, dit Brown, et il ajouta à part : Je suis perdu ; cet homme est un démon tentateur.
Le Mexicain ouvrit alors le sac et fit tomber une certaine quantité de diamants dans sa main droite.
— Voyez et estimez ! dit-il.
Le sac paraissait plein au moins aux deux tiers.
Les chasseurs se passèrent les diamants qu'ils examinèrent avec une sérieuse attention; puis, au bout d'un instant, ils les rendirent à leur propriétaire sans qu'il en manquât un seul.
Singulière anomalie! contraste étrange! ces hommes, qui n'auraient pas hésité à attaquer une caravane, à massacrer ses défenseurs et à la piller,
tm
n'auraient, sous aucun prétexte, commisun vol vulgaire. C'étaient des brigands audacieux et féroces, mais non des filous.
— Eh bien? demanda le Mexicain.
— Ils sont bons, senor, répondit Joé Smith.
— Acceptez-vous ma proposition?
Les chasseurs se consultèrent un instant.
— Nous acceptons, répondit enfin Joé Smith au nom de tous; pendant trois mois, à compter de ce jour et de cette heure, nous sommes à votre service.
— C'est convenu; si je suis satisfait, ne craignez rien, vous serez généreusement récompensés ; maintenant, voici ce que je vous dois.
— Hélas! murmura Brown, en serrant précieusement son diamant, quel malheur que nous ayons rencontré ce démon sur notre route !
Et il soupira, tout en souriant d'un air moitié gai, moitié triste, comme un singe qui mord dans une noix verte.
DE QUELLE FAÇON L'ÉCLAIR ET L'AIGLE-ROUGE SE PRÉSENTÈRENT A LEURS AMIS, EN COMPAGNIE DE M1LORD
Lucien de Bodégast, dans la vie militaire, était un homme froid, calme, circonspect, que nul événement imprévu ou non, si grave qu'il fût, ne parvenait jamais à émouvoir ; cette fois, poussé à bout par la duplicité des misérables auxquels il avait affaire, s'il s'était oublié presque jusqu'à discuter avec eux, il s'en voulait de s'être laissé emporter par la colère; ce fut avec un certain mécontentement contre lui-même, qu'après avoir donné Tordre d'expulser les Américains rebelles, il rentra dans sa tente.
Les circonstances dans lesquelles il se trouvait étaient graves, sa situation fort difficile; isolé ainsi au milieu d'une contrée barbare, à la tête d'une poignée d'hommes sur lesquels, à la vérité, il croyait, jusqu'à un certain point, pouvoir se fier; mais n'ayant à compter sur aucun secours étranger, et réduit à ses propres forces pour faire face aux péripéties plus ou moins sérieuses que les événements, même les plus futiles, pouvaient d'un moment à l'autre faire surgir.
Maintenant qu'il avait atteint le terrain sur lequel il devait opérer, il ne se dissimulait en aucune façon, les difficultés de la tâche que, par point d'honneur, il s'était imposée, peut-être à la légère.
Les gens qu'il cherchait, après plus de vingt ans écoulés, et que, par conséquent, il était impossible de reconnaître, pouvaient fort bien passer à ses côtés, entrer même en relations avec lui, sans que, pour cela, il pût s'assurer de leur identité.
Peut-être le comte de Tancarville était mort; en somme, rien ne prouvait
qu'il se fût retiré dans les grands déserts américains pour y terminer sa vie comme dans une tbébaïde.
Le fils du comte, âgé de plus de vingt ans à présent; la nourrice dont le général de Bodégast ne savait même pas positivement le nom, qu'étaient-ils devenus? Parcouraieut-ils les savanes, en supposant qu'ils existassent encore? Gela n'était pas probable, bien que ce fût possible.
Fanny Dayton, l'infortunée comtesse de Tancarville» disparue si brusquement depuis six ans, pouvait-on raisonnablement supposer que, sans but précis ni motifs plausibles, elle eût quitté la France et fût passée en Amérique ; et cela, sans même avertir l'homme qui s'était si généreusement dévoué à lui rendre le bonheur?
Mystère partout; mystère qui s'épaississait de plus en plus autour du chef de cette chevaleresque expédition, au fur et à mesure qu'elle prenait de plus grands développements.
Le général sentait sa volonté faiblir, le découragement entrer dans son cœur.
Il ne conservait qu'un seul et bien fugitif espoir, celui de retrouver son frère.
Mais, nous le répétons, cet espoir était bien faible.
Le seul homme que le général ne cherchait pas, qu'il n'avait même jamais songé à chercher, le marquis de Chenesvailles, le hasard l'avait, comme par une de ces railleries cruelles auxquelles il se plaît, jeté à Timproviste sur son passage; et, malgré ce qui s'était passé entre eux, ou, peut-être, à cause de cela même, il avait la conviction intime qu'une autre fois encore ils se retrouveraient en présence.
En ce moment où il se sentait triste et mécontent, tout lui revenait à l'esprit et lui apparaissait sous de sombres couleurs.
La marquise elle-même, son Andrée bien-aimée, qu'il adorait comme aux premiers jours de son union, depuis quelque temps déjà n'était plus la même; ses belles et fraîches couleurs s'étaient effacées pour faire place à une pâleur mate ; elle était triste, nerveuse, maladive, et semblait s'affaisser sur ellemême, comme une belle fleur à laquelle manquent l'air et le soleil, et qui se penche, à demi flétrie, sur sa tige.
Andrée souffrait sans se plaindre; elle pleurait en secret, ainsi que le laissaient voir ses yeux rougis et entourés d'un cerclede bistre, mais son mari n'osait l'interroger, craignant d'empirer son état; devant elle, il feignait de ne s'apercevoir de rien.
Cependant cette situation ne pouvait durer ainsi; bientôt elle ne serait plus tenable pour personne, il fallait en finir; mais comment?
Voilà la question que le général s'adressait en marchant avec agitation dans sa tente, et à laquelle il ne pouvait ou peut-être il n'osait pas se répondre.
Enfin, M. de Bodégast sembla prendre une résolution ; traversant plusieurs compartiments de la tente, il parvint à celui qui servait d'habitation à la marquise.
Là, il s'arrêta un instant, et, machinalement? il prêta l'oreille.
La marquise causait avec son fils.
L'enfant, avec la vivacité et l'étourderie de son âge» racontait à sa mère, d'une façon plus ou moins confuse, la scène qui s'était passée le matin même et dont le général n'avait rien voulu dire à sa femme, pour ne pas l'inquiéter inutilement; comment les chasseurs américains avaient voulu pousser leurs camarades àla révolte; comment son père, qui s'était aperça de leurs mauvaises intentions, les avait mandés en sa présence; comment -Joe Smith avait tenté de poignarder son père, et tout le reste avec les enjolivements que comporte un tel sujet dans la bouche d'un enfant.
Le général pensa qu'il était bon dintervenir ; il lit du bruit pour annoncer sa présence et entra.
La marquise était pâle, agitée; son visage était inondé de larmes; en apercevant son mari, elle se leva vivement, courut à sa rencontre et se jeta à demi évanouie dans ses bras.
Le général pressa tendrement sa femme sur sa poitrine, lui mit un baiser au front et la porta, plutôt qu'il ne la conduisit, à un sopha sur lequel il la posa presque étendue; puis, se tournant vers son fils :
— Sortez, Alain, lui dit-il sévèrement, vous êtes un méchant enfant, qui prenez plaisir h faire de la peine à votre mère; sortez, monsieur.
Le pauvre enfant ne comprit rien à cette sévère semonce, les larmes lui vinrent aux yeux, et il sortit tout honteux: et tout penaud,
— Pourquoi gronder ainsi Alain, mou ami? dit tendrement la marquise; ce qu'il me racontait est donc vrai?
— A peu près, ma chère Andrée; mais si je l'ai grondé, c'est à cause de sa désobéissance; je lui avais recommandé de ne rien vous dire.
— Oh î mon Dieu ! mon ami, vous avez donc couru réellement un grand danger? reprit-elle avec un mouvement d'effroi.
— Non, ma chérie, rassurez-vous, reprit-il en lui baisant les mains; j'ai eu une discussion avec certains mauvais drôles; un d'eux, à la vérité, égaré par la colère, a dégainé son couteau contre moi, mais il a été désarmé aussitôt, voilà tout.
— Et ces hommes voulaient faire révolter leurs camarades?
— Je n'ai pas de certitude à cet égard, ma chère, mais tout me porte à le supposer,
— Mon Dieu I qu'allons-nous devenir, Lucien, au milieu de tels misérables ?
— Rassurez-vous, chère enfant, le danger est passé maintenant.
— Comment cela? dites-moi tout, mon cher Lucien, je vous en prie; je veux tout savoir.
— Vous saurez tout, ma mignonne; mais, je vous en supplie à mon tour, ne vous effrayez pas ainsi.
— Je ne m'effraye pas, Lucien, je vous jure; seulement j'ai... j'ai.*»
— Vous avez peur, n'est-ce pas? dit -il en souriant.
— Eh bien, oui, mon ami, dit-elle en cachant sa tête sur la poitrine de son mari, j'ai peur, je ne sais pourquoi; pardonnez-moi, mais c'est plus fort que ma volonté; ie tremble pour vous, pour mon fils, pour moi, que sais-je ? je vous l'avoue.
LA FORÊT V1EKGE 263
— Gomment, Andrée, vous, fille et femme de soldats, vous qui avez constamment accompagné votre père et votre mari pendant leurs plus rudes campagnes, vous avez peur, vousTavouez... Ohl que veut donc dire cela?
— Je ne sais pas à quoi attribuer ce changement qui s'est fait en moi, mon ami; mais cela est exact. Peut-être est-ce nerveux? je l'ignore ; mais je tremble sans cesse.
— Vous êtes une enfant, Andrée; vous mériteriez, vous aussi, d'être grondée.
— Grondez-moi bien fort, mon bon et cher Lucien; mais promettez-moi de ne plus vous exposer ainsi à des dangers terribles.
— Terribles?
— Hélas! oui, mon ami; nous ne sommes pas ici dans un pays comme les autres, vous le savez mieux que moi ; ce n'est pas la mort seule qui nous menace, mais d'horribles tortures, des outrages mille fois plus affreux que la mort elle-même. Les hommes que nous avons en face de nous ici sont des sauvages féroces ou des bandits sans foi ni loi, plus cruels encore que ces sauvages. Voilà pourquoi j'ai peur, pourquoi je tremble sans cesse*
Le général laissa tomber sa tête sur sa poitrine avec accablement.
— Je suis bien coupable, Andrée, dit-il avec tristesse; pardonnez-moi.
— Vous coupable, Lucien! Oh! mon ami, pourquoi me dire de telles choses?
— Oui, Andrée, je suis coupable, car malgré mon amour puissant, malgré le chagrin que j'eusse éprouvé k me séparer de vous pendant quelque temps, je n'aurais pas dû être assez faible pour céder à vos prières et à vos larmes, et consentir à vous exposer à ces angoisses continuelles qui ruinent votre santé et qui vous tueront, si je n'y apporte pas un prompt remède.
— Que voulez-vous dire, mon ami?
— Je veux dire, chère Andrée, que demain nous nous remettrons en route, pour retourner aux établissements.
— Vous ne ferez pas cela, Lucien! s'écria-t-elle vivement.
— Et pourquoi ne le ferais-je pas, mon amie?
— Parce que ce serait mal, parce que vous manqueriez à un serment solennel, librement juré, parce qu'enfin, mon ami, votre honneur est engagé.
— Oui, mais mon bonheur est détruit sans retour ^ si je persiste.
— Attendez au moins quelques jours.
— Pas une heure, pas une minute, ma chérie; je ne veux pas mettre plus longtemps en péril votre vie, qui est mon bien le plus précieux,
— Aht que vous êtes bon, et que je vous aime 5 Lucien!
— Et moi, Andrée 1 s*il vous était donné de lire dans mon cœur, vous verriez tout ce qu'il renferme d'affection pour vous.
— Je sais, Lucien, je sais combien votre amour pour moi est immense; faites-moi une promesse, mon ami?
— Parlez, Andrée, et, quelle que soit la chose que vous me demandiez...
— Bien vrai? dit-elle d'une voix câline.
— Je vous le jure, ma chérie.
— Eh bien ! promettez-moi de nepas quitter la savane avant d'avoir retrouvé
h 264 LA FORÊT VIERGE
votre frère, ce cher Trancède qui nous aime tant, et pour lequel nous avons une si profonde affection*
— Andrée, que me demandez-vous?
— Vous avez juré, monsieur.
— Soit! il sera fait ainsi que vous le désirez,
— Merci, mon ami, et tenez, maintenant je n*ai plus peur; me voilà tranquille; êtes-vous content?
— Pouvez- vous en douter?
— A présent, dites-moi, mon ami, ce que vous avez fait à ces hommes?
— Quels hommes, ma chère enfant?
— N'essayez pas de me donner le change, monsieur, ou je me fâche; je vous en avertis.
— Mais je ne sais réellement...
— Oui, faites l'ignorant, je vous parle de ces révoltés de ce matin.
— Ah ! très bien, ma chère Andrée, vous n'aurez plus rien à craindre d'eux.
— Comment cela, mon ami?
— ■ Ne voulant pas sévir conlre eux, parce que j'aurais été contraint de leur infliger un châtiment terrible qui eût servi d'exemple aux autres, j'ai préféré me débarrasser d'eux.
— Je ne vous comprends pas, Lucien.
— Je les ai expulsés du camp; mon frère Alain s'est chargé de les conduire à quelques lieues d'ici, où il les abandonnera avec des vivres et des armes; je ne veux pas les exposer à mourir de faim, ou à être dévorés par les bêtes sauvages.
— Toujours bon, mon ami; ce que vous avez fait est bien; c'est d'un homme de cœur.
— Peut-être! mais j'augmente ainsi le nombre des ennemis qui rôdent autour de nous,
— Que nous importe, mon ami! Si l'on nous attaque, eh bien, nous nous défendrons, nous sommes en état de le faire, il me semble.
— A la bonne heure, Andrée, voilà qui est parler; je vous reconnais enfin, ma chérie ; oubliez vos folles terreurs et tout ira bien, je vous le promets.
— J'essayerai, mon ami; vous voyez que déjà il y a du progrès.
— Beaucoup, dit-il en riant, vous êtes une véritable amazone. En ce moment, un bruit assez fort se fit entendre dans le camp.
— Qu'est cela? demanda la marquise.
— Je l'ignore, mon amie, mais je cours m'informer.
— Non, c'est inutile, j'entends marcher, quelqu'un s'approche, et, tenez I je reconnais le pas de votre frère.
— Déjà de retour? dit le général.
— Oui, mon ami, répondit Alain en soulevant le rideau et montrant son visage souriant.
— Entrez, entrez, mon frère, dit gaiement la marquise; faites-nous votre rapport, n'est-ce pas, Lucien?
— Pardieu ! parle, Alain, puisque ma femme le désire.
Le général Kergras entra, puis, après avoir salué la marquise :
LA F0R1ÎT VIERGE
i^Jëglï#ë / ï >L l'or i , i ; : ual
, (,,, ..fui-
Le chien saula au\ naseaux du cheval de l'un dos chefs du parti adverse.
— Puisque ma sœur le désire et que tu me l'ordonnes, frère, j'obéis, dit-il; j'airondement conduit ces drôles à huit lieues d'ici; pasuu mot n'a été échangé pendant la route qui s'est faite au gatop; je les ai abandonnés sur la lisière d'une forêt, et je suis parti avec mes hommes; lorsqu'ils nous ont vus nous éloigner, ils se sont précipités sur leurs armes, sans doute dans la charitable intention de nous saluer d'un feu de peloton.
LïV. 34. F. nOT, édil. — Reproduction interdite. 34
■*%Uli
— Eh bien? dit vivement le général,
— Eh bien, mon ami, comme je me méfiais de ces drôles, et que je me doutais du tour qu'ils voulaient nous jouer, j'avais eu la précaution, quelques instants avant le départ du camp, de faire démonter les canons et les batteries des fusils, de sorte que» lorsqu'ils ont voulu s'en servir, ils sont restés tout penauds, je te le jure.
— C'est charmant ! s'écria la marquise*
— N'est-ce pas? reprit Alain en souriant, d'autant plus qu'ils auront eu passablement de mal à remonter leurs armes, tant j'avais eu soin de faire brouiller toutes les pièces.
— C'est de bonne guerre, mon ami; tu as eu là une heureuse inspiration, dit le général; sans cela, il est de toute évidence que ces misérables auraient fait feu sur vous.
— Oh! quant à cela, tu peux l'affirmer sans crainte, frère; ils en avaient parfaitement l'intention; mais heureusement j'y avais mis ordre. À propos, Balle-Franche m'a arrêté à l'entrée de la tente : le brave garçon déaire te parler; il m'a semblé assez préoccupé.
— Je vais le trouver.
— Oui, allez, messieurs, dit la marquise, mais revenez-moi vite, si vous tenez à m'ôtre agréables.
— Je le crois bien que j'y tiens, pour ma part, ma bonne sœur, dit Alain en lui baisant la main, tandis que le général mettait, lui, un baiser sur le front de sa femme.
— Je vais vous envoyer votre fils, Andrée, dit le général en sortant, morigénez-le un peu.
— Du tout, monsieur, je l'embrasserai.
— C'est ce que je voulais dire, fit-il en souriant.
Les deux hommes sortirent et furent, un instant après, remplacés par l'enfant qui vint, tout pleurant, se jeter dans les bras de sa mère, en lui demandant pardon de lui avoir fait du chagrin.
Mais, maintenant que son mari l'avait quittée, la marquise était retombée dans une tristesse plus grande encore peut-être que celle qu'elle éprouvait auparavant; tristesse causée par la contrainte qu'elle avait été obligée de s'imposer, afin de donner le change à la personne qu'elle aimait le plus au monde.
Aussi, malgré toutes les agaceries câlines et mignardes de son fils, ne fût-ce que d'un air distrait et presque ennuyé qu'elle répondit à ses caresses; nuance qui n'échappa point à l'enfant, car on voit et on observe tout, sans paraître y prendre garde, à cet âge.
Il était environ sept heures du soir; les chasseurs groupée autour des feux soupaient en s'entretenant gaiement des événements de la journée*
Les chevaux broyaient leur provende à pleine bouche*
Le soleil, sans rayons et sans chaleur, allait disparaître.
Les sentinelles, appuyées sur leurs fusils, s'occupaient plus en ce moment de ce qui se passait auprès des feux, oùfumaitle souper dont certaines émanations appétissantes, répandue dans l'air, venaient délicieusement» chatouiller leur odorat, que de surveiller la plaine.
Balle-Franche, seul, se promenait pensif le long des retranchements; s'arrêtant presque à chaque pas & pour jeter un regard inquiet sur les grandes masses de verdure que la brume du soir commençait déjà à escompter.
Le général et son frère de lait s'approchèrent du chasseur qui, en les apercevant, se tourna vers eux et demeura immobile,
— Eh bien! Balle-franche, me voici, mon ami; vous désirez me parler 9 m'a-t-on dit, fit le général, du ton amical avec lequel il avait coutume de s'adresser au chasseur,
— Oui, mon général, répondit-il.
— Je vous écoute, mon ami ; qu'avez-vous a me dire?
— Je vous avoue, mon général, que je ne suis pas tranquille.
— Que se passe-t-il donc?
— Je ne sais pas; mais certainement il y a quelque chose. — - Humt je ne vous comprends pas bien, mon ami.
— C'est à peine si je comprends moi-même, mon général.
— Alors, ce doit être sérieux?
— Très sérieux, je le crains,
— Bon, allez i
— Voilà la chose en deux mots , mon général : à plusieurs reprises il m'a semblé voir des mouvements singuliers dans les herbes et les fourrés que vous pouvez apercevoir d'ici, général: là, tenez, un peu sur la droite, ajouta-t-il en étendant les bras dans la direction qu'il indiquait*
— Je les vois.
— Je ne remarque rien de particulier, dit Alain.
— Faites excuse, général, il n'y a pas d'effets sans causes dans la prairie,
— Ni ailleurs, mon ami ; sans vous en douter, vous parlez comme un profond philosophe.
— Yous plaisantez, monsieur Alain, mais ce que j'en dis n'en est pas moins vrai, et j'ai raison : des fourrés et des taillis ne se remuent pas en sens contraire, surtout lorsqu'il n'y a pas de vent, sans une cause quelconque : or, cette cause, je sais à quoiTattribuer; j'ai ne supposéuninstant que quelques animaux s'étaient réfugiés là, puis j'ai reconnu mon erreur; le mouvement s'étendait sur un trop grand espace à la fois pour qu'il pût être attribué à des animaux : il doit être produit par des hommes*
— Des hommes! ceci serait grave! s'écria le général: serait-ce donc une embuscade?!
— Voilà ce que j'ai pensé.
— Qui nous empêche, dit Alain, de démasquer une de nos pièces et de lancer une volée de mitraille au milieu de ces fourrés?
— Ce n'est pas bien sûr, reprit le chasseur en secouant la tète, et puis, ce serait imprudent d'agir ainsi, cruel même, avant de savoir si nous avons affaire à des ennemis ou à des amis,
— Ce doute que vous émettez me paraît assez singulier, dit le général,
— Vous avez probablement une raison sérieuse pour parler ainsi, ajouta Alain.
— Oui, et cette raison, la voici, messieurs : du côté opposé à celui que je
268 LA FORET VIEUGE
vous indiquais tout à l'heure, j'ai cru apercevoir un mouvement insolite et assez prononcé, il y a un instant; ce qu'il y a de particulier, c'est que, dès que le mouvement a commencé au c6té gaucbj, celui du côté droit a immédiatement cessé, et ne s'est plus renouvelé depuis,
— Que concluez-vous de cela? demandèrent à la fois les deux hommes dont la curiosité s'éveillait.
— Je ne saurais trop vous dire; cependant, je pense que la troupe de droite, en supposant que ce soient des hommes qui soient cachés là, s'est embusquée peut-être pour tenter quelque coup de main contre nous, mais que l'apparition delà troupe de gauche a dérangé ses combinaisons; que maintenant les deux partis s'étant devinés sans cependant se voir, s'observent et se méfient l'un de l'autre.
— Cette supposition pourait fort bien être juste; mon ami, dit Alain. Qu'en penses-tu, Lucien?
— Je suis de ton avis, seulement je me demande ce que nous devons faire et s'il serait prudent à nous de nous mêler au conflit qui, sans doute, ne tardera pas à éclater entre les deux parties.
— Peut-être vaudrait-il mieux garder la neutralité.
— Rien ne me serait plu3 facile, reprit Balle-Franche, si vous me le permettiez, mon général, que de me glisser hors du camp, sans être aperçu, et daller à la découverte*
— Pour cela, non, mon ami, s'écriavivement le général j sous aucun prétexte > je ne vous laisserai quitter ie camp; je ne consentirai pas à vous voir donner ainsi tête baissée dans un piège.
— Cependant, mon général...
— Non, vous dis-je; n'insistez pas, Balle-Franche, c'est inutile t Votre vie nous est trop précieuse à tous pour que je vous permette de la risquer ainsi follement.
— Peut-être pourtant serait-il bon, mon général...
— De prendre des précautions, soit! j'y consens : faites prendre les armes à une vingtaine d'hoinmes, dites à Cœur-e'Àcier de doubler les sentinelles; que la plaine soit attentivement surveillée; mais, sous aucun prétexte, je ne veux que personne quitte le camp, et vous, moins que tout autre; vous m'entendez, n'est-ce pas, Balle-Franche, vous surtout!
— Je vous obéirai, mon général, répondit-il d'an air dépité ; mais, la première fois, je sais bien ce que je ferai.
— Que ferez- vous, mauvaise tète?
— Je ne vous dirai rien, mon général, qu'api'ès avoir fait ce que j'aurai jugé convenable défaire pourla sûreté de la caravane; de sorte que, si vous m'adressez ensuite des reproches, ce sera trop tard!
Les deux officiers ne purent s'empêcher de rire à cette singulière boutade du chasseur.
Pendant que les trois hommes, penchés sur les retranchements, discutaient ainsi entre eux, un grand mouvement se fittout à coup dans les masses de verdure qui s'assombrissaient de plus en plus : un coupde fusiléclata, suivi instantanément d'une dizaine d'autres ; des cris effroyables s'élevèrent du
milieu des halliers, puis, sans transition, tout se tut; un silence profond régna de nouveau.
N'eût été la famée qui planait en nuages bizarres au-dessus des taillis, cet étrange incident eût facilement pu passer une hallucination, un rêve.
Les chasseurs avaient sauté sur leurs armes et étaient accourus aux retranchements, supposant une attaque. Mais rien ne paraissait; tout continuait à être silencieux: et calme dans la plaine-
— Qu'est-ce que cela signifie? s'écria le général avec inquiétude.
— Pardieu! dit Alain, je veux en avoir le cœur net; à moi, une vingtaine d'hommes de bonne volonté!
Une quarantaine de chasseurs se présentèrent aussitôt*
— Que voulez-vous faire? demanda Balle-Franche.
— Allez voir ce qui se passe là- bas.
— Voilà bien le courage des blancs ! murmura le chasseur avec dépit; et, haussant la voix : Gardez-vous-en bien, dit-il; qui sait si ce n'est pas un piège pour nous attirer hors de nos retranchements? Nous ignorons combien d'ennemis sont embusqués derrière ces broussailles : notre position est bonne, conservons-la.
— Balle-Franche a raison, frère, dit le général; il ne s'agit pas ici de faire des prouesses, soyons prudents, au contraire.
— D'ailleurs, ajouta le chasseur, si je ne me trompe, avant dix minutes nous aurons le mot de l'énigme.
En effet, on apercevait distinctement des ombres qui se glissaient autour des arbres, ou rampaient cauteleusement dans les hautes herbes et les buisssons.
— Par ma foiî dit gaiement le général, nous prenons une leçon de stratégie indienne.
— Leçon qui plus tard pourra vous être utile, fit en souriant le chasseur.
— Voilà comme nous faisions la guerre, là-bas, en Vendée, murmura Cœur-cT Acier. Hélas! c'était le bon temps, on allait à la chasse aux Blancs.
— Ici, mon vieux camarade, répondit amicalement le général, on va à la chasse aux rouges, voilà toute la différence.
— Oui, oui, seulement c'est moins agréable.
Des cris effroyables interrompirent soudain la conversation; les deux partis, après avoir fait une nouvelle décharge à distance, s'étaient rués l'un sur l'autre et en étaient venus bravement aux mains, à l'arme blanche.
Une lutte réellement épique s'était engagée entre eux; ils combattaient avec un acharnement et une rage inouïs.
Un des deux partis, beaucoup plus nombreux que l'autre, était presque entièrement composé de guerriers à pied; deux ou trois chefs seulement avaient des chevaux; l'autre parti, le plus faible numériquement, n'avait que huit ou dix. fantassins, tandis qu'il comptait plus du double de cavaliers»
Deux de ces cavaliers surtout étaient admirables à voir; ils combattaient avec une vigueur et une adresse incroyables : un instant ils se trouvèrent enveloppés de toutes parts, alors ils firent des prodiges pour se dégager.
L'un d'eux, vêtu comme les chasseurs blancs de la Prairie, abattait
littéralement un homme à chaque coup qu'il portait, bondissant comme un tigre au milieu des ennemis qui l'enveloppaient; guidant son cheval avec ses genoux, il le faisait cabrer, ruer et exécuter des courbettes avec une adresse et une dextérité extraordinaires.
Son compagnon, moins vigoureux, mais tout aussi alerte, luttait lui aussi avec un sang-froid et une adresse admirables; près d'eux, un chien d'une taille colossale se ruait avec des bonds de panthère au plus épais de la mêlée, et faisait à lui seul plus de besogne que quatre hommes résolus.
Les chasseurs étaient saisis d'admiration.
Tout à coup, le chien sauta aux naseaux du cheval de Tun des chefs du parti adverse qui, aidé de quelques-uns des siens, pressait le chef indien dont nous avons parlé, le compagnon du cavalier blanc, et commençait à le serrer de très près; le blanc, très occupé de son côté à résister à cinq ou six adversaires, ne pouvait lui venir en aide: la situation du chef devenait critique*
Mais le brave chien s'était cramponné au poitrail du cheval de son ennemi, et lui mordait les naseaux avec une force telle que l'animal, affolé par la douleur, se dressa sur les pieds de derrière en battant l'air de ses pieds de devant et ? secouant la tête avec force, sans parvenir à faire lâcher prise à son ennemi, il se renversa sur son cavalier*
Celui-ci, prévoyant ce qui allait arriver; s'était lestement jeté à terre; mais le chien, rapide comme lafoudre^ abandonnant le cheval, sauta à la gorge de Findien.
Le désordre se mit alors parmi les guerriers de ce chef; la boucherie devint effroyable, on ne vit plus qu'un pêle-mêle affreux, une masse compacte qui oscillait dans tous les sens avec un acharnement indescriptible.
— À moi! cria tout à coup Balle-Franchej en avant! achevons-lest
A peine avait-il dit ces mots, qu'une cinquantaine de chasseurs, à la tête desquels se trouvait Alain et Cœur-d'Acier. roulaient à sa suite comme une avalanche sur les flancs de la colline.
Le général allait, lui aussi, s'élancer en avant ; mais, au moment où il franchissait les retranchements;, Balle-Franche l'avait repoussé d'une main ferme :
— Restez, lui avait-il dit; si vous venez, qui gardera le camp?
— C'est vrai! avait répondu le général, comprenant la justesse de ces paroles.
Il était donc demeuré au camp, mais prêt, si besoin était, a venir en aide à ses amis, en faisant une sortie à la tête des trente ou quarante chasseurs qui lui restaient.
Mais cela ne fut pas nécessaire; la vigoureuse sortie, exécutée par Balle- Franche, avait décidé la victoire en faveur du parti le plus faible.
En apercevant les chasseurs, l'autre parti, démoralisé déjà par la rude résistance que ses adversaires lui avaient opposée, et par la mort d'un de leurs chefs, impitoyablement étranglé par le chien, s'était mis vivement en retraite, comprenant que la bataille était perdue pour lui, et sans avoir le temps de songer à enlever ses morts.
Les vainqueurs ne poursuivirent leurs ennemis que jusqu'à la lisière de la
forêt, ne se souciant pas, sans doute, de s'engager, pendant les ténèbres, au milieu de fourrés inextricables qui pouvaient receler, des pièges dont ils ne se sortiraient peut-être pas facilement, et ils revinrent à l'endroit où l'action avait eu lieu.
Alors, avec cette logique implacable qui fait le fond de toutes les guerres indiennes, ils se mirent froidement à achever les blessés et à les scalper ainsi que les morts.
Tout à coup, Balle-Franche poussa un cri de joie et se jeta dans les bras clu vaillant chasseur qui, pendant la bataille, avait fait une si rude besogne.
Il avait reconnu son gigantesque cousin, Charles Meunier, l'Aigle- Rouge.
De son côté, le général Kergras avait, lui aussi, avec une viv% satisfaction, reconnu son ami Net-Noktva, l'Éclair, le jeune et vaillant chef commanche-
L'Indien était littéralement hideux avoir en ce moment.
Les vêtements en désordre, tachés du sang de ses ennemis et du sien propre, car il avait reçu deux ou trois blessures, légères, heureusement, sa ceinture garnie de chevelures, ruisselante de sang, il ressemblait bien plus à un démon qu'à un homme.
Cependant, Alain n'hésita pas à lui serrer chaleureusement la main; c'était un puissant auxiliaire pour l'expédition, que le valeureux sachem*
Mais le temps pressait; les compliments furent courts.
Les cadavres ennemis furent abandonnés en pâture aux bêtes fauves, et les Gommanches, après s'être chargés de leurs morts et de leurs blessés, reprirent, en compagnie des chasseurs, le chemin du camp.
Si le secours des blancs avait tardé un quart d'heure, tous les Gommanches auraient inévitablement succombé.
Ils avaient commis la grave imprudence de ne pas s'assurer du nombre exact de leurs ennemis , et, bien que n'étant tout au plus qu'une vingtaine d'hommes, ils en avaient follement attaqué plus de soixante ; malgré les prodiges de valeur qu'ils avaient accomplis; ils avaient failli payer cher leur témérité.
Il avaient perdu huit hommes; tous les autres étaient pins ou moins blessés.
Milord, lui aussi, avait reconnu son vieil ami Balle-Franche ; il y avait eu entre eux un grand échange de caresses.
Du reste, le brave chien, que chacun flattait, se montrait tout fier de ses prouesses et il marchait joyeusement entre les deux cousins, en tête de la colonne.
La rentrée au camp fut un véritable triomphe.
Le général ne comprenait pas trop d'abord que son frère de lait eut si facilement consenti à ce que les Peaux-Rouges le suivissent, mais, en apercevant l'Eclair, toutes ses appréhensions cessèrent, et ce fut avec les témoignages de la joie la plus vive qu'il s'avança au-devant du sachem.
— Je remercie le chef pâle, dit l'Eclair avec dignité; sa conduite a été celle d'un homme de cœur qui se souvient ; sans les guerriers des visages pales, mes enfants, les guerriers commanshes seraient morts; ils n'oublieront pas,
— L'Eclair est mon frère, répondit le général en rougissant légèrement, un peu honteux de ce compliment à brûle-pourpoint qu'il savait ne pas mériter puisque la première pensée de la sortie était venue, non à lui, mais à Balle-Franche seul; je ne suis pas encore quitte envers le chef pour ce qu'il a fait à Àrkapolis.
— Le chef à la blonde chevelure paye noblement ses dettes, reprit le sachem, ! 'Eclair le savait.
. — Vous restez quelque temps avec nous, n'est-ce pas, chef!
— Je suis venu pour conférer avec mon frère.
Cœur-d'À«ier avait fait déposer les blessés sur des lits de feuilles aromatiques, sous une tente dressée à la hâte; et le vieux partisan, qui possédait quelques notions en médecine, aidé par Loïck, le serviteur du général, assez versé, lui, dans cette science, s'était empressé de leur donner les premiers soins que réclamaient les affreuses blessures qu'ils avaient reçues.
Les morts avaient été placés dans un wagon et recouverts d'une toile ; le lendemain seulement, on devait procéder à leur inhumation.
Le sachem, sans dire un mot, sans faire une observation, avait suivi du coin de l'œil les diverses manoeuvres de Cœur- d'Acier.
Il prit la main du général, la serra fortement et lui dit avec une émotion qu'il n'essaya pas de cacher, ce seul mot :
— Merci !
Puis il s'éloigna et alla parler bas à Balle-Franche.
Le général, demeuré seul, se hâta de tout faire préparer pour que les Commanches fussent reçus de la façon la plus amicale par ses chasseurs, et il donna les ordres les plus sévères pour la sûreté du camp.
Les événements qui venaient de se passer lui prouvaient que, s'il avait des amis dans la savane, il y comptait aussi un grand nombre d'ennemis j il comprenait combien la prudence était nécessaire dans sa position.
Au bout de dix minutes, le chef reparut.
Il n'était plus rcconnaissable; toute souillure, toute trace de sang avait disparu de son corps; Balle-Franche le suivait, en compagnie de FAigle- Rouge, sur les talons duquel marchait Milord.
Balle-Franche voulut présenter son cousin au général, mais celui-ci l'interrompit gracieusement.
— Votre cousin se présente trop bien lui-même, dit-il, pour avoir auprès de moi besoin d'autre recommandation, même delà vôtre, mon ami.
Et il serra la main du chasseur qui, honteux d'un tel éloge» ne savait plus quelle contenance tenir» et caressa (Milord qui se frotta joyeusement contre lui en poussant de petits cris de joie.
LA FORÊT VIEHGli
— Chef ! dil-i] au saclicm, les Siou* sont arrivés.
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