‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 17 sur 35 · OU NOTHE AMI BILLE-FRANCHE SE DESSINE · texte numérisé non relu

OU NOTHE AMI BILLE-FRANCHE SE DESSINE

Voici ce qui s'était passé, et comment il se faisait que l'Eclair et l'Aigle- Rougeque nous avons quittés vers deux heures de l'après-dmer* sortant de la

LlV. 35. — 1'. ROY, édii. — Reproduction interdite. 35

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mission de Sainte-Marie, se trouvaient, le soir même, à plus de quatre lieues de là, embusqués avec quelques guerriers eommanches, en face des Sioux qu'ils ne s'attendaient à rencontrer qu'au défilé de l'Antilope.

L'Eclair était résolu à tenir la promesse qu'il avait faite au missionnaire, et à ne pas attaquer son ennemi, si celui-ci ne l'attaquait pas d'abord.

Certain que ses ennemis étaient en face de lui, au lien de descendre à

découvert les flancs de la montagne et de révéler ainsi sa présence aux Sioux,

ce qui les exciterait à tenter le coup demain que probablement ils méditaient

contre lui, il voulut, s'il était possible, éviter au contraire toute occasion de

conflit.

En conséquence^ après s'être entendu en quelques mots avec l'Àigle- Rouge, tous deux se dissimulèrent le long des haïes, rampèrent comme des serpents dans les hantes herbes et atteignirent la plaine sans s'être laissé apercevoir pendant même le court espace d'une seconde.

Dès qu'ils eurent posé le pied dans la plaine, la situation devenait moins difficile pour eux; la rivière était bordée de hautes falaises boisées, sur la pente desquelles ils savaient que leurs amis étaient embusqués et qu'il leur était facile d'atteindre, sans courir le risque d'ôtrc dépistés.

Ge fut en effet ce qui arriva.

Les Commanches, sous les ordres de l'Opossum, étaient à leur poste; seulement, au lieu de commander, ainsi que le supposait l'Eclair, soixante ou quatre-vingts guerriers, ce chef en avait tout au plus vingt-cinq sous ses ordres.

Les autres détachements s'étaient sans doute laissé entraîner trop loin à la poursuite du gibier, de sorte qu'ils n'avaient pu être rejoints par les émissaires envoyés près d'eux; ou que^ si ceux-ci les avaient rencontrés, cela avait été à une distance trop éloignée pour qu'il leur fût possible de rejoindre à l'heure convenue leurs compagnons à l'endroit designé*

L'Opossum n'en avait pas moins exécuté bravement l'ordre que son chel lui avait donné, et à la tête du faible détachement dont il disposait, il était venu s'embusquer au déûlé de l'Antilope, prêt, quoi qu'il pût arriver, à -assaillir les ennemis au premier mot que lui dirait le sachem,

L'Eclair reconnut intérieurement combien il avait eu raison détenir loyalement la parole qu'il avait donnée au missionnaire, et à quel désastre il se serait exposé s'il s'était laissé voir par ses ennemis dont le nombre était quadruple de celui de sa troupe.

Il avait aussitôt réuni ses guerriers et il s'était rapidement éloigné sans que les Sioux eussent soupçonné la présence auprès d'eux de leurs ennemis.

Dès qu'il avait été assez loin pour ne plus craindre de poursuite, l'Eclair, ne conservant qu'une vingtaine d'hommes avec lui, avait expédié de nouveaux émissaires à ses divers détachements pour les arrêter dans leur marche sur le défilé de l'Antilope et leur assigner un nouveau rendez- vous*

Le sachem commanche se proposait de passer la nuit là où il se trouvait, et le lendemain, au lever du soleil, de se mettre en marche pour le Brûlis de la Longue-Corne, de façon à escorter le missionnaire, tout en se tenant hors de sa présence*

Déjà le campement était installé, lorsqu'un guerrier qui avait été laissé en arrière pour surveiller les mouvements de l'ennemi, accourut en toute hâte.

Les Sioux, grâce à leurs espions, avaient découvert que l'ennemi qu'ils voulaient surprendre avait été prévenu du piège qui lui était tendu et qu'il s'était échappé.

11 était inutile de demeurer plus longtemps à attendre un ennemi qui déjà sans doute était loin. Le Moqueur avait aussitôt abandonné son embuscade, avait tenu un conseil; puis, à la tête de son nombreux détachement, il s'était dirigé du côté où la caravane des blancs s'était arrêtée la veille.

À cette nouvelle, la résolution du sachem fut prise en une seconde; presque tous ses guerriers étaient à cheval, il fit monter les piétons en croupe, et, certain de gagner facilement l'avance sur les Sioux, qui, eux> étaient pourla plupart à pied, et qui par conséquent ne pouvaient marcher aussi vite que lui, il se dirigea en toute hâte sur le Brûlis de la Longue-Corne.

Son projet était simple : trop faible pour attaquer ses ennemis, il s'embusquerait dans les taillis et les broussailles et se contenterait de surveiller leurs mouvements jusqu'à l'arrivée de ses détachements, qui le rejoindraient pendant la nuit ou, au plus tard, au lever du soleil; alors, certain d'être soutenu par les chasseurs blancs, il attaquerait les Sioux à l'improviste, à la tête des cent ou cent cinquante guerriers qu'il aurait réunis.

Comme on le voit, c'était entre les deux partis une lutte d'adresse et de ruses, une véritable guerre indienne, en un mot.

Ainsi qu'il l'avait calculé 3 le sachem avait précédé, grâce à la diligence qu'il avait faite, ses ennemis sur le nouveau terrain qu/il avait choisi; et il avait eu tout le temps nécessaire pour dresser son embuscade et complètement dissimuler en présence.

Mais, si les Commanches étaient passés maîtres en finesse, les Sioux ne leur cédaient en rien ; leurs mouvements avaient été combinés de telle sorte et exécutés avec une si grande habileté qu'ils étaient parvenus à atteindre le but qu'ils s'étaient proposé, sans donner réveil à leurs ennemis, et que les deux troupes se trouvaient embusquées à moins de cent pas Tune de l'autre, sans que, mutuellement, elles soupçonnassent leur présence.

Cet état de choses aurait pu durer longtemps ainsi si Milord ne se fût trouvé avec les Commanches : si fins et si rusés que soient les Indiens, si grande que soit la perfection de leurs sens, les animaux possèdent un instinct infaillible et leurs sens sont beaucoup plus développés encore.

Depuis quelques instants, le molosse semblait donner des marques d'inquiétude ; il aspirait l'air dans la direction du vent et se glissait, le nez en terre, à travers les buissons, hérissant son poil et respirant avec force.

L 1 Aigle-Rouge suivait avec intérêt le manège de son chien ; enfin, celui-ci s'approcha de lui, fixa ses yeux au regard presque humain sur son maître, et poussa deux ou trois grondements rauques et inarticulés.

Il n'en fallait pas davantage au chasseur ; le maître et l'animal s'entendaient à demi-mot,

L'Aigle-Rouge avait compris.

— Chef! dit-il au sachem, les Sioux sont arrivés I

— Arrivés! dit celui-ci, c'est impossible! nous n'avons rien entendu; pas une feuille n'a remué.

— Je ne vous dis pas le contraire, chef; mais je vous le répète : les Sioux sont arrivés.

— Comment mon frère le sait-il? qui lui fait supposer cela?

— Je ne suppose pas, chef; je suis certain de ce que je vous annonce.

— Mais, reprit le sachem, je demande à mon frère comment il le sait.

— Milord me l'a dit, répondit gravement le chasseur, en flattant la bonne bête qui remuait la queue et poussait de petits cris comme pour appuyer les paroles de son maître.

Un Européen, civilisé et savant, aurait souri et haussé les épaules avec dédain, puis il aurait, sans façon, tourné le dos au Canadien qui lui aurait dit de telles absurdités ; mais l'Eclair é tait un sauvage ; il professait une profonde estime pour Milord, dont il appréciait le merveilleux instinct et l'intelligence; de plus, habitué à se guider par l'ouïe, la vue et l'odorat, il savait quel développement immense les sens prennent chez les animaux qui, sous ce rapport, seront toujours supérieurs aux hommes; il ne sourit pas; au contraire, sa gravité augmenta.

— Où Milord a-t-il dit à mon frère que les lapins sioux s'étaient terrés? demanda-t-il.

— Tenez, chef, là! dans ces fourrés, dit le chasseur en étendant le bras dans la direction où effectivement les Sioux se tenaient embusqués.

— Je remercie mou frère t répondit le sachem. Il caressa le chien et fit un signe à l'Opossum. Le chef accourut aussitôt.

L'Eclair lui dit quelques mots à voix basse.

L'Opossum ût, de la tête, un signe affirmatif et disparut dans les fourrés. Son absence se prolongea pendant près d'une demi-heure, puis il revint du côté opposé à celui par lequel il s'était éloigné.

— Eh bien? demanda le sachem.

— Milord a raison, répondit l'Opossum.

— : Pardieul fit le chasseur.

— Ces lapins voleurs sont terrés juste dans la direction indiquée par le chien, reprit le chef.

— Est-il possible de nous approcher d'eux davantage?

— Oui f en agissant avec prudence, nous pouvons même les tourner sur la gauche.

— Essayons 1

Ce fut alors que s'exécutèrent les différents mouvements qui avaient tant intrigué les chasseurs.

Les Commanches s'étaient insensiblement rapprochés des Sioux ; et, sans être aperçus d'eux, ils avaient réussi presque à opérer leur manœuvre tournante, lorsqu'un mouvement insolite dans les broussailles, produit par un faux pas de l'un des guerriers, avait tout à coup révélé leur présence à leurs ennemi s *

Ceux-ci se tenaient sur leurs gardes : ils voulurent se rendre compte de ce qui se passait.

il'

Tout à coup le sachem aperçut le Moqueur.

À la vue de cet ennemi exécré, toutes les résolutions prudentes de l'Éclair s'évanouirent enfumée; il épaula vivement son fusil et lâcha la détente; mais le coup, tiré trop précipitamment, n'atteignit pas celui contre qui il était dirigé.

Une dizaine de coups de fusil partirent au hasard et firent plus de bruit que de mal.

Le sachem regretta, mais trop tard, l'imprudence qu'il avait commise; Je mal était fait ; il fallait maintenant en subir les conséquences.

11 recula de quelques pas, fit monter ses guerriers à cheval et attendit l'attaque de ses ennemis.

Ceux-ci, certains de leur supériorité numérique, n'hésitèrent pas.

Dès que leurs dispositions furent prises, ils poussèrent leur cri de guerre et s'élancèrent contre leurs ennemis.

Les Commanches répondirent bravement.

La fusillade s'engagea, puis on en vint aux mains corps à corps.

On sait le reste.

Malgré la valeur héroïque déployée par les Commanches dans cette lutte

gigantesque où chacun d'eux, avait au moins quatre ennemis à combattre, ils

auraient inévitablement succombé, si Balle-Franche, reconnaissant enfin son

ami, le chef commanche, ne s'était résolument lancé à son secours à la tête

d'une cinquantaine de chasseurs.

Ce récit, que nous avons analysé le plus brièvement possible, avait été fait par le sachem, pendant le dîner, au général de Bodégast et à ses amis.

Le général félicitait chaleureusement le chef de son courage et le remerciait de s'être si loyalement mis à sa recherche, lorsque Balle-Franche, qui, ainsi que son cousin, avait dîné à la table du général et avait un instant quitté la tente, rentra d'un air assez préoccupé,

— Que sepasse-t-il de nouveau, Balle-Franche? demanda le général.

— Mon général, répondit le Canadien, il y a là un chef sioux qui demande à être introduit dans le camp.

— Que veut cet homme? Le connaissez-vous?

— C'est un chef renommé dans sa nation, mon général; l'Éclair le connaît bien, ajouta-t-il en souriant*

— C'est le Moqueur, dit froidement le sachem.

— Mon Dieu! s'écria la marquise, que peut vouloir ce misérable?

— 11 faut le tuer comme un chien, dit Cœur-d' Acier qui } selon sa coutume, était toujours pour les moyens expéditifs.

— Rassurez-vous, Andrée, dit doucement le général, cet homme ne peut rien contre vous.

— Il me fait peur^ murmura-t-elle en frissonnant.

— Enfant! reprit-il avec tendresse, n'ëtes-vous pas au milieu de vos amis?

— Tuons-le! reprit Cœur-d* Acier.

— Tais-toi, Hervé, tu es insupportable. Que demande ce chef? Balle- Franche?

— Mon général, il désire avoir une conférence avec vous.

— Soiti qu'on l'introduise d'une façon honorable. Hervé, tu le conduiras sous ta tente où je me rendrai.

— Pardon, mon général, nous avons affaire à un puissant chef peanrouge, agissons avec lui à l'indienne»

— Je ne demande pas mieux, Balle-Franche, mais alors que faut-il faire? Je ne connais que fort peu les coutumes des Peaux-Rouges.

— Asseyez-vous avec vos principaux officiers autour de l'un des feux du camp. C'est autour du feu du conseil que, dans les tribus, se traitent les affaires importantes.

— Vous avez raison, mon ami, cela sera en effet mieux ainsi,

— Permettez-moi de servir d'introducteur au sachem sioux : je sais comment il faut agir en pareil cas.

Le "général se leva,

— Venez, messieurs, dit-il; et, s'adressant à l'Eclair et à r Aigle-Rouge : Quant à vous, chef, et vous, mon brave camarade, ajotila-t-il, demeurez ici, ainsi que notre ami Milord; je me doute à peu près de ce que vient demander cet homme ; mieux vaut qu'il ne vous voie pas. Bien qu'il sache votre arrivée ici, votre intervention dans ce qui va se passer pourrait aggraver les choses, à cause de Pinimitié qui existe entre vous.

— Oui, chef, restez près de moi, ainsi que ce brave chasseur, dit la marquise en souriant ; si je demeurais seule, je crois que je mourrais de peur.

— L'Eclair restera près du Lys-Rosé, dit le: chef avec courtoisie, la jeune femme blanche est sa sœur.

Le général serra la main des deux hommes et sortit accompagné d'Alain et d'Hervé.

Balle-Franche avait déjà depuis un instant quitté la tente»

Le chasseur avait fait, sans bruit, prendre les armes aux Canadiens et aux Bretons, en leur recommandant de demeurer à Fécart, tout en se tenant prêts à intervenir au premier signal, et, après avoir ordonné la plus grande vigilance aux sentinelles, il s'avança vers l'entrée du camp.

Le chef sioux, sans armes apparentes, enveloppé dans sa robe de bison, se tenait, fier et hautain, les bras croisés sur la poitrine au pied des retranchements.

— Vous avez fait un signal de paix; en vous a laissé approcher. Que désirez-vous, Peau-Rouge? demanda Balle-Franche.

— Le Moqueur est un sachem; il désire parler au capitaine des faces pâles, répondit froidement le Sioux.

— Qu'avez-vous à lui dire?

— Les paroles d'un sachem ne peuvent être entendues qu en conseil, devant d'autres chefs : Balle-Franche ne le sait-il pas ?

— Ah! mon frère m ? a reconnu, tant mieux.

— La mémoire des guerriers sioux est longue, lorsqu'il s'agit de leurs ennemis.

— A votre aise, Peau-Rouge ! nous nous sommes vus souvent face à face ; vous êtes un grand brave» je le déclare; mais vous savez que je ne vous crains pas.

— Balle-Franche est un guerrier renommé dans la prairie : sa chevelure ornera le cailli d'un chef.

— Tous les Sioux sont de vieilles femmes bavardes; je croyais le Moqueur plus sage, reprit le chasseur avec mépris,

— Mon frère a raison, le Moqueur a mal parlé; mais Balle-Franche l'excusera.

— Vous pouvez me dire ce qu'il vous plaira, chef; cela m'est parfaitement égal. Entrez, le général vous attend. Si j'ai un conseil à vous donner, faites attention à votre langue quand vous serez devant lui, car il ne souffre pas patiemment les injures.

— Le Moqueur sait que la Chevelure-Blonde est un chef redoutable; il remercie Balle-Franche et se souviendra.

Le chasseur déplaça alors une pierre ou deux qui avaient été disposées de façon à servir de porte, et le chef pénétra dans le camp.

— Venez! lui dit Balle-Franche.

Le sachem s'inclina sans répondre et suivit son guide, non pas sans jeter autour de lui des regards scrutateurs.

A. quelques pas de latente, plusieurs sièges avaient été disposés devant le feu, dont la flamme brillante montait en larges langues d'un rouge vif vers le ciel.

Sur ces sièges étaient assis le général, Alain et Cœur-d'Âcier dont la physionomie renfrognée n'avait rien d'aimable.

Le général était au milieu*

Debout derrière ces trois personnes se tenaient une douzaine de chasseurs appuyés sur leurs fusils.

Un siège avait été préparé pour le chef, en face du général.

Lorsque Balle-Franche eut conduit le Moqueur auprès du feu , il s'écarta de quelques pas.

Le sachem sioux salua l'assistance avec une courtoisie hautaine, puis il croisa les bras, rejeta fièrement la tète en arrière et, fixant son regard d'aigle sur le général} il attendit silencieux et calme.

— Soyez le bienvenu dans mon camp, sachem, dit le général avec bienveillance; que désirez- vous de moi?

— Le Moqueur est un des premiers sachems de sa nation* répondit froidement le Sioux; les chefs se sont réunis autour du feu du conseil, et, après avoir délibéré, ils l'ont envoyé vers le chef à la blonde chevelure.

— Veuillez vous asseoir et m'expliquer les raisons qui ont amené cette entrevue.

— Le Moqueur restera debout.

— A votre aise, chef; seulement expliquez-vous, je vous prie sans plus tergiverser*

— Que dit le Wacondah, le maître de la vie ? Mes enfants rouges couvrent la terre; je leur ai donné la montagne et la plaine, la forêt et la savane, le lacet la rivière, dit le sachem avec emphase, pour chasser en liberté les animaux de toute sorte, les oiseaux dans l'air, les daims, les bisons et les ours sur la terre, les poissons dans l'eau. Mais la justice doit être égal, pour tous. Pour-

quoi les visages pâles envahissent-ils, comme des tigres altérés de sang, les territoires que le Grand-Esprit a donnés aux Peaux-Rouges? Pourquoi les chassent-ils comme des bêtes fauves, et abusant de leur force et de la supériorité de leurs armes, les massacrent-ils sans pitié, partout où ils les rencontrent/ sans insultes et sans provocation de leur part? Le sang des Peaux-Rouges n'est-il pas aussi pur que le leur? De même que les visages pâles, ne sont-ils pas les enfants bien-aimés du Wacondah? Une peau s'est étendue sur mon cœur, les paroles que souffle ma poitrine déchirent ma gorge et brûlent mes lèvres au passage. Pourquoi cela? Parce que la douleur s'est emparée de mon esprit, que je suis triste en voyant l'injustice et la méchanceté des blancs, et le mal qu'ils semblent prendre plaisir à faire âmes frères et à moi. La Chevelure-Blonde est, je le sais, un chef renommé dans sa nation, le Wacondah de ses pères l'aime et le protège. Le chef des visages pâles est entré dans le désert à la tète de nombreux et redoutables guerriers de sa nation. Les Peaux-Rouges, au lieu de s'opposer à sou passage, se sont, au contraire, respectueusement écartés devant lui; depuis trois lunes qu'il parcourt la prairie dans tous les sens, ils l'ont laissé paisiblement tuer le gibier qu'il lui convenait d'abattre, sans jamais lui dire ; Pourquoi tuer ce gibier qui est notre propriété? Aucune injure, aucune insulte ne lui ont été faites par les Peaux-Rouges, et pourtant aujourd'hui, au coucher du soleil, qu'a fait le chef à la blonde chevelure? Deux tribus des Peaux-Rouges en étaient venues aux mains à une courte distance de son camp. Ces tribus, ennemies depuis longtemps, s'étaient fortuitement rencontrées sur un terrain neutre, et vidaient, les armes à la main, leur querelle. Le chef à la blonde chevelure, ainsi que l'exigeaient l'honneur, le droit, la justice, aurait dû demeurer étranger à ce combat, qui ne le segardait pas, entre deux chefs puissants qui tous deux lui sont inconnus. Au lieu de cela, sans avoir été prévenu, sans avoir été provoqué d'aucune manière, il a lancé traîtreusement ses guerriers blancs sur les jeunes hommes du Moqueur, en leur disant : Allez! tuez les Peaux-Rouges! Soyez sans pitié pour eux! Voilà ce qui s'est passé, il y a deux heures à peine. Les cadavres mutilés des guerriers sioux sont encore étendus sur l'herbe de la savane, exposés à être dévorés parles bêtes fauves, moins cruelles que les visages pâles. Non content d'avoir donné et fait exécuter cet ordre dans toute sa rigueur, le chef paie à la blonde chevelure a reçu dans son camp le chef et les guerriers ennemis du Moqueur; il les traite comme s'ils étaient ses frères. Pourquoi le chef blanc a-t-il agi ainsi? Pourquoi a-fc-il traité en ennemis des hommes qu'il ne connaissait pas et contre lesquels il n'avait aucun motif de haine? Le grand sachem des Sioux attend la réponse que lui fera le chef des visages pâles. J'ai dit! Le Moqueur s'inclina, puis il redressa la tête et attendit fièrement- La réponse ne se fit pas attendre.

Le général sourit d'un air ironique, et s'adressant au Moqueur : — Votre discours est très adroit et très habile, chef, dit-il; il n'a pour moi qu'un seul défaut, mais ce défaut est capital; toutes les paroles que vous avez prononcées, depuis la première jusqu'à la dernière, sont un tissu de mensonges et de faussetés; le désert n'appartient à personne. Dieu, ou le

LA FORÊT VIKHGK

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Lorsque Dalle-Fitinchccul conduit le Woqucur auprès du feu, il sëearla de quelques pa^

Wacondah, ainsi que vous le nommer, ne l'a pas voulu donner plus aux Peaux-Rouges qu'aux faces pales; en le parcourant, j'use d'un droit incontestable; si je suis accompagné d'hommes armés, c'est parce que si j'étais assez fou pour y venir seul, avant une heure je serais traîtreusement assassiné par vous et les vôtres. Vous prétendez que vous vous êtes écartés de mon passage el que jamais vous n'avez cherché à me nuire; en parlant ainsi

J jIV. 'M\. — I* liOY, t-dil. — lUpnidui'lion ïiilprdite, 36

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vous mentez sciemment, parce que vous êtes convaincu que j'ignore vos intrigues et vos complots contre moi. Je sais tout ce que Vous avez fait depuis deux jours, et même la nuit passée^ le guet-apens que vous avez tramé avec le Vautour-Fauve, le Gypaète et d'autres misérables qui sont vos complices, doue vous ne m'abusez pas. Quant à la mission que vous êtes censé remplir en ce moment, c'est un audacieux stratagème pour vous introduire dans mon camp et juger par vous-même des forces dont je dispose. Soit! regardez à votre aise! Ces forces sont assez. considérables pour que je puisse, si vous osez vous attaquer à moi, vous infliger un châtiment terrible et dont vous conserverez un éternel souvenir. Sachez que je ne vous crains pas, et la preuve, c'est que, connaissant vos complots, je dédaigne, maintenant que je vous tiens en mon pouvoir, de me venger de vous et des vôtres ; mais, je vous le répète, n'y revenez pas, car cette fois je serais sans pitié ! Vous m'accusez de vous avoir attaqué, vous, plutôt que vos ennemis, que, dites-vous, je ne vous connais pas. Ceci est aussi faux que le reste. L : Éclair est mon frère, mon allié; je le connais depuis longtemps, avant môme mon entrée dans le désert. Lui et ses guerriers sont dans mon camp, c'est vrai ! Il est , vrai encore qu'ils sont traités avec tous les égards que méritent des amis éprouvés et des alliés fidèles. Je vous al répondu* Avez-vous autre chose à me dite. Parlez, mais parlez vite, je n'ai pas de temps à perdre en vains discours. Si vous êtes sage, vous voyant démasqué par moi, sachant que je connais vos honteuses manœuvres, vous vous retirerez paisiblement et vous n'essayerez plus de me nuire; de mon côté, je vous promets de ne rien tenter contre vous, si vous êtes fou, vous vous laisserez guider par la haine qui vous aveugle et vous entraînerez, vous et votre tribu, dans des malheurs irréparables; car. si vous m'obligez malgré mon désir de demeurer étranger à vos querelles, à venger une insulte que vous m'aurez faite, cette vengeance, je vous le répète pour la dernière fois, sera terrible, et le sang versé retombera sur vous. J'ai dit. Que voulez-vous encore?

— Rien, répondit froidement le chef qui, pendant tout ce discours, était demeuré impassible sans qu'un seul des muscles de son visage tressaillit.

— Alors, adieu, cheft et que la prudence, qui est bonne conseillère, ne vous abandonne pas f

— Au revoir t répondit-il avec une expression de rage contenue à laquelle il était impossible de se tromper.

Le général haussa les épaules.

— Reconduisez cet homme hors du camp 1 dit-il.

Balle-Franche fit un signe au Moqueur qui le suivit aussitôt, sans manifester aucune émotion.

— Je vous avais averti, chef, lui dit le chasseur, lorsqu'ils furent au pied des retranchements.

— Les Visages-Pâles sont des chiens, répondit le sachent ; les Sioux leur crachent au visage.

— Vous êtes tous des vieilles femmes bavardes, dit en riant le chasseur*

Le Moqueur sortit.

— Vous êtes des chiens, des lapins et des voleurs! cria-t-il d'une voix que

la colère étranglait.

Il retira un paquet assez volumineux de dessous sa robe, le jeta derrière lui dans le camp et s'élança en courant, sur la pente assez roide de la colline.

— Au revoir, ma vieille mère! lui cria le chasseur en ricanant, et il referma froidement le passage.

Il s'appuya sur le retranchement et suivit un instant du regard la fuite précipitée de l'Indien, le long des flancs escarpés de la colline,

— Race perverse, lâche et ingrate! murmura-t-il, et il retourna, à petits pas, vers le feu où le général l'attendait.

Tout en marchant il regardait attentivement autour de lui, comme s'il eût cherché quelque chose.

Enfin il se baissa et ramassa une espèce de paquet, celui-là même que le sacliem sioux avait jeté derrière lui, comme une menace en quittant le camp.

— J'en étais sûr! dit-il, après avoir pendant un instant examiné ce qu'il avait ramassé.

— Notre homme est parti? demanda le général.

— Oui, mon général, répondit-il.

— Il ne vous a rien dit en vous quittant, Balle-Franche?

— Peuhî hâbleries do Peaux- Rouges, qu'il est inutile de vous répéter, mon général, mais s'il n'a rien dit* ou à peu près, en revanche il a laissé quelque chose derrière lui.

— Quoi donc?

— Ceci.

Et il montra un paquet d'une douzaine de flèches barbelées, dont les pointes étaient tachées de sang et qui étaient liées solidement ensemble par une peau de -vivora ciega (vipère aveugle). C'était le paquet que, quelques minutes auparavant, il avait ramassé.

— Qu'est-ce que c'est que cela, mou ami?

— Vous le voyez, mon général, c'est un paquet de douze flèches.

— Ce n'est pas cela que je vous demande, Balle-Franche, mais la signification de ce cadeau symbolique.

— Cette signification est facile à comprendre, mon général, c'est tout simplement une déclaration de guerre!

— Une déclaration de guerre?

— Oui, mon général; le sang qui tache les pointes des flèches veut dire la guerre: le nombre de douze signifie que cette guerre durera un an, et la peau de vivora ciega qui sert de lien, veut dire que cette guerre sera à outrance, c'est-à-dire que les Sioux tueront sans pitié les prisonniers qui tomberont entre leurs mains.

— BonJ n'avais-je pas raison de vouloir qu'on fusillât ce drôle? s'écria Cœur-d'Acîer avec colère.

— Tais-toi, Hervé, dit en souriant le général, tu radotes*

— C'est égal! grommela-t-il, j'avais raison î

— Et, à votre avis, Balle-Franche, que devons-nous faire?

— Mon général, il n'y a pas deux partis à prendre : il faut accepter la

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position qui nous est faite. Les Sioux voulaient un prétexte pour commencer les hostilités; ce prétexte, nous le leur avons offert; ils Tout saisi avec empressement. Quoi qu'il arrive maintenant, ils ne reculeront pas, avant que vous leur ayez infligé une sanglante défaite. Le Moqueur désirait la guerre, d'abord par avarice et dans l'espoir de piller vos richesses; ensuite, parce qu'il est jeune, que beaucoup de chefs de sa nation voient avec jalousie la haute position qu'il a conquise, et essayent sourdement de le renverser et de détruire son influence dans la tribu. L'échec qu'il a subi aujourd'hui, et dont 4 vous êtes la principale cause, Ta rendu d'autant plus furieux qu'on l'imputera à son imprudence; il ne peut se relever aux yeux des siens que par un coup d'éclat, et, par tous les moyens, il essayera de l'obtenir. 11 n'y a donc aucune façon de lui faire entendre raison : il resterait sourd à toutes les propositions d'arrangement, si avantageuses qu'elles fussent pour lui ; il faut le battre,

— Nous essayerons : d'ailleurs, nous sommes nombreux; l'Éclair ne nous abandonnera pas, et, avec l'aide de Dieu, je crois que nous sommes en mesure de lutter contre cet homme avec avantage, si puissant qu'il soit.

— Notre situation n'est pas mauvaise, mon général, loin de là; cependant cette affaire est beaucoup plus sérieuse que vous ne le supposez peut-être. Avant deux jours, le Moqueur aura rallié autour de lui tous les mauvais drôles qui rôdent dans le désert, et Dieu sait qu'ils y pullulent; cependant, en prenant bien nos mesures, nous pourrons, je le crois, en venir à bout.

— Qu'appelez-vous prendre bien iios mesures?

— Avant dix ou douze jours, dix chasseurs canadiens nous arriveront d'Arkapolis, ce qui élèvera notre nombre à cent douze ou cent quinze, à peu près. L'Éclair commande environ deux cents guerriers d'élite qui, dans moins d'un mois, peuvent être doublés. Pour ma part, j'ai de nombreux amis dans la prairie, et je me fais fort de réunir trente ou quarante chasseurs ou trappeurs blancs, honnêtes et braves; tout cela réuni nous formera un effectif très raisonnable, avec lequel nous pourrons opérer sur plusieurs points à la fois, au lieu de demeurer sur la défensive, ce qui est toujours une mauvaise tactique quand on a affaire aux Peaux-Rouges.

— Bien, Balle-Franche, vous envisagez sainement la question, mon ami; c'est bien ainsi que nous devons agir. Vous avez une expérience profonde de la façon dont la guerre doit être conduite contre les ennemis auxquels nous avons affaire et vous avez parfaitement détaillé les ressources en hommes que nous possédons ou, au besoin, nous pourrons posséder. La situation est grave. Est-ce que vous nous abandonnerez dans ce moment critique où nous avons besoin non seulement de votre courage, mais encore de votre fidélité à toute épreuve, et de votre expérience?

La marquise, l'Eclair et l' Aigle-Rouge s'étaient joints à la réunion et semblaient attendre tous, avec une vive anxiété, la réponse du chasseur, excepté probablement Alain, le fils du général, qui se roulait joyeusement sur l'herbe avec Milord.

L'enfant et le chien s'étaient pris l'un pour l'autre d'une vive affection et ne voulaient plus se quitter.

— Excusez-moi, mon général, répondit Balle-Franche avec émotion, mais

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je ne comprends pas bien ce que vous me faîtes l'honneur de me dire. Est-ce que j'aurais été assez malheureux pour vous déplaire?

— Je vois, en effet, que vous ne comprenez pas, mon ami, reprit en souriant le général. Votrecousin, Charles Meunier, ou si vous le préférez TAigle-Rouge, n'est-il pas venu ici, chargé d'une mission importante de la part de votre famille ?

— En effet, mon général, mon brave cousin est chargé, ou plutôt, pour être vrai, s'est chargé» par bonté et par amitié pour moi, d'une mission dont je le remercie sincèrement; mon père et mon grand-père surtout, vieillard presque centenaire dont je suis séparé depuis plusieurs années, réclament ma présence. Mon grand-père veut une dernière fois me bénir avant que de s'endormir du sommeil du juste dans le sein de l'Eternel.

— Oui, Balle-Franche, et les prières d'un vieillard sont des ordres. Aussi, je vous avoue que devant cette obligation dans laquelle vous vous trouvez d'obéir à votre père et surtout à votre grand-père, je crains que vous soyez contraint de nous abandonner dans la situation, je ne dirai pas critique, mais périlleuse où nous nous trouvons et de nous priver ainsi de votre concours et de vos conseils.

Lejeune homme avait écouté avec la plus sérieuse attention les paroles du général; lorsque celui-ci se tut, il redressa sa haute taille en arrière, releva la tête, et l'œil étincelant, les traits empreints d'une majesté suprême :

— Mon général, répondit-il, mon père et mon grand-père sont des soldais des grandes guerres de Mon tcalm; ils sont toujours demeurés Français de cceur; ils ont préféré se retirer parmi les Hurons, ces fidèles alliés de la France, plutôt que de renier leur nationalité, manquer aux serments qu'ils avaient faits à leur patrie, et courber le front sous le joug pesant d'une domination étrangère; ils m'ont élevé dans les mômes idées qu'eux, c'està-dire le courage, l'honnêteté et la fidélité à ma parole; ils me répétaient sans cesse ces paroles, qui sont la devise d'une famille noble, à laquelle la mienne, en France comme en Amérique, a toujours été inféodée parle cœur et par le dévouement. Ces paroles, les voici : Fais ce que dois, arrive ce qu'il plaira à Dieu. Ces paroles sont restées gravées au fond de mon cœur : je suis un homme simple, ignorant des choses des villes et du monde; mais je suis un homme au cœur droit et dontlesinstincts sont bons. Si aujourd'hui que vous êtes en danger et que vous avez besoin de moi pour vous aider à conjurer le péril qui vous menace, je vous quittais pour retourner auprès de mon père et de mon grand-père, savez- vous ce qu'ils me répondraient, lorsque, près de franchir le seuil de leur hutte, je leur dirais de quelle façon je vous ai quitté pour les revoir, et leur demanderais leur bénédiction ? Le savez-vous, général? Eh bien ! je vais vous le dire. Ils me répondraient : Louis Berger, c'est mon nom, général, vous avez manque à la parole que vous aviez donnée; vous avez lâchement abandonné dans le péril des hommes qui s'étaient fiés à votre honneur; nous ne vous connaissons plus; non! vous n'êtes pas notre fils; cette bénédiction que vous réclamez, vous ne méritez pas de la recevoir : retirez-vous! vous ne franchirez pas le seuil de cette chaumière, parce que vous avez déshonoré à jamais le nom que nous vous avions légué pur et sans tache comme un symbole d'honneur et de loyauté!

— C'est vraiï dit L'Aigle-Rouge avec conviction en se levant, ils diraient cela et ils auraient raison de le dire.

— Vous entendez, général, reprit simplement le chasseur: je ne veux pas que cela soit; je resterai à mon poste jusqu'à ce que tout danger soit passé- Dieu qui lit dans mon cœur et qui connaît la pureté de mes sentiments me fera la grâce de retrouver à mon retour, mon absence dût-elle se prolonger un an encore, mon vieux grand-père vivant, et d'être béni par lui, car je n'aurai pas démérité de l'honnêteté antique de notre famille.

En prononçant ces paroles, sans geste, sans éclat, doucement et avec une conviction fervente, le jeune et brave chasseur semblait transfiguré ; tous les assistants se sentaient émus en voyant tant de grandeur unie à tant de simplicité.

Le général se leva, et, tendant les bras au Canadien :

— Balle-Franche, lui dit-il, vous êtes la plus loyale et la plus honnête nature qui existe. J'accepte votre dévouement; embrassez-moi, mon ami!

— Merci, mon général, répondit le chasseur. Voici une récompense qui pourrait bien équivaloir pour moi à une condamnation à mort, car je suis maintenant obligé de me faire tuer pour voust

Et il se jeta, rayonnant de joie et de bonheur, dans les bras ouverts du général.

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