‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 18 sur 35 · OU CERTAINS DE NOS PERSONNAGES ÉPROUVENT UN INSTANT DE BONHEUR · texte numérisé non relu

OU CERTAINS DE NOS PERSONNAGES ÉPROUVENT UN INSTANT DE BONHEUR

Le lendemain, ainsi qu'il l'avait promis k l'Éclair en le quittant, le missionnaire se mit en mesure de se rendre au camp des Blancs, afin de les avertir du danger qui les menaçait.

Naturellement, il n'avait aucune nouvelle de ce qui s'était passé le soir précédent an Brûlis de la Longue-Corne, et ignorait le combat que s'étaient livré les deux partis comanche et sioux.

Au lever du soleil, après avoir dit une messe à laquelle assistèrent tous les habitants du village, le missionnaire se mit en route, accompagné jusqu'au bas de la montagne par ses pauvres Indiens, qui le suppliaient en pleurant de bien prendre soin de lui, de ne pas demeurer longtemps éloigné de la mission, et de prier pour eux le Grand-Esprit.

Le missionnaire les consola, leur promît d'être bientôt de retour et leur donna sa bénédiction, et ne consentit à s'éloigner que lorsqu'il les eut vus reprendre définitivement le chemin du village, ce qui fut assez long, car ces pauvres gens, qui l'aimaient réellement comme un père, ne pouvaient se résoudre à se séparer de lui. À chaque instant ils s'arrêtaient sur leurs pas, et recommençaient leurs affectueuses recommandations.

La manière dont voyageait le digne et saint prêtre était à la fois simple et touchante.

Si long que fût le trajet qu'il avait à faire, toujours il cheminait à pied,

un long bûton à la main, au milieu des guerriers qui lui faisaient cortège, et

qui, pour la plupart, imitaient son exemple, et comme lui marchaient à pied.

Cette fois, à cause de la saison des grandes chasses, époque à laquelle toutes les nations disséminées dans le désert se réunissent, surtout de crainte des rôdeurs et des maraudeurs qui infestaient la Prairie, cinquante guerriers d'élite, tous bien montés et bien armés, avaient absolument voulu servir d escorte au missionnaire.

Outre cette troupe respectable, vingt Indiens, armés aussi, mais plus intimement liés à sa personne, l'entouraient et marchaient avec lui, causant et écoutant ses exhortations toujours douces, touchantes et empreintes de cet esprit de charité qui charmait ot séduisait ces natures naïves et primitives, faciles à fr émouvoir et à intéresser.

Un peu en arrière venaient deux mules : La première portait une belle planche de cèdre, longue de quatre pieds, avec des tréteaux pour la soutenir des perches, une tente en coutil et un dais. La seconde était chargée d'étoffes de soie, d'une natte de jonc teinte et d'un beau travail, et de tous les objets nécessaires au culte.

Jamais, dans aucune circonstance» le missionnaire, depuis qu'il était fixé a Sain te- Marie, n'avait fait un voyage, long ou court, sans emporter avec lui tout ce dont il pouvait avoir besoin pour célébrer le saint sacrifice de la messe.

Pendant certains voyages qu'il avait faits, chaque soir, dès qu'il arrivait à l'endroit où il devait passer la nuit, les Indiens, avant tout autre soin, commençaient par planter des perches d'espace en espace, formaient une chapelle, l'entouraient avec la tente de coutil en ne lui laissant qu'une seule entrée par devant, ce qui était le travail de moins d'une demi-heure; puis on dressait l'autel, on plaçait le dais au-dessus; le dedans de la chapelle était orné d'étoffes de soie; la natte servait de tapis, et on disait aussitôt la prière en commun.

Ce devoir accompli, le campement se faisait seulement alors; on préparait le souper et on s'installait pour la nuit; le matin, avant le départ, le missionnaire offrait le saint sacrifice de la messe; puis la chapelle était défaite, pour être, le soir, réédifiée à quelques lieues plus loin, et tous les jours il en était ainsi, pendant tout le temps que durait le voyage.

Cette fois, comme toujours, la chapelle ou du moins les pièces qui la composaient, avaient été emportées, parce que le missionnaire comptait célébrer, avec une certaine pompe, la messe dans le camp des blancs; c'était avec une joie naïve" que le saint homme qui, depuis tant de longues années, vivait au milieu des Indiens sans aucun rapport direct avec les hommes de sa couleur, se promettait de célébrer ce grand acte.

Le missionnaire n'avait tout au plus que quatre lieues à faire pour se rendre au campement: n'eût été le motif grave que nécessitait cette expédition, il eût considéré cette course, bien plus comme une partie de plaisir quo comme un voyage.

288 LA FORÊT VIEItGK

La petite troupe marchait lentement; d'abord, pai'ce que le missionnaire ne cheminait qu'avec une difficulté extrême à travers les sentes des bëtes fauves, à peine tracées dans les hautes herbes; ensuite, parce que le Taureau- Blanc prenait des précautions minutieuses pour que nul incident désagréable ne vint troubler 3a tranquillité du voyage.

Partis vers cinq heures du matin de la mission, le père ordonna de faire halte vers onze heures, pour que chacun pût se reposer, prendre un peu de nourriture; et parce que la chaleur devenant intolérable, il était important de laisser aux rayons brûlants du soleil le temps d'amortir leurs feux.

On s'arrêta dans une vaste clairière ombragée par de grands arbres aux larges et puissantes ramures, traversée par un étroit ruisseau dont l'eau, claire et limpide, fuyait avec de doux murmures sur un lit de sable fin et jaune, bordé de glaïeuls et d'herbes hautes et vertes.

Les mules furent déchargées, les chevaux attachés aux pfquets, puis on prépara le déjeuner.

Le missionnaire s'assit sur le gazon touffu, au milieu des Indiens, prononça le bemdiclte que chacun répéta après lui, puis le repas commença.

Les grâces dites, le père se retira un peu à l'écart, ouvrit son bréviaire et lut, pendant que les Indiens, réunis en plusieurs groupes, causaient, fumaient ou dormaient- Gomme on ne devait pas repartir avant quatre heures de relevée, c'està-dire lorsque la chaleur serait complètementtombée, car on n'était plus qu'à une lieue à peine du camp, et rien ne pressait, le Taureau-Blanc avait placé des sentinelles toutautour de laclairière;mais, non content de ces précautions, le chef choisit quatre guerriers des plus résolus et s'éloigna avec eux, dans le but de pousser une reconnaissance aux environs.

Nous ferons remarquer, à ce sujet, que le pouvoir immense et sans contrôle exercé par le missionnaire sur les Indiens, était tout volontaire de leur part, nullement imposé, et surtout essentiellement moral; il leur enseignait ce qui était bien, ce qui était bon; leur donnait des conseils sur la façon dont ils devaient se conduire; les éclairait sur les fautes qu'ils pouvaient commettre, mais il ne s'immisçait jamais dans les choses qui regardaient principalement leurs coutumes particulières et leur façon de se gouverner; à moins qu'il ne remarquât, dans ces coutumes, des faits contraires aux bonnes mœurs, ou en opposition directe avec la religion qu'il leur enseignait.

Il est vrai d'ajouter que les Indiens, qui se trouvaient toujours bien des conseils que leur donnait le missionnaire, ne faisaient jamais rien sans le consulter et sans avoir son assentiment ; mais c'était librement, et sans y être excités par lui qu'ils agissaient ainsi, car il affectait, au contraire, de demeurer complètement en dehors de leur administration et de leur gouvernement; politique d'une haute sagesse qui, en augmentant son prestige, doublait sonpouvoir .

Le Taureau-Blanc était le personnage qui jouissait delaplushaute considération dans la mission, après le Père.

Cet Indien, doué d'une assez belle intelligence, dont le cœur était foncièrement bon, avait été, ainsi que nous l'avons rapporté, séduit par l'homme qu'il avait d'abord, dans un moment d'ivresse, si cruellement persécuté.

LA FOIIKT VUS 11015

Ut

' '■"- — ■•■■Lljj

■vil "^ I

vr

11 tomba, haletant, aux gcnouï du jeune prêtre.

Instruit-dans la religion» et baptisé par le Père, il était devenu non seulement un chrétien fervent, mais un adepte dévoué entièrement aux: idées de régénération de celui qui l'avait converti, et il s'était fait son séide, son bras 'Iroit; nommé premier sachem de la petite tribu de fidèles groupés autour du missionnaire, il l'aidait de tout son pouvoir dans l'accomplissement de son ouvre ardue, et cela avec une intelligence et une ardeur vraiment remarquables.

] jIVj — 37 a l". HOY, cdit. — Iteproduclion interdite, 37

290 hA FOTJ.ÊT VIERGE

Depuis une demi-heure 'environ, 3e Taureau-Blanc et ses guerriers marchaient, selon l'expression espagnole, la barbe sur l'épaule, sans avoir rien découvert de suspect ou d'inquiétant, et ils se prépavaient à retourner près du missionnaire, lorsqu'un bruit assez fort, dans les halliers, à quelques pas de l'endroit où ils se trouvaient, les arrêta net.

Au même instant, une voix rude se fit entendre, disant d'un ton amical, avec uix accent de joyeuse surprise :

— Eh! là, chef, ne craignez pas! nous sommes des amis. Si nous nous attendions à rencontrer quelqu'un par ici, ce n'était pas vous !

— Bon-Affût! s'écria le chef, qui reconnut aussitôt la voix, et qui s'avança du coté d'où elle partait.

Presque aussitôt les buissons s'écartèrent, et l'homme dont le nom venait d'être prononcé, parut, suivi de deux ou trois autres.

— Je vous salue au nom cle Dieu ! chef» reprit le chasseur.

— Et moi de même, sachem; que faites- vous par ici?

— J'allais vous adresser la même question, j'accompagne notre Père, avec quelques guerriers, ju squ'au brûlis delaLongue-Gorne où campe, en ce moment, une très nombreuse caravane de visages pâles.

— Ah! ah! elle existe donc cette caravane dont, depuis plus d'un mois, on parle tant?

— Och! si elle existe! Il le faut bien puisque nous nous rendons à l'endroit où elle est campée.

— Ceci est une raison, mais n'est pas une preuve, chef, dit en riant le chasseur,

-^ Il paraît que certains rôdeurs des Prairies ont formé le projet d'attaquer cette car&vane; notre Père Ta appris hier au soir; ce matin, il s'est mis en route; il a voulu lui-même la prévenir de se tenir sur ses gardes.

— Digfte et saint homme ! je le reconnais bien là ! Est-ce qu'il est près d'ici?

— Certes! je fais une reconnaissance pour que, hommes ou fauves, il ne soit troublé dans son repos par personne,

— Vous avez raison de veiller attentivement sur lui, chef, car c'est le père des malheureux: que de bien n'a-t-il pas fait dans la contrée depuis qu'il s T y est fixé; et si ces plats coquins d'Américains ne l'avaient pas tracassé méchamment de toutes façons, il en aurait fait bien plus encore.

Les chasseurs et les Peaux-Rouges s'étaient assis à l'ombre afin de causer plus à leur aise.

— Ce que vous dites là n'est malheureusement que trop vrai, Bon-Affût ! reprit le chef, en hochant la tête, les Grands-Couteaux de l'Ouest se conduisent mal avec lui!

— Comme avec tout le monde dans la Prairie^dit brusquement le chasseur, mais, par Dieu ! il ne sera pas dit que mes camarades et moi nous aurons passe aussi près du saint homme sans le saluer et lui demander sa bénédiction.

— C'est notre devoir, ajouta un des chasseurs.

— N'oublions pas que nous sommes pressés, dit un autre.

— Patience! le Charmeur! le retard ne sera pas grand, et puis, tu le sais, cela porte bonheur de rencontrer le Père sur son chemin.

— C'est vrai ! dirent les chasseurs d'une seule voix avec un accent de conviction profonde.

— Mais, reprit le Taureau-Blanc, vous avez oublié de me dire par quel hasard je vous ai rencontré par ici, si loin de vos trappes.

— Mes trappes, répondit-il d'un ton de mauvaise humeur, elles m'ont été volées; depuis quelque temps, la Prairie fourmille de bandits de toutes couleurs qui semblent s'être donné le mot et s'être associés pour piller et assassiner tous les honnêtes chasseurs. Mais, vive Dieu! nous verrons, je vous le jure, le plus clair de leur sang.

— Pour commencer, dit le Charmeur, il y a deux ou trois jours, nous avons lynché une demi-douzaine de ces gaillards et nous les avons enfumés dans leur tanière comme des bêtes puantes.

— Oui, reprit Bon-Affût, c'est l'Étincelle que voilà, qui les a dépistés; nous les suivions depuis quatre jours.

— Eh ï à propos, ûtl'Étincelle, grand et solide gaillard aux traits accentues, nous avons rendu un lier service à une de vos connaissances dans cette circonstance.

— A qui donc, l'Étincelle?

— A l'Éclair, le chef comanche, dit Bon-Affût; il se trouvait je ne sais comment dans cette hutte, eu compagnie d'un chasseur blanc, une espèce de Goliath, et tous deux se débattaient comme des lions pris au piège, au moment où nous sommes arrivés. Il était temps.

< — Vous oubliez le chien.

— C'est vrai! fit Bon-Affût, un fier animal; figurez-vous un magnifique...

— Je le connais; je l'ai vu, ainsi que son maître et l'Eclair, interrompit le Taureau-Blanc; ils sont venus tous trois à la mission, e/est même l'Éclair qui a appris au père l'attaque projetée par le Moqueur et le Vautour-Fauve contre la caravane.

— Aht le louveteau en est aussi? reprit le chasseur avec ressentiment. Voyez-vous, Taureau-Blanc, aussi vrai que vous êtes un bon et honnête chrétien, un brave et sage guerrier, tous nos camarades, les chasseurs et trappeurs blancs de la Prairie, nous sommes résolus à en finir une fois pour toutes avec ces bandits de toutes couleursqui pullulent dans le désert, qui nous volent et nous assassinent etqui,si nous les laissons faire plus longtemps, finiront par nous imposer leurs lois.

— Je ne puis que vous approuver, Bon-Affût; cependant, je suis forcé de vous dire que l'affaire est épineuse ; ils sont bien nombreux.

— Je le sais mieux que personne; mais n'importe! cela ne saurait durer davantage, il n'y a plus de sécurité pour d'honnêtes chasseurs comme nous avec ces misérables; nous sommes résolus à nous liguer contre eux, à nous recruter des alliés partout, blancs ou rouges, peu importe, pourvu qu'ils soient honnêtes, et, en ce moment, savez-vous où nous allons?

— Mais non, Bon-Affût, puisque je vousle demande depuis une demi-heure.

— C'est juste, chef! Eh bien! nous sommes envoyés par nos amisendéputatioQ auprès du squatter de la Fosse-aux-Jaguars, pour le prier de se mettre à notre tête. C'est un rude homme, celui-là.

— Oui, répondit le chef en hochant la tête; mais c'est un être mystérieux qui vit seul, retiré, avec une femme qui parait être son esclave- On raconte bien des choses sur cet homme.

— Des mensonges! S'il lui plaît de vivre seul, personne n'a rien à y voir; il n'aime pas la compagnie, c'est son droit! il a probablement des raisons pour cela; mais, depuis plus de quinze ans qu'il est retiré dans leMorne-aux- Spectres et campé dans la Fosse-aux Jaguars, quelqu'un a-t-il eu à se plaindre de lui?

— Personne! je dois lui rendre celte justice; du moins, je ne l'ai jamais entendu dire.

— Tandis, au contraire, que beaucoup de gens lai ont des obligations; moi, tout le premier,

— Et moil et moiî ajoutèrent los autres chasseurs.

— Vous voyez bien, chef; il est sombre, morose, bourru même, je vous l'accorde; mais en revanche c'est un brave homme, et, de plus, il est serviable.

— C'est égal, Bon-Aifût, si j'étais que de vous, j'y réfléchirais à deux fois avant que de tenter une pareille démarche. Et, tenez, puisque vous êtes ici, pourquoi ne parlez-vous de cette affaire au Père? Vous savez qu'il est de bon conseil.

— De plus, il connaît l'homme dont il s'agit; vous avez raison, chef! Eh bien! je ne demande pas mieux que de consulter le Père, et, ma foi! ce qu'il me dira de faire, je le ferai; d'ailleurs, on n'a jamais tort d'être prudent, nous partirons quand vous voudrez, chef!

— Tout de suite, alors.

Chasseurs et Peaux-Rouges se levèrent et se remirent en marche de compagnie.

Le missionnaire reçut le chasseur de la façon la plus affectueuse; il connaissait Bon-Affût et ses compagnons depuis longtemps, et il les estimait à cause de leur honnêteté.

Il écouta attentivement ce que lui dit le chasseur, puis, lorsque celui-ci eut bien expliqué les motifs qui rengageaient à s'adresser au Solitaire, ainsi qu'on nommait l'homme de la Fosse-aux-Jaguars :

— Mon ami, lui répondit-il doucement, je ne vois aucun inconvénient à ce que vous tentiez cette démarche. L'homme dont vous parlez est malheureux, sans doute, car j'ignore son histoire à peu près autant que vous; mais j'ai la conviction intime qu'il est loyal et qu'il mérite la sympathie de tous les honnêtes gens. Pourtant, je doute fort que vous réussissiez dans votre mission.

— Pourquoi donc cela, mon Père?

— Cet homme n'est pas ce qu'il parait; ses manières, son langage ne son! pas d'un homme du commun, je veux dire sans éducation. À une autre époque, très éloignée sans doute, peut-être a-t-il occupé dans la société, qu'il fuit maintenant, une position élevée. Remarquez que je ne fais que de^ conjectures, car, je vous le répète, je n'en sais pas plus que vous sur sou compte. Qui sait si ce n'est pas a la suite d'une grande douleur que la pensée

LA FOUET YIEHGE 293

lui est venue de fuir le monde et de vivre seul? Aigri parle chagrin, assombri par la solitude, la vue de ses semblables l'affecte péniblement. H fait le bien parce qu'il est bon, mais pour ainsi dire malgré lui et à contre-cœur, pour se débarrasser des importunités des malheureux. Il n'est pas probable que, dans ces conditions, il consente à abandonner la vie qu'il mène depuis si longtemps, pour se poser en défenseur d'hommes auxquels il s'intéresse fort peu et venger des injures qu'il n'a pas reçues, lui qui, peut-être, a dédaigné de venger les siennes» et qui s'est réfugié dans le désert pour fuir les occasions de le faire. Me comprenez- vous bien, mon fils?

— Parfaitement, mon Père, tout ce que vous me dites e?t fort juste; je n'avais songé à rien de tout cela, lorsque j'ai résolu de l'aller trouver et de lui exposer nos griefs : je ne me suis souvenu que des nombreux services qu'il nous a rendus et des obligations que, la plupart d'entre nous, nous avons contractées envers lui.

— Et voilà pourquoi, dit en souriant le missionnaire, vous voulez l'obliger à vous servir encore?

— Dame! mon Père, répondit naïvement le chasseur, un service engage autant celui qui le rend que celui qui le reçoit.

— Vous avez raison, mon fils, eh bien I laissez-moi le soin de cette affaire ; je le verrai, moi, ce misanthrope si bourru et si bienfaisant; je causerai avec lui, et, si je ne réussis pas à le convaincre, je crois que vous aurez, vous» encore plus de peine à y parvenir, qu'en pensez-vous?

— Je pense, mon Père, que vous êtes un véritable homme de Dieu, que votre bonté est inépuisable et que c'est un grand bonheur que vous soyez au milieu de nous!

— Vous êtes un flatteur, Bon-Affût,

— Ma foi, non, mon Père; je dis ce que je pense, voilà tout; et, en parlant ainsi, je me fais tout simplement Técho des autres habitants de la Prairie.

— Savez-vous ce que vous devriez faire?

— Non, mon Père, mais dites, et je le ferai, parce que cela ne peut être que bien.

— Je me rends, comme vous le savez, au brûlis de la Longue-Corne où est campée une nombreuse caravane de gens de notre couleur.

— Oui, mon Père, je le sais*

— Il y a là une centaine de chasseurs canadiens et autres,

— Tant que cela, mon Père?

— C'est l'Éclair, le sachem comanche, qui me Ta dit*

— Oh I alors, cela doit être*

— Vous cherchez des alliés, eux aussi; je le suppose du moins, puisque, comme vous, ils sont menacés par les mêmes hommes. Que ne vous adressezvous franchement à eux?

— Hum! fit Bon-Âiîût, en se grattant la tête d'un air embarrassé, ce n'est pas Tîntention qui me manque, allez, mon Père.

— Qu'est-ce donc, alors, mon iils?

— Ce que c'est?

— Oui.

294 LA FOUET VIEHGE

— Eh Lierr, dame I puisque vous voulez que je vous le dise, mon père, je yous avoue que je me trouve un bien mince compagnon, pour m'adresser ainsi, moi, pauvre chasseur, aux chefs de cette caravane qui sont sans doute des Yankees fiches et orgueilleux et qui se moqueront de moi, et me tourneront le dos en ricanant,

— Je crois que ces chefs sont Français : je ne vous l'assurerais pas, mon fils, mais il me semble que l'Eclair, qui s'intéresse fort à eux, me Ta dit.

— Àh! s'ils sont Français! s'écria le chasseur avec un mouvement de joie, c'est autre chose!

— N'est-ce pas?

— Eh bien! non! reprit-il au bout d'un instant, je n'oserai pas davantage.

— Ah! par exemple! est-ce aussi pour les mêmes motifs?

— Vous ne le supposez pas } mon Père, mais je suis Canadien, moi, c'està-dire Français d'Amérique, et je professe un si profond respect pour les Français de là-bas, de l'autre côté de l'eau, que jamais je n'oserai leur parler.

— - Mais vous me parlez bien à moi, mon fils, et je suis Français aussi !

— Oh! non, mon Père.

— Gomment, non? fit-il en riant.

— Yous êtes un saint, vous, mon Père, et les saints n'ont pas de patrie; c'est comme cela; ils sont de tous les pays, puisqu'ils sont les pères de tous ceux qui souffrent, à quelque nation qu'ils appartiennent.

— Bon- Affût, dit-il en le menaçant du doigt, je vous répète qre vous êtes un détestable flatteur*

— Ah ! hien, si l'on ne peut plus dire la vérité, à présent...

— Voyons, parlons sérieusement, grand enfant : vous et vos compagnons, vous allez m'accompagner jusqu'au camp, et cette fois encore, je me charge de vous servir d'intermédiaire, cela vous convient-il ainsi?

— Il faudrait que je fusse un fier imbécile, par exemple, pour ne pas accepter les yeux fermés, mon Père.

— Eh bien! c'est convenu, vous viendrez avec moi.

— Je ne demande pas mieux.

Bon-Affût se hâta d'annoncer cette bonne nouvelle à ses compagnons qui remercièrent chaleureusement le missionnaire de son inépuisable bonté.

A quatre heures du soir, on se remit en marche.

Le matin même rÉclair avait eu une longue et sérieuse conversation avec le général et il lui avait annoncé l'arrivée prochaine du missionnaire.

Cette nouvelle avait fait grand plaisir à M. de Bodégast; il espérait, ce qui était d'ailleurs dans les probabilités, obtenir par ce missionnaire des renseignements sur son frère Tancrède-

Souvent, pendant son séjour à Arkapolis, le général avait entendu parler par les autorités américaines de ce missionnaire, et toujours avec les plus grands éloges : il fallait que sa réputation de sainteté fût bien établie pour que ces farouches protestants consentissent à la reconnaître.

Ainsi que l'avait annoncé rÉclair, les divers détachements de sa tribu étaient arrivés les uns après les autres pendant la nuit; ils formaient mainte-

natit un effectif de plus de deux cents hommes. Le sachem, pour éviter l'encombrement, les avait fait camper au pied de la colline, de façon que les deux camps demeurassent en communication l'un avec l'autre.

Les cadavres des Sioux avaient été jetés à Feau par les Comanches, qui jamais n'auraient consenti à leur donner la sépulture.

L'Opossum, dont les blessures étaient légères, était monté à cheval, vers les dix heures du matin, et, à la tête d'une vingtaine de guerriers, il avait fait une battue aux envûrons.

Les ennemis avaient disparu sans laisser de traces.

Il était évident qu'ils réunissaient leurs forces et prenaient leurs mesures pour tenter un coup de main contre la caravane*

Vers quatre heures du soir, l'Éclair, accompagné de Cœur-d'Acier, d'une dizaine de Bretons et d'autant de guerriers comanches, quitta le camp pour se rendre à la rencontre du missionnaire, qui ne devait pas, sans doute, tarder à arriver.

Le général avait envoyé Hervé et les Bretons avec le chef, afin de faire honneur au protecteur si aimé des Indiens,

Les deux petites troupes, confondues en une seule, traversèrent rapidement la prairie et s'engagèrent dans un bois-taillis assez touffu, ressemblant aux maquis de la Corse; bois d'une grande longueur, mais d'une largeur médiocre, qu'il ne leur fallut pas plus de dix minutes pour franchir.

Alors, ils aperçurent, à une centaine de pas en avant, la troupe du missionnaire qui s'avançait lentement et en bon ordre; ils s'élancèrent à fond de train, afin de le rejoindre vite.

Les éclaireurs du Taureau-Blanc avaient reconnu les arrivants, de sorte qu'ils continuèrent leur marche.

Bientôt les deux troupes se trouvèrent en présence.

Alors, Cœur-d'Acier, d'après les ordres qu'il avait reçus du général, mit pied à terre et s'avança vers le missionnaire qu'il salua respectueusement.

— Mon Père, dit-il...

Mais tout à coup le vieillard s'arrêta, devint rouge comme un floripondio, ouvrit des yeux démesurés, et commença à trembler de tous ses membres.

— Aht s'êcria-t-il enfin, avec une expression de joie et de surprise indicible, notre jeune monsieur f...

— Hervé Kergras! s'écria de son côté le missionnaire, que l'émotion, la joie et l'étonnement clouaient à sa place.

— Ah! monsieur l'abbé ! monsieur l'abbé î reprit le digne Breton, qui ne savait plus ce qu'il disait.

Et il tomba, haletant, aux genoux du jeune prêtre, qui, aussi ému que lui, se baissa vivement pour le relever et l'attira dans ses bras, où il le tint longtemps embrassé.

— Soyez béni! mon Dieu! dit-il en levant vers le ciel ses yeux pleins de larmes, soyez béni, pour m'avoir réservé cette joie immense, après de si longs labeurs.

Les Indiens et les chasseurs, émus de cette scène touchante à laquelle ils ne comprenaient rien, se regardaient avec surprise.

— Hervé, où est mon frère? demanda l'abbé Gabriel avec inquiétude.

— Ici, notre monsieur, ici, avec M ine la marquise, et moi, et le jeune monsieur, et tout le monde!

Le vieux serviteur divaguait : il riait, pleurait et dansait à la fois. L'abbé Gabriel demeura un instant immobile, pâle, respirant à peine» les deux mains appuyées fortement sur sa poitrine.

— Mon Dieuî murmura-t-il après un instant, en poussant un profond soupir, j'ai cru que j'allais mourir ! Mon Dieuî n'avez-vous donc fait l'homme fort que pour la souffrance?

Puis un léger incarnat revint à ses joues et il sourit.

■ — Mes frères, mes enfants, dit-il à ceux qui l'entouraient, d'une voix tremblante, le Seigneur, dans sa toute-puissante bonté, a daigné m'accorder une joie et un bonheur immenses. Mon frère, ma sœur, mes amis, sont ici à quelques pas. Dans un instant, je vais les revoir, les serrer dans mes bras; mes frères, laissez-moi remercier Dieuî

Il s'agenouilla.

Tous l'imitèrent.

Les Gomanches eux-mêmes, entraînés par l'exemple, descendirent de leurs chevaux et s'agenouillèrent respectueusement.

Alors, la voix pure et mélodieuse de l'abbé Gabriel s'éleva calme et grave au milieu du silence.

Tous les chrétiens répétaient après lui avec ferveur les paroles touchantes de cet hymne de grâce et de reconnaissance.

Rien ne saurait rendre l'expression saisissante et grandiose de cette scène, d'une simplicité sublime, au milieu de ces déserts aux aspects sombres et majestueux, de cette nature puissante et abrupte à la fois!

Cette prière, murmurée par ces hommes primitifs, aux traits caractérisés, aux costumes étranges et dont les accents se mêlaient aux frémissements mystérieux de la brise du soir, et au murmure continu de l'eau du fleuve, fuyant à travers les roseaux de la rive 1

Le véritable temple du Créateur n'est-il pas ce désert, aux profondeurs insondables, où son nom est écrit à chaque pas en caractères indélébiles I Sous ces immenses arceaux de verdure» au milieu de cette nature luxuriante, où les oiseaux, blottis sous la feuillée, chantent éternellement au Créateur leurs hymnes mélodieux!

Lorsque la prière fut terminée, l'abbé Gabriel se leva :

— Marchons, mes frères I dit-il.

On repartit.

Cœur-d'Acier bondit sur son cheval, et, sans prononcer un mot, sans faire un geste d'adieu, il enfonça les éperons aux flancs de son coursier qui hennit de douleur, se cabra de colère, et partit avec la rapidité de la foudre, laissant ses Bretons au sachem comanche.

L'abbé Gabriel comprit la cause du départ précipité d'Hervé Kergras; il sourit et murmura à part lui :

— Bon Hervé I toujours le même!

Cœur-d'Acicr enfonça les éperons aux Uancs de son coursier qui hennît de douleur,

il parfit avec la rapidité de la foudre*

Cependant, le Breton dévorait l'espace; bientôt les sentinelles placées aux retranchements l'aperçurent, galopant à travers la plaine et agitant son chapeau au-dessus de sa tête.

L'alarme fut aussitôt donnée.

Personne ne comprenait rien à cette course désordonnée, à ces gestes furibonds.

Liv. 38- HOY cl UKI'FKOY, édil. — Reproduction interdite. 38

29g LA FORÊT VIERGE

îLé général, Alain, Balle-Franche, se hâtaient de faire prendre les armes; les plus sinistres pressentiments leur serraient le cœur.

Hervé revenait seul, lui, la bravoure incarnée! Que s'était-il passé?

Qu'étaient devenus V Eclair, ses guerriers, les Bretons?

Cœur-d* Acier galopait toujours en continuant ses gestes*

Il approchait avec une rapidité vertigineuse.

Bientôt il gravit la colline, sans ralentir l'allure fantastique de sa monture, au risque de rouler, lui et son cheval, dans les précipices.

Puis, tout à coup, au moment où les spectateurs épouvantés de cette course affolée, tremblaient de le voir se briser contre les retranchements, sans ralentir son élan, il enleva son cheval, et tomba comme une bombe au milieu du camp, où le cheval demeura un instant immobile, hébété sur ses jarrets tremblants*

^rtr Hervé! es-tu fou? s'écria le général en se précipitant vers lui.

^ Père, père î au nom du ciel! que t'est-il arrivé? dit son fils en le soutenant dans ses bras.

ïGœur- d'Acier les regarda en riant, et agitant son chapeau au-dessus de sa /tête :

;;tf- Vive la France! s'écria-t-il d'une voix tonnante, le voilà! le voilà!

■—Que se passe-t-il, mon Dieu? demanda la marquise, qui arrivait, éperdue.

— Je vous dis que le voilà! c'est lui! répéta Hervé.

-^ Màis'qui, lui? s'écrièrent à la fois tous les assistants. : ;.t— Lui! eh bienl c'est lui 5 notre jeune monsieur!

— Tancrède? s'écria la marquise.

^— Oui, monsieur Tancrède! le voilai II vient!

— Mon Dieu I dit le général avec joie, tu ne te trompes pas, Hervé? C'est bien lui?

— Voyons, père, réponds comme un homme! dit Alain. - — Parlez I parlez ! reprit la marquise.

— Je vous dis que je Tai vu, qu'il m'a parlé, qu'il m'a embrassé, et qu'il vient là, là-bas, regardez dans la plaine!

Chacun courut au retranchement et regarda.

lia petite troupe commençait à émerger du chaparra.

4"làin enleva son père dans ses bras puissants, et le posa à terre; le cheval, délivré enfin de son cavalier, se coucha aussitôt et commença à se rouler avec fureiur.

— Allons au-devant de lui! dit résolument la marquise* ~ Allons! allons 1 répétèrent les autres.

— Je veux y aller aussi, moi, dit Hervé.

— Non, mon père, répondit Alain avec autorité, votre place est ici! Qui garderait le camp en notre absence?

Le vieux soldat baissa la tcte et no répondit pas; son iils l'embrassa : le sourire reparut alors sur ses lèvres.

Le général, la marquise, tenant son fils par la main, Alain, Balle-Franche et l' Aigle-Rouge, toujours suivi de Milord» quittèrent alors le camp, sous Tescorte d'une vingtaine de chasseurs, et descendirent rapidement la colline.

En posant le pied dans la plaine, ils joignirent la troupe du missionnaire.

Nous renonçons à dépeindre la scène de reconnaissance qui eut lieu entre les deux frères qui se revoyaient enfin, après tant d'années de séparation.

Il y a de ces joies tellement fortes, tellement pures, qui plongent le cœur dans de si immenses délices, que la plume est incapable de les décrire.

Le bonheur se sent, il ne s'explique pas.

OU LE GÉNÉRAL DE BODÉCr^ST TIENT UN GRAND CONSEIL-MÉDECINE

L'abbé Gabriel s'était abandonné avec une foi naïve et touchante à la joie que sa présence causait à tous ses amis et qu'il ressentait avec une force peutêtre plus grande qu'eux-mêmes.

Cette immense faveur que lui accordait enfin le ciel, après tant de cruelles traverses et une si longue et si pénible séparation, mettait le comble à sa reconnaissance pour ce maître divin qu'il servait avec une abnégation si complète et si sincère.

Il sentait redoubler son courage pour l'achèvement de son œuvre de régénération qu'il avait si laborieusement entreprise.

Cette rencontre providentielle que les sceptiques n'auraient attribuée qu'au hasard, ce grand cheval de bataille de ceux que leur incommensurable orgueil fait ostensiblement incrédules, il y voyait, lui, le doigt puissant de Dieu, visiblement empreint.

C'était lui qui, h travers les mystérieuses péripéties cachées dans les replis insondables de l'avenir, avait dirigé les événements de façon à mettre, de la manière la plus naturelle et dans l'instant le plus opportun, les deux frères enfin en présence.

Cette douce et charmante croyance était partagée par les Bretons et les Canadiens réunis en ce moment au Brûlis de la Longue-Corne, races ferventes comme toutes celles que la nature imposante au milieu de laquelle elles ont toujours vécu a rendues religieuses.

Ces hommes admiraient sans essayer de les comprendre les moyens dont la Providence s'était servie pour amener cet événement si heureux pour eux tous.

Malgré son vif désir de ne pas se séparer de son frère, le missionnaire ne pouvait malheureusement lui consacrer qu'un temps fort coup, quelques jours ; d'impérieux besoins et d'impérieux devoirs exigeaient sa présence à la mission, et le contraignaient à revenir le plus tôt possible au milieu de son troupeau qui réclamait à grands cris son retour.

Le général, lui aussi, désirait ardemmentsiuon conserver son frère auprès tfe lui, il sentait combien cela était impossible, mais au moins arranger les choses de telle sorte, que, chaque fois qu'il aurait .besoin de s'entretenir avec

lui pour lui demander conseil, ou pour tout autre motif, cela pût facilement s'exécuter, et que leurs communications fussent assurées d'une manière à la fois rapide et certaine.

Mais le moyen était difficile à trouver, et il désespérait presque d'y réussir.

Plus de quinze jours s'étaient écoulés, assez paisiblement, malgré la guerre si fièrement déclarée aux Français par le chef sioux, le Moqueur ; aucun acte d'hostilité n'avait été commis; le Moqueur et ses guerriers avaient disparu sans laisser de traces; ils semblaient avoir renoncé à leurs projets, ou du moins les avoir ajournés.

Mais le général ne se laissait point tromper par ce calme factice qui, il le comprenait, devait cacher une tempête terrible; il redoublait au contraire de prudence, et augmentait autant que possible ses moyens de défense, cependant déjà si redoutables»

L'Éclair et Bon-Affût avaient quitté le camp : le chef comanche avait laissé sa tribu sous les ordres de l'Opossum et de deux autres chefs dans lesquels il avait une entière confiance; suivi seulement de quelques-uns de ses guerriers, il était parti pour les villages de sa nation afin de convoquer les Grands-Braves et de les ramener avec lui; quant à Bon-Affût, après une absence de dix jours, il était revenu au camp accompagné d'une soixantaine de chasseurs et trappeurs canadiens et américains : tous hommes d'élite, honnêtes et dévoués, en qui on pouvait avoir toute confiance à cause de la haine qu'ils professaient pour les Apaches, les Sioux et les pirates sur lesquels chacun d'eux avait plus d'une injure à venger.

Pendant ces quinze jours, l'abbé Gabriel avait fait plusieurs voyages a la mission, accompagné, soit par le général, soit par Alain, soit par Gœur d'Acier.

Le Taureau-Blanc avait été renvoyé à Sainte-Marie avec ses guerriers, afin de veiller sur la mission et la mettre à l'abri d'un coup de main.

Pendant une de ces courses faites par l'abbé Gabriel, Alain, qui cette foislà l'escortait avec Balle-Franche et quelques chasseurs, avait, en regagnant le camp, attentivement exploré les environs de Sainte-Marie.

Il remarqua que rien n'était plus facile que d'occuper les abords de la mission; delà rendre presque imprenable, et d'en faire le centre d'une ligne de défense redoutable^ en occupant solidement trois points principaux dont les feux se croiseraient presque; de sorte que Sainte-Marie deviendrait une forteresse, et, de plus, le quartier général de l'expédition.

Ces trois points étaient : le défilé de l'Antilope que nous connaissons déjà; une île boisée et formant un cône tronqué qui s'élevait en face même de Sainte-Marie et une colline, espèce de rocher presque à pic, dont le sommet était couronné de ruines informes d'une origine inconnue et qui remontaient sans doute aux époques des grandes migrations des Chichimèques.

Du centre de ces ruines au sommet même de la colline, par une singularité remarquable fort précieuse en cette circonstance, une source abondante sortait d'un fouillis derocbers; traversait la plate-forme en une large napp^ et tombait en cascade dans la plaine pour aller, après maints détours, se perdre dans le Nebraska.

Un seul côté, celui occupé par la forêt, mais dominé sur tous les points, pouvait être négligé, parce que cette forêt, semblait presque infranchissable et que de l'île et de la coltine rien n'était plus facile que de rendre inefficace toute tentative faite par l'ennemi, en supposant qu'il parvînt à surmonter les obstacles presque invincibles que présentait cette foret, même à des hommes isolés.

A son arrivée au camp, Alain se hâta de communiquer ses observations à son frère de lait; celui-ci Técouta avec la plus sérieuse attention, parut attacherune grande importance à ce qu'il entendait; et, finalement, il proposa à Alain d'aller avec lui visiter les lieux, afin de se rendre bien compte des avantages que pouvaient offrir ces différentes positions.

Le lendemain même, au lever du soleil, les deux frères, suivis par une quinzaine d'hommes bien armés, tentèrent leur excursion.

Cette reconnaissance fut faite avec le soin le plus minutieux.

Le général revint enchanté de ce qu'il avait vu.

La seule modification qu'il apporta dans le plan conçu par son frère de lait, ce fut que les abords de la forêt seraient rendus impraticables par de grands abatis d'arbres, que l'on enchevêtrerait les uns dans les autres; qui barreraient toute la largeur de la rivière, assez étroite, du reste, en cet endroit; et qu'un poste avancé, d'une dizaine d'hommes au plus, abrités par des barricades, qui se relieraient d'un coté au camp de la colline et de l'autre à une portée de fusil de la forêt, avec ordre de se replier en arrière, aussitôt après avoir donné l'alarme, au premier mouvement suspect qui serait aperçu dans ces impénétrables fouillis de verdure.

De plus, d'après le plan arrêté entre les deux officiers, si bien au fait des choses de la guerre, un système de signaux serait établi entre les différents camps, de manière que Ton pût se porter facilement au secours du point qui serait menacé.

Maïs le général ne voulut rien faire avant de s'être assuré de l'assentiment de son frère, qui, seul, à ses yeux, avait le droit commander en maître dans cette contrée sauvage où, le premier, il avait pénétré, et dans laquelle il avait tant fait déjà pour la civilisation.

Le général savait que l'abbé Gabriel devait, deux ou trois jours plus tard, lui faire une nouvelle visite; il résolut donc d'attendre son arrivée.

Le missionnaire, lors du premier entretien qu'il avait eu avec sa bellesœur, avait remarqué l'état de prostration etde surexcitation nerveuseoùelle était plongée; il avait été profondément affecté de cette découverte et avait cherché la cause de cette maladie morale qui tarissait en elle les sources de la vie, et, avec ce dévouement qui ne l'abandonnait dans aucune circonstance, ce pieux médecin des âmes s'était promis de guérir la jeune femme.

Alors,' avec ce tact délicat et cette patience angélique, qu'il possédait à un si haut degré, il entreprit cette cure qui, pour tout autre que lui, aurait été impossible.

Sans toucher aux fibres secrètes de ce cœur malade, il était parvenu par de douces exhortations à conquérir en peu de temps la confiance delà marquise; et, sans qu'elle-même s'en doutât, il lut bientôt dan s son cœur comme dans un

livre ouvert pour lui seul et devina le secret poignant qu'elle se cachait a elle-même,

La cause du mal découverte, l'abbé Gabriel l'avait résolument attaquée et combattue; grâce à lui, cette guérison faisait des progrès rapides, mais il fallait des soins incessants à cette malade chez laquelle le moral influait si gravement sur le physique.

L'abbé Gabriel le savait.

Constamment il lui fallait relever ce courage qui défaillait, rendre l'espoir à ce cœur blessé; aussi ses visites au camp étaient-elles fréquentes; malheureusement, dès que la marquise était livrée à elle-même, elle s'affaissait de nouveau, et il fallait reprendre par le commencement cettecure pénible.

Plusieurs fois, sans lui en dire positivement lemotif,le missionnaire avait témoigné à son frère le désir que la marquise demeurât pendant quelque temps auprès de lui; le général ne demandait pas mieux que de satisfaire son frère, mais Andrée ne voulait, sous aucun prétexte, se séparer de son mari ; les ouvertures faites près d'elle à ce sujet avaient été si. péremptoirement refusées que ni l'abbé Gabriel, ni le général, de crainte d'affliger la jeune femme, n'avaient osé lui en reparler.

D'autant plus que le général nese dissimulait pas que la mission de Sainte- Marie, abandonnée à elle-même, n'était pas en état d'opposer une sérieuse résistance à une attaque bien conduite par des pirates et des rôdeurs de prairies, et il tremblait à la seule pensée de laisser sa femme, pour laquelle il professait un amour si profond, exposée à des dangers dont l'idée seule le faisait frémir.

Il fallait chercher unbiais qui conciliât tout: c'était son biais que le général et son frère de lait, Alain Kergras, croyaient avoir enfin trouvé.

Deux ou trois jours après la reconnaissance faite par les deux officiers, un matin, l'abbé Gabriel arriva au camp avec son escorte ordinaire de Peaux - Rouges, en annonçant à son frère, d'un air joyeux, qu'il comptait lui donner jusqu'à la fin de la semaine, nouvelle qui fut accueillie avec joie par tous les chasseurs.

Ces rudes aventuriers s'étaient passionnés pour ce missionnaire, si simple, si bon, et qui pratiquait avec une ingénuité si réelle la charité évangélique.

La première visite de l'abbé Gabriel lut pour la marquise, avec laquelle il eut un long entrelien, comme toujours; puis il alla rejoindre son frère qui, en compagnie d'Alain, se promenait d'un air pensif sur l'esplanade, devant sa tente.

Le général n'eut garde de laisser échapper l'occasion que lui offrait si fortuitement le hasard; il s'empara aussitôt de son frère et, séance tenante, il luiexposa son projet; mais, comme l'abbé Gabriel était surtout et avant tout un homme de paix, que tout ce qui, directement ou indirectement, ressern blerait à la guerre, l'aurait immédiatement effrayé, le général eut soin d'envelopper la proposition qu'il faisaitàson frère detantde détours, il luifit valoir avec tant d'à-propos les avantages de ce voisinage, pour l'un comme pour l'autre, combien il serait facile que la marquise, comme il le désirait, résidât à la mission, sans être, pour cela, séparée de son mari , et quelle sécurité la

proximité de la caravane donnerait à la mission t que l'abbé Gabriel, séduit par les arguments plus ou moins spécieux que le général faisait miroiter à ses yeux, complètement rassuré d'ailleurs sur les intentions pacifiques de son frère qui lui avait juré qu'il ne voulait en aucune façon engager les hostilités avec les Peaux-Rouges, mais qu'il se bornait seulement à garder la défensive et à repousser la force par la force, Fabbé Gabriel, disons-nous» se laissaconvaincre. et accepta avec joie la proposition de son frère, proposition à laquelle il donna son adhésion la plus entière.

La marquise elle-même, lorsque son mari lui fît part de son intention d'aller camper auprès de la mission a du de pouvoir communiquer plus facilement avec son frère, accepta sans difficulté cette proposition qu'elle considérait comme très avantageuse pour tout le monde.

Donc, de ce côté, tout marchait à merveille; et lorsque, à la fin de la semaine, Fabbé Gabriel prit congé de son frère, il ne manqua pas de lui dire en le quittant :

— A bientôt î

Parole à laquelle le général répondit:

— Avant deux jours, nous serons près l'un de l'autre.

Dès que le missionnaire fut parti, le général, après s'être entendu avec Balle-Franche et FAigle-Rouge, plus au courant que lui des coutumes de la Prairie* annonça pour le jour même un grand conseil-médecine.

Dans les déserts du Far- West, les chasseurs blancs ou métis ont adopté tous les usages des tribus indiennes avec lesquelles ils sont continuellement en contact.

Le général jugea donc prudent de se conformer à ces usages pour communiquer à ses alliés la résolution qu'il avait prise et s'assurer de leur concours.

En conséquence, le jour même, vers huit heures du soir, dans une grande hutte construite exprès pour cette cérémonie, tous les chefs se réunirent autour d'un énorme feu, sous la présidence du général de Bodégast, chef de l'expédition.

Les chefs présents étaient le général Alain Kergras, Cceur-d'Àcier, Balle- Franche, Bon-Affût, un autre chasseur nommé ou surnommé plutôt Bois- Brûlé, FAîgle-Rouge, l'Opossum et deux autres chefs comanches, le Renard et F Alligator.

En tout, dix personnes.

La marquise, bien qu'elle ne pût avoir voix délibérative dans le conseil, y assistait d'une façon indirecte, assise sur un pliant placé dans un angle éloigné de la hutte; elle regardait curieusement cette scène qui ne manquait pas d'un certain effet pittoresque, tout en causant à voix basse avec ses deux caméristes*

Ces deux femmes, dont nous n'avons point parlé encore, étaient deux charmantes jeunes filles de dix-huit à dix-neuf ans; nées sur les terres delà marquises et élevées pour ainsi dire par sa famille, elles n'avaient jamais quitté le château et étaient dévouées à leur maîtresse qu'elles aimaient comme une mère; leur présence dans ce désert le prouvait suffisamment.

Elles étaient sœurs et se nommaient Yvonne et Jeanne; F aînée, Jeanne,

grande, svelte et solidement charpentée, était une fraîche et robuste paysanne aux cheveux et aux yeux noirs, à la peau blanche, aux dents de perles et aux lèvres de corail, gaie, rieuse et peut-être un peu décidée, bien que le contact de la marquise eût adouci ce que son caractère avait de trop résolu; sa sœur Yvonne formait avec elle un contraste frappant: elleétait blonde, avec de grands yeux bleus, rêveurs et un peu effarouchés, une peau de satin, une physionomie douce et l'air timide et craintif; elle était petite, mignonne et admirablement faite*

De la place qu'il occupait devant le feu du conseil, les regards de Balle- Franche se dirigeaient souvent à la dérobée vers Jeanne qui alors baissait la tête et rougissait jusqu'à la racine des cheveux.

D'après le conseil de Balle-Franche, le marquis de Bodégast et son frère de lait, avaient, pour la circonstance, revêtu leur grand uniforme d'officiers supérieurs, ce qui, ainsi que l'avait prévu le chasseur, produisit un excellent effet sur les trappeurs de Bon-Àffût et surtout sur les chefs comanches.

Les Français, à l'époque où ils étaient maîtres du Canada, avaient la coutume, lorsqu'ils réunissaient un grand conseil-médecine auquel assistaient les chefs influents, de faire précéder le conseil d'une distribution de café noir, de liqueurs et de cadeaux destinés à être partagés entre les principaux guerriers, c'est-à-dire les grands braves de la nation dont les chefs étaient présents au conseil.

Le général eut soin de se conformer à cet usage dont la tradition était encore vivante parmi les Peaux-Rouges et les chasseurs canadiens.

Aussitôt que les membres dn conseil furent réunis devant le feu, dans la hutte-médecine, Loïck et trois autres serviteurs du général parurent, chargés de plateaux et de liqueurs.

Le café fut versé, les liqueurs offertes et acceptées par tous, moins les chefs comanches qui jamais ne boivent autre chose que de l'eau; puis, tandis que les chasseurs et les Indiens dégustaient le café, des ballots furent apportés et ouverts, et la distribution des cadeaux commença.

Le général fit remettre à l'Opossum, pour les guerriers de sa tribu, cent couvertures de laine, cent couteaux à scalper et cent haches ou tomahawks; les trois chefs reçurent en outre, pour eux personnellement, chacun un beau fusil et quatre livres de poudre et de balles.

Les chasseurs reçurent aussi des couvertures en nombre «gai à leur effectif, des blouses, des guêtres, des chaussures et de la poudre.

Enfin, blancs et rouges, chacun eut une livre de tabac.

Le général se montrait généreux, il faisait magnifiquement les choses.

Malgré leur impassibilité de commande, ces hommes primitifs avaient une peine extrême à ne pas laisser éclater au dehors la joie qui gonflait leurs coeurs.

La distribution des cadeaux terminée, POpossum se leva et présenta au général un grand calumet bourré de morrichée ou tabac sacré; il prit, au moyen d'une baguette un charbon ardent, et le posa sur le foyer du calumet, puis* après avoir salué le général, il regagna sa place.

L'Opossum venait, lui, un des premiers chefs de sa tribu» de faire au

LA FOIilÏT YIKKGK

Le marquis avait revcLu son grand uniforme.

général le plus grand honneur que ces guerriers orgueilleux puissent consentir h faire à l'homme pour lequel ils ont la plus profonde estime.

Le général remercia le chef avec courtoisie, porta l'extrémité du tuyau à ses lèvres, et, après avoir aspiré deux ou trois bouffées de fumée, il passa le calumet à Alain, qui l'imita gravement et le remit ensuite à son père, le calumet fit ainsi plusieurs fois le tour du cercle, puis enfin, lorsque tout le

L]\\ 39. ROY el GLI-FROY, édrt. — Reproduction interdite. 39

tabac fut consumé, le général jeta les cendres flans le feu et rendit -te- calumet à Y Opossum.

Toutes les cérémonies préliminaires des conseils-médecine entre blancs et Indiens étaient accomplies.

Le général se leva alors, et, après avoir salué gravement ses auditeurs, il prit la parole.

— Saohems de la vaillante et redoutable nation des Comanches, dit-il, cette nation, à si juste titre nommée la reine des Prairies, et dont les immenses territoires de chasse couvrent plus de la moitié de la terre du levant au couchant; et vous, chasseurs et trappeurs blancs, mes frères, mes alliés et mes amis, vous êtes des hommes sages : mieux que moi vous connaissez les raisons pour lesquelles une alliance a été conclue entre nous; je ne vous rappellerai donc pas les griefs nombreux que vous avez contre nos ennemis communs; les vols et les assassinats dont ils se sont rendus coupables; ce serait inutile. Ce souvenir est toujours présent à votre mémoire, et votre plus vif désir est de venger vos injures; je me suis engagé à vous y aider de tout mon pouvoir, et ce serment, avec l'aide de Dieu, sans lequel on ne peut rien, je le tiendrai!

« Mais, continua le général, pour que nous triomphions do la duplicité de nos misérables ennemis; pour que nous réussissions â leur infliger un châtiment terrible dont le souvenir se conserve longtemps parmi eux et leur inspire une terreur salutaire, il est important qne la meilleure entente et l'union la plus complète continuent à régner parmi nous. Je suis résolu, si vous consentez à m'accorder franchement et loyalement votre concours, à prendre des mesures qui, je n'en doute pas, nous permettront de délivrer la Prairie, pour un temps au moins assez long, des pillards et des assassins sans foi ni loi; misérable ramassis d'aventuriers appartenant à toutes les nations, et que toutes les nations rejettent avec mépris; qui déshonorent cette contrée, massacrent, torturent et volent, soit les chasseurs, soit les guerriers isolés, soit les voyageurs étrangers qui se hasardent dans le déserL; contre lesquels ils s'embusquent et qu'ils attaquent lâchement à l' improviste. Veuillez donc, mes amis et dignes alliés, prêter, je vous prie, une oreille attentive à ce que je vais avoir l'honneur de vous dire. Voici quel est le projet que j'ai formé.

L'attention des membres de l'assemblée redoubla à ces paroles; un silence profond, un calme majestueux planaient sur le camp: seule la voix du général s'élevait sonore, puissante et sympathique et faisait tressaillir d'émotion ces hommes au cœur de lion qui l'entouraient et dont les regards ardents étaient fixés sur lui avec une expression étrange.

Le général expliqua alors dans les plus minutieux détails, et sous un jour naturellement tout différent de celui qu'il avait montré à son frère, le projet dont nous avons déjà entretenu le lecteur; il fit ressorLir aux yeux des membres du conseil les avantages du plan qu'il avait conçu et les résultats glorieux qu'ils obtiendraient en agissant de cette manière, tout en ne faisant, en apparence» qu'une guerre défensive; mais, en réalité, en contraignant leurs ennemis à scinder leurs forces et à diminuer ainsi, par conséquent, les chance* de succès qu'ils pourraient avoir; tandis qu'eux, au contraire, grâce à ces

habiles dispositions, leur seraient, dans toutes les rencontres, supérieurs en nombre.

Puis, ce long discours terminé, M. de Bodégast salua rassemblée et se rassit au milieu du silence général, troublé seulement par un murmure d'assentiment qui circula comme un souffle mystérieux parmi les membres de l'assemblée, murmure qui lui fit bien augurer pour la réussite de ses projets,

L'Opossum se leva alors.

— Les paroles prononcées par mon père, dit-il, sont celles d'un homme sage; son cœur est grand, son âme généreuse; il veut le bien! les Comanches l'aiment, ils l'aideront dans l'accomplissement de ses projets, et ils protégeront le chef de la prière contre les persécutions de ses ennemis. Les Sioux sont des voleurs, lâches et infâmes; ils ont mérité la mort; les Cornanches les attaqueront et les attacheront au poteau de torture. Les ordres que donnera mon père blanc, ses fils rouges les exécuteront sans hésiter. Que mon père ait confiance en ses enfants; ils sont à lui, j'ai dit.

L'Opossum salua l'assistance, puis il se rassit. Ce fut au tour de Bon-Afl'ût à prendre la parole :

— Mon général, dit-il après s'être levé, je ne suis qu'un pauvre homme ignorant, un brave et honnête chasseur: je ne sais pas parler, mais grâce à Dieu, je sais distinguer le bien du mal, le bon du mauvais, et donner, s'il le faut, ma vie pour le soutien d'une causejuste. Mes compagnons, les chasseurs et trappeurs de la Prairie* et moi nous ne demandons que la liberté de vivre honorablement de notre travail, sans nuire en aucune manière à ceux qui font comme nous, et en les aidant, au contraire, chaque fois que cela nous est possible. Une tourbe de coquins, la lie des villes, échappés des prisons anglaises, américaines et espagnoles, se sont ligués avec les Sioux, les Ken has, les Corbeaux, et autres démouspillards de cette espèce, pour nous ruiner et nous Luerlàchement chaque fois que l'occasion leur en est offerte. Les gouvernements civilisés sont impuissants, malgré leur vif désir de le faire, à nous protéger contre ces vexations et ces injures continuelles.

« Venu dans les prairies, continuaBon-Àffût, pour des motifs qui vous sont personnels et qui nenous regarderont que si vous nous jugez dignes de votre confiance, vous avez daigné prêter une oreille bienveillante à nos doléances, nous accorder votre protection et le concours des forces dont vous disposez, pour nous aider à tirer de nos ennemis une vengeance terrible qui sera, nous l'espérons, un salutaire avertissement pour les misérables qui nous rançonnent; nous vous remercions sincèrement de votre bonté, et nous nous mettons complètement à vos ordres; disposez de nous comme bon vous semblera, nous vous obéirons sur un mot, sur un signe, sur un geste ; mais il est une chose que nous réclamons de votre obligeance, cette chose, la voici : la Prairie a des coutumes exceptionnelles: là où la loiesi impuissante, la force prend sa place. Nous disons, au désert, œil pour œil, dent pour dent, et nous exécutons dans toute sa rigueur cette loi du talion, à laquelle nous avons donné, nous, le nom de la loi de Lynch.

« Ne vous opposez pas à cette loi ; laissez-nous l'exécuter dans toute sa

308 LA FORÊT VIEKGE

rigueur ; elie est terrible, je le sais, mais cette justice sommaire et implacable a seule le pouvoir d'épouvanter les scélérats. Dans les villes, où la loi est forte et protège d'une manière efficace les citoyens honnêtes contre les coquins, la clémence est de rigueur; c'est presque un devoir d'adoucir les peines, de punir les malfaiteurs, en leur laissant le temps du repentir, qui malheureusement* pour la plupart d'entre eux, n'arrive jamais : au désert, c'est autre chose, la société si attentivement protectrice des individus n'existe plus ; les individus sont contraints de se protéger eux-mêmes. Tout acte de clémence est considéré comme une faiblesse, tourné en dérision, et excite les bandits à commettre de nouveaux et plus horribles forfaits ; ces misérables ne sont plus des hommes, mais des bêtes féroces enragées, qu'il faut tuer sans pitié, si Ton ne veut être tué par elles ; on n'existe qu'à la condition terrible d*être impitoyable. Promettez-nous donc, général, de suivre sans y rien changer les usages de la Prairie, et de ne pas essayer, par une clémence qui ne serait pas comprise, de ramener des hommes que la terreur seule peut dompter ; cette concession de votre part à nos idées, idées? qui sont justes, car nous avons une expérience du désert que vous ne possédez pas, doublera notre courage, et, s'il est possible, notre dévouement à votre personne, et, de plus, je vous le répète, assurera d'une manière efficace la tranquillité de la Prairie. Je vous ai parlé franchement, au nom de mes compagnons et au mien : nous attendons maintenant respectueusement votre réponse, mon général.

Bon-Affût reprit alors sa place.

— Pardieu ! s'écria Gœur-d* Acier, voilà un gaillard qui parle bien et qui a raison, qui plus est; c'est ainsi que l'on doit faire avec de pareils drôles; la clémence n'est bonne qu'à les encourager. Il faut agir contre eux avec rigueur ; morte la bête, mort le venin !

Le général imposa d'un geste silence à l'impitoyable Cœur-d' Acier, et il se leva.

— Cette réponse que vous me demandez, mon cher Bon-Affût, dit-il, je vais vous la faire brève et claire. Je suis soldat, et je connais toutes les exigences pénibles de la guerre. Avec tout autre ennemi que celui que nous avons en face de nous, j'insisterais pour que nous usions de douceur et de clémence; mais les hommes qui nous menacent ne connaissent que le meurtre et le pillage; ils ne respectent pas le droit des gens, et, ainsi que vous Pavez dit, ce sont des bêtes féroces enragées que Podeur du sang enivre et qui ne font qu'une guerre, la guerre des barbares, celle d'extermination, massacrant et martyrisant non seulement les prisonniers que le sort des armes met en leur pouvoir, mais encore les femmes, les enfants et les vieillards, brûlant et dévastant tout sur leur passage et ne laissant derrière eux que du sang, des cendres et des ruines ; en un mot, ce sont des bandits hors de la loi commune, auxquels nous ne faisons pas la guerre, mais que nous pourchassons comme des fauves. Les lois doivent être suspendues avec de tels adversaires ; la douceur serait, non pas une faiblesse, ainsi que vous Pavez dit, mais un crime impardonnable. Ne craignez donc pas, mes amis, que j'essaye d'adoucir ce que les lois de la Prairie ont de

sommaire et de terrible et que je veuille vous empocher d'exercer, daus toute sa rigueur, votre terrible loi de Lynch. Voyageur, et par conséquent étranger dans cette contrée, je ne me reconnais pas le droit d'en modifier les usages par une philanthropie mal entendue; l'heure de sévir arrivée, je serai le premier, je vous le promets, à donner l'exemple de la sévérité et de mon respect pour des usages dont, si cruels qu'ils soient, je reconnais cependant l'absolue nécessité.

— Je vous remercie, mon général, répondit Bon-Affût, nous n'attendions pas moins de Yotre impartialité et de votre justice; vous pouvez, je vous le répète, compter sur notre dévouement,

— Puisque ce point est entièrement réglé, reprit le général, voici ce que je vous propose maintenant : nos camps prendront les dénominations suivantes : la Colline, File, le Défilé, et le poste sera nommé l'Embuscade. Chaque camp comprendra des Européens, des chasseurs et des Comanches. L'Embuscade seule n'aura que des chasseurs. Le quartier général sera placé à Sainte-Marie où je me tiendrai avec l'Eclair, Balle-Franche, quatre chasseurs, quatre Européens et quatre Comanches; le camp de l'Ile sera commandé par le général Kergras et 1* Aigle-Rouge ; le camp du Défilé, par Coeur-d'Acier et le Pécari; le camp de l'Ile, par Bois-Brûlé et l'Opossum, et l'Embuscade, par Bon-Affût, avec vingt de ses chasseurs qu'il choisira luimême est-ce bien compris?

— Parfaitement, répondirent d'une seule voix les membres du conseil.

— Toute détermination sera prise dans chaque camp par les deux chefs; en cas peu probable de discussion, le débat sera jugé par moi, et ma décision aura force de loi.

— Nous le promettons !

— Cette nuit même, les hommes seront choisis et désignés par moi avec l'aide des autres chefs, parce que demain, une heure avant le lever du soleil, nous abandonnerons le campement où nous sommes jpour aller immédiatement occuper nos positions respectives. Les quatre troupes marcheront de conserve, chacune sous les ordres de son chef, jusqu'en vue de la mission, où on fera halte pour partager les vivres et les munitions de guerre ; puis on se sépara ; il faut que les quatre positions désignées soient solidement occupées avant le coucher du soleil. À combien de lieues sommes-nous de la mission ?

— Quatre lieues et demie tout au plus, mon général, répondit Balle - Franche.

— C'est bien ! la lune est dans son plein ; elle luit presque pendant toute la nuit. A une heure du matin, Balle-Fr anche, vous quitterez le camp avec tous les bagages ; vous emmènerez trente hommes avec vous. L'Opossum fera éclairer votre route par dix de ses guerriers. Nous ne partirons d'ici, nous autres, qu'à cinq heures et demie ou six heures, de façon à ce que vous ayez pris une avance assez considérable sur nous pour que nos mouvements ne soient pas ralentis par les fourgons. Ah ! j'oubliais : l'Alligator et dix Comanches partiront en même temps que vous ; ils vous laisseront en arrière et iront s'emparer des pirogues de la mission, en avertissant le Père

Gabriel que c'est par mon ordre. Ces pirogues serviront à transporter les troupes dans File. Vvez-vous quelques observations à faire à ces dispositions ?

— Aucune, mon général, répondirent les chasseurs. Les Gomanches baissèrent affirmativement la tête.

— Alors, mes amis, dit gaiement le général, puisque tout est entendu , une dernière rasade de bonne eau-de-vie de France, et puis après,, à l'œuvre, et vivement! nous n'a,vons pas de temps à perdre. Verse, Loïck, ajouta -t-il en tendant son verre.

Loïck versa à la ronde*

Les Gomanches ne boivent jamais ni vin ni liqueurs; ils se firent servir du café.

— Maintenant., reprit le général, mes amis, je bois à la réussite de nos projets.

Et il choqua son verre contre ceux des membres du conseil. En ce moment, un vigoureux : « Qui vive ?» se fit entendre, suivi presque immédiatement du cri : « Aux armes ! » poussé par une sentinelle.

— Qu'est-ce cela ? s'écria le général.

— Des amis, probablement, répondit Balle-Franche; sans cela, les Comanches campés au bas de la colline, ne les auraient pas laissés passer.

— ■ C'est possible ; mais cependant allons nous en assurer 1

Chacun courut aux retranchements.

Une troupe nombreuse de cavaliers occupait toute la pente de la colline»

A vingt pas en avant un cavalier se tenait droit et immobile.

— Qui vive? cria pour la seconde fois la sentinelle.

— Œil-Gris 1 répondît une voix ferme.

— C'est mon messager qui revient d'Arkapolis ! dit Balte-Franche, je reconnais sa voix.

■ — Mais comment se fait-il qu'il soit accompagné d'une troupe si nombreuse 1 demanda le général avec inquiétude.

— C'est ce que nous saurons bientôt, mon général. Je vous réponds sur ma tête de la loyauté de cet homme. Me permettez-vous de me rendre auprès de lui?

— Allez, mon ami!

Balle-Franche sortit du camp.

Le général attendit avec anxiété son retour.

Dix minutes — un siècle en pareille circonstance — s'écoulèrent; puis Balle-Franche cria :

— Ouvrez passage, ce sont des amis!

— Que faire? demanda Çœur-d ? Acier.

— Obéir î répondit froidement le général.

Les pieux furent enlevés et une large brèche faite dans les retranchements.

DE LA LETTRE QTJK WJLL1AM ? S DAYTON" ADRESSA A SOX AMt LE GÉNÉRAL

Page 1