‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 19 sur 35 · DE BODÉGAKT, ET CE Q01 S EN SUIVIT · texte numérisé non relu

DE BODÉGAKT, ET CE Q01 S EN SUIVIT

Lorsque l'entrée fut complètement dégagée, sur un signe de Balle-Franche, les cavaliers pénétrèrent dans le camp.

Ils défilaient, sombres et silencieux, comme une nuée de fantômes entre deux lignes de chasseurs qui les regardaient passer l'arme au pied.

Au fur et à mesure qu'ils passaient devant lui, le marquis les comptait; ils étaient au nombre de soixante et un, en comprenant leur chef, et ils menaient avec eux trois wagons attelés chacun de huit mules.

Lorsque tons les étrangers furent enfin dans le camp, ils mirent pied à terre; alors commença une scène de reconnaissance entre eus et les autres chasseurs trop longue à rapporter, mais qui enleva au général toute inquiétude sur leur loyauté et augmenta considérablement sa curiosité.

En ce moment Balle-Franche s'approcha de lui.

— L'Œil-Gris demande à vous rendre compte de sa mission, mon général, lui dit-il.

■ — Soit! répondit le marquis, amenez-le dans ma tente! À propos, Balle- Franche, s'est-on occupé du campement de ces braves gens?

— Oui, mon général, Gceur-d'Acier est en train de tout organiser pour la nuit.

— C'est bien!

Il rentra dans la tente où Alain l'attendait.

— Eh bien! lui dît celui-ci.

— Nous allons tout savoir dans un instant.

En effet, cinq minutes s'étaient à peine écoulées lorsque Balle-Franche parut; FOEil-Gris le suivait.

Celui-ci était un grand vieillard, d'une taille presque gigantesque, d'une maigreur extraordinaire, et dont les traits caractérisés avaient une singulière expression d'audace, de bonté et d'intelligence.

Il semblait a?oir depuis bien longtemps déjà dépassé la soixantaine, et cependant sa vigueur était encore remarquable. Son costume, à peu près semblable, quant à la coupe, à celui des autres chasseurs, était en cuir de daim tanné.

Il salua le général avec aisance et attendit que celui-ci lui adressât la parole.

Après Tavoir examiné d'un coup d'oeil rapide, le général lui indiqua un siège.

— Vous devez être fatigué? Asseyez -vous, lui dit-il.

— Je vous remercie, mon général, répondit-il en s'asseyant; le fait est que je suis moulu.

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— Vous avez fait diligence, à ce qu'il parait?

— J'avais ordre de rie pas perdre une seconde; j'ai strictement obéi; aussi, nous sommes littéralement sur les dents, hommes et bêtes.

— D'où venez-vous?

*f: 3 — D' Arkapolis, où mon ami Balle-Franche m'avait expédié en votre nom

avec une lettre, mon général.

* — C'est juste!... Et nos dix Américains?

— Pas un seul n'est encore retourné là-bas.

— Leur argent est perdu, alors?

— Je crois qu'ils s'en soucient fort peu.

Le général le regarda avec étonnement.

— Vous aurez bientôt l'explication de mes paroles, ajouta le chasseur,

— Soit ! procédons par ordre.

— Oui, mon général.

— Vous étiez chargé d'engager dix hommes.

— C'est la première chose dont je me suis occupé, mon général; je les ai choisis un à un, avec un soin extrême, et je vous réponds d*eux comme de moi-même : ce sont tous des gaillards solides, résolus, honnêtes et dévoués.

— Fort bien, mais vous nous êtes arrivé ce soir avec une armée et trois wagons, si je ne me trompe?

— Cinquante hommes en sus et trois wagons, le compte est exact, mon général.

— Que sont ces hommes?

— Des chasseurs américains, pour la plupart, mais avec ceux-là, vous n'aurez pas de trahison à redouter; ce sont de braves gens dans toute l'étendue du mot.

— Très bien, mais pourquoi sont-ils avec vous?

— Parce que Ton m'a chargé dévoua les conduire ainsi que les wagons.

— Qui cela?

— Vous le saurez bientôt, mon général.

— En combien de temps êtes-vous allô d'ici à Arkapolis?

— En sept jours, mon général.

— G'est prodigieux! et vous êtes demeuré là-bas?

— Huit jours, mon général.

— Et vous n'avez mis que vingt-quatre jours pour aller et revenir ici? C'est incroyable!

— Mais bien facile à expliquer, mon général.

— Je serais curieux d'entendre cette explication.

— A votre aise, mon général; je ne demande pas mieux que de vous la donner. J'ai quitté Arkapolis avec double relais de chevaux et triple relais de mules; nous ne nous arrêtions pendant tout le voyage que quatre heures par vingt-quatre heures; chevaux et mules, à travers tous les chemins étaient toujours au moins au grand trot; il fallait arriver vite; les hommes ont vaillamment résisté. Ce sont tous de vieux coureurs des bois auxquels la fatigue est inconnue. Les mules et les chevaux sont morts à la tâche; un jour déplus, nous restions en route.

I/QEil-Gris ôlaïL un grand vieillard d'une taille presque gigantesque.

— Il se passe donc des événements graves?

— Très graves, à ce qu'il paraît, mon général; moi» je ne sais rien, mais celte lettre vous instruira, ajouta-t-il en retirant un pli large cacheté de la poche de sa hlouse de chasse et le lui présentant,

— De qui est cette lettre, le savez-vous?

— Certes, mon générait elle est de M* William's Dayton.

LlV. 40- H. GEFFROV, édit. — Reproduction inlerdilft. 40

— Le gouverneur de la Louisiane ?

— - Lui-même.

Il y eut un instant de silence.

— LCEil-Gris, je suis content de vous : vous êtes un de ces hommes comme je les aime, et je remercie votre ami Balle-Franche de vous avoir engagé à mon service*

— Mon général, vous me rendez confus.

— Puis-je faire quelque chose pour vous?

— Oui, mon général, une chose qui me rendra bien fier*

— Laquelle? parlez.

— Donnez-moi votre main,

— Oh! de grand cœur, mon ami, s'écrïa-t-il avec élan, la voilà! Et il la lui donna.

Le chasseur la serra respectueusement dans les siennes*

— Et à présent ?

— Que puis-je désirer de plus, mon général? répondit le Canadien avec émotion; vous m'avez appelé votre ami et vous m'avez serré la main, c'est moi maintenant qui suis votre débiteur.

— Soit, mon ami, je n'insiste pas, mais nous reparlerons de tout ceci plus tard* Maintenant retirez-vous : le sommeil vous accable; allez prendre quelques heures de repos I

— Je vous obéis, mon général.

II se leva, salua respectueusement les deux officiers et quitta Ja tente d'un pas ferme et dégagé.

— Quel homme étrange! murmura le général en le suivant des yeux : y a-t-il longtemps que vous le connaissez, Balle-Franche?

— Depuis ma naissance, mon général; c'est un grand ami de mon père et de mon grand-père; mais j'ai toujours ignoré son nom véritable; il paraît qu'un jour il est arrivé à Fimproviste dans notre village, sans que personne sût d'où il venait; aussitôt qu'on Feut connu, tout le monde l'aima; plusieurs années s'écoulèrent ainsi : il chassait, trappait et faisait la guerre avec nous; un jour, au retour d'une expédition que mon père commandait, celui-ci s'aperçut de l'absence de FCEil-Gris ; quelques jours se passèrent : il ne reparut pas; on s'inquiéta; on le chercha partout, il fut introuvable; la douleur fut vive dans le village; on le crut mort» tout le monde le pleura. Son absence dura près de quinze ans. H y a un an, il arriva au village comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé, et reprit sa vie d'autrefois : il ne donna aucune explication sur sa longue absence, personne n'osa lui en demander* Parmi nous, chacun est libre de vivre à sa guise, sans avoir à craindre des questions parfois indiscrètes et souvent désagréables. Ayant appris que je chassais sur les frontières du Mexique, il se mit à ma recherche, j'avais à peine quatorze ou quinze ans, lorsqu'il nous avait quittés : cependant, lorsque le hasard me fit le rencontrer à Àrkapolis, je le reconnus à l'instant ; il n'avait pas changé. C'était toujours le même homme, maigre et anguleux; de plus, il portait le même costume. Depuis nous ne nous sommes plus quittés; il est le premier chasseur que j'ai engagea votre service, mon général.

— Et c'est pour nous une précieuse acquisition. Vous ne savez rien de plus sur le compte de cet homme?

— Rien absolument, mon général.

— Hum! murmura-t-il d'un air pensif, ce n'est pas beaucoup; il doit y avoir un mystère dans la vie de cet homme.

— C'est probable, mon généra!, mais beaucoup d'entre nous se trouvent dans la même situation, de sorte que nous nous abstenons, comme par un accord tacite, de pénétrer malgré eux dans la vie de nos compagnons et de les interroger sur leur passé, pourvu que leur présent soit pur et exempt de reproches.

— Et vous avez raison, Balle-Franche; c'est le fait d'hommes de cœur, cela; maintenant, veuillez, je vous prie, veiller à ce que les nouveaux venus ne manquent de rien et ensuite vous occuper de nos préparatifs de départ, rien n'est changé dans les déterminations arrêtées par le conseil. Je vous serai obligé de ne pas vous endormir sans revenir ici; j'aurai peut-être quelques ordres à vous donner.

— Très bien, mon général, vous serez obéi.

Et il sortit,

— Quelle singulière société que celle où nous nous trouvons ! dit en souriant le général à son frère de lait, dès qu'ils furent seuls.

— Singulière, en effet, mon frère, répondit Alain sur le même ton, mais à moi elle me paraît parfaitement d'accord avec la nature puissante et accidentée au milieu de laquelle elle vit et elle meurt : il y a une harmonie frappante entre elles.

— Ge que tu dis en plaisantant est vrai en principe : le désert influe étrangement sur ces organisations énergiques et primesautières, si faciles à réfléchir les impressions qu'elles reçoivent, et chez lesquelles, sous certains rapports, l'intelligence n'est pour ainsi dire qu'un instinct, à peine supérieur à celui des fauves qu'elles chassent. Ces hommes subissent les exigences de la vie essentiellement matérielle à laquelle ils sont condamnés, tout en sentant malgré eux leur âme s'agrandir au spectacle imposant de la nature majestueuse et puissante qui les entoure; mais, ajouta-il, en changeant de conversation, ne trouves-tu pas, comme moi, l'arrivée imprévue de ce renfort extraordinaire?

— Pour ma part, je t'avoue franchement que je n'y comprends rien.

— Dans tous les cas, je trouve le procédé de M. William's Dayton très délicat; sa position de gouverneur de la Louisiane le met à même de savoir bien des choses que nous devons forcément ignorer à cause de notre isolement; et je suis forcé de convenir que ce renfort nous est très précieux, surtout dans les circonstances difficiles où nous nous trouvons.

— C'est juste! sans compter ce que renferment les trois fourgons qui accompagnent les chasseurs,

— C'est vrai, je les oubliais.

— Ils m'intriguent beaucoup, moi; mais si, au lieu de bavarder ainsi que nous le faisons, nous lisions la lettre que t'adresse M. William's Dayton, peut-être aurions-nous la clef de tous ces mystères.

— En effet, elle doit contenir des nouvelles ou des renseignements de la plus haute importance pour nous.

— Alors, lisons-la!

— C'est juste, voyons cette lettre; je ne suis pas moins curieux que toi de connaître son contenu.

Le général prit alors le pli sur la table où il l'avait placé» le décacheta, et il en commença aussitôt la lecture d'une voix presque basse, de manière à ne pouvoir être entendu par d'autres personnes que son frère de lait.

Cette lettre était ainsi conçue :

« New -Orléans, 1b 13 novembre 180 fi.

« Mon chergénéral, six semaines environaprès votre départ du fort d'Arkapolis des bruits]de la nature la plus sinistre et la plus inquiétante, ontcommencé à circuler sur les contrées de l'Àrkansas que vous visitez en ce moment. Malgré les forces dont vous disposez et l'organisation solide que vous avez donnée à votre expédition, ces bruits ont pris un caractère tel que j'ai cru devoir, dans votre intérêt remonter à leur source.

« Voici les renseignements que je suis parvenu à obtenir et dont je vous garantis l'authenticité : la plupart des tribus qui sillonnent ces déserts qui ne sont qu'un immense territoire de chasse commun à toutes les nations indiennes qui fréquentent ces parages, se sont unies entre elles dans le but de détruire une mission catholique fondée, à ce qu'il pavait, il y a quelques années, par un saint missionnaire appartenant à la compagnie de Jésus et auquel les Indiens donnent le nom de père Gabriel. Ce nom est-il le vrai? je l'ignore. Peut-être, dans vos courses, arriverez-vous à cette mission qui, dit-on, est en voie de progrès et prend une extension rapide, grâce aux nombreuses conversions opérées par ce saint homme. Je n'ai pas besoin, n'est-ce pas, mon cher général, de vous prier, le cas échéant, d'accorder votre protection à cette mission. et de la défendre de tout votre pouvoir.»

— Voici qui nous donne un bill d'indemnité, dit en riant Alain Kergras.

— En effet, cette prière est pour nous non seulement une autorisation, mais encore un ordre qui, au besoin, pourra nous être très utile et dont je remercie William's Dayton...

— Qui ne se doute guère que nous avons déjà prévenu ses désirs.

— C'est probable. Je continue :

Et il reprit sa lectui^e :

« Les Indiens voient naturellement avec colère et jalousie la fondation de cette mission, au centre de leur territoire; ils la considèrent comme une usurpation des blancs et prévoient que, dans un temps très rapproché? elle servira de poste avancé à la civilisation; que les pionniers et les squatters suivront cette route, tracée par le digne missionnaire, et refouleront la barbarie devant eux. La haine des Peaux- Rouges pour tout ce qui est civilisation et tout ce qui leur vient des blancs est instinctive, voilà pourquoi ils veulent détruire cette mission et chasser de ces contrées les blancs, et les considèrent comme

des usurpateurs; de son côté, le gouvernement des États-Unis a le plus grand intérêt à voir la population blanche s'étendre dans ces contrées, défricher la terre et fonder des établissements qui, plus tard, deviendront des villes importantes et donneront un nouvel essor à son commerce en augmentant ses richesses. Il est donc résolu à protéger efficacement toute tentative faite pour civiliser ces contrées, quel que soit le mobile qui détermine les explorateurs à agir, que ce soit lareligion ou la recherche des mines qui, dit-on, abondent dans ces régions; d'autant plus que le gouvernement des États-Unis n'étant basé sur aucun principe religieux, toutes les religions ont un droit égal à sa protection.

« Il parait en outre qu'un certain Don Pedro Torribio de las Campanas, retenez bien ce nom, mon cher général, un Mexicain sans doute, colossalement riche, dit-on, s ? est jeté dans le désert à la tête d'une troupe de bandits, qu'il rallie autour de lui tous les outlaws et les pirates blancs, métis et sangrnèlés, épars dans la Prairie, et qu'il fait cause commune avec les Peaux- Bouges. Quel est cet homme? Quel but se propose-t-il? On l'ignore.

« Bref, il ressort de cet ensemble défaits, mon cher général, qu'il y a une levée de boucliers menaçante dans les savanes de FArkansas, contre les blancs, et que, si vous n'y prenez garde, votre position peut, d'un moment à l'autre, devenir excessivement difficile et précaire,

« En tout état de choses, le moment estgrave; le gouvernement est décidé à agir vigoureusement et à ne pas vous abandonner quoiqu'ilarrive; vous trouverez sous ce pli un acte émanant du congrès et qui est signé du Président de la République. Cet acte vous investit du commandement de toutes les frontières qui bordent le Texas, et vous autorise à exiger l'assistance de toutes les troupes républicaines disséminées dans les forts et les comptoirs de traite, de ce côté de nos établissements. »

Le général tourna la page et trouva effectivement l'acte dont parlait William'» Dayton, placé entre le pli de la feuille.

Cet acte, parfaitement en règle et revêtu de toutes les signatures nécessaires, mettait à la disposition du général de Bodégast un pouvoir fort étendu.

— Voilà un acte excellent pour nous, dit Alain, il nous donne une liberté d'action très grande; il nous permet d'agir avec vigueur et de mener rondement la guerre.

■ — Oui, répondit le général, et si le gouvernement tient seulement la moitié de ses promesses, j'espère que nous réussirons, avec l'aide de Dieu, à lui assurer à tout jamais la possession de ces belles contrées, en refoulant les Indiens dans les Montagnes-Rocheuses, la Californie et FOrégon.

— De quelles promesses parles-tu? Jusqu'à présent, il ne nous en a fait aucune, il me semble,

- — - Tu vas voir : mais si nous parvenons à rejeter toute cette tourbe dans le Mexique et à délivrer ces parages, ce sera un beau résultat obtenu.

— Et un pas immense pour la civilisation, mais continue, je t'en prie.

— M'y voici.

Et il reprit :

a Ordre est donné de rassembler un corps de milices fort de cinq cents hommes de cavalerie, bien montés, et de deux cent cinquante fantassins; ces troupes seront réunies à Arkapolis, et, de là, partiront sous mon commandement pour opérer leur jonction avec vous dans le plus bref délai possible, afin de manœuvrer de concert contre les rebelles, sans désemparer: c'est moi qui Fai désiré ainsi. Le gouvernement est convaincu que cette redoutable levée de boucliers se rapporte à l'affaire du colonel Burr, et il veut en finir une fois pour toutes avec les tentatives de cet homme. Malheureusement, malgré tous les efforts du gouvernement, les choses ne peuvent marcher aussi vite qu'il le désire et vous serez pendant quelque temps encore, mon cher général, livré à vous-même. Je me hâte pourtant d'engager une cinquantaine de chasseurs résolus, avec quelques wagons de munitions que je compte vous expédier d' Arkapolis, où je vais me rendre incessamment, afin de mieux surveiller les préparatifs qui se font, et hâter le départ des troupes. »

— La lettre est interrompue ici, dit le général, elle reprend sous la date d' Arkapolis, quelques jours plus tard.

— Voyons ! voyons !

M. de Bodégast reprit :

<r Arkapolis, le 6 décembre 480fî.

«Mon cher général»

* Par un hasard singulier, et qui a quelque chose de providentiel! le jour même où j'entrais à Arkapolis, votre émissaire y arrivait d'un autre côté. Cet homme, qui paraît très intelligent et surtout très dévoué, m'a rapporté, dans les plus grands détails, les diverses péripéties de votre voyage à travers le désert, l'indigne trahison dont vous avez failli être victime, et les mesures que vous avez cru devoir prendre pour la prévenir. Votre émissaire m'a donné le signalement et les noms des brigands dont vous vous êtes débarrassé, mais ils se sont biens gardés de revenir aux établissements; du reste, s'ils y reparaissent, leur compte sera bientôt réglé. Demain, FCEil-Gris, votre émissaire, repart pour retourner auprès de vous, je lui confie le détachement et les munitions que vous apprécierez sans doute; je lui donne l'ordre et les moyens de faire la plus grande diligence; quant à moi, mon cher général, je le suivrai avec mes troupes aussitôt que cela me sera possible, et j'espère que cela ne tardera pas. Je suis presque prêt à entrer en campagne, vous voyez que je n'ai pas perdu mon temps 9 je vous donnerai sur vos affaires personnelles certaines nouvelles qui, je le crois, vous seront agréables; je ne veux pas vous en parler ici, ignorant quel sort peut être réservé à cette lettre et par qui elle sera lue, avant que de vous parvenir; il faut tout prévoir,

« Mettez-moi, je vous prie, mon cher général, aux pieds de M me la marquise de Bodégast, et veuillez me rappeler au souvenir de votre frère, le brave général Kergras, à qui toutes mes sympathies sont depuis longtemps acquises, vous le savez.

« Quant à vous, mon cher général, je vous serre bien affectueusement la main.

« A. vous de cœur et à bientôt,

« Général William's Dayton.

« l\ S. — J'apprends au dernier moment, par un exprès envoyé par le capitaine de votre navire La Jeune-Adèle, qui est de retour à la Nouvelle- Orléans, que le marquis de Ghenesvaîlles, à peine débarqué à la Vera-Cruz, s'est, le jour même, avec toute sa famille, après toutefois avoir touché à la chancellerie les sommes qui lui étaient dues, embarqué sur une polacre portant pavillon danois, et qui a fait voile aussitôt pour une destination inconnue. Cela doit cacher quelque nouvelle machination de cet homme; vous voilà prévenu ; c'est à vous maintenant à prendre vos précautions, au cas où. ce qui pourrait bien se faire, vous le rencontreriez àFimproviste dans le désert.

« Au revoir encore une fois, mon cher général, « Et tout à vous,

« W. Dayton,

« Gouverneur de la Louisiane, commandant du corps expéditionnaire de l'Arkansas. »

— In caudd rmmum, dit Alain en souriant.

— C'est vrai! répondit le général, cepost-scriphm m'inquiète plus que tout le reste de la lettre.

— Bah! que nous importe, après tout, la rage impuissante de ce misérable et sa haine, il ne saurait nous atteindre. Déjà nous avons tenu sa vie entre nos mains I S'il se risque une seconde fois à nous attaquer, nous l'écraserons comme une chenille et tout sera dit*

— C'est un homme d'une vaste intelligence et d'une duplicité sans égale; avant que nous réussissions h lui mettre le pied sur la poitrine, il peut nous faire bien du mal.

— Je le sais, frère, mais la chose est sans remède; il nous faut en prendre notre parti, suivre le conseil que nous donne William's Dayton, et redoubler de prudence. Un charmant gentleman que ce William's Dayton, et pour lequel j'éprouve une réelle sympathie.

— Charmant, en effet! Quelles peuvent être ces nouvelles dont il me dit deux mots dans sa lettre?

— Pour cela, cher ami, nous en sommes réduits aux conjectures, lui seul peut nous renseigner 3 d'ailleurs, elles n'ont rien de bien inquiétant, puisqu'il prend soin de nous annoncer qu'elles sont agréables.

— C'est juste! revenons au marquis.

— C'est inutile quant à présent, cher ami ; nous ne savons où le prendre ; lui ignore sans doute encore où nous sommes, donc rien ne presse; nous ne pouvons faire qu'une seule chose, veiller; lorsqu'il se sera, d'une manière ou d'une autre, révélé à nous, que nous serons certains de sa présence dans ces parages, alors ce sera différents et il sera temps de prendre nos mesures; jusque-là, nous devons nous abstenir défaire aucune démonstration, qui n'abou-

tirait à rien, et nous contenter de nous tenir sur le qui-vive. Nous sommes prévenus, voilà l'important ; quoi qu'il fasse, il ne nous prendra pas en défaut.

— Tu as raison toujours, frère.

— C'est bien simple! je raisonne froidement, comme un homme que toutes les choses n'intéressent qu'indirectement, à cause de mon amitié pour toi; par conséquent, je ne me laisse emporter par aucun sentiment et je vois juste.

— C'est parfaitement vrai : que faisons-nous?

— Je suis d'avis que, sans tarder, tu donnes communication à nos hommes de la lettre, ou du moins d'une partie de la lettre que tu as reçue de William's Dayton, ainsi que du commandement qui fest confié par le congrès.

— A quoi bon cela, mon ami?

— A ceci : d'abord Rapprendre ri nos chasseurs, qui tous ne te connaissent pas, que tu n'es pas un simple particulier, tentant à ses risques et périls une expédition plus ou moins hasardeuse, mais un officier général de la République des États-Unis, chargé, par son gouvernement, d'une mission d'une haute importance, et qui, à un moment donné, qui arrivera prochainement, est assuré d'être vigoureusement appuyé; il résultera de tout cela que tes ordres, quels qu'ils soient, seront mieux et plus vivement exécutés, que nos hommes auront pour toi un respect plus grand, et que si le courage de quelques-uns d'entre eux était sur le point de défaillir, ce qui arrive, tu le sais, souvent même aux soldats les plus braves et les plus résolus, lorsqu'ils se croient abandonnés à eux-mêmes, la certitude d'être promptement secourus et protégés par un corps de troupes régulières, leur rendra leur énergie première et les empêchera ainsi de se laisser aller à certaines pensées tristes qui désorganisent et font échouer les expéditions les mieux combinées et les plus prudemment conduites.

— Il y a beaucoup de vrai dans ce que tu dis là, Alain, et cette fois encore îe dois convenir que, selon ton expression, tu vois juste; en conséquence, je suivrai ton conseil, et dès que Balle-Franche arrivera...

— Me voici, mon général, interrompit le chasseur en soulevant le rideau de la tente et en paraissant sur le seuiL

— Sovez le bienvenu, mon ami! tout marche-t-ilà souhait?

— Parfaitement, mon général ; les éclaireurs comanches sont partis déjà, les bagages se mettront, selon vos ordres, en marche dans une heure.

— Est-il donc déjà si tard ?

— Mais oui, mon général ;tout le monde est éveillé, excepté, bienentendu, les chasseurs arrivés ce soir et que Cœur-d' Acier a ordonné de laisser dormir.

— Il a bien fait; ils étaient rendus de fatigue.

— Hommes et bêtes ne tenaient debout que par miracle*

— Où sont les chefs comanches?

— Il y a dix minutes qu'ils sont partis pour retourner à leur camp; désirez vous qu'ils reviennent, mon général?

— Non, c'est inutile; faites-moi le plaisir de prévenir Cœur-d' Acier, Bon-Aflût, F Aigle-Rouge, Bois-Brûlé et l'Œil-Gris que je les attends ici : j'ai une importante communication à leur faire; vous reviendrez avec eus.

— Oui, mon général.

.-.' : Il

Lu colonel espagnol qui commandait les troupes leva son cpêc ; au même instant

un cri si rident traversa l'espace.

— A propos, j'y songe; laissez dormir l'Œil Gris, il est fatigué; il ahesoin de se reposer.

Balle-Franche se mit à rire.

— Vous ne connaissez pas l'OEil-Gris, mon général; il a un corps de fer, sur lequel la fatigue n'a pas prise ; il a dormi trois heures, c'est plus qu'il ne lui en faut; depuis une heure il est debout, frais et solidecomme le plus dispos d'entre nous.

LlV. 41. M. GEFFROY édileur. — Reproduction interdite. 41

— C'est prodigieux! dit le général; alors qu'il vienne avec les autres; allez! je vous attends.

— Je n'ai pas voulu que Les chefs comanches fussent présents à cette réunion, dit alors le général, parce que l'expédition américaine étant particulièrement dirigée contre les Peaux-Rouges, il estdouteux que. malgré l'amitié

deTEclairpour nous, il eût consenti à demeurer plus longtemps notre allié. s'il se fût douté de ce qui se trame contre les hommes de sa couleur.

— Je ne crois pas qu'il aurait pris parti contre nous; il est trop loyal pour agir ainsi, et sa haine pour le Moqueurest trop forte, mais il est certain qu'il se fût immédiatement retiré et nous eût ainsi privés d'un allié fidèle et puissant. Tu as donc parfaitement agi en ne faisant pas prévenir ses lieutenants.

En ce moment, les chasseurs, que Balle-Franche avait prévenus par Tordre du général, entrèrent tous ensemble sous la tente.

— Asseyez-vous, messieurs, ditlegêuéral;, j'ai à vous faire certaines communications de la plus haute importance.

Les chasseurs s'inclinèrent respectueusement et s'assirent.

— Messieurs, reprit alors le général, je dois avant tout vous avertir que nous sommes réunis ici en conseil de guerre et que tout ce qui se passe dans un conseil de guerre doit demeurer secret, du moins dans de certaines limites.

— Nous le savons, mon général, répondit Bon-Affût.

— Ainsi, dans la circonstance présente, dit le général, bien que notre confiance dans nos alliés les Comanches soit entière, cependant il est très important qu'ils ignorent, non pas que nous nous sommes réunis, mais ce qui aura été dit dans le conseil. Les Peaux-Rouges sont en général méfiants et portés à soupçonner les actions, souvent les plus innocentes, des hommes de notre couleur, car, bien que nous n'ayons en aucune façon l'intention de leur nuire, pourtant, ainsi que vous le reconnaîtrez bientôt, il suffirait que nos paroles fussent mal comprises par eux, pour amener des complications très désagréables et surtout très nuisibles pour la continuation de l'alliance que nous avons contractée avec leur nation.

— Ce n'est que trop vrai, mon général, dit Balle-Franche; les Peaux- Rouges ont malheureusement si souvent été trompés par les blancs, qu'il fauttoujours agir envers eux avec une extrême prudence. Il suffit d'une parole mal interprétée pour leur faire craindre une trahison, et alors il est impossible de les faire revenir de la fâcheuse opinion qu'ils ont conçue.

— Vous jugerez, messieurs, parce que vous aurez entendu, delà conduite qu'il convient de tenir; veuillez, je vous prie, meprètertoute votre attention.

Le généra] prit alors la lettre, la déplia et en commença la lecture.

Les chasseurs écoutèrent avec l'attention la plus soutenue, sans donner aucune marquejj d'approbation ou dimprobation et sans interrompre une seule fois cette lecture.

Te général lut ensuite le brevet que WillianVs Dayton lui avait envoyé.

Puis il replia les deux lettres, et s'adressant à ses auditeurs :

— Eh bien! messieurs, dit-il, que pensez-vous de ce que vous venez d'en tendre, et quel est votre avis?

LA FORINT VIERGE 323

— Nous pensons, mon général, que vous avez fait très bien de ne pas convoquer les chefs peaux-rouges à ce conseil de guerre, répondit Bon-Affût au nom de tous ; il est évident, reprit-il avec une légère teinte d'ironie, qu'ils se seraient complètement mépris aux intentions paternelles du gouvernement des États-Unis et auraient, cette fois encore, soupçonné les blancs de manquer de bonne foi et de vouloir les trahir. Quant à nous, c'est autre chose ; nous sommes heureux de la protection que nous accorde le gouvernement, et cela avec d'autant plus de raison que les mesures qu'il prend ne peuvent que nous être avantageuses; déplus, puisque vous désirez connaître complètement notre avis, mon général, je crois qu'il serait bon, sans leur en laisser totalement connaître les motifs secrets, d'avertir nos compagnons les chasseurs et trappeurs que nous sommes assurés de la protection des troupes américaines dans la rude guerre que nous allons avoir à soutenir contre les Peaux-Rouges et les Outlaws de la Prairie; cette certitude leur donnera du courage et les engagera certainement, non pas à montrer plus de dévouement, ce sont tous des hommes sûrs, mais à faire leur devoir avec plus d'entrain et de liberté,

— Est-ce bien réellement votre avis, messieurs?

— Oui, mon général, répondirent les assistants d'une seule voix.

— Et puis, ajouta Balle-Franche, vous sachant investi d'un grand pouvoir, ils se sentiront plus forts.

— Eh bien, messieurs, puisqu'il en est ainsi, je vous laisse complètement libres d'avertir vos compagnons, comme vous le jugerez à propos; j'ai en vous la confiance la plus complète.

— Nous saurons nous rendre dignes de cette confiance, mon général, répondit Bon-Affût.

— Âvez-vous jeté un coup d'œil sur les trois nouveaux wagons, Balle- Franche ?

— Je les ai visités avec lui, dit Cœur-d'Acier.

— Ah! et que contiennent-ils?

— Le premier est chargé de fusils, de couteaux, de haches et de sabres ; le second de poudre, de balles, de boulets et de mitraille; le troisième enfin renferme quatre pièces de montagne, en tout semblables aux deux que nous possédons déjà, avec des affûts de siège et des affûts de campagne en double, démontés et étiquetés avec soin, et qui peuvent être montés en moins de deux heures.

— Allons, allons! dit gaiement le général en se frottant les mains, nous voilà armés d'une manière formidable; nos ennemis trouveront à qui parler.

— Oui, dit en riant Bon-Afïui, et je doute fort que la conversation leur

plaise.

— Voici Pheure du départ, mon général, dit Balle-Franche.

— Venez, messieurs, nous allons lever le camp, dit le général, A ces mots, ils quittèrent la tente.

A l'extrême limite de Phorizon, le ciel commençait à se rayer de ces légères bandes d'opale qui précèdent le lever du jour.

DE QUELLE FAÇON LE COLONEL DON JUAN DE REGLA SE PUNIT DE -S ÊTRE LAISSÉ

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