‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 20 sur 35 · CONDUIRE DANS UN PJÈGE · texte numérisé non relu

CONDUIRE DANS UN PJÈGE

Nous profiterons maintenant de la liberté accordée aux romanciers pour changer le lieu de la scène» et le placer à environ trois cents milles du Brûlis de la Longue-Corne, à quinze milles à peu près de la ligne de présidios et de fortins, reliés solidement les uns aux autres, et destinés à défendre les frontières espagnoles et à les protéger contre les incursions de leurs féroces et farouches voisins les Peaux-Rouges.

À cette époque, bien que la désaffection commençât sourdement à agiter leurs colonies et que tout permît de prévoir une éruption prochaine et terrible du volcan révolutionnaire, cependant, les Espagnols n'avaient encore rien perdu de leur puissance en Amérique, et ils continuaient à faire bonne garde sur les frontières de leurs colonies, afin de n'y laisser pénétrer, à l'instar de l'empire chinois, ni un homme, ni un livre.

Or, tout étranger surpris sur le territoire hispano-américain, était pris, garrotté, bâillonné, mis en chapelle et fusillé dans les vingt-quatre heures, sans autre forme de procès, sous prétexte qu'il ne pouvait être qu'un espion.

Cependant, si active que fût la surveillance exercée par les chefs des postes de la frontière, cette vigilance était souvent mise en défaut. Depuis quelques années, bien des gens avaient trompé la vigilance des Espagnols, s'étaient introduits dans leurs colonies } ou en étaient sortis sans qu'il fût possible de s'emparer d'eux.

Beaucoup, à la vérité, avaient été surpris et impitoyablement massacrés, mais ceux-là étaient l'infime minorité; pour un qui succombait, cent parvenaient à traverser, comme en se jouant, la barrière en apparence infranchissable qui leur était opposée : puis ils parcouraient impunément toute l'étendue des colonies, en répandant à profusion, sur leur passage, les semences révolutionnaires qui, tombant sur un terrain préparé de longue date à les recevoir, germaient avec une rapidité foudroyante, et devaient amener enfin ces sanglantes représailles qui, après une lutte longue et acharnée, aboutirent à ce résultat prévu mais terrible pour l'Espagne que, de tout le Nouveau-Monde, qu'elle avait un instant caressé l'espoir de posséder, seule, tout entier, il ne lui resta plus un pouce de terre sur lequel elle pût appuyer le pied.

Mais à cette époque, tous ces événements étaient encore cachés dans les plis mystérieux de l'avenir ; les Espagnols croyaient à une révolte, peut-être, mais leur orgueil ne leur aurait laissé supposer une révolution possible.

Un observateur qui, quelques jours après les événements que nous avons rapportés dans notre précédent chapitre, se serait trouvé, par hasard, placé vers sept heures du niatin, une lunette à la main a au sommet d'un monticule

assez élevé, situé non loin du rîo Sabina ? aurait à la fois admiré un splendide paysage et assisté à un spectacle des plus pittoresques.

Mais que les temps sont changés aujourd'hui! A cette époque le rio Sabina formait l'extrême frontière delà vice-royauté du Mexique, et la séparait des Etats-Unis,

Cette immense colonie, si riche et si florissante, qui, sous la domination espagnole, embrassait les deux Océans et la mer de Cortez et s'étendait depuis l'isthme de Panama jusqu'à la Louisiane et, rOrégon, déchiquetée par lambeaux, ruinée par les révolutions, n'est plus que l'ombre d'elle-même.

LesFlorides ont été vendues aux États-Unis par les Espagnols eux-mêmes quelques années avant d'être chassés du Nouveau-Monde*

L'ancienne capitainerie de Guatemala se sépara brusquement, et forme aujourd'hui les Républiques du Centre-Amérique.

Enfin, d'un seul coup de filet, les États-Unis, par le traité du Guadalupe- Hidalgo, englobèrent, à la fois, les Californies, le Nouveau-Mexique et le Texas, au moins dix mille lieues carrées, c'est-à-dire plus de la moitié du territoire de la Confédération mexicaine.

Mais revenons au rio Sabina.

Cette rivière, qui a cent et quelques lieues de long, a un cours des plus sinueux et des plus accidentés, bordé en certains endroits de magnifiques forêts auxquelles succèdent de vastes plaines marécageuses qui s'élèvent peu à peu et finissent par former de hauts plateaux.

Le jour dont nous parlons, cinq camps indiens, assez considérables, étaient dressés, soit sur le sommet de collines avoi&inantes, soit à l'extrémité de verdoyants abords du fleuve ; mais tous ces camps étaient hors de portée les uns des autres, et bien que 'parfaitement en vue des postes espagnols» assez éloignés d'eux cependant pour n'avoir rien à en redouter.

Une troupe nombreuse de cavaliers peaux-rouges, peints et armés en guerre, traversait un gué et allait prendre pied sur le territoire des États- Unis.

En ce moment, les postes espagnols échelonnés sur la rive droite de la rivière, inquiets sans doute de ce grand déploiement de forces indiennes sur leurs frontières, et redoutant une attaque qui paraissait imminente, échangèrent quelques signaux rapides; puis, plusieurs escadrons de dragons revêtus de cet uniforme jaune qui, plus tard, les lit surnommer les Tamarindos par les insurgés, et qui, accoutumés aux luttes continuelles des frontières, étaient d'une cruauté qui ne le cédait en rien à celle des Peaux- Rouges, quittèrent leurs retranchements et se mirent en devoir de traverser la rivière sous la protection de leurs batteries, dont les artilleurs se tenaient immobiles à chaque pièce, et prêts à intervenir au premier signal.

Pendant ce temps, de chacun des camps indiens, des guerriers se glissaient rapidement le long des pentes abruptes des collines, rampaient inaperçus au milieu des hautes herbes et se rapprochaient de la plaine où cent cinquante guerriers, disséminés sur un espace assez large, et montés sur des mustangs aussi indomptés qu'eux-mêmes^ semblaient prendre le divertissement des joutes de vitesse, mais en appuyant insensiblement du côté de la plage.

Une lutte paraissait devoir bientôt s'engager entre les blancs elles rouges, ees implacables ennemis, dont chaque rencontre était un massacre*

Il était environ sept heures du matin; les rayons du soleil commençaient à prendre une certaine force, un brouillard transparent flottait au-dessus des eaux de la Sabine; le ciel était d'un bleu profond; une brise rafraîchissante courait à travers les branches des arbres et les hautes herbes de la prairie. Les oiseaux chanteurs gazouillaient à plein gosier sous lafeuillée; les hideux iguanes se vautraient avec délices dans les fanges de la rive ; les grands et sinistres oiseaux de proie tournoyaient en cercles immenses au plus haut des airs, en jetant, par intervalles, leurs notes aiguës et stridentes dans l'espace.

Bien loin, à une courbe de la rivière, on apercevait comme des points noirs se balançant sur les flots, une flottille, composée d'une vingtaine de pirogues d'écorce qui, aidées par le courant, pagayaient avec vigueur et se rapprochaient rapidement.

Tel était le spectacle singulier auquel eût assisté le spectateur dont nous avons parlé précédemment si, ainsi que nous l'avons dit, il eût occupé une position élevée, au centre de cette plaine.

Cependant, les cavaliers indiens avaient franchi le gué et, sans paraître s'inquiéter des dragons qui venaient à peine à portée de pistolet derrière eus» ils continuèrent à s'avancer dans la plaine en colonne serrée, sans presser ni ralentir le pas, et, arrivés à la base d'une colline, au sommet de laquelle il y avait un camp, ils firent volte-face, se rangèrent en bataille et demeurèrent immobiles, comme s'ils avaient été changés soudain en statues de bronze.

Les dragons, excités par leurs officiers, eurent bientôt, eux aussi, traversé la rivière; ils firent quelques pas en avant, et s'arrêtèrent pour laisser le temps aux pelotons partis de forts différents, de se joindre à eux. Ceux-ci arrivèrent les uns après les autres, suivant la distance qui les séparait du corps principal, et bientôt ils formèrent une masse compacte d'environ deux cent cinquante cavaliers.

L'officier commandant, dont l'uniforme, chargé de broderies d'or quiétincelaient au soleil, montrait qu'il était d'un grade élevé, poussa son cheval, en faisant signe à ses soldats de demeurer immobiles, et, suivi d'une dizaine de cavaliers, il s'avança, après avoir attaché son mouchoir à la pointe de son épée.

Pendant ce temps, les cavaliers, qui galopaient à travers la plaine, se trouvèrent par hasard, ou, plus probablement^ avec intention, derrière les dragons, qui eurent ainsi la retraite coupée, sans le soupçonner, à cause de 11m prudence qu'ils avaient commise de quitier le bord de la rivière.

Le colonel, — l'officier espagnol qui commandait les troupes était colonel, — leva son épée. Au même instant un cri strident traversa l'espace.

Il y eut un tumulte effroyable parmi les dragons, puis on aperçut le colonel, ses principaux officiers et une soixantaine de dragons à terre, désarmés et prisonniers de leurs propres soldats.

Les Peaux-Rouges n'avaient pas bougé.

— Que signifie cela, sefiores? s'écria le colonel se débattant avec rage aux mains de ceux qui le maintenaient, mais sans pouvoir parvenir à leur faire lâcher prise.

— Cela signifie, colonel, répondit un individu qui, le premier, avait mis la main sur lui, que la trahison appelle la trahison, voilà tout.

— Je ne vous comprends pas, don Pablo de Goriilas.

— Je ne demande pas mieux que de m'expliquer.

— J'attends, fit-il en frappant du pied avec rage; vous, capitaine des armées royales, commettre une telle lâcheté, c'est indigne!

- — Je ne suis pas capitaine des armées royales.

— Qui êtes-vous donc, alors?

— Je suis le serviteur et l'ami du seigneur don Pedro Torribio de las Carapanas, dont vous vous êtes traîtreusement emparé, il y a trois jours, et que vous prétendez fusiller demain au lever du soleil, ainsi que les quelques amis qui raccompagnaient, sur les glacis du fort San-José,

— Ce don Torribio est un gringo, un franc-maçon, il mourra!

— Soit ! répondit don Pablo avec un ricanement sinistre; nous tuerons chacun nos prisonniers; cela sera drôle!

— Que voulez-vous dire? s'écria le colonel en pâlissant.

— Regardez autour de vous, colonel de Régla; il vous reste à peine soixante hommes; tous vos autres soldats sont à moi. Àh! vous êtes bien réellement perdu, allez ! Vous voulez fusiller don Torribio et mes autres amis, à votre aise, don Juan de Régla ! Vous et les quelques hommes qui vous sont restés fidèles, vous ne serez pas fusillés, non, je vous le promets : je vous réserve mieux que cela.

— Mieux que cela! murmura machinalement le colonel.

— Oui, beaucoup mieux! reprit-il, de sa voix sèche et railleuse. Vous avez donné dans le piège que je vous ai tendu, tant pis pour vous! Colonel, regardez vos artilleurs : ils ont vu ce qui s'est passé* mais ils sont réduits à l'impuissance : s'ils mettaient le feu à leurs pièces, leurs boulets couvriraient votre colonne ; nous n'avons donc rien à redouter ni d'eux ni de vous; ces Peaux-Rouges, que vous apercevez, font cause commune avec nous. Ils n'attendent qu'un signe de moi pour accourir à la curée. Que je lève la main, et ils s'élanceront sur vous et sur les quelques hommes qui vous restent encore; et vous savez, une lois entre leurs mains, quel supplice vous attend.

Le colonel don Juan de Régla était brave ; cent fois il l'avait prouvé : mais il était jeune, riche, bien en cour, aimé peut-être, et puis, ceci est plus vrai qu'on ne le suppose généralement, la bravoure n'est pas de toutes les heures; tel qui se montre courageux et même téméraire un jour, le lendemain est timide et poltron ; la bravoure est avant tout une question de nerfs.

Le colonel frissonna.

— Que prétendez-vous donc? demanda- t-il d'une voix étranglée.

— Lâchez le prisonnier, s'écria don Pablo, je réponds de lui, dit-il à ceux qui le maintenaient; relevez-vous, et causons, colonel.

— Causons! murmura-t-il en jetant un regard effaré autour de lui.

— Oui, colonel, seulement je vous préviens qu'à la première tentative que vous ferez pour me fausser compagnie et vous échapper, je vous brûle la cervelle, reprit-il en retirant un pistolet de sa ceinture et l'armant froidement.

— Je vous donne ma parole d'honneur de ne pas essayer de fuir.

— C'est quelque chose, mais deux précautions valent mieux qu'une et je m'en tiens à ce que j'ai dit, reprit-il avec son sinistre ricanement, tout en faisant jouer les batteries de son arme.

Le colonel rougit, mais il ne répondit pas.

— Êtes- vous disposé à m'écouter» maintenant? reprit don Pablo au bout d'un instant.

— Que me voulez- vous?

■ — Vous proposer un marché.

■ — Un marché, à moi? fit-il avec surprise.

— Pourquoi non ? dit-il avec ironie; je suis bon diable, moi, après tout s et je ne veux pas la mort du pécheur.

— Voyons ce marché?

— Je vous annonce, tout d'abord, qu'il est très avantageux pour vous ; vous êtes libre de l'accepter ou de le refuser, seulement, je vous conseille de réfléchir mûrement avant de me répondre oui ou non.

— Ce marché ?

— Huni! vous êtes impatient! C'est bon signe! je crois que nous finirons par nous entendre.

— Vous moquez-vous de moi? reprit le colonel que toutes ces paroles mettaient au supplice.

■ — Àh ! sefïor don Juan, pour qui me prenez-vous ? je n'aurais pas cette témérité.

Le colonel frappa du pied avec colère.

Un mauvais sourire plissa les lèvres de don Pablo ; il reprit ;

— Voici ce dont il s'agit : vous vous êtes emparé traîtreusement, je maintiens le mot, de mon ami don Pablo de las Campanas, et de vingt-deux de ses serviteurs, et vous avez l'intention de les fusiller demain, au lever du soleil.

— Ce sont des gringos et des francs-maçons.

- — C'est possible, ceJa ne me regarde pas ; mais là n'est pas la question. ■ — Comment? des hommes qui prêchent la révolte contre 8a Majesté catholique, des hérétiques, des révolutionnaires.

— Oui, je sais que tout cela est terrible ; mais que voulez-vous que j'y fasse. Donc, vous voulez les fusiller, c'est entendu?

— Ce n'est pas moi, c'est la loi !

— Je ne connais pas la loi, reprit-il sèchement.

— Je dois lui obéir.

— C'est votre affaire et non la mienne. Vous êtes ici, vous, quatre capitaines et douze lieutenants, soixante soldats et bas officiers entre nos mains total : soixante-dix-sept braves serviteurs du roi, prisonniers des Peaux- Rouges, car moi, je ne suis que le fondé de pouvoir des Indiens, mes alliés, condamnés à être brûlés vifs, après avoir été dûment torturés pendant plusieurs heures, et scalpés : la perspective est triste ; vous savez combien les Peaux- Rouges sont ingénieux pour inventer des tortures ; il y a d abord la,..

— Faites-moi grâce de ces détails, interrompit vivement le colonel avec un frisson de terreur.

LA FOJŒT VIEItUE

Un Lndiou d'une talUc colossale tuoiita sur le ioil Je la huile.

— Comme il vous plairai C'était pour vous remettre au courant, pas autre chose. Cela vous contrarie, n'en parlons plusl

— Où voulez-vous en venir ?

— A ceci : Par respect pour Sa Majesté le roi d'Espagne, dont j'ai l'honneur d'être le sujets et surtout par considération pour vous, colonel, je consens à vous laisser libres, vous et tous vos soldats.

LlV. 4S. — lî. t;FJ r l'ROY, cdil. — îtoproduclitfi iiiLenriie. 42

— Vous feriez cela? s'écria-t-il avec un mouvement de joie.

— Certes, je le ferais, puisque je le dis, mais à une condition.

— Ah î il y a une condition?

— Il y a toujours une condition au moins; plaignez-vous, je pourrais vous en imposer plusieurs et je ne le fais pas.

— C'est juste ! voyons cette condition?

— La voici» elle est bien simple, vous remettrez immédiatement en liberté don Torribio et ses amis.

— Jamais I s'écria-t-il vivement.

— C'est votre dernier mot.

— Oui!

— Alors, vous mourrez !

— Soit, je mourrai.

— Ainsi que vos officiers et soldats.

— Ils mourront t

— Ah! permettez..*

— Quoi, encore? dit-il avec hauteur.

— Votre vie vous appartient ; vous être libre d'en disposer à votre guise, rien de mieux, nul n'a rien à voir là-dedans ; mais quant à la vie des autres, c'est autre chose.

— Ils sont soldats î

— Très bien I il est convenu que vous préférez mourir; je n'ai plus à m'occuper de vous ; maintenant, je vais voir si vos officiers et vos soldats seront de meilleure composition.

— Que prétendez-vous faire?

— Caraïl c'est bien simple! Leur faire les mêmes propositions que vous refusez.

Le colonel sembla réfléchir un instant.

— Attendez! dit-il.

— Que voulez-vous?

— Je suis le chef de ces hommes; c'est à moi qu'il appartient de leur communiquer ces propositions,

— Je crois que vous avez raison, dit-il avec un sourire ironique, cela sera plus convenable ainsi.

Il fit un signe.

Plusieurs individus accoururent.

— Amenez les prisonniers, dit-il, et se tournant vers le colonel : Vous voyez comme ils obéissent, ajouta t-il d'un air narquois*

Le colonel soupira, mais il ne répondit pas,

Au bout d'un instant, les officiers et les soldats arrivèrent, conduits par un fort parti de révoltés; ils étaient pâles, soucieux. On leur avait enlevé leurs armes.

— Messieurs, leur dit don Pablo en ricanant, votre brave colonel désire vous faire une importante communication; et se tournant vers son prisonnier : Parlez, colonel» ajouta-t-il, ces dignes soldats sont prêts à vous entendre.

LA FORET VIERGE Mi

Le colonel fit alors un pas en avant, et, d'une voix ferme, il rapporta franchement la proposition qui lui était faite par don Pablo; puis il continua :

— Quant à moi, mais en mon nom seul, j'ai nettement refusé cette honteuse condition; je préfère la mort au déshonneur : cependant, comme je suis seul coupable de ce qui vous arrive, puisque c'est surtout par ma faute que vous êtes tombés dans ce piège infâme, je ne me reconnais pas le droit d'influencer en quoi que ce soit votre détermination. Ainsi, senores, voyez, réfléchissez! je me conformerai à la résolution à laquelle vous vous arrêterez.

Les officiers se réunirent en groupe.

Ils échangèrent quelques brèves paroles à voix basse et semblèrent un instant se consulter du regard.

Puis un capitaine prit la parole au nom de tous.

— Mon colonel, dit-il respectueusement, nous serions seuls avec vous que notre choix ne serait pas douteux : comme vous, nous choisirions la mort; mais pouvons-nous, pour un point d'honneur peut-être exagéré, consentir à laisser traîner à la mort nos pauvres soldats? Est-ce bien réellement agir en gens de coeur comme nous sommes, que de condamner ces malheureux à d'infâmes tortures? Nous ne le croyons pas ; en conséquence, nous sommes convaincu qu'il est de votre devoir d'accepter, si honteuse qu'elle soit, la condition que cet homme vous impose.

Les officiers firent un geste de respectueux assentiment.

— C'est bien, senores, répondit le colonel avec abattement, il sera donc fait ainsi.

Il se tourna vers don Pablo qui avait assisté à cette scène le sourire sur les lèvres.

— Nous consentons, senor! lui dit-il froidement.

— Puisqu'il en est ainsi, colonel, répondit celui-ci, veuillez donner les ordres nécessaires à un de vos officiers, qui se rendra aussitôt au fort San- Jose; dès que nos amis seront en sûreté au milieu de nous, vous serez libres.

— Qui m'assure que vous ne me trompez pas, senor?

— La parole de don Pablo de Gorillas, colonel, répondit-il avec hauteur ; cette parole à laquelle il n'a jamais failli.

Le colonel baissa la tête; cependant, il fut contraint de se soumettre.

Dix minutes plus tard, un capitaine auquel on avait rendu son cheval et ses armes, traversait le gué.

Près d'une heure s'écoula: pendant tout ce temps, pas une parole ne fut échangée entre les prisonniers et leurs gardiens.

Les Peaux-Rouges ne firent pas un mouvement.

Le colonel se promenait, pensif, la tête penchée sur la poitrine : par intervalles il s'arrêtait, jetait un regard furtif sur la rivière, puis il reprenait sa marche.

Enfin plusieurs cavaliers apparurent sur la plage, de l'autre côté de la rivière.

Malgré la distance, don Pablo reconnut son ami, don Torribio qui s'avançait à leur tête.

Don Pablo compta les cavaliers; ils étaient vingt-quatre, y compris le capitaine de dragons.

C'était le compte.

Les cavaliers entrèrent dans la rivière.

Seul, le capitaine de dragons, sur un geste de don Torribio, resta sur la plage.

En quelques minutes le gué fut franchi et les ex-prisonniers se retrouvèrent au milieu de leurs amis.

— Chose convenue, chose due, fit don Pablo de son air moitié figue, moitié raisin; senores, vous êtes libres*

— Reprenez vos chevaux et vos armes, ajouta don Torribio, nous ne voulons pas désarmer de braves soldats.

— Je vous remercie, caballero, répondit le colonel.

— Allez, senores, mais n'y revenez plus ! Vous voyez ce qu'il en coûte pour traverser cette rivière, dit don Pablo en riant.

Les prisonniers ne répondirent pas à ce sarcasme : ils se mirent en selle, et, sur Tordre de leur chef, ils se dirigèrent lentement et en bon ordre vers le gué.

Les officiers tenaient la tète de la colonne, diminuée des deux tiers par la défection de leurs camarades passés à l'ennemi : seul, le colonel marchait à quelques pas en arrière de sa troupe.

Les dragons entrèrent dans la Sabina.

Le colonel s'arrêta sur la plage. :

11 considéra pendant quelques instants, avec une indicible tristesse, ses soldats qui s'éloignaient lentement et comme à regret.

— Il le faut! murmura- t-il à plusieurs reprises.

Il soupira, prit un pistolet dans ses fontes et l'arma*

— J'ai, autant que cela dépendait de moi, réparé la faute que j'avais commise, dit-il d'une voix haute et ferme* Mes compagnons sont libres et en sûreté; quanta moi, j'ai dit que je préférais la mort au déshonneur!... je suis déshonoré, je meurs; mon Dieu, pardonnez-moi!

Il appuya froidement le pistolet sur son front et se fit sauter la cervelle. Cet événement s'était passé si rapidement, que nul n'avait pu s'y opposer - Don Torribio s'élança, et reçut dans ses bras le corps palpitant du malheureux officier.

— Cet homme était un brave! dit-il en fronçant les sourcils. Au bruit du coup de feu, les dragons s'étaient arrêtés.

Une certaine agitation sembla tout à coup régner parmi eux; ils croyaient à une nouvelle trahison. Mais bientôt tout s'éclaircit, et ils reconnurent que la mort de leur chef était volontaire.

Le cheval du colonel s'était échappé ; un chef indien s'élança, réussit à l'arrêter et le ramena sur le bord de la rivière.

Don Torribio fit signe aux dragons d'envoyer quelques-uns des leurs.

Deux officiers et deux soldats n'hésitèrent pas à retourner en arrière.

Le colonel avait été relevé et attaché sur le cheval.

— Reprenez le corps de votre brave colonel, dit don Torribio, en présen-

tant la bride du cheval à un des officiers; il mérite d'être honorablement

inhumé»

L'officier salua silencieusement, prit la bride en main et s'éloigna, suivi

de ses compagnons.

Un quart d'heure plus tard, les dragons disparaissaient derrière les fortifications qui bordaient la rivière, et une pluie de mitraille, tombant à l'irnproviste au milieu des transfuges, sema la mort parmi eux et les contraignit à chercher promptement un abri derrière les rochers; mais avant qu'ils fussent parvenus à se mettre en sûreté, une seconde salve de mitraille les remplit d'épouvante.

En un instant la plage fut déserte.

Chacun s'était éloigné au plus vite.

Les Espagnols avaient voulu, par une trahison, se venger du guet-apens dans lequel ils étaient tombés.

La vengeance était terrible ; sans compter les blessés, plus de trente cadavres jonchaient ia terre.

— Bien joué! dit don Torribio à don Pablo. Fiez- vous donc à l'honneur castillan î

Don Pablo se secouait comme un chien mouillé : un biscaïen lui avait cassé le bras gauche.

— Brigands t Gachupines! s'écriait-il en grinçant des dents: si jamais je vous rattrape î

— Bahl bah ! lui dit don Torribio pour le consoler, ils se garderont bien de nous faire une seconde visite; la première leur a trop mal réussi.

— Et moi, qui ai été si bon pour eux ! infâmes coquins t

— Oui, c'est la bonté qui vous perd, senor don Pablo.

— Dieu me pardonne! je crois que vous vous moquez de moi, don Torribio» dit-il en fronçant le sourcil.

— Pardieu, reprit l'autre, en haussant les épaules, qui ne se moquerait pas de vous, en vous voyant crier ainsi, comme un brûlé? et cela devant les Peaux-Rouges; quelle opinion voulez-vous qu'ils prennent de nous?

— Je me moque pas mal de l'opinion de ces païens, grommela-t-il entre ses dents.

Cependant, malgré ces paroles, l'observation de son ami parut produire un certain effet sur lui et il se tut, bien qu'en enrageant.

Les Espagnols, satisfaits sans doute de la vengeance qulls avaient tirée de leurs ennemis, avaient cessé leur feu.

La plage se peupla de nouveau, et sur l'ordre des chefs, Ton procéda à l'enlèvement des morts et des blessés.

En ce moment, les pirogues, qui n'avaient cessé de pagayer vigoureusement et qui, en entendant les coups de canon, avaient redoublé d'efforts, abordèrent, et une cinquantaine d'hommes sautèrent à terre, le fusil à la main.

Ces hommes étaient des métis et des sang- mêlés.

Il était facile, au premier coup d'œil, de les reconnaître pour des Outlaws.

Parmi eux se trouvaient deux de nos anciennes connaissances, le Gypaète et le Vautour-Fauve.

Ît34 LA FORET VII5UGE

Don Torribio de las Canipanas, après avoir engagé les chasseurs congédiés par le général de Bodégast, s'était abouché avec plusieurs tribus indiennes, puis il avait audacieusement franchi la frontière espagnole et s'était enfoncé dans les provinces mexicaines dans le but de recruter de nouveaux compagnons, ce qui, au milieu de l'effervescence qui commençait à régner parmi les Hispano- Américains, lui avait été facile.

Lorsqu'il avait eu réuni un certain nombre de partisans, il leur avait fait endosser l'uniforme jaune des dragons de la reine, avait fabriqué un faux ordre du chef militaire de la colonie et, sous le commandement de don Pablo, il les avait expédiés au colonel don Juan de Régla qui avait la garde de cette partie de la frontière.

Son but était simple.

Don Pablo et ses hommes devaient débaucher les soldats de la garnison du fort San-José, et les déterminer à se joindre à lui.

Ces mesures prises, don Torribio, après avoir embauché encore quelques mauvais sujets prêts à tout faire, avait audacieusement marché sur la frontière, dans le but de forcer le passage.

Mais il avait été trahi par un espion : le colonel avait été averti de son arrivée et s'était emparé de lui par surprise.

Don Torribio portait avec lui assez de preuves de ce qu'il était; aussi son affaire ne traina-t-elle pas en longueur; arrêté le soir, jugé le lendemain , il devait, le surlendemain, être fusillé avec tous ses complices.

Heureusement pour lai, malheureusement pour le colonel, don Torribio avait donné rendez-vous, sur la frontière même, aux tribus avec lesquelles il devait contracter une alliance offensive et défensive.

Les guerriers peaux-rouges étaient fidèlement arrivés au rendez-vous qui leur avait été assigné.

La présence d'une foule si considérable dTndiens, sous le feu de ses fortins, avait, avec raison, vivement inquiété le colonel.

Cette inquiétude, habilement exploitée par don Pablo qui voulait, à tous risques, sauver son chef du sort qui le menaçait, avait encore été augmentée par l'apparition, d'une part, de la flottille de pirogues surla Sabina, de l'autre, par la nombreuse tribu qui avait eu l'audace de traverser la rivière sous ses yeux.

Don Pablo, dont toutes les précautions étaient prises à l'avance et qui avait réussi à prévenir les Indiens de ce qui se passait dans le fort, engagea vivement le colonel à envoyer une colonne en reconnaissance; la violation du territoire des États-Unis étant complètement justifiée par le péril que cette réunion de tribus hostiles faisait courir aux frontières mexicaines.

Le colonel se laissa convaincre et résolut d'aller lui-même demander aux Peaux-Rouges pourquoi ils venaient, en si grand nombre, camper sous le feu de ses fortins et de ses retranchements.

C'était tout ce que désirait le rusé Outlaw.

Nous avons vu quel parti il avait su tirer de l'imprudence du colonel, et dans quelle situation critique il l'avait mis.

Malheureusement, les deux volées de mitraille, en jetant une Irentaine de

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cadavres sur le sol; avaient non seulement vengé les Espagnols, mais encore fait perdre à don Torribio et à son digne lieutenant le profit de toutes leurs ruses, et réduit leur troupe de bandits de près de moitié, ce qui était un échec sérieux pour les mystérieux projets que nourrissait don Torribio de Las Campanas,

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