‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 3 sur 35 · LA KO RUT YIEHGE · texte numérisé non relu

LA KO RUT YIEHGE

Après avoir souluvê la portière il apervul tout à coup une dame, belle, majestueuse,

assisti en face de lui.

Ce cavalier avait la taille haute et solidement charpentée, les traits réguliers, Ja physionomie douce, intelligente et martiale à lafois;seslongues tresses blondes et ses épaisses moustaches fauves lui imprimaient un cachet particulier et en faisaient pour ainsi dire le type de cette grande race d'héroïques soldats, que la Révolution française, avait, comme Gadmus, fait jaillir de son sol brûlant d'enthousiasme et de dévouement, et qui, pendant vingt-cinq ans,

Liv. G. F. 110Y, èdit. — Reproduction interdite, (>

devaient, au pas de course, parcourir l'Europe dans tous les sens, pour tomber comme des Titans invaincus, mais trahis par le sort, l'œil fièrement tourné vers l'ennemi, dans les plaines de Waterloo!

Joyeux et souriant, ce jeune officier qui portait les insignes de capitaine, arrivait en causant et en échangeant de continuelles poignées de mains avec vingt-cinq ou trente contre-chouans qui l'entouraient et ne cessaient de le saluer de leurs enthousiastes acclamations.

C'est que ces braves paysans étaient justement tiers de ce brillant officier qui était un enfant de leur paroisse, qulls avaient vu naître et dont plusieurs avaient été jadis les camarades et les compagnons de jeux.

En effet, ce capitaine de hussards était Alain Kergras, le fils du redoutable partisan, qu'ils aimaient et honoraient.

Son père, les yeux humides, les regards rayonnants de bonheur, marchait auprès du jeune homme, la main appuyée sur le pommeau de sa selle, le visage tourné sans cesse vers lui, car il ne pouvait se rassasier de le voir, de l'admirer et d'écouter le f son de sa voix qui résonnait si doucement à son oreille et faisait tressaillir de joie les fibres de son cœur.

Bientôt le joyeux cortège déboucha sur le plateau de la colline et se trouva en face des deux jeunes gens qui s'étaient avancés à sa rencontre-

Le partisan quitta subitement son fils, et, s'approchant des deux frères :

— Je vous remercie, monsieur Lucien, dit-il; vous avez noblement tenu votre promesse ; vous avez fait d'Alain, ainsi que vous vous y étiez engagé, un bon et brave soldat.

En parlant ainsi, l'émotion faisait trembler la voix du rude partisan et des larmes coulaient, sans qu'il songeât à les essuyer, sur ses joues hâlées.

— Comment m'acquitterai-je jamais envers vous,not' monsieur? ajouta-t~il.

— En continuant à m'aimer, Hervé. Alain n'est-il pas mon frère de lait? répondit en souriant le général; d'ailleurs, je n'ai rien fait pour lui; s'il est aujourd'hui un officier de mérite devant lequel s'ouvre un brillant avenir, il ne le doit qu'à lui seul à son courage, à son intelligence et surtout à son noble caractère.

— Merci pour mon père, merci pour moi, général, répondit le capitaine qui avait mis pied à terre. Pourquoi ne pas lui dire franchement que je vous dois tout, lorsque moi je suis si heureux de le proclamer hautement ?

— Tu es un enfant, Alain, reprit doucement le général ; prends-y garde, si tu continues ainsi à manquer à nos conventions, je me fâcherai. Allons, viens ! Et> l'attirant en même temps que son père, il les réunit tous deux sur sa poitrine.

— Tu vois, père, voilà comme il est, toujours bon pour moi, toujours mon frère 1 s'écria Alain avec émotion.

— Il ferait beau voir qu'il en fût autrement, dit gaiement Lucien.

— Qu'il soit bénil murmura le partisan d'une voix profonde, en levant les yeux au ciel avec une expression d'ineffable reconnaissance.

Les paysans redoublèrent leurs joyeuses acclamations.

— As-tu quelque nouvelle? demanda Lucien, qui voulait mettre fin à cette Mîène si simple et si émouvante, a cause de cette simplicité même.

LA FORKT VIERGE 43

— Non, mon gén...

— Hein? interrompit vivement Lucien, dont les sourcils se froncèrent légèrement.

— Pardonne-moi, frère, reprit aussitôt l'officier.

— A la bonne heure ainsi, Alain, dit-il en souriant; ne perdons pas nos vieilles et douces habitudes; la différence des grades ne signifie rien entre nous, ne te l'ai-je pas répété cent fois? puisque nous nous aimons.

— C'est vrai, Lucien, j'ai tort.

— Qu'il n'en soit plus question. Ainsi, rien de nouveau?

— Rien, que je sache, du moins; cependant, les populations riveraines semblent en proie à une agitation sourde qui pourrait bien présager un orage.

— J'ai cru m'apercevoir aussi de cela. Dieu veuille que nos prévisions ne se réalisent pas et que nous réussissions enfin à rendre la paix à notre malheureux pays ï

Alain fit deux pas vers Tancrède, s'inclina respectueusement devant lui.

— Monsieur, lui dit-il de sa voix sympathique, vous êtes le frère de l'homme que j'aime le plus au monde. Puis-je espérer que vous daignerez me donner une petite place dans votre cœur et que vous me permettrez d'avoir pour vous le dévouement que j'ai pour lui?

— Alain, répondit doucement le jeune kloarek, voici ma main, serrez-la dans la vôtre avec confiance, je vous estimais avant de vous connaître ; depuis cinq minutes que je vous connais, je vous aime; quand je donne mon amitié je ne la reprends plus.

— Vos paroles sont gravées là, dit le capitaine en frappant sa poitrine : j'espère vous prouver un jour que je ne suis ni ingrat, ni oublieux.

— Ah I fit Hervé radieux, voilà une journée qui commence bien*

— Dieu permettra qu'elle finisse de même, répondit en souriant Tancrède.

— Ah ! çà, dit Lucien, nos guides tardent bien, il me semble!

— Ils n'arriveront pas avant une heure au moins, reprit Hervé; ils ont eu une longue route à faire cette nuit; pour prendre patience, si vous y consentez, not' monsieur, nous déjeunerons : tout est prêt depuis longtemps déjà.

— C'est une excellente idée, Hervé, déjeunons!

— Déjeunons, reprit en riant le capitaine; ma promenade de ce matin m 1 a singulièrement aiguisé l'appétit.

Les contre-chouans s'étaient dispersés*

Hervé et les trois jeunes gens demeurèrent seuls.

Tancrède s'arrêta.

— Je suis obligé de vous quitter, dit-il.

— Déjàî s'écrièrent les trois hommes.

— Il le faut, reprit Tancrède, je n'ai que trop tardé.

— Déjeune avec nous, frère, dit Lucien.

— Oh! oh î fit Alain, voilà un bien brusque départ, monsieur Tancrède : ne pouvez-vous donc pas nous accorder une demi-heure encore?

— N'ajoutez pas à mon chagrin, mon cher Alain, en m'obligeant à vous dire que cela est impossible : je devrais être loin d'ici, déjà.

— Pourtant, mon frère-, *> murmura Lucien.

— N'insiste pas, frère, je t'en prie, j'ai des motifs sérieux pour m'éloigner ; puis, je te l'avoue, je désire ne pas me rencontrer ici une seconde fois avec MM* de Gi'andlieu et de Kergoat.

— Pourquoi donc? ne put s'empêcher de dire Lucien d'un air interrogateur.

— Il vaut mieux qu'ils ne me voient pas; je le préfère, répondit-il évasivement.

— Craindrais-tu...?

— Je ne crains rien absolument; ne m'interroge pas, Lucien, et laisse-moi partir, je t'en prie : tu ne saurais t'imaginer combien cette séparation pénible est nécessaire.

— Soit, frère, je n'insisterai pas davantage. Pars donc, puisque tu le veux . ajouta-t-il en lui ouvrant ses bras,

— Au x*evoir, répondit Tancrède; j'ai le pressentiment que nous serons bientôt réunis de nouveau.

Les deux frères s'embrassèrent.

Tancrède prit ensuite affectueusement congé d'Hervé et de son fils.

— Au revoir 1 reprit-il, et queie Seigneur vous protège !

Puis il fit un dernier geste d'adieu de la main, se détourna vivement, s'éloigna à grands pas et ne tarda pas à disparaître au milieu des ruines.

Le déjeuner se ressentit naturellement de l'absence du jeune kioarek.

Il fut* tri s te et contraint.

Lucien était préoccupé du départ précipité de son frère; son insistance pour ne pas se retrouver avec les deux royalistes l'inquiétait fort et, malgré lui, éveillait ses soupçons*

Tancrède redoutait-il donc une trahison, dont il voulait essayer d'empêcher l'exécution, en la prévenant par des moyens que lui seul pouvait employer?

Cependant, les deux gentilshommes avaient librement donné leur parole, et ils avaient la réputation d'être hommes d'honneur.

Que signifiait l'air contraint du jeune kloarek,

A ces diverses questions que s'adressait le général, il lui était impossible de trouver une réponse convenable,

— A la grâce de Dieul murmura-t-il enfin; tout cela s'éclaircira bientôt probablement; dans tous les cas, ajouta-t-il mentalement avec un sourire d'une expression singulière, je veillerai, et si ceux vers lesquels je suis envoyé méditent une trahison, qu'ils y prennent garde, Alain et moi nous sommes des sangliers qu'on ne force pas facilement, lorsqu'ils sont résolus à faire bravement tête.

Sur cette dernière réflexion, qui eut Le privilège de lui rendre à peu près sa tranquillité, le jeune homme retrouva sa bonne humeur, et, saisissant son verre :

— A l'heureux voyage de mon frère ! dit-iL

Hervé et Alain lui firent raison, et le repas continua beaucoup plus gaiement qu'il n'avait commencé»

Il touchait à sa fin lorsque Tête-de-Plume parut et annonça qu'une petite

troupe, composée d'une dizaine de chouans environ et ayant à leur tète MM, de Grandlieu et de Kergoat, s'approchait rapidement des ruines.

Les trois hommes quittèrent aussitôt la table et sortirent à la rencontre des arrivants.

Les chouans n'étaient plus qu'à trois ou quatre cents pas; ils gravissaient la colline d'une allure rapide qu'un cheval n'eût que difficilement suivie au trot»

C'étaient des chasseurs du roi, espèce de troupe d'élite, choisie parmi les plus habiles tireurs et les hommes les plus résolus, que les généraux de la grande Vendée avaient particulièrement attachés à leur personne en qualité, à peu près, de gardes du corps, et qu'il était facile de reconnaître aux chapeaux à larges ailes, à la peau de bique, à la croix attachée sur la poitrine et aux souliers ferrés dont ils étaient chaussés.

Le comte de Grandlieu et le comte de Kergoat marchaient côte à côte à une dizaine de pas en avant de cette troupe.

Ils portaient Técharpe blanche, garnie de pistolets, le sabre recourbé à la ceinture, et chacun un magnifique fusil de fabrique anglaise.

Arrivés à une centaine de pas, eur un ordre du comte de Kergoat, les chasseurs du roi firent halte, formèrent les faisceaux, ce que les chouans ne faisaient pas ordinairement, s'assirent sur le bord du chemin, allumèrent paisiblement leurs pipes et se mirent à causer entre eux.

Les deux gentilshommes appuyèrent leur fusil contre le faisceau, puis M. de Kergoat agita deux ou trois fois son mouchoir en l'air, et ils continuèrent à avancer.

Sur un signe d'Hervé, les contre-chouans réunis par Tête-de-Plume avaient ponctuellement exécuté une manœuvre identique à celle des chasseurs du roi.

Hervé, précédant les deux officiers républicains, fit quelques pas au-devant des arrivants.

Bientôt les deux petits groupes se joignirent.

— Citoyens, dit alors Hervé, j'ai l'honneur de vous présenter le citoyen chef de brigade, chargé par le général Hoche d'une mission particulière auprès du général Charette.

Les quatre hommes se saluèrent alors avec courtoisie.

— Vous êtes porteur d'un sauf-conduit du général Charette, général? demanda poliment le comte de Kergoat.

— Voici celui que l'abbé Bernier a remis au général Hoche, au nom du général Charette, répondit Lucien, en retirant un papier de son portefeuille, et le présentant tout ouvert au comte.

Celui-ci le lut, puis il le remit à Pofficier républicain.

— Ce sauf-conduit est parfaitement en règle, dit-il en souriant; le général Hoche nous a fait un grand honneur, général, en envoyant un officier d'un aussi haut grade, auprès de pauvres paysans comme nous.

— Le général Hocho professe une grande estime pour le général Charette et pour ses compagnons d'armes, citoyens; cette fois, comme toujours, il a tenu à le prouver, à lui et à eux.

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— Le général Hoche est an fort galant homme que nous savons apprécier comme il le mérite : je suis prêt, général, à vous conduire, ainsi que votre aide de camp, en présence de notre chef.

— Je suis entièrement à vos ordres, citoyens; nous nous mettrons en ro'ite aussitôt que vous le désirerez.

— Je ne vous demande, général, qu'une demi-heure, temps strictement nécessaire pour que mes hommes, qui viennent de faire une longue traite, puissent se reposer un peu*

— Permettez-moi, s'il en est ainsi, de leur faire distribuer quelques rafraîchissements, citoyens.

— Nous acceptons avec reconnaissance, général.

Hervé donna aussitôt Tordre de distribuer du pain et quelques pichets de cidre aux chouans qui accueillirent cette bonne aubaine avec joie.

Les quatre officiers entrèrent alors dans les ruines et s'assirent autour d'une table dressée pour eux et sur laquelle des rafraîchissements avaient été déposés à l'avance.

La glace se trouva alors presque entièrement rompue entre les officiers bleus et les officiers blancs qui, tout en buvant, commencèrent à causer entre eux, mais de choses indifférentes et complètement étrangères au motif qui les réunissait.

Chacun d'eux semblait môme s'étudier avee soin à ne pas faire la moindre allusion aux questions brûlantes du jour qui, cependant, les intéressaient tous les quatre à un si haut degré.

Au bout de trois quarts d'heure environ, le comte de Kergoat se leva, et saluant les deux officiers républicains avec une exquise politesse :

— Citoyens, dit-il, nous nous mettrons en route aussitôt qu'il vous plaira...

— Partons! citoyens, répondit Lucien.

— Vous avez des chevaux sans doute? demanda le comte de Grandlieu.

— Les chevaux sont sellés, dit Hervé en paraissant, On sortit.

Pendant que le général et le capitaine prenaient congé d'Hervé et se mettaient en selle, les deux royalistes retournèrent auprès de leurs chouans.

Ceux-ci, en les apercevant, se levèrent, reprirent leurs fusils et formèrent leurs rangs tant bien que mal pour les recevoir*

Lucien et son père nourricier se séparèrent après avoir échangé quelques rapides recommandations à voix basse, puis le général se hâta de rejoindre les chouans qui déjà se mettaient en marche.

Le vieux partisan, bien qu'il ne crût pas réellement à une trahison, connaissait trop bien les chouans et savait d'une façon trop certaine quelle anarchie régnait parmi eux et combien les chefs étaient impuissants souvent à défendre ceux qu'ils avaient juré de protéger, pour abandonner ainsi les deux jeunes gens au milieu d'eux; tout en assurant à Lucien qu'il n'avait rien à redouter, ii s'était promis, in petto, de veiller d'aussi près que possible sur lui et sur son fils; et, à peine la petite troupe des chasseurs du roi eutelle disparu au milieu des genêts que, suivi de quelques-uns de ses hommes les plus adroits et les plus déterminés, il se lança résolument sur leurs traces.

La matinée était assez avancée déjà, lorsque les chouans s'étaient mis en marche. Après plusieurs détours, ils s'étaient insensiblement rapprochés de la mer, dont, pendant plusieurs heures, ils suivirent la rive*

La journée était magnifique : le ciel, sans nuage et d'un bleu pur, était illuminé par un chaud soleil de maij dont les ardents rayons se reflétaient au loin sur le miroir azuré de la mer; l'air apportait des odeurs marines mêlées aux senteurs mielleuses des fleurs du blé noir; le paysage, en s'élargissant de plus en plus, prenait des aspects d'un effet pittoresque et saisissant.

Les officiers républicains cheminaient côte à côte, sans parler, se laissant aller à ces douces rêveries qui, même dans les circonstances les plus sérieuses de la vie, envahissent l'esprit des hommes au cœur fort et leur font, pour un instant, oublier les mesquines exigences de la politique ou de la guerre.

Les précédant de quelques pas seulement, les deux gentilshommes marchaient avec une apparente insouciance, en tète de la petite troupe, n'échangeant entre eux que de rares paroles, se rapportant exclusivement à la route qu'il convenait de tenir.

Vers trois heures de l'après-dîner, les chouans quittèrent le bord de la mer pour s'enfoncer définitivement dans l'intérieur des terres.

Ils ne suivaient, en apparence, aucune route tracée, et pourtant* jamais ils n'hésitaient, jamais ils ne ralentissaient leur pas rapide, et ils s'avançaient avec autant de sécurité que s'ils eussent foulé le pavé banal des rues d'une ville.

Lucien, complètement désorienté par les tours, les détours, les marches et les contremarches, de ceux qui lui servaient de guides, ignorait complètement où il se trouvait.

Le pays semblait désert; aussi loin que la vue pouvait s'étendre, dans toutes les directions, on n'apercevait ni hommes, ni animaux, ni maisons, ni cabanes ; les champs eux-mêmes étaient en friche pour la plupart.

L'aspect de cette campagne était sévère; presque désolé; on sentait instinctivement que la guerre avait passé là, avec toutes ses fureurs, et lourdement pesé sur ce pauvre pays, solitaire et désolé maintenant.

Pourtant, par intervalles, les sons d'une corne se faisaient entendre, soit d'un côté, soit d'un autre, répétés aussitôt d'espace en espace, sans qu'il fût possible de découvrir les gens qui cornaient ainsi.

Les officiers bleus ne s'étonnaient et ne s'inquiétaient pas de ces signaux, qu'ils avaient bien souvent entendus, depuis qu'ils faisaient la guerre en Bretagne.

Ils savaient que les chouans, cachés au milieu du feuillage épais des arbres, avaient coutume, sinistres sentinelles, d'annoncer ainsi l'approche des troupes ennemies, ou même amies, qui se rendaient au quartier général de leurs bandes.

Un peu avant cinq heures du soir, au moment où les chouans émergeaient d'une forêt épaisse dans laquelle, depuis près de deux heures, ils étaient engagés, le comte deKergoat ralentit le pas de façon à être facilement rejoint par les officiers bleus, et, lorsque ceux-ci se trouvèrent auprès de lui :

— Patience, général, dit-il en s'adressant à Lucien avec une certaine courtoisie brusque et joviale à la fois, avant une heure, nous serons arrivés.

. — Je vous avoue, citoyen, répondit en souriant le jeune officier, que je suis heureux de la bonne nouvelle que vous me donnez. Cette longue course, faite par le grand soleil, m'a beaucoup fatigué : mais excusez-m^i de vous faire remarquer que j'ai beau regarder de tous les côtés, je n'aperçois jusqu'aux dernières limites de l'horizon qu'une campagne: magnifique à la vérité, parfaitement cultivée, j'en conviens, mais aucune apparence de château ou de maison.

— Quant aux châteaux, fit le comte avec une certaine amertume, vos amis les patriotes ont mis bon ordre à ce qu'on les puisse apercevoir de loin, en prenant la précaution de les raser pour la plupart au niveau du sol; quant aux maisons, c'est autre chose : celles qui existent encore dans ce malheureux pays sont, selon la coutume bretonne, blotties sous d'épais rideaux de verdure; rassurez- vous donc; bienlôt vous apercevrez la ferme où nous devons nous arrêter, et qui sert, en ce moment, de quartier général au général Charette.

— Je croyais que depuis quelque temps le général Gharette s'était installé dans un château fort situé..,

— En effet, général, interrompit le comte, mais, lorsque. l'abbé Bernier lui eut annoncé l'envoi d'un plénipotentiaire, il a jugé convenable de quitter sa forteresse et de se rapprocher de quelques dizaines de lieues, afin d'éviter un trop long voyage à travers un pays désolé, à l'ambassadeur que lui adressait le commandant des troupes républicaines.

— Et pour éviter, en même temps, que cet ambassadeur puisse juger par lui-même de Tétat du pays et des mesures prises pour sa défense par le général Gharette, n'est-ce pas, citoyen? répondit Lucien en souriant

— Peut-être y a-t-il un peu de cela, reprit le comte d'un air de bonne humeur, cela vous déplaît-il, général?

— En aucune façon, citoyen : ces précautions sont de bonne guerre; je ne vois rien à y blâmer, seulement elles me semblent dénoter de la part de votre chef une certaine méûance de ses forces, et une crainte cachée, peu en rapport avec la puissance dont il se vante, à tort ou à raison, de disposer.

Le comte de Eergoat se mordit les lèvres et ne répondit pas.

Cependant, les chouans avançaient toujours; ils suivaient une espèce de sente à peine tracée à travers une plaine bien cultivée, bordée déjeunes futaies et de haies d'aubépines; on commençait à rencontrer, à des distances de plus en plus rapprochées, ces mares verdâtres, nommées vaux dans le pays, annonce obligée de toute ferme bretonne.

Ils arrivèrent ainsi au fond d'une charmante vallée assez profondément encaissée entre deux coteaux élevés, tapissés de trèfles fleuris et de blés mûrs.

Plusieurs chiens fauves, appartenant à cette race armoricaine célèbre dans le moyen âge* s'élancèrent à la rencontre de la petite troupe, en aboyant à pleine gueule et faisant un vacarme épouvantable, mais fêtant bien plutôt la venue des arrivants qu'essayant de leur barrer le passage.

LA KOUIÏÏ VIEKGE

it)

Uogcr Tancrùdc l'enleva du milieu des flammes qui étaient sur le point de l'atteindre.

La démonstration, il n'y avait pas à s'y tromper, quoique fort bruyante, avait nu caractère essentiellement amical.

— Voici la ferme, dit le comte en étendant le bras et montrant une maison d'assez piètre apparence à demi cachée encore sous les feuilles.

Cette vue sembla rendre toute son ardeur à la petite troupe, épuisée par une longue traite j et sans y être invités, d'eux-mêmes, lesbommesdoublèrentle pas.

Liv. 7. — F. ROY, ùdil. — Itcnrodufion interdite. 7

Après avoir côtoyé, pendant un quart d'heure environ, les prairies remplies de fleurs et de parfums, et encore joyeusement ensoleillées, les chouans firent un brusque crochet sur la gauche et s'engagèrent dans un sentier que les ronces et le houblon sauvage ombrageaient en berceau. Au bout de quelques pas, ils se trouvèrent devant l'aire placée derrière la maison.

Une jeune et jolie paysanne, au costume coquet, aux joues de pêche, aux lèvres coralines et à l'œil mutin, était occupée à étendre du linge mouillé sur des haies de sureau, suivie pas à pas par deux vigoureux molosses qui sans doute lui servaient de gardes du corps.

(Tétait la fermière.

En apercevant les chouans, elle vint en souriant à leur rencontre, toujours suivie de ses deux molosses qui marchaient gravement à sa droite et à sa gauche, et dont elle avait fait cesser les grondements par un geste plein de gentille autorité.

— Journée heureuse à vous, mes maitresl dit-elle en adressant aux nouveaux yenus le naïf et charmant salut breton. j

— A vous aussi bonne journée, maîtresse, répondit au nom de tous le comte de Kergoat; le maître est-il ici?

— Il est arrivé il y a deux heures, reprit-elle; il vous attend; prenez la sente à droite» qui longe la maison, et vous le rencontrerez.

La fermière salua et se remit à sa besogne, sans plus se préoccuper des étrangers.

Les chouans prirent le sentier qu'elle leur avait indiqué, et bientôt ils se trouvèrent devant la maison.

Sur le seuil de la porte, un homme, richement vêtu, coiffé d'un chapeau empanaché de plumes blanches, les hanches serrées par une écharpe de la même couleur, se tenait, en compagnie de cinq ou sis personnes mises à peu près de même façon, mais qui restaient respectueusement à deux ou trois pas en arrière.

Cet homme était le général Gharette.

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