‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 21 sur 35 · I>E DEUX INCONNUS CAMPÉS SOUS DES TULIPIERS · texte numérisé non relu

I>E DEUX INCONNUS CAMPÉS SOUS DES TULIPIERS

Le soir du mêmejom% à la nuit close, une grande agitation régnait dans les camps indiens établis sur les bords de Rio Sabina.

Des feux couronnaient toutes les collines, sur une étendue de deux ou trois lieues, et, aux reflets rougeâtres de ces feux dont les flammes tourmentées par le vent montaient en tourbillonnant vers le ciel> on voyait s'agiter des ombres dans des poses et des attitudes singulières qui prenaient, dans la nuit, les formes et les apparences les plus fantastiques.

Parfois des cris étranges, emportés par la bise nocturne, toaversaient subitement l'espace et allaient réveiller avec des grondements sinistres les échos de la rive.

La lune laissait tomber sur ce spectacle extraordinaire ses froids et pâles rayons, qui allongeaient démesurément les ombres des arbres et donnaient au paysage un cachet d'horreur, grandiose, indicible.

Il n'aurait pas fallu de grands efforts d'imagination pour se figurer assister à un sabbat de sorcières et prendre les Indiens qui se démenaient autour de feux de veille pour autant de démons dansant dans les clairières.

Les Espagnols, blottis derrière leurs retranchements, assistaient, en frissonnant de terreur, à ces scènes étranges, et se signaient en tremblant, chaque fois que des cris ou des sons bizarres de la musique indienne venaient frapper leurs oreilles.

Lesdiversesnationsindiennes réunies en ce lieu, ou du moins représentées par leurs principales tribus placées, en conséquence, sous les ordres de leurs plus renommés sachems, étaient :lesSioux, les Apaches,les Ken'has oulndiens de sang* les Pauwnées-Loups, les Arrapahoes et les Sacks.

Les hommes de ces nations, rassemblés en ce moment dans ces camps, complétaient un effectif d'environ neuf Gents braves d'élite, dont la plus grande partie était armée de fusils.

Ces guerriers formaient une masse redoutable, et nullement à dédaigner si Ton y joint cent vingt aventuriers blancs ou soi-disant tels, tous gens de sac et de corde* recrutés au Mexique par don Torribio de las Campanas, et environ soixante-dix Outlaws ou pirates des savanes, sang-mêlés et métis pour la plupart, et plus cruels que les Indiens eux-mêmes, on aura un effectif d'environ onze cents bandits, pillards et assassins de la pire espèce, dont

l'association devait causer une juste inquiétude aux colons paisibles et aux honnêtes chasseurs disséminés sur ce vaste territoire.

Pirates et Peaux-Rouges avaient été convoqués en ce lieu, ainsi que nous l'avons dit, par donTorribio, avec Fintention déformer avec eux une alliance offensive ou défensive, dont la base était en apparence le meurtre, le pillage et l'incendie; mais dont les motifs réels et mystérieux n'étaient connus que de lui seuL

Une grande case-médecine avait été construite pour la réunion de tous les chefs de ces différentes nations qui, accoutumées à se faire continuellement la guerre entre elles, se voyaient avec surprise et presque avec crainte, paisisiblement campées auprès les unes des autres.

Il n'y avait avec les Peaux-Rouges, ni enfants, ni vieillards, et surtout pas un chien, ce compagnon ordinairement inséparable des Indiens.

Ceci était la preuve que les guerriers étaient sur le sentier de la guerre.

Vers huit heures du soir, un Indien, d'une taille colossale, monta sur le toit de la hutte, et, d'une voix de stentor, il invita les chefs à se rendre au grand-conseiL

Cet Indien était Un hachesto ou crieur public.

Près de lui étaient rangés une vingtaine de jeunes Indiens qui, armés de chichikoués et d'autres instruments de musique, accompagnaient chaque proclamation du hachesto du vacarme effroyable de leurs instruments entremêlé de grandes clameurs.

A dix pas à peu près devant la hutte se trouvait une espèce de grand baril défoncé, planté debout en terre jusqu'au quart de sa hauteur, et garni d'offrandes de toutes sortes. Ce baril représentait l'arche du premier homme.

A droite de l'entrée de la hutte, sur deux longs piquets plantés en terre et dont l'extrémité se terminait en forme de fourche, était posée une pipe, dont le fourneau, en terre rouge, était enjolivé d'hiéroglyphes de toutes sortes; le tuyau en bois de cerisier, long de près de six pieds, était garni, dans toute sa longueur, de plumes rares et de couleurs différentes.

Cette pipe était le grand calumet sacré qui ne sert que dans les grands conseils- médecine, et ne doit jamais toucher la terre.

A gauche de l'entrée, ou porte de la hutte, six longues lances étaient plantées, droites et ornées à la pointe de touffes de plumes.

De plus ces lances, armées chacune d'un fer long d'un pied, en forme de harpon, portaient une large banderole en cuir de bison tanné, sur laquelle était peint, en couleur rouge, un animal quelconque, plus ou moins ressemblant : un bison, un cheval, un ours, un vautour, un alligator et un serpent. C'étaient les totems, c'est-à-dire les armoiries de chacune des troupes présentes» le signe distinctif, l'emblème, si on le préfère, de leur nation.

Une profusion d'autres lances étaient plantées, sans ordre, autour de la hutte, mais celles-là, au lieu de fer, avaient à leur extrémité toutes sortes d'oiseaux ou d'animaux empaillés.

Vis-à-vis de Tarche du premier homme et lui faisant face, se trouvait un mahogany, de huit ou dix ans au plus, qui avait été planté là pour la circonstance, et que Ton avait garni de banderoles, d'oiseaux empaillés et de scalps.

— Que mon frère regarde! répondit l'Apache en étendanl le bras du côté du levant...

Au centre de la hutte, on avait creusé une fosse ronde, de vingt pieds de tour environ, peu profonde, dans laguelle on avait installé un foyer avec des pierres plates, et qu'on avait ensuite remplie de bois odorant.

Un cercle de crânes de bisons et de blocs de pierre, destinés à servir de sièges, entourait ce foyer.

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Un trou avait été ménagé dans le toit de la hutte, aiin délaisser uue ssue à la fumée.

Après avoir terminé sa proclamation, le hachesto entra dans la hutte et alluma le feu qui ne tarda pas, au milieu des flots de fumée qui s'engouffrèrent en noirs tourbillons dans l'ouverture du toit, à dégager une flamme claire et brillante, d'un rouge de sang, couleur qu'elle devait sans doute au bois dont on se servait.

Ce foyer était le feu du conseil.

Peu à peu les chefs se groupèrent à l'entrée de la hutte, se saluant gravement, au fur et à mesure qu'ils arrivaient; mais sans échanger une parole.

Don Torribio, don Pabîo, le Vautour-Fauve, Joe Smith et le Gypaète parurent à leur tour.

Lorsque tous les chefs furent réunis, ils mirent pied à terre, confièrent leurs chevaux aux jeunes Indiens qui avaient abandonné leurs instruments de musique, et pénétrèrent d'un pas lent et solennel dans la hutte.

Lorsqu'ils furent tous entrés, le hachesto plaça un cordon de sentinelles tout autour de la hutte, à une distance moyenne de six pas, afin d'assurer le secret de la délibération.

Les membres du conseil étaient au nombre de vingt-cinq.

Ils prirent place autour du feu et demeurèrent immobiles et silencieux.

Au bout de quelques instants, le hachesto entra- Deux jeunes Indiens le suivaient, portant le calumet.

Le hachesto bourra l'énorme pipe avec du morrichée, espèce de tabac sacré, lavé dans une teinture d'opium, et mêlé d'aromates; ii posa, au moyen d'une baguette médecine, un charbon ardentsur le tabac, puisilprésentarextrémité du tuyau au chef le plus âgé, en ayant soin de con server le foyer dans sa main.

Ce chef était un vieillard de haute taille, aux traits farouches, qui semblait ne rien avoir perdu de sa vigueur; il se leva, aspira la fumée à quatre reprises, en se tournant chaque fois vers un despoiuts cardinaux, et murmurant d'une voix gutturale :

— Que le Wacondah et les esprits sous ses ordres nous soient favorables, et qu'ils daignent donner la sagesse aux grands braves réunis autour du feu de cette hutte! Ceci est un grand conseil-médecine.

Puis il se rassit, passa le tuyau à son plus proche voisin et se croisa les bras sur la poitrine.

Le calumet fit ainsi deux fois le tour de l'assemblée, chaque chef aspirant à son tour une ou deux bouffées de tabac, mais sans prononcer une parole.

Le hachesto reprit ensuite le calumet et en secoua les cendres dans le feu.

— Le Wacondah veille sur les chefs, dit-il; les mauvais esprits sont écartés ; frères, les sachems peuvent maintenant délibérer sans crainte.

Et il se retira, suivi des deux jeunes Indiens auxquels il avait remis le calumet.

Un assez long silence régna de nouveau dans la hutte.

Enfin le chef le plus âgé releva la tète et s'adressant à don Torribio après l'avoir salué :

— Mon frère le visage pâle a convoqué ses fils les guerriers rouges des six

puissantes nations, près de la rivière aux eaux limoneuses qui fuient vers le grand Lac-Salé. Que désire la Panthère-Noire de ses frères rouges? les voici prêts à Fentendre; leurs oreilles sont ouvertes; ils l'aiment, ils l'écouteront avec déférence.

Don Torribio, auquel le vieux chef venait de donner ce nom significatif, se leva alors; il salua les assistants, et il prit aussitôt la parole.

— Mes yeux ont vu des amis que j'aime et mon cœur a tressailli de joie en les apercevant, dit-il; depuis longtemps je désirais voir réunis autour de moi ces chefs valeureux. Maintenant, les voici à mes côtés : la peau qui enveloppait mon cœur a disparu; mon sang coule plus pur et plus rouge dans mes veines, et les paroles que souffle ma poitrine, expriment plus facilement mes pensées. Que disait mon père à ses enfants rouges, lorsqu'ils étaient maîtres du Mes-Cha-Chébé ? J'ai acheté à mes enfants les bords de la mer pour y demeurer; les guerriers de ma nation vivront en paix avec mes enfants : le désert appartient aux Peaux-Rouges; ils y trouvent le gibier nécessaire à leur nourriture; ils conserveront le désert et je leur achèterai les peaux des bisons et des autres animaux qu'ils auront tués; de plus, je leur donnerai des haches, des couteaux, de l'eau-de-feu et du tabac, parce que j ? aîme mes enfants indiens; et les guerriers de mon père et les guerriers Peaux-Rouges vivaient en paix sans que la hache fût jamais déterrée. Les visages pâles et les Indiens l'avaient jetée si loin derrière eux, sans regarder où elle était tombée, que jamais ils ne la retrouvèrent pour s'en servir les uns contre les autres. Mais voilà que maintenant les Grands-Couteaux de POuest ontjmarché hors de leur pays et à force de ruse ont remplacé les guerriers de mon père; au lieu de s'asseoir au foyer des Indiens et de fumer avec eux paisiblement, dès le premier pas qu'ils ont fait dans le désert, ils ont retrouvé la hache brillante depuis si longtemps perdue, et ils l'ont aussitôt tachée du sang de mes enfants, en disant : Que font les Peaux-Rouges dans le désert? De quel droit y sontils? Pourquoi osent-ils tuer les bisons et les ours? Le désert est à moi; le gibier m'appartient; les Peaux-Rouges sont des chiens, des lapins et des voleurs; je les chasserai comme des animaux nuisibles; je serai sans pitié pour eux et je les tuerai.

.Un murmure de colère circula dans l'assemblée ; des regards étincelants se fixèrent avec une expression étrange sur l'orateur, mais personne ne l'interrompit.

Il continua :

— Voilà ce que dit le chef des Grands-Couteaux de l'Ouest, reprit-il d'une Voix calme et ferme, et voilà ce que répètent les guerriers de cette nation, et ils font ce qu'ils disent. Ils s'avancent pas à pas dans le désert, tuant et chassant devant eux mes enfants qui bientôt n'auront plus de terre pour les nourrir, et donc la charrue des blancs, en traçant son sillon dans la prairie, écrasera avec mépris les os des guerriers, morts depuis longtemps. A cette vue, mon cœur a tressailli, mon âme est devenue triste, et je me suis souvenu de l'amitié que les hommes de ma nation avaient toujours eue pour mes enfants. Je suis alors allé vers eux et je leur ai dit : Guerriers sioux, pawnees, apaches, saoks, arrapahoes, ken'has, à quoi bon lever anisi la hache les uns

contre les autres? N'ètes-vous pas les enfants d'un même père? Cessez d'exciter contre vous la colère du maître de la vie par la vue continuelle de vos guerres fratricides : vous êtes des guerriers sageset justes* Gomment se fait- il que vous ne compreniez pas que les Grands-Couteaux de l'Ouest profitent de vos haines particulières pour vous dépouiller impunément et vous expulser, comme des chiens craintifs, de vos territoires de chasse? Ne voyez-vous donc pas comme ils se sont rapprochés déjà? et à quelle courte distance ils se trouvent de vos villages? Les voici qui s'avancent comme des loups, et, si vous n'y prenez garde, bientôt il sera trop tard, et toute résistance deviendra impossible. TJn de leurs chefs de la prière s'est introduit dans le désert; les Indiens sont bons, ils sont faciles à induire en erreur; ce chef delà prière a trompé beaucoup de vos frères par ses. paroles mielleuses ; il les a détachés de vous, en a fait nos ennemis, et il s'est établi au centre même de votre territoire* Cela est-il vrai? Mais ce n'est pas tout : une nombreuse caravane, chargée d'armes et de richesses, se dirige maintenant vers le village du chef de la prière de sa nation, dans le but de construire un fort redoutable qui vous obligera à vous éloigner sans retour de vos territoires de chasse, si beaux et si giboyeux; et, que mes enfants ne s'y trompent pas, cette caravane sera bientôt suivie d'autres plus nombreuses encore; mes enfants ont appris déjà à connaître les Grands-Couteaux de TOuest. Que les guerriers rouges cessent donc leurs querelles; qu'ils se réunissent contre leurs implacables ennemis; aujourd'hui, ils peuvent encore espérer les vaincre, demain, il serait trop tard; pour moi, dont les pères ont toujours été les amis et les frères des Peaux-Rouges, je suis venu ici tout exprès pour me joindre à eux, avec mes jeunes hommes, en cela poussé seulement par mon amitié pour eux; renonçant d'avance à toutes les richesses qui tomberont entre nos mains, à la suite des succès que mes enfants ne manqueront pas d'obtenir, s'ils suivent le conseil désintéressé que je leur donne. J'ai dit.

L'orateur s'assit alors, au milieu d'un murmure flatteur qui chatouilla agréablement son oreille.

Le discours insidieux et perfide qu'il avait prononcé et qui, bien qu'en apparence dirigé contre les Américains, ne Tétait en réalité que contre les ennemis qu'il voulait atteindre, avait fortement frappé les Indiens; la politique envahissante des États-Unis, dont ils avaient déjà éprouvé si rudement les terribles effets, les effrayait ajuste titre; ils comprenaient que, placés presque sous le feu des établissements américains, ceux-ci ne tarderaient pas à se sentir mal à l'aise et trop à l'étroit dans leurs remparts ; qu'ils sauteraient par-dessus, et que, comme une volée de vautours âpres à la curée, ils s'éparpilleraient dans toutes les directions, chassant les Indiens devant eux et les dépouillant impitoyablement du désert qui, depuis si longtemps, leur servait de refuge, pour les contraindre à se retirer dans une autre contrée dont plus tard ils les chasseraient encore; jusqu'à ce qu'enfin, acculés à la mer et ne pouvant plus reculer, ils les précipiteraient positivement dans l'océan.

La situation était grave, critique même; tous les assistants le sentaient; leur haine contre les blancs s'augmentait encore des nouveaux griefs qu'ils croyaient avoir contre eux.

Cependant, malgré la manière flatteuse dont ils avaient accueilli le discours prononcé par don Torribio, aucun chef ne se hâta de prendre la parole, et un silence profond régna dans rassemblée.

Enfin un sachem se leva : c'était un homme dans la force de l'âge, d'une taille gigantesque et de formes athlétiques ; ses traits farouches respiraient l'intelligence et la cruauté ; ses yeux pétillaient d'astuce; des coups nombreux étaient peints sur sa poitrine ; de longues queues de loup, attachées à ses talons, montraient qu'il était un des grands braves de sa tribu ; un ikkichata ou sifflet de guerre; fait d'un tibia humain et qui pendait sur sa poitrine, le désignait comme un des premiers chefs de sa nation.

Il se nommait le Cœur-Bouillant; il était Apache, et sa renommée était grande, même parmi les blancs de la Prairie et des établissements frontières auxquels il avait livré des combats terribles dont toujours il était sorti vainqueur.

— Vous, la Panthère-Noire, l'ami des Peaux-Bouges, malgré votre couleur blanche, et vous, les sachems puissants des*six nations, le Cœur-Bouillant vous salue, dit-il; les guerriers peaux -rouges ont entendu les paroles qui ont été prononcées par vous; ces paroles sont justes; elles sont dures, elles sont vraies. Les Grands-Couteaux de l'Ouest, loin d'imiter la conduite généreuse que tenaient envers nous nos grands-pères du Canada, lorsqu'ils possédaient le pays, n'ont qu'un but qu'ils poursuivent avec un acharnement implacable : dépouiller les Peaux-Rouges des terres qu'ils possèdent, et anéantir leur race qu'ils ont proscrite. Avant l'arrivée des blancs, chacune des nations dont les principaux chefs sont ici, était maîtresse d'immenses territoires qui s'étendaient de l'un à l'autre Lac Salé. Le nombre de leurs guerriers était incalculable. À-ton essayé de compter les grains de sable du désert? plus nombreux étaient les Peaux-Rouges. Que sont-ils aujourd'hui? La plupart de leurs tribus sont anéanties 3 on les a dépouillées des terres que le Grand-Esprit leur avait données; ils errent en fugitifs et sont contraints de se cacher dans les contrées qui leur appartenaient autrefois. Oui a fait cela 1 ? Les blancs. Qui a donné aux Indiens ignorants l'eau de feu qui les rend fous? Les blancs encore. Qui leur a inoculé les maladies qui les déciment? Les blancs. Les blancs, partout, toujours! Les Peaux-Rouges sont-ils des enfants sans courage et sans vigueur? Sont-ils des vieilles femmes bavardes, incapables de venger une injure? Non l Ce sont des hommes braves, des guerriers redoutés; ce sont des hommes qui n'acceptent pas d'insultes.

— La patience de mes frères est à bout, continua le Cœur-Bouillant; il faut qu'ils se vengent de leurs cruels et implacables ennemis. Que les Peaux- Rouges soient unis entre eux, ils seront forts contre les Visages-Pâles t Trop longtemps les Grands- Couteaux de l'Ouest ont profité de nos dissensions pour nous humilier et nous dépouiller impunément. Ils trembleront en nous voyant unis, car la vengeance marquera chacun de nos pas. Pour moi, je ne vois que des frères ; ici, je n'y connais plus d'ennemis ; mon cœur se réjouit au milieu d'eux, et la preuve, c'est que ma hache ne frappera plus jamais un Peau-Rouge; j'en prends à témoin le Wacondah et le totem de ma nation : Regardez, j'ai ditt

À ces mots, il retira sa hache de sa ceinture, et, après l'avoir fait tournoyer au-dessus de sa tête, il la lança au milieu du foyer incandescent, où elle disparut à l'instant.

Cette action, si bien dans les mœurs américaines, produisit un choc électrique parmi les membres de l'assemblée : tous se levèrent à la fois et jetèrent résolument leurs haches dans le foyer qui les consuma en pétillant.

— Plus de haine, plus de guerre entre nous! s'écria le vieux chef d'une vois stridente : soyons unis! mort aux féroces visages pâles! mort aux Grands-Couteaux 1

Ce cri fut répété avec enthousiasme par tous les assistants ; puis, sur un signe du vieux chef, le silence se rétablit, et chacun reprit sa place. Alors le Moqueur se leva :

— Sachems des six nations, et vous, visages pâles, nos frères et nos amis, dit-il, cette guerre dont vous menacez les blancs, je l'ai, moi» déclarée en personne il y a un mois déjà, dans son propre camp, au chef des visages pâles de la caravane des Grands-Couteaux de l'Ouest Je n'ai voulu tenter aucune expédition, aucune attaque sans votre concours, et j'ai patiemment attendu le résultat du grand conseil-médecine qui devait se tenir aujourd'hui ; voilà ce que j'ai fait, j'ai dit :

— Mon frère a bien agi, répondit le vieux chef; l'Oiseau-Moqueur est un guerrier aussi sage qu'il est prudent* Nos jeunes hommes frapperont cette nnit même le poteau de la guerre, et demain, sans plus tarder, au lever du soleil, les guerriers peaux-rouges se mettront sur la piste de leurs ennemis.

— Avant de commencer la guerre, dit alors don Torribio, peut-être seraitil bon, maintenant que la concorde règne heureusement entre vous, de prendre certaines mesures.

— Sachons d'abord où se trouve Fennemi, quel est son nombre et la position qu'il occupe, puis le conseil des chefs décidera ce qu'il convient de faire, répondit le vieux sachem.

— Soit! reprit don Torribio, cela en effet vaudra peut-être mieux; mais il serait important, il me semble, de nommer avant tout un chef qui commandât seul les guerriers.

— Mon père la Panthère-Noire ignore que les sachems les plus âgés sont chargés > lorsque les guerriers sont sur la piste de guerre, de diriger leurs opérations. Quant à lui, il dirigera ses guerriers pâles de la façon qui lui semblera la plus avantageuse.

— Non pas î répondit vivement don Torribio;, je ne me considère que comme un chef semblable aux autres, et je ne ferai rien sans l'autorisation du conseil. Il est important, surtout dans une expédition comme celle-ci, que les pouvoirs ne soient pas divisés et qu'une action commune nous donne la force dont nous avons besoin pour que nos efforts obtiennent le résultat que nous désirons.

Cette déclaration, faite spontanément et avec le ton de la plus entière franchise, produisit une excellente impression sur l'esprit des chefs qui, tous, étaient fort jaloux de leur pouvoir.

Don Torribio fut immédiatement entouré et félicité parles sachems qui lui témoignèrent la plus entière cordialité.

Le rusé Mexicain s'attendait parfaitement à cela; voilà pourquoi il s'était hâté de parler, afin de dissiper, avant qu'elle eût eu le temps de prendre une certaine consistance, la mauvaise impression qu'auraient pu causer sur l'esprit ombrageux des chefs les paroles du vieux sachem.

En ce moment, un guerrier pawnee, le plus jeune des chefs qui assistaient au conseil, quitta la hutte.

Le jeune chef allait dépouiller le mahogany planté devant la hutte et préparer le poteau de la guerre.

Les Indiens sont excessivement formalistes et amis de l'étiquette. Tous les rites usités lors des déclarations de guerre, la danse du scalp, etc., furent strictement exécutés.

Nous ne les décrirons pas ici, ayant eu l'occasion de le faire déjà dans quelques-uns de nos précédents ouvrages.

Nous nous bornerons à dire que l'eau de feu circula abondamment parmi les guerriers, et que les chants ou plutôt les hurlements et la danse durèrent pendant la nuit presque tout entière.

Ce ne fut que lorsque le souffle et les forces leur manquèrent enfin, que les Indiens se laissèrent tomber pêle-mêle et s'endormirent de ce lourd et fatigant sommeil que donne l'ivresse.

Les Espagnols avaient été les spectateurs effarés de ces scènes terribles dont ils n'avaient perdu aucun détail. Ils furent convaincus plus que jamais que les païens préparaient une .attaque contre eux, et ils se mirent en devoir de la repousser vigoureusement.

Mais ils étaient dans l'erreur. Les Peaux-Rouges ne songeaient nullement à eux, leur but était tout autre.

Une heure avant le lever du soleils lesHachestos réveillèrent les dormeurs dans chaque camp.

Lorsque, par les soins du vieux sachem, nommé Be-Gwa-Is, c'est-à-dire le Vieux-Chêne, des espions eurent été expédiés en avant, Tordre du départ fut donné; les détachements prirent la colonne de marche et s'éloignèrent au galop.

Le rendez-vous général avait été assigné au Brûlis de la Longue-Corne, où les confédérés supposaient que les blancs se trouvaient encore.

Au lever du soleil, grande fut la surprise des Espagnols, lorsqu'ils reconnurent que leurs ennemis avaient levé le camp et qu'ils étaient partis sans laisser de traces.

Lorsqu'ils sont sur le sentier de la guerre, les Indiens marchent avec une prudence infinie; nulle précaution n'est négligée, aucun stratagème omis pour donner le change à leurs ennemis sur la route qu'ils suivent, pouvoir s'approcher d'eux et les assaillir à Timproviste.

Nous l'avons dit déjà : la guerre indienne est toute de surprises, de stratagèmes, de ruses. Jamais, à moins qu'il soit impossible de faire autrement, on ne marche à découvert contre l'ennemi qu'on veut attaquer.

Dix jours après leur départ du Rio Babina, au coucher du soleil, les con-

fédérés, bien que venus par des chemins différents» atteignirent tous à la fois le Brûlis de la Longue-Corne.

Le Vieux-Chêne donna Tordre de faire halte ; on se trouvait alors dans une épaisse forêt, et ce rusé sauvage ne voulait pas pousser plus avant sans avoir entendu le rapport de ses espions.

Du reste, les confédérés n'étaient, tout au plus, qu'à une lieue du Brûlis; chacun campa à l'endroit où il se trouvait; mais, comme on se supposait en face de l'ennemi, les feux de veille ne furent pas allumés.

Dès que les camps furent installés et les sentinelles posées, le chefs se réunirent en conseil dans le centre d'une vaste clairière.

On fit comparaître des espions, ou plutôt les batteurs d'estrade.

Ils étaient six, chaque détachement ayant voulu avoir le sien.

C'étaient des guerriers d'élite, braves et expérimentés.

Les nouvelles qu'ils donnèrent étaient mauvaises.

Les blancs avaient quitté leur campement de la colline, probablement depuis longtemps déjà, à en juger par Faspect des lieux.

Leur départ s'était opéré avec tant de soin, de prudence et d'adresse, rapportaient les éclaireurs, que, bien qu'ils menassent de lourds wagons avec eux» cependant ils avaient à peine laissé quelques traces de leur passage.

Toutefois les éclaireurs étaient parvenus à découvrir trois pistes.

Mais ces pistes, enchevêtrées comme à plaisir, revenaient sans cesse sur elles-mêmesj s'embrouillaient les unes dans les autres, et aboutissaient après des détours infinis, la première à une forêt de chênes vivaces (quercus vivens) et de chênes blancs et noirs, mais entrecoupée de profondes lagunes et de marécages qui la rendent presque infranchissable, et dans laquelle il était impossible que la caravane eût osé se hasarder avec ses bagages.

La seconde et la troisième piste se dirigeaient vers l'établissement du chef de la prière; une de ces deux pistes aboutissait à la rivière, en face d'une île boisée, en forme de cône, qui tenait le milieu du Nebraska et se trouvait à environ cent mètres du rivage : cette île, de forme longue, était entourée d'épais buissons et de ronciers, qui empêchaient de rien distinguer dans l'intérieur.

Elle semblait déserte; cependant les espions n'osaient l'affirmer, bien qu'on les eût laissé paisiblement opérer leur reconnaissance] et entrer dans la rivière pour chercher un gué qu'ils n'avaient pu cependant découvrir, car ils n'avaient pas voulu éveiller les soupçons, au cas où ils eussent été secrètement observés; et ils avaient affecté les manières paisibles des pêcheurs de rétablissement du chef de la prière. La troisième piste enfin aboutissait au défilé de l'Antilope, à quelques pas duquel elle obliquait légèrement, et cessait tout à coup à l'entrée d'un marécage infranchissable.

Les éclaireurs s'étaient enfoncés assez avant dans le défilé, où ils n'avaient rien observé de suspect; ils n'avaient point osé pousser jusqu'à son extrémité, parce que» à droite et à gauche, les flancs de la montagne étant presque à pic, il leur était impossible de se cacher et d'échapper à la poursuite de ceux qui les auraient surpris.

Mais nulle part, ils insistaient sur ce point, ils n'avaient remarqué ni

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Je lui donnai de mon poignard h travers la poitrine.

traces de wagons, ni traces de pas de chevaux ou de mules : de plus, ce qui leur semblait extraordinaire et qu'ils ne pouvaient expliquer, toutes les traces étaient celles de mocksens indiens, de facture comanche; pas un seul pied chaussé de souliers ou de bottes.

Après avoir atteutiuement étudié les traces des mocksens, ils avaient reconnu* à récarleineut du pouce et à la façon dont les pieds étaient posés sur

LlV. 44, — M. GLFFKOY, édiL — Keproducrlion interdit* 44

le sol, qu'il était impossible qu'elles eussent été laissées par d'autres que par des Indiens.

— En résumé, conclut le plus ancien et le plus expérimenté des éclaireurs, nous n'avons rien découvert .qui puisse nous renseigner ou nous mettre sur la piste de nos ennemis; cependant, ajoufca-t-il en fronçant Jes sourcils et ouvrant les narines comme s'il éventait quelque émanation suspecte, je sens nos ennemis autour de nous : ils sont là, embusqués, ils nous guettent : tout est trop calme; le désert est trop tranquille, le silence est trop profond; je l'entends, il nous menace»

Le Vieux-Chêne hocha la tête et congédia les éclaireurs.

— Nous avons affaire à des Visages-Pâles auxquels toutes les ruses du désert sont connues, dit-il; ils ont avec eux Balle-Franche, Bon-Affût, l'Œil- Gris et tous les meilleurs trappeurs de la savane : ces blancs sont remplis d'astuce; ils sèment les pièges sous nos pas; il faut que mes jeunes hommes redoublent de prudence.

— Les Visages-Pâles sont-ils des oiseaux pour traverser les airs, des poissons pour nager au fond des eaux? Non! ce sont des hommes ! dit alors le Coeur-Bouillant; si prudents qu'ils soient, ils doivent avoir laissé des traces de leur passage. Nos guerriers étaient fatigués; ils craignaient de se laisser découvrir ; ils n'ont rien vu; ils ont été trop prudents. Si mon père le permet, un chef ira; le Cœur-Bouillant verra les traces et découvrira la piste invisible.

— Mon fils est un chef renommé, répondit le Vieux-Chêne; les sachems attendront son retour.

Le chef se leva et se prépara à se retirer; don Torribio l'arrêta.

— Si le sachem Apache y consent, dit-il, son ami le Visage-Pâle raccompagnera.

— Les sentiers de la forêt sont assez larges pour deux amis, répondit courtoisement le chef.

Ils s'éloignèrent de compagnie.

Ils étaient à pied.

L'Apache marchait de ce pas léger et rapide particulier aux Indiens, pas qui ressemble beaucoup au pas gymnastique de nos chasseurs de Vincennes ; bien que Torribio fût excellent marcheur, dans les premiers moments, il eut peine à le suivre, mais bientôt il s'accoutuma à cette allure et ne ressentit plus aucune fatigue.

Les deux éclaireurs marchaient déjà depuis plus d'une heure et demie; ils avaient quitté la forêt* franchi le Brûlis, et s'étaient engagés dans le chaparral» lorsque tout à coup l'Indien poussa une exclamation étouffée et s'arrêta en posant la main sur le bras du Mexicain,

— Qu'y a-t-il? demanda celui-ci à voix basse.

— Que mon frère regarde! répondit l'Apache, de bouche à oreille, en étendant le bras du côté du levant.

Don Torribio aperçut alors deux hommes assis auprès d'un feu, sous un bouquet de tulipiers gigantesques.

Ces hommes portaient le costume des chasseurs blancs du désert; ils avaient le teint basané, la barbe et les cheveux noirs.

Ils causaient entre eux, le fusil appuyé sur la cuisse, tout en dévorant de fort bon appétit un quartier de venaison, qu'ils venaient de retirer du feu.

Deux chevaux sellés et harnachés, mais le mors sur le cou, étaient attachés près d'eus et broyaient gaiement leur provende.

— Que mon frère me suive, dit laconiquement l'Apache, et qu'il soit prêt au premier signal, ajouta-t-il en posant avec un regard farouche la main sur la hache attachée à sa ceinture.

Les deux éclaireurs se couchèrent alors sur le sol, et, s'aidant des coudes et des genoux, ils commencèrent à ramper comme des serpents dans la direction des deux chasseurs, sans produire le plus léger bruit, le moindre froissement dans les feuilles.

Après un quart d'heure de cette marche difficile, si Ton peut donner ce nom à l'exercice auquel se livraient les deux hommes, ils se trouvèrent à cinq ou six pas au plus des inconnus; alors ils se dressèrent silencieusement et se tinrent immobiles derrière les tulipiers.

Les chevaux les avaient sentis cependant, car ils donnèrent quelques signes d'inquiétude; mais les inconnus ne remarquèrent ou ne parurent pas remarquer les mouvements de leurs chevaux et continuèrent tranquillement une conversation qui semblait beaucoup les intéresser.

De la place qu'ils occupaient, les deux éclaireurs les entendaient parfaitement; ils parlaient espagnol» langue que les deux espions comprenaient, le premier, puisqu'il était Mexicain; le second, à cause de ses rapports fréquents avec les Espagnols.

— Non, disait le plus grand des deux chasseurs en engloutissant d'une seule bouchée une énorme portion de venaison, par San Antonio, je ne regrette pas le parti que nous avons pris. Vous avez beau dire, Pécari, ce n'était pas notre affaire.

— A qui le dites- vous, r Aigle-Rouge? reprit l'autre, caraï! il y a une différence assez grande entre ce générai maudit et Tom Mitchell, avec lequel nous avons si gaiement vécu pendant six mois.

— Oui, c'était le bon temps J Tom Mitchell est un homme, lui ! il y a toujours quelque chose à gagner à son service, au lieu que ce démon de Français ! Valga me Dios ! ajouta-t-il en frappant du poing avec colère, chasser un homme comme un chien ! le châtier avec sa cravache, parce qu'il a bu un peu trop d'aguardiente et qu'il a voulu embrasser une jolie fille!

— Eh t eh î c'est de votre faute aussi ! il fallait prendre vos précautions ; moi, il m'a chassé aussi, c'est vrai! mais je ne suis pas parti les mains vides.

— Que voulez-vous dire?

— Regardez !

Et il retira de sa poche une longue bourse en soie, à travers les mailles de laquelle on voyait briller de l'or.

— Caraï t s'écria en riant r Aigle-Rouge, part à deux, compagnon! Vous êtes un homme d'ordre et vous n'oubliez rien.

— Je me souviens de Tom Mitchell.

— Ah ! si jamais je le retrouve ! reprit l'autre avec un soupir de regret Mais il ne s'agit pas de cela quant à présent, ajouta-t-il en changeant de ton.

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Vous êtes mon ami et mon vieux camarade; voulez- vous me rendre un service?

— Je vous vois venir, l'Àïgle-Rouge. Les coups de cravache que vous avez reçus voua cuisent, n'est-ce pas?

— Oui, reprit-il avec ressentiment, je veux me venger.

— Je ne demande pas mieux que de vous aider, compagnon, mais cornment faire?

En ce moment, un certain bruit se fit dans le feuillage, et une vois railleuse cria :

— Je vais vous le dire, moi î

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