‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 22 sur 35 · OU LES LOUPS ET LES RENARDS LUTTENT DE RUSE · texte numérisé non relu

OU LES LOUPS ET LES RENARDS LUTTENT DE RUSE

Les deux chasseurs échangèrent à la dérobée un regard d'une expression singulière.

En moins d'une seconde, ils furent debout, le fusil à la main, prêts à l'attaque comme a la défense, et TAigle-Rouge cria d'une voix forte et menaçante à la fois :

— Qui vive?... Répondez ou vous êtes mort !

— Ami! répondit la voix.

— Huml ami? fit le chasseur en ricanant, c'est bien vague!.*, enfin ! Combien êtes-vous?

— Deux !

— Alors, avancez sans crainte; mais placez votre fusil sous le bras, sinon je fais feu.

— Il faut de la prudence, caraï! s'écria le Pécari, nous sommes de vieux coureurs des bois, nous autres.

Les deux éclaireurs parurent alors.

— Soyez les bienvenus à mon foyer, dit TAigle-Rouge avec une cordialité brusque; si vous avez faim, mangez; si vous avez froid, chauffez-vous.

— Nous mangerons, dit don Torribio en s'asseyant sans plus de cérémonie.

— Eh î mais, dit le Pécari, avec un ton d'agréable surprise, nous voici en pays de connaissance, Caraï! la rencontre est charmante.

Les deux éclaireurs se regardèrent avec surprise.

— Allons î continua le Pécari en riant, je vois que vous ne me reconnaissez pas, chef! je croyais que le Cœur-Bouillant avait plus de mémoire.

Le chef apache tressaillit, examina pendant quelques instants son interlocuteur, puis il hocha la tête.

— Je ne vous reconnais pas, dit-il.

— Après tout, c'est possible ! reprit Fautre avec insouciance, quoique cependant je vous aie rendu un fameux service.

— Vous m'avez rendu un -service, vous, chasseur? dit le chef avec étonnement

— Je tous ai sauvé la vie» tout bonnement.

— Vous?...

— Parfaitement!... Après cela, nous nous sommes vus si peu de temps que vous pouvez avoir oublié ma figure, bien qu'en me quittant vous m'ayez serré la main, en me disant : « Visage- Pâle, je suis votre frère; si quelque jour vous avez besoin d'un ami, souvenez-vous du Cœur-Bouillant. »

— Je vous ai dit cela, moi?

— Textuellement.

— J'attends que mon frère s'explique.

— C'est cela, Pécari; racontez, mon camarade, dit en riant l'Aigle-Rouge, il n'y a rien de tel qu'une bonne histoire pour faire digérer un mauvais repas.

— Je ne demande pas mieux, si le chef le désire.

— Je le désire.

— Seulement, je vous ferai observer que ce que j'en fais, c'est seulement pour ne point passer à vos yeux pour un imposteur. Caraï ! je n'ai point l'habitude de faire payer les services que je rends.

— Mes oreilles sont ouvertes.

— M'y voici, dit le chasseur en allumant une cigarette. Vous connaissez Tom Mitchell Y

— Je le connais : c'est le frère et l'ami du Cœur-Bouillant.

— Très bien : donc, il y a sept mois environ, Tom Mitchell était campé avec ses braves compagnons aux environs de Santa-Pé, sur les bords du Rio Bravo del Norte, lorsqu'un soir, à la tombée de la nuit, un guerrier apacbe se présenta dans son camp ; ce guerrier paraissait harassé de fatigue ; il avait reçu plusieurs blessures et chancelait sur son cheval qui, blessé lui-même, ne se tenait qu'avec peine. Il était évident que ce cavalier, dont le sang coulait avec abondance» avait échappé par miracle à un combat acharné, et qu'il venait de faire une longue course,

— Gomment se nommait ce guerrier dont parle mon frère? demanda le chef que ce récit semblait tout à. coup intéresser très vivement.

— Le Chat-Sauvage! Il est mort, dix jours après, de ses blessures.

— G'est vrai! que mon frère continue!

— Comment, c'est vrai! s'écriale chasseur d'un ton de mauvaise humeur; supposez-vous que je mente par hasard, chef?

— Je constate, au contraire, que mon frère dit la vérité l répondit l'Indien d'un ton plus cordial ; je le prie de continuer.

— Soit ; le Chat-Sauvage s'approcha de Tom Mitchell. « Le Cœur-Bouillant, dit-il, a été surpris par les Yorris, pendant qu'il attaquait une caravane; il n'avait que quinze guerriers avec lui ; les Cachupines étaient cinquante; ses jeunes hommes sont morts; il a été, malgré sa résistance désespérée, lassé traîtreusement par les Espagnols et conduit prisonnier dans le grand village en pierres à six lieues d'ici. Tom Mitchell ne fera-t-il rien pour son frère?* Après avoir prononcé ces mots d'une voix haletante, le Chat-Sauvage ferma les yeux et se renversa sur son cheval. Si je ne l'avais pas reçu dans mes bras, il aurait roulé sur le sol. Tom Mitchell donna Tordre de secourir le guerrier apache, puis, s'adressant à ses compagnons : « Le Coeur-Bouillant est

mon frère, je veux le sauver, dit-il. J'ai besoin de trois hommes résolus; si personne ne veut m 'accompagner, j'irai seul. » Tous se présentèrent, T om Mitchell choisit Camote, Yersencore et moi. Une demi-heure plus tard, nous quittions tous les quatre le camp, et nous nous dirigions ventre à terre vers Santa-Pé.

— Oui, oui, c'est bien cela, mon frère a raison, dit le chef dont les traits s'adoucissaient de plus en plus.

— Caraï! je le crois bien que j'ai raison !

— J'attends que mon frère continue.

— C'est très intéressant, ponctua don Torribio.

— Très intéressant! fit FAigle-Rouge comme un écho.

— Oui, Tom Mitchell est un rude homme; il n'abandonne pas ses amis; après avoir traversé le Rio-Bravo à gué, un peu au-dessus de Santa-Fé, rien ne nous fut plus facile que de nous introduire dans la ville. Yersencore fut laissé à la garde des chevaux, car nous en avions amené un pour le chef, et, tout doucement, en causant et fumant notre cigarette;, nous fîmes notre entrée dans les rues de la ville, après avoir salué le soldat de faction à la Guarita^ qui nous rendit poliment notre salut. Il était onze heures du soir; le chef devait être fusillé le lendemain, sur les glacis du fort, au lever du soleil; les Espagnols vont vite en besogne : ils ne laissent pas leurs prisonniers moisir dans les cachots* C'est tout bénéfice pour tout le monde. Tom Mitchell nous laissa, Camote et moi, dans une pulqueria, et il alla rôder autour de la prison. Tom Mitchell est un homme prudent. Comme on ne sait jamais dans quelles circonstances on peut se trouver, il a des amis à peu près partout, dans les prisons surtout. Le geôlier de la prison de Santa-Fé était son ami* Ils se furent bientôt entendus tous les deux ; une bourse pleine d'or passa de la poche de Tom Mitchell dans celle du geôlier, et tout fut dit. Vers une heure du matin, notre chef vint nous trouver; la ville dormait; il n'y avait personne dans les rues; nous nous promenions en causant, Camote et moi, sur la place, en face de Ifi prison, lorsque notre chef nous rejoignit. Il nous expliqua en deux mots ce qu'il voulait faire. Comme le chef était blessé et qu'il n'était pas probable qu'on essayât de le délivrer, les autorité espagnoles avaient jugé inutile de prendre des précautions extraordinaires. Nous n'avions que deux ou trois sentinelles à expédier : c'était la moindre des choses. Celle placée devant la porte dormait dans sa guérite; on l'y cloua, et elle passa de vie à trépas sans même s J en apercevoir. Nous allions entrer dans la prison, dont le geôlier tenait la porte entr'ouverte, lorsqu'un imbécile de sereno s'avisa, pour son malheur, de faire son apparition sur la Plaza-Mayor, en braillant à tue-tête :

« Ave Maria purissima, la una y média de la manana han dado y serenosî... Viva Espaîîa!... »

« Ce cri de : Viva Espana! m'agaça les nerfs, et je plantai mon poignard si dru dans la gorge du pauvre diable, que je le tuai net; je l'envoyai tenir compagnie au factionnaire dans la guérite, puis j'entrai à la suite de Camote dans la prison.

« — Vous savez que ce n'est pas par ici que vous devez sortir, dit le geôlier, en verrouillant la porte derrière lui et derrière nous.

LA FORÊT VIERGE 35i

« C'est entendu ! répondit Tom Mitchell; où est le cachot du chef?

« — Suivez-moi! seulement prenez garde! il y a deux factionnaires dans le corridor, et un daus le cachot môme.

« — Attention, vous autres! nous dit Tom Mitchell à vois basse.

« Le geôlier demeura en arrière, sans doute pour ne pas être compromis, après avoir remis à Tom Mitchell sa lanterne et son trousseau de clefs.

« À peine avions-nous fait quelques pas qu'une sentinelle se dressa devant nous à llmproviste et nous cria :

* — Qui vive?

« Camote sauta dessus; mais il y eut lutte; le soldat se débattit et eut le temps de crier : « Aux armes ! » avant de tomber.

« — Au diable! l'imbécile! cria Tom Mitchell avec colère.

g En ce moment trois soldats arrivèrent : ce fut une magnifique tuerie; bientôt ils tombèrent les uns sur les autres et ne remuèrent plus.

« Le cachot du chef était ouvert : le factionnaire l'avait quitté pour courir au secours de ses camarades,

« Après avoir ouvert le cadenas qui retenait les chaînes du chef, Tom Mitchell, sans lui laisser le temps de le remercier, lui dit de nous suivre.

« Le geôlier accourut vers nous, pâle et égaré :

« — Que de sang! criait-il, que de sang! s

« — Caraï ! lui dis-je, avec cela qu'ils sont aimables, vos soldats, regardez I

« J'avais reçu un coup de baïonnette à travers le bras, peu dangereux à la vérité, mais qui me brûlait comme un fer rouge. Vous comprenez que je n'étais pas de bonne humeur.

« Le geôlier se tut, il nous conduisit dans sa chambre et nous montra une fenêtre ouverte,

* — Voilà votre chemin, dit-il : dix pieds à sauter. « Ce n'était rien*

« Le chef sauta, puis le capitaine.

« — Eh bien ! cria le geôlier, vous oubliez de m'attacher.

« — C'est vrai, dit Camote, attache-le et viens !

<± Et il sauta.

« J'étais pressé, je n'avais pas de temps à perdre; je m'approchai du geôlier en grommelant :

< — L'attacher, pourquoi faire ?

« Et je lui donnai de mon poignard à travers la poitrine.

« Après Tavoir fouillé et m'être emparé de la bourse que le capitaine lui avait donnée, je sautai à mon tour; il était temps ; mes compagnons commençaient à détaler bon train; je les rejoignis. La sentinelle de la Guarita dormait, ce qui nous.épargnala peine de lui faire un mauvais parti. Une heure après, nous avions traversé le Rio Bravo, et nous nous trouvions chez nous, dans le désert. Le chef apache prit congé de nous : ce fut alors qu'il me dit la phrase que tout à l'heure je lui ai répétée. Voilà l'histoire : maintenant, qu'il me reconnaisse ou ne me reconnaisse pas, peu m'importe 1

— Les hommes sont oublieux, dit le chef avec dignité; je n'avais fait

£ ! vO

qu'entrevoir mon frère; maintenant le Cœur-Bouillant se souvient; H remercie le Pécari, et lui dit de nouveau : Le Cœur-Bouillant est son frère.

— Merci, chef! je n'attendais pas moins de votre loyauté : je vous ai rendu un service que, dans les mêmes circonstances, vous n'auriez pas hésité à me rendre. Voici ma main et ne parlons plus de cette affaire, je vous prie ; j'aurais l'air de réclamer de vous une récompense, ce qui n'entre pas dans mon caractère.

Les deux hommes se serrèrent la main.

— Le Cœur-Bouillant n'oubliera pas, dit le chef apache avec émotion.

— Plus un mot à ce sujet!

— Et le geôlier? demanda FAigle-Rouge. Ce pauvre diable m'intéresse. Est-il mort de ton coup de poignard?

— Pas du tout! reprit Pécari, et voilà le plus amusant de l'affaire, c'est que ce fut mon coup de poignard qui lui sauva la vie.

— Comment cela?

— Caraï ! de la façon la plus simple : le coup avait été porté à toute volée, de franc jeu; la blessure était fort grave , pendant un mois il demeura entre la vie et la mort, jamais les Espagnols ne supposèrent qu'il pût être de connivence avec nous; aussi, non seulement il conserva sa place, mais encore on lui paya une forte indemnité lorsqu'il fut guéri ; et, ce qu'il y a de singulier, continua-t-il avec un regard significatif à son ami, c'est que ce fut lui-même qui, trois mois plus tard, me raconta la chose dans une pulqueria, sans me. connaître, bien entendu! 11 parait que cette nult-Ià, ajouta-t-il en riant, je devais être méconnaissable pour tout le monde.

Cette étrange histoire, reconnue d'une vérité scupuleuse par le chef apache, avait rompu la glace entre les quatre aventuriers; ils se traitaient maintenant comme de vieilles connaissances; ils riaient et plaisantaient entre eus sans la plus légère arrière-pensée, du côté du moinsdes deuxéclaireurs. Quant aux chasseurs, nous n'oserions en répondre.

— Ainsi, demanda don Torribio, vous étiez engagés au service du général de Bodégast?

— Oui, pour notre malheur, répondit l'Àigle-Rouge; mais comment savezvous cela, et de plus le nom du général?

— Mon compagnon et moi nous avons entendu presque toute votre conversation.

— Alors, c T est différent! mais je ne croyais pas avoir prononcé son nom.-

— Je connais le général.

— Vous?... cela m'étonne.

— Pourquoi cela?

— Dame t parce que vous êtes Mexicain*

— C'est possible 1 mais le général est un de ces hommes dont la réputation s'étend fort loin, et qui, par conséquent, est connu de beaucoup de monde.

*— Alors, vous êtes son ami?

— Moi? Pourquoi cette question?

— Caraï 1 tout simplement pour vous dire que si vous êtes son ami, vous ne serez jamais le mien.

Les deu* chasseurs mirent pied i\ terre.

— Oh! oh 1 vous le haïssez donc?

— Moi!... il m'a donné des coups de cravache à travers le visage: comprenez-vous ?

— A peu près. Vous êtes son ennemi?

— Je voudrais le tuer.

Don Torribioriva son regard sur celui du chasseur avec une fixité étrange ;

LlY. 45. — H. GEI'FROY, édit. — Reproduction iolerdite. 45

mais celui-ci le supporta sans baisser les yeux. Satisfait sans doute de cette épreuve, le Mexicain reprit, au bout d'un instant :

— Eh bien ï compagnon, apprenez que si vous haïssez le général, je le hais, moi, encore plus que vous,

— Bien vrai? s'écria le chasseur, avec un mouvement de joie à l'expression duquel il était impossible de se méprendre,

— Je vous le jure!

— Et ainsi que vous Tavez promis, vous pouvez m'aider à me venger?

— Peut-être ; cela dépend de vous. !

— Oh ! si cela dépend de moi, Seigneurie, vous pouvez être tranquille, c'est une chose faite,

— Où comptez-vous vous rendre en ce moment?

— Mon camarade et moi, nous avons servi déjà sous les ordres de Tom Mitchell, le partisan outlaw, — hors la loi.

— Je le sais.

— On nous a assuré qu'il rôde en ce moment aux environs du Rio Grila, avec sa troupe; nous avons l'intention de nous mettre à sa recherche et de rentrer dans sa bande; ilnous connaît et il ne aéra pas fâché de nous revoir.

— C'est possible ! mais c'est un bien long voyage,

— C'est vrai! mais qu'y faire?

Don Torribio sembla réfléchir un instant, puis il dit quelques mots à voix basse au Cœur-Bouillant qui lui répondit par un geste dissentiment.

— Éprouveriez-vous de la répugnance, reprit le^Mexicain, à contracter un autre engagement?

— C'est selon ce que serait cet engagement*

— Si vous le voulez, je vous prends, votre ami et vous, à mon service.

— Écoutez, dit le chasseur, ceci demande réflexion.

— Comment réflexion?

— Certes! j'aime, moi, à jouer cartes sur table, comme nous disons, nous autres Mexicains, et savoir avant tout à quoi je m'engage et avec qui; je vous demande pardon, Seigneurie^ de vous parler si franchement, mais puisque nous sommes pour faire un marché, îl est important, à mon avis, que nous sachions tout d'abord à quoi nous en tenir l'un et l'autre, et quelles sont les conditions de ce marché.

— Je partage complètement votre opinion, mon brave camarade, et je crois que nous nous entendrons facilement.

— Je l'espère, Seigneurie, car vous me revenez tout à fait, et si vous tenez ce que vous m'avez promis,...

— De vous venger du général?

— Oui, je tiens surtout à cela.

— Je vous le promets encore.

— Voilà qui est bien) C'est que, voyez-vous, une seule fois j'ai négligé de m'expliquer franchement, et vous voyez où cela m'a conduit. Si le général m'avait averti qu'il commandait une troupe d'imbéciles, j'aurais refusé d'en faire partie» et je n'en serais pas où j'en suis,

— C'est juste! Voyons vos conditions.

— Me permettez- vous de vous interroger, Seigneurie?

— Faites !

— Vous commandez une troupe nombreuse?

— Cent quatre-vingts hommes environ.

— C'est jolii Et que faites-vous de ces gaillards-là?

— J'assure la liberté des routes, dit-il en riant.

— Très bien, je comprends. Vous n'avez que des blancs avec vous?

— Des blancs et des sang-mêlés : ce sont tous des chasseurs.

— Ou des écumeurs.

— Juste !

— Les appointements?

— Cent piastres par mois, plus les parts de prises.

— Ce n'est pas mal! et il y en a?

— Cela dépend des caravanes*

— C'est vrai! Eh bien, j'accepte !

— Moi aussi, dit le Pécari. Est-ce qu'il n'y a pas d'avances? Cela se fait ordinairement, ajouta-t-il d'une voix insinuante,

— Je donne un mois de gratification, répondit don Torribio, dont cette demande aurait enlevé tous les soupçons s'il en avait conservé.

— Ce n'est pas beaucoup, mais enfin, à la guerre comme à la guerre!

— Ainsi, c'est convenu?

— Et conclu.

— Entendons-nous, dit vivement r Aigle-Rouge ; pour trois mois, provisoirement : plus tard, nous verrons.

— Soit! pour trois mois.

— En ce moment, à qui en voulez-vous? demanda le Pécari.

— A la caravane du général, voilà pourquoi je vous ai promis de vous aider dans votre vengeance.

Les deux chasseurs haussèrent les épaules.

— Alors, dit P Aigle-Rouge; le général a encore du temps à vivre.

— Oui, il peut être tranquille, ajouta le Pécari en riant.

— Que voulez-vous dire?

— Que vous n'aboutirez à rien.

— Qui vous le fait supposer?

— Caraït c'est limpide! d' abord, il a trois cents hommes résolus et bien armés.

— Qu'importe cela?

— C'est quelque chose, il me semble.

— Peut être.

— De plus, il a deux pièces de canon,

— Penh !

— Et il occupe une position formidable.

— Vous la connaissez?

— Caraït je crois bien! nous en sommes partis à deux heures de l'aprèsmidi.

— Où est-il campé?

— A la mission de Sainte-Marie*

— Dans la mission même?

— Parfaitement.

— Et le prêtre n'a pas protesté?

— Est-ce qu'on proteste contre la force?

— Vous avez raison ; on se résigne.

— C'est cela. Vous voyez que cette affaire n'est pas pour vous.

— C'est ce qui vous trompe, compagnon.

— Je voudrais voir cela.

— Vous le verrez, et avant peu.

— J'en doute; vous avez trop peu de monde, vous serez écrasé.

— J'ai onze cents hommes,

— Hein?

— J'ai dit : onze cents hommes.

— J'ai parfaitement entendu ; mais que me disiez-vous donc tout à

l'heure?

— La vérité.

— Alors, dit le Pécari, je ne comprends plus.

— Je ne parlais que de ma troupe.

— Il y en a donc d'autres?

— Six.

— Garait cela change la question.

— N'est-ce pas ?

— Complètement! et quelles sont ces troupes?

— Ken'has, Sioux, Apaches, Pawnees et Arrapahœs.

— Les nations les plus belliqueuses de la Prairie.

— Oui.

— Et vous croyez pouvoir compter sur elles?

— Nous sommes liés par un traité.

— Caraïl c'est affaire à vous! mes compliments, Seigneurie

— Merci! Croyez-vous encore que j'échouerai?

— Vos chances augmentent; mais je ne réponds de rien.

— Pourquoi?

— A cause de la position, je le répète.

— Elle est donc bien forte?

— Presque imprenable; mais peut-être, attendez !

— Bon! quoi donc?

— Laissez-moi faire et réfléchir; il y a peut-être un moyen.

— Lequel?

— Je ne sais pas encore Je le cherche.

— Bon ! cherchez, camarade, et quand vous l'aurez trouvé» vous me le direz.

— Caraïl je le crois bieni

Il y eut un silence de quelques minutes.

— Avez-vous trouvé? reprit don Torribio.

— Non, mais je trouverai, soyez tranquille, ou j'y perdrai mon nom.

— Ge serait dommage! dit l'Aigle-Rouge en ricanant* un si beau nom * !

— Mauvais plaisant !

— Est-ce que vous comptez passer la nuit ici? demanda don Torribio.

— Où voulez-vous que nous la passions, Seigneurie? dit l'Àigle-Rouge.

— A mon camp, si vous le voulez.

— Je ne demande pas mieux, moi; est-ce loin?

— Deux lieues au plus.

— Ce n'est rien à faire : où sont vos chevaux?

— Nous sommes venus à pied, en batteurs d'estrade.

— C'est différent! Alors, comme sans doute vous êtes fatigués, vous prendrez nos chevaux et nous vous suivrons à pied, nous autres.

— C'est inutile, je vous remercie; nous retournerons comme nous sommes venus, n'est-ce pas, chef?

— Oui, dit le Cœur-Bouillant.

— Comme il vous plaira î

— Quand partons-nous?

— Tout de suite.

— A vos ordres l

Les chasseurs se levèrent, remirent le mors à leurs chevaux et furent prêts en quelques secondes.

Tout en cheminant, ils causaient.

— Comment se fait-il, demanda don Torribio, que la caravane ait réussi ainsi à nous donner le change?

— Que voulez-vous dire? répéta l'Aigle-Rouge, je ne vous comprends pas*

— Malgré toutes nos recherches, il nous a été impossible de retrouver les véritables pistes.

L'Aigle-Rouge et le Pécari se regardèrent en riant.

— Il ne peut y avoir de traces sur l'eau, dit enfin l'Aigle-Rouge.

— Sur l'eau?

— Oui, c'est Balle-Franche et Bon-Affût qui ont tout fait.

— Il faut avouer, ajouta le Pécari, que ces gaillards-là sont rusés comme des renards.

— Les Peaux-Rouges sont des loups; ils sont fins aussi, reprit sentencieusement le chef apache.

— Je ne dis pas le contraire; cependant, je crois les renards plus madrés, reprit l'Àigle-Rouge avec une légère pointe d'ironie; d'ailleurs, vous allez en juger.

— Voyons cela,

— Le général avait dans ses bagages six grandes chaloupes démontées. On les remonta, puis elles furent mises à l'eau; alors on démonta les wagons, comprenez-vous? Toutes les marchandises, les munitions, etc», furent arrimées dans les embarcations. En plusieurs voyages on transporta le tout en face de la mission ; les Indiens attendaient : ils chargèrent sur leur dos ce que les chaloupes avaient apporté.

1. Le pécari est une espèce de porc, assez petit, mais d f une férocité remarquable*

— De cette façon, il n'était pas possible de voir des traces de roues ï fit don Torribio.

— D'autant plus qu'il n'y en avait pas, ajouta en riant le chasseur.

— Mais les chevaux?

— Ceci, c'est plus simple que le reste; Balle-Franche et Bon-Affût, accompagnés d'une cinquantaine de chasseurs, explorèrent pendant quatre jours le bas de la rivière ; ils réussirent enfin à découvrir un gué, à six lieues environ d'ici, près de l'îlot à l*Élan,

— Oui, il y a un gué en cet endroit, fit observer le chef.

— Ce fut là que toute la troupe traversa la rivière; puis on remonta, de Fautre côté^ pendant l'espace d'environ quinze lieues, jusqu'à un endroit nommé lTIomme-Blanc, où on la traversa de nouveau. Là, se trouvait un guide indien de la mission qui, par des sentiers détournés qu'il connaissait, conduisît le général et ses chasseurs jusqu'à Sainte-Marie.

— Allons! c'est bien joué! dit don Torribio, mais que signifient toutes ces pistes indiennes que nous avons vues?

— Ce sont de fausses pistes.

— Nous nous en sommes doutés; mais qui les a laissées?

— Vous en avez reconnu trois, n'est-ce pas?

-- Trois, en effet, oui !

— Sur l'ordre de Balle-Franche, les Indiens sont descendus en pirogue jusqu'au Brûlis de la Longue-Corne. Arrivés là, ils ont débarqué, ont porté leurs pirogues et sont revenus parterre àla mission, en ayant soin de laisser des pistes derrière eux et de les embrouiller le plus possible.

— Tout est clair, maintenant,

— Balle-Franche et Bon-Affût sont des guerriers habiles ! dit le chef avec admiration*

— Le général n'avait-il pas des Peaux- Rouges avec lui?

— Une centaine de Gomanches, oui. Seigneurie.

— n les a encore, sans doute?

— A peu près.

— Gomment, à peu près?

— Oui, L'Eclair est retourné dans ses villages, avec la moitié de sa troupe, pour chercher des secours; le général attend son retour d'un moment à l'autre.

— Il n'est pas revenu encore?

— 11 n'est parti que depuis douze jours; il parait que sa nation se trouve en ce moment du côté du Rio Grila.

— Entre le Rio Gila et le Rio Puerco, appuya le Cœur-Bouillant C'est une nation nombreuse et vaillante; elle compte beaucoup de guerriers.

Hnm ! nous ferons bien de ne pas peindre de temps, alors ! Ont-ils des fusils? dit don Torribio.

— Tous les Gomanches sont armés de fusils, dit le chef.

— Raison de plus pour agir sans retard.

— D'autant plus qu'ils pourraient nous donner fort à faire*

— Gomment est installé le camp du général?

— Dans les meilleures conditions. Vous connaissez Sainte-Marie?

— Non! je n'y suis jamais entré.

— Tant pisl Le village est entouré d'un large fossé derrière lequel se trouve un mur en terre sur lequel on a planté de forts piquets, hauts de six pieds, très rapprochés les uns des autres. Le général a braqué ses deux canons ou du moins a l'intention de les braquer, car un seul est en place encore, l'un du côté de la route qui vient du Brûlis ; le second du côté qui regarde le défilé.

— Hum ! et quel est le canon qui est en place?

— Celui qui commande la route sur laquelle nous sommes en ce moment

— Voilà un renseignement précieux.

— Et qui mérite une récompense, dit le chasseur avec convoitise.

— N'ayez peur ! Vous serez satisfait de moi si vous tenez ce que vous nous promettez.

— Je tiendrai beaucoup plus ! répondit-il de ce ton moitié figue et moitié raisin qu'il affectionnait, et qui semblait lui être naturel.

— Pourquoi le second canon n'est-il pas en place encore?

— Par un motif bien simple : la plateforme est brisée; il a fallu en refaire une autre.

Il y eut quelques instants de silence.

Les quatre hommes avaient traversé le Brûlis ; ils pénétraient dans la forêt.

Tout à coup l'Aigle- Rouge s'arrêta et se frappa le front.

— Qu'avez-vous? lui demanda don Torribio.

— J'ai que j'ai gagné cinq cents piastres.

— Vous?

-- Oui cinq cents piastres que vous allez me donner.

— Tout de suite? dit en riant le Mexicain.

— Non, en arrivant au camp.

— Et pourquoi vous ferai3-je cadeau dune si forte somme, s'il vous plaît, chasseur ?

— Parce que j'ai trouvé le moyen que je cherche depuis plus d'une heure.

— Quel moyen? s'écria-t-il vivement*

— Celui de vous faire surprendre la mission.

— Vous en êtes sur?

— Vous en jugerez : je ne vous dis que cela.

— Écoutez! chasseur, reprit sérieusement don Torribio, vos manières me plaisent; vous me semblez franc et loyal; le Cœur-Bouillant connaît votre compagnon, auquel il a de grandes obligations; vous voulez vous venger du général; j'ai donc pleine confiance en vous.

— Après?

— Mais je dois ajouter que si vous essayez de me trahir. ,. L'Aigle-Rouge l'interrompit vivement.

— Écoutez à votre tour, Seigneurie, répondit-il avec une indignation contenue, ce n'est pas moi qui suis venu vous trouver; je ne vous connaissais pas; je ne vous ai fait aucune proposition, n'est-il pas vrai? C'est vous, au contraire, qui m'avez offert de m'aider dans ma vengeance et qui m'avez demandé, ainsi qu'à mon camarade, d'entrer dans votre troupe; nous sommes

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encore hors du camp; nous pouvons rompre notre marché; dites un mot, et nous tournons bride, il n'y aura rien de fait entre nous; vous irez de votre côté et nous du nôtre, voilà tout.

Pendant que le chasseur parlait, don Torribio l'examinait attentivement.

— Vous êtes vif! compagnon, lui dit-il en riant. Canarios! comme vous prenez la mouche! Voyons, ne parlons plus de cela, et faisons la paix; il n'est pas défendu d'être prudent, que diable?

— La prudence est bonne, mais il ne faut pas la pousser trop loin, et la changer en une méfiance blessante.

— Vous me demandez cinq cents piastres, eh bien! si votre projet est bon et qu'il réussisse, ce n T est pas cinq cents, mais mille piastres que je vous donnerai : êtes-vous content?

— J'aimerais mieux cinq cents piastres tout de suite : vous connaissez le proverbe espagnol ?

— Quel proverbe?

— Mas vale pajaro en mano que buitro volando '. Don Torribio se mit à rire.

— Allons! je vous donnerai deux cent cinquante piastres d'avance. Vous voyez que je fais bien les choses.

— Magnifiquement, Seigneurie.Àussi vous serez content de moi, réponditil en se trottant joyeusement les mains.

Cinq minutes plus tard les quatre chasseurs entrèrent dans le camp. Le conseil était encore réuni : les sachems attendaient le retour des éclaireurs.

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