‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 23 sur 35 · TRASQU1LAD0 » ET GOMMENT IL REÇOIT SON APPLICATION · texte numérisé non relu

TRASQU1LAD0 » ET GOMMENT IL REÇOIT SON APPLICATION

Don Torribio de las Gampanas donna Tordre aux deu x chasseurs de Fat

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tendre à l'entrée de la clairière, puis il s'avança vers le feu du conseil, en compagnie du chef apache le Cœur-Bouillant.

Les deux chasseurs mirent pied à terre et attachèrent leurs chevaux à un arbre en jetant à la dérobée un regard autour deux.

Ils étaient seuls.

Quelques Indiens, étendus çà et là au pied des arbres, dormaient paisiblement, mais à une distance assez éloignée de l'endroit où les deux hommes étaient arrêtés.

— Je crois, dit le Pécari d'une voix faible comme un souffle et en, se penchant pour plus de sûreté à l'oreille de son compagnon, que l'affaire es* dans le sac.

— Chut I répondit sentencieusement F Aigle-Rouge, qui semblait affectionner les proverbes, ne vendons pas la peau de Tours avant qu'il soit à terre.

— Il est bien bas en ce moment, fit l'autre en ricanant.

— Espérons qu'il le sera davantage bientôt.

— Oui, espérons-le.

— Àh çà I où diable as-tu ramassé l'histoire que tu nous as racontée?

— Tu ne Tas pas trouvée intéressante ?

— Au contraire,

— Cher ami, elle est vraie d'un bout à l'autre; je me trouvais à Santa-Fé où j'étais venu vendre quelques peaux et acheter des munitions, lorsque cette aventure se passa; elle fit un bruit du diable, les Espagnols étaient fuxieux.

— Je conçois cela; tu connaissais donc le Cœur-Bouillant?

— Moi? pas le moires du monde, mais je l'avais vu lorsqu'il avait été amené prisonnier dans la ville, son nom avait été prononcé devant moi ; il paraît que c'est un chef célèbre.

— Oui, et surtout très redouté des blancs, qu'il déteste et auxquels il fait tout le mal qu'il peut.

— Quel excellent garçon ! Je ne regrette pas d'avoir été le visiter dans sa prison et de m'être si bien souvenu de lui.

— Ton histoire a fait merveille; sans elle, nous risquions fort de ne pas réussir.

— Oui, il a été difficile à convaincre.

— Enfin tout est pour le mieux, taisons-nous, et n'oublions pas que nous sommes Mexicains.

— C'est juste.

Ce rapide colloque avait eu lieu en anglais.

Les chasseurs se turent; ils s'étendirent sur le sol et fermèrent les yeux Comme s'ils se préparaient à dormir»

Près d'une heure s'écoula.

— Eh t chasseur, dit don Torribio en frappant sur l'épaule de r Aigle- Rouge, vous dormez?

— Excusez-moi, Seigneurie, répondit le chasseur en ouvrant les yeux, je crois, Dieu me pardonne, que je m'étais en effet endormi, et même je rêvais.

— Bah ! fit en riant don Torribio ; et ce rêve, peut-on le connaître?

— Parfaitement; figurez-vous, Seigneurie, que je rêvais que vous me donniez l'argent que vous m'avez promis.

— Et cela vous faisait plaisir ?

— Beaucoup, Seigneurie.

— Vous aimez l'argent, à ce qu'il paraît.

— Je préfère l'or, mais à son défaut je n'ai pas de répugnance pour les piastres. L'argent n'est-il pas le bien suprême en ce monde? Avec de l'argent on peut tout obtenir.

— Peut-être ; mais, dans tous les cas, je veux que votre rêve soit une réalité pour vous. Prenez cette bourse, il y a dedans en onces d'or cent piastres pour votre compagnon et trois cent cinquante pour vous*

— Merci, Seigneurie.

— Lesenor vous parle» il me semble? dit le Pécari en se mettant sur son séant.

— Oui, oui, il me donne de l'argent pour vous et pour moi, répondit-il en faisant disparaître la bourse avec une rapidité qui amena un sourire sur les lèvres paies de don Torribio.

— Ces hommes sont avares, ils ne pensent qu'à l'argent, murmura don Torribio à part lui, je les tiens ; et il ajouta à voix haute : Maintenant nous sommes quittes.

— Provisoirement, oui, Seigneurie, répondit l' Aigle-Rouge, mais vous savez quelles sont nos conditions.

— Tenez les vôtres, je tiendrai les miennes.

— C'est chose convenue, Seigneurie, et chose convenue, chose due, n'estce pas, compadre ?

— Oui, appuya le Pécari.

— Maintenant, que désirez-vous, Seigneurie? nous sommes à vos ordres.

— Les sachems indiens réunis autour du feu du conseil veulent vous entendre. Suivez-moi.

— Nous voici.

Ils se levèrent et marchèrent à la suite de leur nouveau chef.

Don Torribio et le Cœur-Bouillant avaient raconté aux membres du conseil de quelle façon ils avaient rencontré les chasseurs et ce qui s'était passé entre eux. L'histoire de Santa~Fé avait été écoutée avec un vif intérêt et avait disposé les sachems en faveur des deux hommes ; aussi lorsqu'ils parurent, furent-ils reçus avec une distinction marquée, qui redoubla leur confiance.

Après l'échange des premiers compliments, le vieux chef les fit asseoir, leur fit donner à chacun un calumet et commença l'interrogatoire.

— Vous avez à vous plaindre du grand chef blanc de la caravane ? demanda- t-il. -

— Beaucoup, répondit F Aigle-Rouge pour lui et son compagnon; un guerrier est-il un chien pour être battu avec une cravache?

— Celui qui bat ainsi un guerrier mérite la mort.

— C'est ma pensée.

— Vous voulez vous venger?

— Je le veux.

— Les guerriers peaux- rouges aiment mon frère; ils le vengeront*

— Je veux me venger moi-même.

— C'est juste. Que fera mon frère pour cela?

— Je fournirai aux chefs des six nations les moyens de s*emparer du camp du chef pâle et de le faire prisonnier.

— Le guerrier des Visages-Pâles fera-t-il cela?

— Oui, mais à une condition.

— Quelle est cette condition?

— Lorsque le camp du chef blanc sera tombé entre les mains de mes frères, et qu'ils tiendront mon ennemi en leur pouvoir, ils me le donneront afin que j'en fasse à ma volonté.

— Ooah! le guerrier des Visages-Pâles ne demande pas autre chose? * — Pas autre chose.

— Alors, il sera fait comme mon frère le désire ; il a la parole d'un sachem.

— Cette parole est bonne, elle me satisfait.

— Maintenant, comment fera le guerrier pâle pour nous rendre maîtres du camp ?

— Que les chefs écoutent.

— Nos oreilles sont ouvertes, parlez.

Le chasseur sembla se recueillir un instant, puis il reprit la parole.

— Le chef blanc s'est retranché solidement au grand village du chef de la prière des Visages-Pâles.

— Nous le savons.

— Le chef blanc n'a pas songé à s'emparer de la colline qui se trouve à la droite du village et qui le domine; d'ailleurs il n'aurait pas eu assez de guerriers pour le faire. La nuit prochaine, dès que le soleil sera couché, les guerriers rouges se glisseront comme des serpents dans les hautes herbes; ils s'empareront de la colline sans se laisser voir, puis, pendant que leurs ennemis seront plongés dans le sommeil, par un chemin que je connais, je conduirai mes frères jusqu'au pied des retranchements du grand village; je ne puis faire plus.

— Pourquoi ne pas attaquer plutôt le grand village d'abord?

— Parce que ce village est entouré d'un fossé large et profond, qui doit être comblé; mes frères couperont sur la colline le bois qu'il leur serait impossible d'emporter d'ici, à cause du long trajet qu'ils auraient à faire; et, le moment de l'attaque arrivé, ils se chargeront du bois et combleront le fossé; ils n'auront que dix minutes de marche tout au plus.

— Ooah! mon frère parle comme un chef, c'est un guerrier prudent. Mais pourquoi ne pas tenter l'attaque aujourd'hui même au lieu d'attendre la nuit prochaine?

— Le chef pâle a de bons yeux, sa voix s'étend fort loin dans toutes les directions; à moins que mes frères ne s'enfouissent dans la terre comme des taupes, il les apercevra, et avec son long fusil, il les tuera dans la plaine sans qu'ils puissent se défendre.

Cette observation sembla faire une grande impression sur les membres du conseil, par sa justesse d'abord et ensuite par l'accent de sincérité et de franchise avec lequel elle était faite.

— Mon frère a raison, reprit le Vieux-Chêne, il parle bien. Ce moyen est-il le seul qu'il ait à proposer au conseil?

— Il y en a un second que je crois meilleur, mais qui est plus dangereux.

— Les guerriers peaux-rouges méprisent le danger ; que mon frère s'explique : il parle à des hommes.

Le chasseur s'inclina.

— Le second moyen, dit-il, n'est qu'une complication quoique très simple du premier; il s'agit de dédoubler l'attaque, c'est-à-dire au lieu d'une, en faire deux à la fois.

— Comment cela?

— Cette nuit même, quatre ou cinq cents guerriers avec lesquels ira mcfn frère le Pécari, redescendront le fleuve jusqu'à un gué qui se trouve à quelques lieues d'ici; ils passeront sur l'autre rive, remonteront le courant jusqu'au gué de l'Homme-Blanc, traverseront le Nebraska de nouveau et se dirigeront vers le défilé de la Licorne; ce défilé n'est pas gardé, mes frères peuvent s'en assurer.

— Nous le savons.

— Très bien. Arrivés à l'entrée du défilé, ils attendront le moment de Tattaque ; puis, pendant que les guerriers de la colline conduits par moi donneront l'assaut au village par un côté, les guerriers du Pécari traverseront le déiilé, graviront un sentier très étroit que leur indiquera mon ami et attaqueront le village d'un autre côté; le chef pâle sera surpris par les deux assauts, obligé de diviser ses forces pour résister aux guerriers rouges, et il tombera entre leurs mains sans pouvoir s'échapper par la fuite, parce que toute issue lui sera fermée.

— Ooah! dit le sachem sans même essayer de cacher la joie qu'il éprouvait. Cette fois, le guerrier pâle a réellement bien parlé; pourquoi mon frère n'a-t-il pas dit cela tout de suite?

— Parce qu'il était de mon devoir de vous faire connaître d'abord le premier plan, qui est beaucoup moins dangereux que le second.

— Oui, mais qui n'a pas autant de chances de réussite.

— C'est vrai, sachem, le succès de celui-ci est infaillible, mais il est périlleux.

— Qu'importe cela! dit-il avec dédain; les guerriers rouges ne sont pas des femmes timides.

— Ce sont des hommes braves, je le sais.

— Que pensent les sachems du plan que nous soumet ce chasseur ?

— IL est bon, répondit le Cœur-Bouillant.

— Il doit être exécuté, ajouta le Moqueur,

— Il le sera, dit le Vieux-Chêne.

Il leva alors la tête et regarda le ciel pendant quelques secondes.

— Dans trois heures il fera jour, reprit-il, il faut que le détachement qui doit passer par l'autre rive quitte la camp avant une demi-heure.

— Ce détachement aura la besogne la plus rude et sera le plus exposé, dit alors don Torribio; mes chasseurs n'ont pas comme les guerriers peauxrouges la facilité de se glisser inaperçus dans les hautes herbes; je demande à en faire partie avec mes jeunes hommes, cette façon de combatre est celle dont nous avons l'habitude.

— Que la volonté de mon frère soit faite. En effet, cette expédition lui convient mieux; le Moqueur, le grand sachem sioux, le suivra avec trois cents guerriers.

— Mon père sera obéi, répondit le Moqueur; j'allais demander la faveur d'accompagner les chasseurs blancs.

— A quelle heure croyez- vous que l'attaque doive commencer, l'Àigie-Rouge ?

— La lune ne se lève pas avant minuit ; je crois qu'il faut profiter des ténèbres pour assurer le succès de la double surprise que nous tentons; il ne nous faut pas deux heures pour atteindre le pied de la colline, vers dix heures nous l'aurons gravie ; il nous faut une demi-heure pour couper le bois nécessaire. Je suis d'avis que l'attaque commence à onze heures ; nous laissons ainsi une demi-heure pour les retards imprévus, causés par les difficultés d'une marche faite au milieu des ténèbres.

— Ce calcul est juste; l'attaque commencera donc à onze heures précises, Nous serons prêts, dit don Torribio.

— Vous n'avez pas de temps à perdre, dit VAigle-Rouge; et s'adressant auj Pécari : Vous vous tiendrez toujours aune certaine distance du Nebraska et vous aurez soin de marcher continuellement sous le couvert, afin de ne pas risquer d'être aperçus par les pécheurs de la mission.

— Rapportez-vous-en à moi pour diriger judicieusement la marche; je ne me soucie pas que la surprise manque par ma faute. Au revoir, compagnon.

— Adieu et bonne chance* répondit l'Aigle-Rouge. Les deux hommes se serrèrent la main.

Puis le Pécari, après avoir salué les membres du conseil, s'éloigna en compagnie de don Torribio et du Moqueur.

— Avez-vous encore besoin de moi, chef? demanda P Aigle-Rouge *

— Non, répondit gracieusement le Vieux-Chêne, nous remercions notre frère le chasseur pâle; il peut dormir jusqu'au jour.

— C'est ce que je vais faire avec votre permission, car je tombe de sommeil et de lassitude.

Il se retira alors, regagna la place où son cheval était attaché, lui enleva les harnais, lui donna la provende, puis il s'enveloppa dans une couverture, se coucha sur le sol, et cinq minutes plus tard le digne chasseur dormait de ce sommeil calme que donne la conscience d'un devoir accompli.

Pendant ce temps, don Torribio et le Moqueur, chacun de son côté, se hâtaient d'éveiller les hommes qui devaient faire partie de l'expédition ; chose qui ne fut pas très facile, les chasseurs et les Indiens s'étant couchés au hasard et dormant à poings fermés; enfin ils réussirent à rassembler leurs guerriers à peine éveillés et ne comprenant rien encore à ce qui se passait.

Mais bientôt ils eurent secoué les dernières traces du sommeil et ils se trouvèrent à cheval et prêts à partir.

Don Tonïbio se plaça alors à la tète de la troupe entre le Moqueur et le Pécari, et il donna à voix basse le signal du départ.

Les cavaliers défilèrent alors sombres et silencieux dans la nuit, comme une légion de fantômes-, et bientôt ils eurent disparu sous le couvert.

Au lever du soleil l'Aigle-Rouge s'éveilla frais, dispos et parfaitement reposé; après avoir dit sa prière, habitude à laquelle le digne chasseur ne manquait jamait chaque matin, il pansa son cheval, lui donna la provende et, après avoir fait ses ablutions, il commençait à allumer son feu pour préparer philosophiquement son maigre déjeuner, lorsque le hachesto s'approcha et le pria, au nom du Cœur-Bouillant et des autres chefs, de se rendre au jacal qu'on avait dressé pour le Vieux-Chêne en considération de son grand âge.

Le chasseur obéit, tout en se demandant à part soi ce que les chefs pouvaient avoir à lui dire, mais il fut agréablement surpris lorsque le Vieux- Chêne et les autres sachems l'engagèrent courtoisement à partager leur repas.

C'était du reste un véritable repas de chasseur, composé de Pmmkanu s de venaison, de quelques fruits et amplement arrosé d'aguardiente., dont cependant, comme ils étaient sur le sentier de la guerre, ils ne firent qu'un usage très modéré, en ayant soin de couper la dangereuse liqueur avec de l'eau.

Lorsque le repas fut terminé, et il ne dura à peine qu'un quart d'heure, on alluma des calumets,, et on se mit, selon la coutume indienne, à s'envoyer silencieusement des bouffées de tabac au visage.

Quelques minutes s'écoulèrent ainsi, puis le Vieux-Chêne secoua la cendre de sou calumet sur son ongle, et après l'avoir repassé à sa ceinture :

— Mes jeunes hommes doivent être loin maintenant, dit-il, sans s'adresser directement à aucune des personnes présentes.

— A combien est le gué? demanda le Cœur-Bouillant.

— A six lieues au plus, dit F Aigle-Rouge.

— Alors ils doivent avoir franchi le Nebraska.

— Oui, depuis longtemps, reprit le chasseur; dans une heure ils ne seront pas éloignés des Brûlis où sans doute ils camperont ; nous les aurons ainsi presque en face de nous.

— Le gué de THomme-Blanc est-il bien éloigné? reprit le chef.

— Cinq lieues au plus; ils n'ont pas besoin de se presser ; s'ils faisaient diligence, ils arriveraient de trop bonne heure, ce qui ne vaudrait rien.

Il y eut un nouveau silence.

— Mon père a-t-il expédié des espions? demanda le chasseur au bout d'un instant.

— A quoi bon? Ne vaut-il pas mieux nous cacher sous bois, répondit le Vieux-Chêne*

— Peut-être; je pense, quant à moi, qu'il serait important que nous ayons quelques renseignements, si cela est possible, sur les mouvements de l'ennemi; le chef blanc a près de lui des hommes très rusés.

— Si rusés qu'ils soient, reprit le vieux chef avec ironie, ces hommes peuvent-ils voir à travers les arbres?

— Non, certainement, mais ils se sentent menacés, ils se tiennent sur

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368 LA FORÊT VIEUGE

leurs gardes; ils peuvent prévoir l'approche de leurs ennemis et essayer de prendre certaines précautions.

— De quelles précautions parle mon frère?

— J'ignore ce qu'ils ont l'intention de faire, chef, mais je les connais trop bien pour supposer un instant qu'ils demeurent iuactifs. Qui sait si depuis hier ils n'ont pas rempli les bois d'espions.

) — Que faire à cela?

— Ce n'est point à moi à donner des conseils à un sachem aussi renommé que mon père ]e Vieux-Chêne.

— Que mon fils parle 3 ses idées sont bonnes souvent. — : Je vous remercie de ces gracieuses paroles, chef.

— Parlez donc, nos oreilles sont ouvertes.

— Que puis-je dire? nous autres Visages-Pâles, nous ne faisons pas la guerre de la même façon que les nations rouges; ainsi, par exemple, lorsque nos guerriers sont sur le sentier de la guerre, nous avons le soin de les faire toujours éclairer et protéger par des batteurs d'estrade lancés en avant, et qui les préviennent de rapproche de l'ennemi; les Peaux-Rouges agissent différemment : ils ne se gardent pas, aussi se laissent-ils souvent surprendre. Qui empêcherait en ce moment nos ennemis d'arriver jusqu'à l'endroit où nous sommes assis à causer paisiblement? Rien.

— Ainsi mon iils serait d'avis d'envoyer des espions?

— Oui.

Le vieux sachem réfléchit un instant, puis il lit un signe au hachesto qui s'approcha, et il lui parla bas pendant deux ou trois minutes; le hachesto se retira.

— Les espions sont envoyés, dit le sachem.

Le chasseur fit un geste d'assentiment.

A la nuit tombante, les éclaireurs revinrent.

Ils n'avaient rien remarqué d'important ; les chasseurs semblaient se tenir renfermés dans la mission. Pas un ne paraissait; la campagne continuait à être déserte s ils n'avaient aperçu que quelques pêcheurs qui rôdaient autour de l'Ile, mais sans y aborder.

Ces nouvelles n'apprenaient pas grand'chose aux Peaux-Rouges, sinon que le chef blanc qu'ils se préparaient à attaquer se tenait sur ses gardes, et que probablement il avait eu connaissance de l'approche de ses ennemis.

Les sachems se réunirent une fois encore pour prendre les dernières mesures avant le combat; puis lorsque enfin tout eut été convenu, le vieux sachem se retira dans le jacal en compagnie d'une dizaine d'Indiens qui devaient veiller sur lui, et les Peaux-Rouges se mirent silencieusement en marche, précédés par r Aigle-Rouge et leurs principaux chefs.

Ils étaient à pied et marchaient en trois files indiennes éloignées de vingtcinq pas les unes des autres.

Les chevaux, inutiles pour une expédition comme celle-là, avaient été laissés au camp.

Il était environ dix heures du soir, lorsque les trois files débouchèrent dans la plaine presque en face delà colline que les guerriers se préparaient à escalader.

LA FORÊT VIISKGE

Aux rayons de la lune ils aperçurent...

La nuit était sombre et tiède; il n'y avait pas un souffle dans l'air; nul bruit ne troublait le silence.

Les Peaux-Rouges se glissaient en rampacL à travers les hautes herbes? semblables à une légion de dénions.

Sur un commandement qui passa comme un frisson rapide entre les rangs* les guerriers firent une dernière halte et ils se relevèrent.

LlV. 47. — h. GEFFR0Y, «dit. — Reproduction interdite. 47

A dix pas devant eux se dressait la silhouette noire et menaçante de la colline, dont les formes indécises se noyaient dans l'ombre.

En ce moment, le cri de l'orfraie se fift entendre, si près des Indiens que le lugubre oiseau de nuit semblait pour ainsi dire se trouver au milieu d'eux.

Les Peaux-Rouges frisson nèrcnt, ce cri sinistre leur fit l'effet d'une menace; il glaça pour un instant le sang dans leurs veines.

Les Indiens sont très superstitieux, la nuit pour eux est peuplée de fantômes, ils redoutent les ténèbres; aussi, à moins que d'y être contraints par la nécessité, jamais ils ne tentent une expédition après le coucher du soleil.

Le cri de l'orfraie se fit de nouveau entendre, mais cette fois plus éloigné, puis il fut répété plus loin, et une dernière fois plus loin encore.

En tout quatre fois.

■ — C'est un signal, nous sommes découverts, murmura le Cœur-Bouillant à l'oreille du chasseur qui en ce moment se tenait près de lui.

— Non, répondit celui-ci, ce ne peut être un signal, le cri s'est fait entendre dans trop de directions différentes et trop éloignées les unes des autres.

— Och î reprit le chef, je ne sais pourquoi, mon cœur est triste, j'ai comme le pressentiment d'un malheur.

— Alors, dit le chasseur en ricanant, retournons dans la forêt, il en est temps encore, et quand le Vieux-Chêne nous demandera pourquoi nous sommes retournés sur nos pas et nous avons abandonné nos amis au lieu de nous joindre bravement à eux, nous répondrons que le cri d'une orfraie nous a effrayés.

— Ce n'est pas l'heure de plaisanter, chasseur, dit le chef avec colère, le Cœur-Bouillant n'est pas une femme timide qui s'épouvante pour un rien; je vous répète que ce cri est un signal, et que nos ennemis nous ont dépistés.

Le chasseur tressaillit intérieurement, mais cependant il ne laissa rien paraître de rémotion qu'il éprouvait, et il répondit d'une voix ferme :

— Le Coeur-Bouillant est un chef sage, il fait ce qu'il convient de faire; mais le temps s'écoule, sa résolution doit être prompte : si nous retournons sur nos pas, qui préviendra nos amis? nous ne pouvons les abandonner seuls au danger* et peut-être est-il trop tard déjà pour les prévenir.

— Cette fois le chasseur pâle a parlé comme un homme, reprit le chef apache, mais il n'est plus temps de reculer, le Cœur-Bouillant a reçu des ordres, il les exécutera quoi qu'il arrive.

— Si mon frère y consent, je marcherai le premier à quelques pas en avant des guerriers; s'il survenait quelque événement grave, je préviendrais mes frères.

— Non, cela est inutile, reprit le chef d'un ton qui n'était pas exempt de menace; mon frère demeurera près de moi.

— Soit, répondit le chasseur avec insouciance.

Le Cœur-Bouillant donna un ordre à voix basse, et les Peaux-Rouges commencèrent à gravir lentement les pentes abruptes de la colline.

Ils côtoyaient les bords de la cascade ; le grondement de l'eau qui bondissait de rochers en rochers couvrait le bruit léger de leur marche; ils pouvaient même échanger quelques mots sans craindre d'être entendus*

Ils montaient ainsi depuis près d'un quart d'heure avec des difficultés extrêmes, car ils ne suivaient aucun sentier tracé et ils étaient contraints de s'accrocher aux buissons, aux broussailles et aux pointes de roches, au risque d'être précipités dans l'espace et broyés dans leur chute, lorsque tout à coup il se passa un fait étrange qui les glaça de terreur et les fit demeurer immobiles et tremblants à l'endroit qu'ils avaient atteint

Une immense gerbe de feu s'élança du milieu de la mission, monta en sifflant dans les airs et retomba eu taillions d'étincelles.

Au même instant le sommet de la colline s'illumina, on entendit une voix stridente crier :

— Feui

'Une décharge effroyable éclata à dix pas à peine, et une volée cle mitraille passa comme un vent de mort sur les Indiens effarés.

— Eu avant! en avant ! cria le Cœur-Bouillant.

Les Indiens le suivirent avec des hurlements de rage.

La plaine tout entière semblait s'être changée en une immense fournaise

Partout la canonnade et la fusillade roulaient sans interruption, mêlées aux cris de rage ou de douleur des combattants.

Les Indiens étaient enveloppés par des murs de flamme.

Les halles et la mitraille pleuvaient sur eux drues et serrées comme la grêle.

La mort était partout.

Leur position devenait effroyable ; les ennemis qu'ils comptaient surprendre étaient non seulement prêts à les recevoir, mais encore ils ne les avaient laissés approcher que pour les massacrer plus facilement.

Les confédérés avaient été trahis, ils le reconnaissaient maintenant.

Les deux chasseurs qu'ils avaient recueillis et qui paraissaient si acharnes contre les blancs, avaient été envoyés près d'eux pour les faire tomber dans un piège horrible.

Le doute n'était plus possible.

Le Cœur-Bouillant, fou de colère, et qui voyait ses guerriers décimés parla mitraille succomber sans vengeance, se précipita à corps perdu sur l'Aigle- Rouge.

Mais celui-ci ne l'attendit pas : il lui asséna un furieux coup de crosse sur la tête, bondit par-dessus son corps et se perdit au milieu des ténèbres, après avoir tué presque à bout portant un Indien qui le serrait de trop près.

Pendant que les guerriers du Cœur-Bouillant étaient si chaudement reçus sur la colline, d'autres événements plus terribles encore se passaient dans le

défilé.

Don Torribio de las Gainpanas, après avoir franchi le gué de l'Hoinme- BlanCj avait suivi doucement le rivage, puis il avait obliqué dans la direction du défilé qu'il avait atteint un peu avant l'heure convenue; là, d'après le conseil du Pécari, les chasseurs et les Indiens avaient mis pied à terre, et ils avaient caché leurs chevaux dans un petit bois où ils les avaient laissés attachés sous la garde de quelques-uns des leurs ; eu effet, aussitôt après avoir franchi le défilé, qui n'était lui-même que le lit desséché d'un torrent, le

terrain commençait à monter par une pente de plus en plus rapide où les chevaux n'auraient avancé qu'avec une difficulté extrême. Mieux valait donc les laisser en arrière et les envoyer prendre aussitôt que l'expédition serait terminée.

Les choses ainsi arrangées, les blancs et les Indiens se formèrent en colonne serrée et à l'heure dite, c'est-à-dire à onze heures, ils pénétrèrent résolument dans le défilé.

A peine avaient-ils franchi le tiers de l'espace qu'ils avaient à parcourir, qu'ils aperçurent la lueur de la fusée lancée de la mission; presque aussitôt toutes les hauteurs s'éclairèrent comme par enchantement, et ils entendirent les grondements sourds de la canonnade de la colline.

Don Torribio se tourna vivement vers le Pécari pour lui demander ce que signifiaient ces événements étranges; mais ce fut en vain que le Mexicain chercha le chasseur : depuis quelques instants déjà, celui-ci avait disparu et toutes les recherches tentées pour le retrouver furent inutiles.

— Nous sommes trahis! s'écria don Torribio avec colère.

— Oui, répondit le Moqueur, nous nous sommes laissé mener tête baissée dans un piège.

— Peut-être est-il temps encore de nous sauver, reprit vivement le Mexicain; faites volte-face avec vos guerriers pour vous assurer l'entrée du défilé, moi je poursuivrai en avant avec mes hommes et je tâcherai de franchir ce passage maudit avant qu'il nous soit fermé. C'est notre seul moyen de salut.

— Hâtons-nous, répondit le Moqueur.

— Nous n'avons pas un instant à perdre; en avant î. ..

Les deux troupes se scindèrent aussitôt en deux parties ; les Peaux-Rouges, leur chef à leur tête } s'élancèrent du côté par lequel ils avaient pénétré dans le défilé, tandis que don Torribio, au contraire, marchait au pas gymnastique vers la sortie.

Tout à coup les chasseurs virent se dresser devant eux une énorme barricade.

— En avant! crièrent-ils.

Mais presque aussitôt une détonation effroyable se fit entendre et ils furent couverts de mitraille.

Cependant ils n'arrêtèrent pas leur élan et, pressés les uns contre les autres, ils continuèrent à courir.

Une seconde détonation retentit et cette fois les arrêta net.

Ce fut en vain que don Torribio essaya de les ramener à l'assaut de la barricade, la terreur des chasseurs était si forte qu'ils ne reconnurent pas la voix de leur chef, et, après un instant d'hésitation, ils se débandèrent en poussant des cris d'épouvante.

Deux autres volées de mitraille furent encore tirées contre eux, puis la barricade s'ouvrit et Clair-de-Lune s'élança à la tête de ses Bretons et d'une centaine de Coinanches criant :

— Tue t tue I

Les chasseurs ne songeaient pas à résister, ils se laissaient larder à coups de baïonnette sans se défendre, la terreur les annihilait.

Cependant les!ndiens,conduits parle Moqueur, s'étaientélancés vers rentrée du délilé, mais cette entrée était obstruée maintenant par des broussailles, et aussitôt qu'ils apparurent ils furent accueillis par une fusillade bien nourrie qui porta la mort au milieu d'eux.

Les Peaux-Rouges et les pirates étaient enfermés et pris entre deux feux*

Bientôt les sauvages furent pressés par derrière par les pirates qui accouraient affolés, poursuivis, la baïonnette dans les reins, parle détachement de Clair-de-Lune.

L'imminence du danger terrible qui les enveloppait ne leur rendit pas le courage, mais il leur donna la fureur folle et aveugle du taureau aux abois.

Ils se précipitèrent tête baissée contre la barricade qui vomissait continuellement la mort. Quatre fois repoussés, quatre fois ils revinrent à la charge.

Reculer ne leur était plus possible, il fallait se faire tuer ou s'ouvrir passage ; les derniers rangs pressés par les Bretons et les Comanches se serraient contre les premiers avec une force irrésistible.

Quelques-uns de ces malheureux essayaient de se cramponner aux parois presque à pic du défilé et de les escalader, mais bientôt ils retombaient brisés au milieu de leurs compagnons,

Combien de temps dura cette lutte horrible, cette boucherie sans nom dans la langue humaine?

Qui pourrait le dire?

Chaque minute est un siècle dans une situation aussi affreuse.

Enfin la masse sanglante des Indiens et des pirates reprit un nouvel élan et une dernière fois roula comme une avalanche humaine contre la barricade.

Le choc fut irrésistible.

La barricade fut franchie.

Les vaincus se précipitèrent dans la direction du gué avec des cris de désespoir*

Cette fuite était toute instinctive, ils allaient sans savoir où, comme des bêtes féroces aux abois; à chaque pas, ils laissaient quelques-uns desleurs en arrière.

Combien restait-il d'hommes debout de ces cinq cents démons? Deux cents peut-être ? y

Ils atteignirent le gué*

Mais là ce fut réellement épouvantable.

Ils avaient oublié leurs chevaux, que faire? Comment traverser la rivière?

En ce moment une masse sombre qui se tenait menaçante au pied d'une falaise s'éclaira tout à coup et la muraille balaya de nouveau les fugitifs*

Puis une centaine de cavaliers s'élancèrent contre eux au galop.

Les bandits s'éparpillèrent alors dans toutes les directions, sans but, sans pensée, sans espoir même; ils fuyaient, terrifiés, cette mort qui les poursuivait implacable sans relâche et sans trêve-

Les uns se jetèrent à l'eau ; ils furent les plus heureux, les moins blessés s'échappèrent.

D'autres se réfugièrent dans les bois, où leurs ennemis les poursuivirent

et les massacrèrent sans pitié ; d'autres enfin furent engloutis dans les marécages où ils trouvèrent une mort atroce.

Une trentaine d'hommes, acculés contre une falaise, se défendirent pendant près d'un quart d'heure avec un courage et une énergie remarquables.

Entourés de toutes parts, ils continuaient bravement la lutte en reculant peu à peu contre les parois de la falaise; ils parvinrent ainsi à atteindre le rivage, ils entrèrent dans l'eau sans cesser de combattre et de faire face à leurs ennemis.

Cependant l'eau montait, elle leur arrivait déjà plus haut que 3a ceinture,

Soudain, ils firent une dernière décharge, poussèrent un cri de défi, plongèrent tous à la fois et disparurent dans les eaux rougies par leur sang.

Le combat était fini de ce côté; les assaillants avaient été presque complètement exterminés et la lune en se levant éclaira de ses pâles rayons un champ de carnage jonché de morts et de mourants.

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