LE CŒUR-BOUILLANT PREND PRESQUE UNE REVANCHE
Le Cœur-Bouillant, surpris par l'attaque de l' Aigle-Rouge, avait trébuché sur une pierre et était tombé, hasard qui lui avait sauvé la vie, car le coup de crosse du redoutable géant élait si rudement appliqué que, sans cette chute bien heureuse pour lui, le chef apaehe aurait eu le crâne fracassé.
Le Sachem, en reconnaissant qu'il était tombé dans un piège, avait renoncé à tenter plus longtemps une attaque qui pouvait lui être funeste.
En conséquence, il avait ordonné la retraite en recommandant à ses guerriers de s'éparpiller le plus possible, de ne pas opposer de résistance, mais de fuir seulement le plus rapidement qu'ils pourraient par les chemins les plus impraticables et leur assignant un rendez- vous général sous le couvert de la forêt vierge, à la lagune des Alligators.
Ces instructions données nettement, rapidement et avec précision, en quelques minutes à peine, sous la mitraille qui continuait ses ravages, furent parfaitement comprises et la retraite commença.
Le Cœur-Bouillant, suivi seulement d'une dizaine de guerriers d'élite qui n'avaient pas voulu consentir à abandonner leur chef, se glissa silencieusement dans les broussailles et essaya de tourner la colline.
Cette tactique fut suivie presque par tous les autres guerriers. Quelquesuns seulement essayèrent de regagner la plaine par le même sentier qu'ils avaient suivi pour gravir la colline; ceux-là coururent les plus grands risques, mais ils assurèrent sans le savoir le salut de leurs compagnons.
Un fort détachement* de blancs et de Comanches, commandé par le général Kergras et soutenu par Bon-Affût et ses chasseurs, s'était massé à peu de distance dans la plaine afin de couper la retraite aux confédérés*
Ea apercevant les fuyards, ils les chargèrent; mais ceux-ci ne les attendirent pas; conformément à leurs instructions, Us s'éparpillèrent, s'isolèrent les uns des autres et commencèrent à courir avec rapidité dans toutes les directions.
Le général comprit la folie qu'il commettait en donnant la chasse à de si légers coureurs, il se contenta de faire tirer sur eux.
Bon nombre dTndîens furent arrêtés ainsi dans leur fuite et tombèrent morts ou blessés, mais la plus grande partie réussit k s'échapper*
Le marquis apercevant dans la plaine la lumière des coups de fusil, devina que ses ennemis avaient renoncé à l'attaque et s'étaient mis en retraite; il fit cesser le feu et envoya un détachement accompagné d'hommes portant des torches dans le but de nettoyer les pentes de la colline.
Ce détachement était commandé par Balle-Franche et l'Eclair ; ces deux chefs avaient Tordre, après s'être assurés que les ennemis étaient réellement en retraite, de joindre le général Kergras et de se mettre à ses ordres.
La colline était jonchée de cadavres, la mitraille avait fait des ravages horribles parmi les confédérés.
Mais on ne put s'emparer d'un seul Indien, tous avaient abandonné la place.
De ce côté, le résultat n'était pas aussi définitif que dans le défilé ; du reste, le marquis de Bodegast avait prévu qu'il en serait ainsi; les Indiens ne s'acharnent jamais ù. une attaque lorsqu'ils reconnaissent que le succès est impossible; et quand ils ont de l'espace devant eux, leur esprit est si fécond en ruses qu'il est très difficile de les atteindre.
Ce fut cette fois ce qui arriva; les Indiens avaient disparu sans qu'il fût possible au milieu des ténèbres de deviner de quel côté ils avaient dirigé leur fuite.
Cependant les pertes qu'ils avaient éprouvées étaient graves, ils avaient laissé plus de deux cents cadavres étendus sur le sol de la plaine ou dans les pentes de la colline.
Balle-Franche, sa reconnaissance opérée, se rallia donc avec ses hommes à la troupe du général Alain Kergras, et ils se dirigèrent de compagnie vers le défilé .
Le combat durait encore, nous en avons rapporté plus haut les diverses péripéties.
Les Français et les Gomanches étaient à pied, ils n'avançaient que lentement et avec des précautions extrêmes, car ils ignoraient ce qui se passait dans le défilé où le combat continuait toujours, et ils étaient contraints de surveiller attentivement les parages qu'ils traversaient, afin de ne pas donner à Fimproviste dans une embuscade.
Alain Kergras avait divisé sa troupe en trois corps qui marchaient de front, à une assez courte distance pour pouvoir se porter mutuellement secours si besoin était.
Peu à peu, le bruit de la fusillade cessa, et un silence profond remplaça le crépitement sec des coups de feu.
Les Français avançaient toujours, ils étaient en proie à une vive inquié-
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tude; leurs amis étaient peu nombreux, deux cents à peine, et ils avaient eu à combattre plus de cinq cents ennemis, parmi lesquels on comptait près de deux cents pirates blancs et sang-mêlés; malgré la forte position qu'ils occupaient et l'avantage que leur donnait la surprise qu'ils tentaient, la lutte avait dû être terrible et peut-être l'avantage ne leur était-il pas resté?
Par prudence, le général Kergras suivait le bord du Nebraska afin de prendre le défilé à revers.
Ce chemin était le plus long» le plus difficile, il obligeait à faire de nombreux détours, mais il était le plus sûr.
Lorsque les Français atteignirent enfin le champ de bataille où s'était livré le dernier et plus furieux combat, il était près de deux heures du matin, la lune éclairait comme en plein jour; un spectacle horrible s'offrit à leurs yeux, c'était un effroyable champ de carnage.
Partout des cadavres affreusement mutilés, des blessés râlant et que les Gomanches scalpaient froidement sans même songer à les achever.
Clair-de-Lune, calme, impassible au milieu de cette effroyable hécatombe, s'occupait à faire creuser une fosse immense dans laquelle les cadavres devaient être jetés,
— Eh bien, père, lui dit Alain, vous avez fait une rude besogne, il me semble.
— Rude est le mot, garçon; mais je crois que nous avons écrasé presque toutes ces chenilles ; j'ai déjà compté plus de quatre cents cadavres. A propos, combien étaient-ils d'hommes à peu près?
— Environ six cents.
— Tant que cela? Eh bien ! voilà une bataille dont ils ne se vanteront pas dans leurs villages; quelle frottée, bon Dieui
— Se sont-ils bien défendus?
— Gomme des démons; ils m'ont tué une quinzaine d'hommes blancs et Indiens et m'en ont blessé le double.
— Tant que cela? huml
— Dame ! écoute donc, garçon, on ne peut pas faire d'omelette sans casser des œufs; après tout, ce n'est pas de trop.
— As-tu des prisonniers?
— Des prisonniers, reprit-il en ricanant, pourquoi faire! Des chenapans pareils! Il n'y a qu'une prison qui leur convienne : celle-ci» ajouta-t-il en montrant la fosse béante.
— Je me plais à croire que, le combat fini, tu as respecté la vie des malheureux tombés en ton pouvoir et que tu ne les as pas fait tuer?
— Non, je me suis gêné; regarde de ce côté.
Et il lui désigna un bouquet de tulipiers gigantesques aux branches desquels pendaient des grappes de cadavres* — -Qu'est-ce que c'est que cela?
— Des prisonniers que j'ai fait pendre, tout simplement, des pirates.
— Ah! quelle cruauté; après la bataille.
— De la cruauté? Tu plaisantes, garçon; regarde-les de plus près et tu reconnaîtras que ce sont des pirates; il n'y a pas un Indien parmi eux, les
LA FORÊT VIEKGE
— ReLenez-Ie 3 dit la marquise upparaîssanl subitement à rcnlrôe (Fun bosquet.
Peaux-Rouges suivent leur nature, ils nous haïssent et ils ont raison; je ne leur en veux pas de combattre eonfre nous; j'ai donné la clé des champs à une dizaine d'entre eux que j'avais pris; mais ces gredins-là, c'est une autre histoire : ils sont civilisés, presque aussi blancs que nous, ce sont des brigands 1 1 des assassins, qui trahissent les hommes de leur couleur. Pourquoi les Hurais-je épargnés? Pour les présenter au général? Il aurait fait une singulière
LlV. -1S. — II, <H->TROY ( édil. - Reproduction interdite. -4S
grimace en les recevant. Non, non, j'ai été impitoyable pour eux, c'était justice; la sensiblerie n'est pas de saison; dans ce pays, quand on tient son ennemi on le tue, sinon à la prochaine occasion il vous plantera une balle dans la tête, et il fera bien. Il n'y a qu'une loi ici, celle du talion, la loi de Lynch;, ainsi que disent nos amis les chasseurs.
Un murmure d'approbation se fit entendre dans les rangs des coureurs des bois; le général Kergras comprit que l'appel a la clémence ne serait pas entendu par ces natures implacables, il courba la tête et se résigna.
— Â-t-on retrouvé quelques figures de connaissance parmi ces malheureux? demanda le général.
— Ma foi non, excepté pourtant les coquins que nous avons congédiés, il y a deux mois.
— Ah ! ahJ Et où sont-ils?
— Là, pendus; il y en a neuf; un seul a réussi à s'échapper et je le regrette, car c'est le plus coquin de tous; mais fespère remettre la main dessus un de ces jours.
— De qui parles- tu?
— De Joë Smitt. Mais qu'il revienne à ma portée, son compte sera bon. Le brigand m'a glissé entre les doigts comme une anguille.
— Tu n'as pris aucun chef?
— Un seul; un nommé don Pablo de Garillas ; à ce que m'a dit le Pécari, Tâme damnée de ce démon de don Torribio; j'ai pendu le don Pablo.
— Quant à celui-là, il n'y a pas grand mal.
— Ni pour les autres non plus. Les chefs nous ont échappé; comment? je L'ignore; Don Torribio delasCampanas, roiseau- Moqueur, le Vautour-Fauve, le Gypaète, que sais-je encore; mais nous les retrouverons, tout n'est pas fini.
— Tu crois qu'après ce qui s'est passé ils oseront revenir à la charge?
— Pardieu! ils voudront prendre leur revanche.
En ce moment de grands cris s'élevèrent du côté du bois et un ou deux coups de feu retentirent.
Puis trois hommes poursuivis par une vingtaine d'autres passèrent avec la rapidité de la flèche se dirigeant vers le Nebraska.
— Bon, encore des fugitifs que l'on vient de découvrir, dit en riant Clairde-Lune ? feu sur ces chiens, mes garsl feu!
Les fugitifs passèrent littéralement sous une grêle de balles.
— Prenez-lest Prenez-les! Ne les tuez pas! cria Alain en se lançant, lui aussi, à leur poursuite.
Les fugitifs avaient tenté un effort suprême pour s'échapper; c'était véritablement un acte de désespoir qui ne pouvait réussir que par un miracle. lis avaient à peine quelques pas d'avance sur ceux qui les poursuivaient, Tout à coup celui des fugitifs qui se trouvait en arrière se retourna, bondil comme un tigre sur un Gomanchequile serrait de près, lui fendit la tête d'un coup de hache, poussa un terrible cri de guerre et repartit comme le vent eu brandissant une chevelure sanglante de la main gauche.
— Le Moqueur 1 le Moqueur! hurlèrent les Indiens en redoublant d'efforts pour l'atteindre.
Plusieurs coups de feu retentirent.
Un des fugitifs sauta en l'air, tourna sur lui-même et tomba; il était mort.
Les deux autres continuèrent leur course affolée.
En atteignant le rivage, le Moqueur se retourna une dernière fois, et après avoir poussé son cri de guerre, il lança sa hache avec force a un Indien qui la reçut en pleine poitrine et roula sur le sol. Le chef sioux poussa un éclat de rire strident et-plongea dans la rivière.
Son compagnon voulut l'imiter, mais tout à coup il chancela et tomba sur un genou, le visage tourné vers ses ennemis.
— Epargnez-le, dit Alain qui accourait, épargnez-le, je vous l'ordonne. Le fugitif, replié sur lui-même, le fusil en arrêt, le regard fixe et éiïncelant,
ressemblait à un tigre aux abois.
— C'est le Vautour-Fauve! s'écria le Pécari.
— Assomme, garçon, assomme ! cria Claïr-de-Lune.
Le féroce chasseur leva son arme par le canon et la brandit au-dessus de sa tète.
Mais le Vautour-Fauve ne le perdait pas de vfie. Au moment où l'arme s'abaissait sur lui, il fit un léger mouvement de côté et lâcha son coup de fusil en criant d'une voix railleuse :
— Tiens, chien, traître et voleur.
Le Pécari ouvrit les bras, soupira profondément et se laissa retomber on arrière, sans même essayer de se retenir.
— Chiens, canailles, voleurs, lâches, je vous méprise et vous crache au visage I dit le Vautour-Fauve avec un accent de haine inexprimable, tuez-moi maintenant, je suis vengé.
Et il se laissa aller sans force sur le sable qu'il rougissait de son sang.
— Tu mourras, lui dit le général, tu mourras, mais pas ainsi : tu seras exécuté comme un exécrable assassin que tu es. Que personne ne touche à cet homme, il m'appartient; justice sera faite.
Les chasseurs, convaincus que le général voulait faire un exemple, s'écartèrent respectueusement.
— Garrottez ce misérable et arrêtez 'son sang; il ne doit pas mourir ainsi, reprit le général.
— Quand on m'attachera au poteau de torture, dit le bandit avec un accent féroce bien que sa voix faiblit de plus en plus, vous entendrez 3e chant de mort du Vautour-Fauve; il vous fera compter vos cadavres, chiens que vous êtes. Ah! ahl ah!
Il fut pris d'une convulsion terrible et roula sur le sable où il demeura immobile; il avait perdu connaissance.
— Tu veux sauver ce serpenteau, dit Hervé à voix basse à son fils, à ton aise, Alain; mais souviens-toi de mes paroles, tu t'en repentiras.
Le général haussa les épaules sans répondre.
— Voyons, reprit l'ancien partisan avec un geste significatif, veux~tu que je t'en débarrasse, il est temps encore.
— Gardez- vous-en bien, fit-il sévèrement.
— Tu es fou; mais je m'en lave les mains, c'est ton affaire.
Après que le Vautour-Fauve eut été pansé tant bien que mal, on le garrotta solidement.
Le Pécari n'était pas mort; la blessure qu'il avait reçue était grave, mais elle ne mettait pas heureusement sa vie en danger; au bout de quelques instants il reprit connaissance et lorsqu'on eut posé un appareil sur la plaie, il put se tenir sur son séant.
— Quel gaillard ! dit-il avec bonhomie, à ses camarades qui l'entouraient et lui faisaient espérer une terrible vengeance* Pourquoi me venger? Il était dans son droit; je ne voulais pas lui épousseter les mouches sur le dos, il me semble; il a pris l'avance, il a bien fait : à la guerre comme à la guerre; c'est au plus malin à se garer; quel gaillard! Ma foi non, je ne lui en veux pas du tout.
— Eh bien, mon pauvre Peçcari, dit ClaLr-de-Lune, nous avons été un peu entamé, hein? Mais ce n'est pas encore pour cette fois, vous en reviendrez.
— Oui, oui, capitaine, la balle a glissé sur les côtes, elle n*a pas endommagé la place forte.
— A propos, Pécari, si cela ne vous fatigue pas trop, voulez-vous me dire quelle espèce de vermine nous avons là? ajouta-t-il en lui montrant le cadavre du troisième fugitif, que des chasseurs venaient de jeter auprès de lui.
. — Ca, dit le chasseur en détournant la tète avec dégoût, vous avez fait bonne chasse, capitaine, c'est le Gypaète, la plus ignoble canaille de toutes les prairies.
— Vous êtes sûr de cela? reprit Clair-de-Lune en se frottant les mains.
— Parfaitement sûr; et c'est un bon débarras et un fier gredin de moins, je vous Fassure; je le reconnais, il n'y a pas le moindre doute à conserver sur son identité.
— Allons» reprit Clair-de-Lune, après tout, nous n'avons pas trop à nous plaindre; attendez, accrochez le Gypaète, puisque c'est son nom, à uôté de ces autres coquins, il est juste que les gypaètes, ses frères, se régalent de son cuir et de sa chair.
Cet ordre fut immédiatement exécuté.
Puis l'on procéda à l'inhumation des autres cadavres, c'est-à-dire qu'ils furent jetés pèle-môle dans l'énorme fosse qui avait été creusée, et qu'on les recouvrit de terre tant bien que mal.
Ce devoir accompli par à peu près, les blancs et les Indiens regagnèrent leurs camps respectifs.
Cependant le Cœur-Bouillant, après avoir tourné la colline, était parvenu, ainsi que les quelques guerriers qui l'accompagnaient, à gagner la plaine sans coup férir et bientôt il se trouva hors de danger.
Chemin faisant, il rallia à lui quelques guerriers qui avaient réussi à échapper aux chasseurs, de sorte que bientôt il fut à la tête d'une soixantaine de guerriers.
Lorsqu'il vit une force comparativement si considérable à sa disposition, le Coeur-Bouillant, au lieu de se rendre immédiatement au rendez-vous qu'il avait assigné à ses guerriers, ainsi que d'abord c'était son projet, songea aux
chevaux qui avaient été laissés avec le Vieux-Chêne au camp de ia forêt, sous la garde seulement de quelques hommes; la pensée lui vint que peut-être les blancs tenteraient de s'en emparer. Il résolut de retourner au camp afin, si cela était possible, de s'opposer à cet enlèvement. -
Au désert, un Indien démonté est presque réduit à l'impuissance, c'était donc une question de la plus haute importance pour le chef que la possession des chevaux.
Il fit part de ses intentions à ses guerriers qui, comprenant comme lui combien leurs mustangs leur devenaient précieux, surtout après la terrible défaite qu'ils venaient d'éprouver, déclarèrent tout d'une voix qu'ils étaient résolus à le suivre.
Le Cœur-Bouillant leur fit prendre la file indienne et ils s'élancèrent au pas gymnastique dans la direction du camp.
Cependant, si rapide que fût leur marche, ils ne négligèrent pourtant aucune des précautions en usage parmi les Indiens; ils ne parlaient point, leurs pas étaient silencieux; ils ne froissaient ni une feuille ni uue branche, et marchaient courbés à travers les hautes herbes, de façon à n'être pas aperçus si par hasard l'ennemi était aux environs.
Ils atteignirent ainsi la plaine du brûlis de la Longue-Corne, et déjà ils supposaient qu'ils ne rencontreraient personne sur leur passage, lorsqu'aux rayons éclatants de la lune ils aperçurent, à une centaine de pas de la sente qu'ils suivaient eux-mêmes, les silhouettes noires d'une troupe assez considérable de cavaliers.
Ces cavaliers avançaient lentement et avec des précautions infinies; évidemment ils étaient en expédition, et cette expédition ne pouvait être que celle dont le Cœur-Bouillant avait prévu la possibilité.
Le chef apache n'eut besoin que d'un coup d'œil pour être certain que ces cavaliers, au nombre d'une centaine au moins, étaient des Peaux-Rouges.
Mais étaient-ils amis ou ennemis? Voilà ce dont il fallait s'assurer. Le chef n'hésita pas; après avoir recommandé à ses guerriers de maintenir toujours à peu près la même distance entre eux et les cavaliers, il se glissa comme un serpent à travers les huiliers, et bientôt il disparut au milieu des ténèbres.
Les Àpaches continuaient leur marche, assez inquiets de l'absence prolongée de leur chef; depuis près d'un quart d'heure il les avait quittés, lorsqu'au moment où ils s'y attendaient le moins, il reparut tout à coup devant
eux et reprit son poste à la tôle de la file en prononçant à voix basse ce seul mot ;
— Comanches.
Les cavaliers venaient de disparaître bous ie couvert; les Apaches ne craignant plus alors d'être aperçus s'élancèrent en courant; ils atteignirent bientôt la forêt, et alors ils commencèrent à s'avancer sur une seule ligne, tous de front, et se glissant d'arbre en arbre.
A peine se trouvaient-ils à dix pas de la clairière lorsque les Comanches y pénétrèrent.
Alors ils s'arrêtèrent et attendirent} la rnain sur leurs armes, Tordre de leur chef.
Les trente ou quarante Peaux- Rouges laissés par les confédérés à la garde des chevaux ne s'attendaient en aucune façon à être attaqués; aussi, selon la coutume indienne, ne se gardaient-ils pas, et ils dormaient à poings fermés lorsque les cavaliers comanches apparurent à rimproviste dans la clairière; les chevaux étaient attachés à des piquets ou aux basses branches des arbres et de plus on les avait entravés pour qu'ils ne pussent s'écarter au cas où, ce qui arrive souvent, ils rompraient leurs longes.
Les Comanches avaient dirigé leur marche avec tant de prudence, elle avait été tellement silencieuse que les Indiens, qui ont cependant l'oreille si âne, n'avaient rien entendu et avaient continué à dormir.
L'Opossum, qui commandait l'expédition, ordonna h un certain nombre de cavaliers de mettre pied à terre pour détacher les chevaux, tandis que les autres surveilleraient les dormeurs.
Tout à coup, le cri du hibou se fit entendre; au même instant une fusillade éclata de l'intérieur de la forêt et jeta le désordre parmi les cavaliers.
Les Indiens, réveillés en sursaut, sautèrent sur leurs armes, se jetèrent derrière les arbres et ouvrirent immédiatement le feu contre leurs ennemis.
La situation des Comanches était grave : réunis au centre d'une clairière, fusillés par des ennemis invisibles qui tiraient à coup sûr et dont chaque coup portait, ils ne savaient comment se sortir du mauvais pas dans lequel ils se trouvaient; bientôt cette situation s'aggrava encore: les Àpaches étaient montés sur les arbres et embusqués dans l'épaisseur des branches et des feuilles, ils redoublèrent leur fusillade.
L'Opossum, voyant tomber ses guerriers autour de lui sans qu'il lui fût possible de riposter avec avantage, résolut de sortir au plus vite de la clairière, et il donna Tordre de la retraite.
Mais alors une légion de démons bondit des busses branches des arbres dans la clairière et les attaqua corps à corps.
Le combat prit bientôt les proportions d'une lutte acharnée, mortelle; au cri de guerre des Comanches répondait strident et aussi terrible celui des Apaches; ces ennemis implacables se ruaient les uns contre les autres avec une fureur inouïe, se souciant peu d'être tués pourvu que leurs ennemis succombassent avec eux.
Cependant les Comanches se défendaient vaillamment; le combat s'était rétabli, ils se rapprochaient déplus en plus du couvert où pour eux était le salut. Les Apaches le comprenaient et ils redoublaient d'efforts pour les forcer à revenir au centre delà clairière; mais les Comanches manœuvraient si habilement leurs montures qu'ils contraignaient leurs ennemis h s'écarter malgré eux.
Soudain il se passa un fait étrange, incroyable, dont ces démons seuls sont capables.
Le Cœur-Bouillant; jeta un cri terrible et d'un élan de panthère il sauta en croupe de FOpossum, mouvement que les guerriers imitèrent et que presque tous réussirent à opérer avec succès.
Le combat pour la seconde fois changea de face.
Chaque cheval portait alors deux cavaliers acharnés à se détruire et qui se poignardaient avec une rage indicible.
Les chevaux, affolés de terreur, galopaient à travers la clairière, emportant dans leur course insensée les deux lutteurs toujours fermes sur leur dos.
Mais bientôt le Cœur-Bouillant poussa un cri de triomphe, brandit audessus de sa tête la chevelure sanglante de l'Opossum et jeta sur le sol le cadavre pantelant de son ennemi. Les Apaches répondirent par un cri de joie et les Comanches par un cri de fureur; ils sentaient que la victoire leur échappait sans retour, plus de la moitié des leurs avaient succombé déjà, les autres, privés de leur chef, ne combattaient plus que dans l'espoir de parvenir à s'échapper.
Abandonnant leurs chevaux à ceux qui s'en étaient si audacieusement emparés, ils s'élancèrent à terre et essayèrent de se frayer un chemin jusqu'au couvert; mais tout à coup de nouveaux cris s'élevèrent de l'épaisseur de la forêt, une fusillade terrible éclata et une troupe nombreuse d'hommes, des blancs pour la plupart, se jetèrent résolument dans la mêlée.
Alors ce ne fut plus un combat : ce fut un véritable massacre, une boucherie sans nom.
Puis, après dis minutes d'une lutte indescriptible, les confédérés poussèrent tout à la fois un cri de triomphe et de rage satisfaite.
Les Comanches avaient vécu.
Des cent cavaliers qui avaient pénétré dans la clairière, cinqou six à peine avaient réussi à s'échapper couverts de blessures; de plus, non seulement ils n'avaient pu s'emparer des chevaux, mais encore ils avaient été contraints d'abandonner les leurs.
Les Apaches avaient beaucoup souffert; vingt-cinq des leurs avaient succombé, les autres étaient blessés plus ou moins gravement pour la plupart.
Mais que leur importait! ils étaient vainqueurs, ils s'étaient vengés de ces ennemis qui leur avaient infligé une si terrible défaite à la Mission, ils rayonnaient.
Ils ne se dissimulaient pas cependant qu'ils devaient ce triomphé si chèrement acheté à l'intervention inespérée de leurs alliés, et ils les remercièrent chaleureusement du secours qu'ils leur avaient porté.
Parmi ces blancs, qui n'étaient tout au plus qu'une soixantaine, se trouvaient don Torribio de las Campanas et Joé Smitt; ces soixante hommes étaient tout ce qui restait vivant de la brillante troupe qui la veille avait quitté le camp.
Les Indiens étaient au nombre de vingt-cinq au plus.
Ainsi, de six cents hommes quatre-vingts environ avaient réussi seuls à échapper à cet immense désastre*
Le Yieux-Chène était accablé de douleur, don Torribio roulait dans sa tête les plus horribles projets, malheureusement il sentait son impuissance à se venger et'des larmes de désespoir tombaient de ses yeux brûlés de fièvre*
Lorsque les Comanches eurent été scalpés, le Yieux-Chène réunit le conseil.
Il fallait aviser au plus vite à se mettre à l'abri des poursuite de l'ennemi, qui, en apprenant la défaite de son détachement, ne manquerait pas sans doute d'essayer d'en tirer une vengeance éclatante»
Le feu du conseil fut allumé et les chefs s'accroupirent autour. Combien peu ce conseil ressemblait à celui tenu quelques heures auparavant à cette place même! Alors les confédérés se croyaient certains de la victoire, ils étaient fiers, orgueilleux, pleins d'espoir; maintenant ils étaient vaincus, humiliés, anéautis, contraints de fuir.
En ce moment, un guerrier pénétra dans la clairière, la traversa d'un pns hâtif et léger et vint, sans prononcer une parole, s'asseoir au feu du conseil.
Ce guerrier était TOiseau-Moqueur.
Le chef sioux était en apparence froid et impassible, comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé.
Toutes les mains se tendirent vers lui par un mouvement spontané, il les sert a avec un sourire triste, et portant son sifflet de guerre à sa bouche, il en tira une note stridente : au même instant une vingtaine d'Indiens parurent dans la clairière et allèrent se mêler tristement à leurs compagnons.
Ces Indiens étaient des guerriers échappés par miracle au massacre du défilé, qui fuyaient affolés de terreur sans savoir où ils allaient.
Le Moqueur après être sorti de la rivière les avait rencontrés dans la plaine, il les avait ralliés et amenés avec lui; seulement, comme il ignoraitles événements qui s'étaient passés dans la clairière, il les avait laissés cachés sous le couvert et était venu en avant pour s'assurer qu'aucun danger nouveau ne les menaçait.
Le Vieux-Chêne demanda des renseignements sur la double expédition qui avait si mal tourné.
Don Torribio raconta alors la trahison des deux chasseurs et la lutte terrible qui avait eu lieu dans le défilé, lutte qui avait causé la mort de plus de quatre cents braves guerriers tombés sans vengeance, puisque le misérable traître qui leur avait tendu ce piège infâme avait réussi à s'échapper.
— Il est mort, dit le chef sioux d'une voix ferme, le Moqueur Ta vu tomber, le Vautour-Fauve Ta tué avant que de succomber lui-même,
Alors le sachem raconta sa fuite merveilleuse avec ses deux compagnons à travers les ennemis qui tiraient sur eux comme à la cible; comment le Gypaète avait été tué et comment lui seul avait réussi à s'échapper après avoir vu le Vautour-Fauve, renversé à terre, à demi mort, tuer à bout portant le misérable Pécari.
Le chef croyait fermement que le chasseur était mort; du reste, après ce qu'il avait vu, il devait le supposer.
Les membres du conseil lui adresèrent de grands compliments sur la façon merveilleuse dont il avait réussi à se soustraire à la mort, et sur l'audace dont il avait fait preuve en cette circonstance terrible.
Cet exploit l'avait subitement grandi de dix coudées dans l'esprit de ses auditeurs.
Puis, sur l'invitation du Vieux-Chêne, le Cœur-Bouillant rapporta dans tous les détails le combat de la colline, et comment il avait réussi, bien qu'en essuyant des pertes sérieuses, à sauver cependant la plus grande partie des guerriers qui lui avaient été confiés.
Cette nouvelle fut accueillie avec joie; si maintenant les Peaux-Rouges ne
Les trois hommes arrivèrent au pied d'un rocher ou un tas de cendres chaudes encore...
pouvaient plus avant un certain temps reprendre l'offensive, du moins il leur serait possible d'opérer honorablement leur retraite. On félicita le chef de rintelHgence et de la décision dont il avait fait preuve en cette circonstance et surtout de la présence d'esprit qu'il avait montrée en venant au camp dans le but de sauver les chevaux des confédérés.
Les chefs avaient recouvré tout leur sang-froid; la discussion s'engagea
LlV. 49. — II. GEFFROY, édil. — Reproduction interdite. 49.
donc entre eux avec tout le décorum dont usent les Indiens dans leurs conseils, sur les mesures qu'il convenait de prendre afin d'échapper à leurs ennemis.
L'opinion qui réunit tous les suffrages fut celle émise par le Moqueur.
11 fallait sans tarder rassembler tous les guerriers au camp, la forêf vierge, très bonne pour s'y abriter dans un cas pressant, ne pouvant servir de refuge a une troupe nombreuse qui y périrait de faim; car rien ne serait plus facile à l'ennemi que de la cerner et d'empêcher ainsi les Peaux-Rouges d'en sortir; d'ailleurs les chevaux ne parviendraient point à franchir des obstacles que des hommes aguerris ne réussissaient qu'avec les plus grandes difficultés à surmonter.
Les chevaux n'étaient pas fatigués, c'étaient des coursiers de choix. Là était Je seul refuge convenable : en moins de deux heures ils mettaient leurs cavaliers hors de toute atteinte; les Visages-Pàles étaient trop prudents pour abandonner les positions formidables qu'ils occupaient pour se lancer à leur poursuite à travers le désert.
Ce raisonnement était juste, il fut donc admis; en conséquence le Moqueur» qui n'avait pas pris part au dernier combat, s'offrit pour ramener les guerriers au camp.
Sa proposition fut acceptée : il monta immédiatement à cheval et partit ventre à terre.
Deux heures plus Lard il était de retour, toute la troupe du Cœur-Bouillant le suivait, ils étaient quatre cents, le chef apache n'avaH pas même perdu cent hommes dans son combat/
Les chevaux étaient harnachés tout, prêts à être montés, chacun se mit aussitôt en selle, -et les confédérés s'éloignèrent au galop dans l'intention de traverser le Nébraska le plus tôt possible et de se lancer dans le désert.
Bien en prit aux Indiens de ne pas perdre de temps^ car une heure et demie après leur départ, c'est-à-dire vers sept heures du matin, une troupe nombreuse commandée par le général Kergras pénétra dans la clairière, mais il n'y avait plus que les cadavres desComanches tués dans le combat et quelques chevaux abandonnés; quant aux confédérés, ils étaient loin déjà et le général n'eut même pas la peusée de les poursuivre; seulement il expédia deux coureurs expérimentés sur leurs traces afin de s'assurer qu'ils s'étaient définitivement éloignés; puis après avoir fait enterrer les cadavres, il quitta la forêt et regagna lentement la Mission, où il arriva une heure plus tard sans nouvel incident digne d'être rapporté.