‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 25 sur 35 · UOMMJ2NT BALLE-FRANCHE FAILLIT TOMBER DE FIÈVRE EN CHAUD MAL · texte numérisé non relu

UOMMJ2NT BALLE-FRANCHE FAILLIT TOMBER DE FIÈVRE EN CHAUD MAL

Le général de Bodégast était un de ces généraux audacieux comme l'armée française en possédait un si grand nombre à l'époque de notre première révolution, qui avaient pour système que la meilleure façon de se

débarrasser d'un ennemi redoutable était de l'effrayer tout d'abord par un coup de main hardi qui, s'il réussissait, lui imposait pour l'avenir une prudence salutaire.

Dès que les camps retranchés avaient été solidement établis, il avait donc songé au meilleur moyen à employer pour infliger aux Peaux-Rouges une défaite sérieuse qui les fît réfléchir et les engageât à se tenir à distance respectueuse de ses cantonnements.

Le général ne jugea pas à propos de faire part à l'abbé Gabriel du projet qu'il méditait.

Il savait que le missionnaire, s'y serait énergiquement opposé.

Lorsque l'abbé Gabriel avait vu de quelle manière son frère procédait à l'organisation de son formidable quadrilatère autour de la Mission de Sainte- Marie, il avait intérieurement regretté d'avoir si fortement engagé le général avenir camper auprès de lui; il prévit une catastrophe prochaine, son cœur se serra et il ne put s'empêcher de faire à ce sujet quelques observations à son frère.

Mais le général avait entre les mains les moyens de lui imposer silence. Il lui communiqua la lettre de Williams Dayton, le gouverneur de la Louisiane, et, après lui avoir ainsi donné la preuve des mauvaises intentions des Indiens contre la Mission, il lui montra les ordres qu'il avait reçus pour mettre Sainte-Marie à l'abri d'un coup de inain de la part de ces ennemis irréconciliables des blancs, et il réussit facilement à le convaincre qu'il était bien préférable pour les intérêts de la Mission qu'il fût chargé d'accomplir ce devoir au lieu de laisser ce soin à un officier américain protestant, et par conséquent mal disposé en faveur des catholiques, qui n'hésiterait pas à lui faire une sourde opposition, à entraver son œuvre d'apostolat et peut-être à la détruire peu à peu sous différents prétextes, faciles à trouver.

Depuis son arrivée en Amérique, maintes fois l'abbé Gabriel avait pu juger par lui-même de la haine et de la jalousie que les protestants professent contre les catholiques, des vexations dont ils les abreuvent sans cesse et des moyens souvent peu avouables dont ils se servent pour leur nuire chaque fois que l'occasion leur en est offerte.

Cette déclaration du général lui donna beaucoup à réfléchir et il finit par se rendre d'assez bonne grâce à ses raisons, mais à la condition qu'il n'attaquerait pas les Peaux-Rouges et qu'il se contenterait de se tenir sur la défensive.

Le général lui promit naturellement tout ce qu'il voulut, bien résolu intérieurement à ne faire que ce qui lui plairait.

La paix ainsi conclue entre les deux frères, le général ne songea plus qu'à exécuter son projet le plus promptement possible.

Rendons-lui la justice de constater que ses intentions étaient excellentes. Que voulait-il en somme? Engagerles Peaux-Rouges à tenter une surprise contre lui et leur infliger une correction si sévère qu'elle changerait leur audace première en une terreur salutaire et une prudence qui les engagerait à ne plus s'aventurer aux environs de la Mission et à ne pas tenter contre elle de nouvelles attaques; ce qui assurerait incontestablement sa

tranquillité pour l'avenir et permettrait à l'abbé Gabriel de vaquer à ses saintes occupations sans être sans cesse obsédé par la crainte d'une irruption soudaine des féroces païens dans son paisible refuge.

Sur ces entrefaites, l'Éclair revint au camp; il conduisait environ trois cents guerriers d'élite et, de plus, contrairement aux coutumes des Indiens lorsqu'ils sont sur le sentier de la guerre, il avait amené avec lui sa femme, la charmante Brise-du-Matin, qu'il aimait trop pour consentir à s'en séparer.

La jeune femme était heureuse de revoir la Mission où elle avait reçu son instruction religieuse.

L'abbé Gabriel la présenta à la marquise, qui se prit tout de suite pour elle d'une profonde affection et en fit sa compngne; en effet, Brise-du-Matin ou plutôt Marie, ainsi qu'on la nommait plus généralement, était une enfant de quinze ans, douce, espiègle et câline, et avait une de ces organisations sympathiques qui plaisent au premier abord et savent se faire aimer.

Le sachem comanche était fier de l'amitié que la marquise de Bodégast témoignait à sa femme et des attentions qu'elle avait pour elle; son dévouement pour Andrée et pour son fils en augmentait.

L'Éclair donna au général des nouvelles très graves, venant à peu près des mêmes régions que les confédérés, c'est-à-dire des environs du rio Bravo del Norte; il avait presque assisté à tout ce qui s'était passé entre les six nations et le riche Mexicain don Torribio de las Gampanas. Il avait appris le combat de la Sabina ou plutôt la trahison dont les Espagnols avaient été victimes.

Ses espions n'avaient cessé de rôder autour des confédérés; pendant plus de huit jours, il les avait suivis pour ainsi dire à la piste, il connaissait leur nombre tout aussi bien que s'il les eût comptés et il était complètement renseigné sur leurs intentions.

11 savait, à n'en pas douter, qu'après s'être divisés en plusieurs détachements ils s'étaient dirigés à marches forcées sur le brûlis de la Longue-Corne dans le but d'attaquer le général qu'ils y supposaient encore retranché.

Le général ordonna aussitôt de remplir les bois d'espions afin de surveiller attentivement tous les mouvements des Indiens, puis, sur la recommandation de Balle-Franche, il choisit l' Aigle-Rouge et le Pécari, auquel il fit la leçon et qu'il chargea de faire tomber les Indiens dans le piège qu'il leur tendait; la mission était délicate et surtout périlleuse, cependant les deux chasseurs l'acceptèrent avec joie et promirent de s'en tirer à leur honneur; puis, après qu'on les eut déguisés de façon à changer complètement leur physionomie et de blonds qu'ils étaient les faire du plus beau brun foncé, on les laissa partir en leur souhaitant bonne chance.

On a vu de quelle manière ils s'acquittèrent de la tâche difficile qui leur était confiée et comment ils réussirent, sous les apparences de la plus entière franchise, à tromper ces trompeurs émérites que Ton nomme les Peaux- Rouges.

Dès qu'il les eut vus s'éloigner, le général se rendit auprès de son frère et lui dit que ses prévisions se réalisaient, que ses espions l'avaient averti de l'approche des Indiens; que ceux-ci, dont le nombre était considérable, s'étaient

alliés avec les bandits blancs ou sangs mêlés de la prairie et qu'ils avaient résolu de tenter prochainement une attaque contre la Mission, ainsi qu'il devait s'attendre à les voir paraître d'un instant à l'autre.

— Dieu m'est témoin, ajouta le général en forme de péroraison, que ce n'est pas moi qui les vais attaquer, je reste paisiblement derrière mes retranchements; mais, ajouta-t-il avec un sourire narquois, dont l'abbé Gabriel essaya vainement de comprendre la signification, s'ils osent monter à Tassant de mes cantonnements, ils trouveront à qui parler et je leur infligerai un châtiment dont ils se souviendront pendant longtemps.

— Que la volonté du Seigneur soit faite, mon frère, répondit l'abbé Gabriel avec tristesse; nous ne pouvons laisser massacrer par les païens les femmes et les enfants dont nous avons reçu la garde": il est de notre devoir de les défendre de notre mieux; mais je t'en supplie, Lucien,, mon bon et aimé frère, pas de cruautés inutiles après le combat.

— Quant à cela, je te le puis promettre, mon frère, je recommanderai à mes officiers de ne pas faire de prisonniers.

— Gomment, que veux-tu dire, ne pas faire de prisonniers? Les malheureux qui imploreront ta pitié, les laisseras-tu donc tuer froidement?

— Nullement, tu ne me comprends pas, frère; je veux dire que pendant la bataille je serai impitoyable , mais que, le combat fini, je laisserai le champ libre aux fuyards et je donnerai Tordre qu'ils ne soient point poursuivis; je ne puis te promettre davantage, la guerre est la guerre, tu le sais-

— Enfin, je connais ton cœur, Lucien, je sais que tu n'es pas cruel; que Dieu ait pitié de ces pauvres ignorants égarés; tandis que tu combattras, je prierai le Seigneur, dont la clémence est infinie, pour qu'il pardonne aux malheureux qui succomberont leurs crimes et leurs erreurs. Crois-moi, Lucien, les Peaux-Rouges ne sont pas aussi méchants que tu le supposes; ce sont les blancs qui les ont pervertis et leur ont inoculé des vices qu'ils ignoraient*

— Il y a du vrai dans ce que tu me dis, mon frère; malheureusement nous ne sommes pas ici, moi du moins, pour faire des théories philanthropiques, mais pour défendre toi et ceux que tu aimes contre d'injustes agressions ; tu prieras, je me battrai, chacun de nous sera à son poste et fera son devoir.

L'abbé Gabriel soupira, mais il ne répondit pas; le général le quitta pour se rendre auprès de la marquise.

Dans l'antichambre il rencontra Balle-Franche en train de causer très vivement, à ce qu'il semblait, avec la gentille Jeannette. En apercevant le général, Balle-Franche rougit et se recula vivement; quant à l'espiègle camériste, elle sourit et s'envola comme un oiseau.

Le général feignit de ne pas s'apercevoir qu'il n'était rien moins qu'un trouble-fèfce et s 1 adressant à Balle-Franche :

— Que faites- vous donc par ici, mon ami? lui demanda-t-il.

— Je vous cherchais, mon général*

— Moi? Y a-t-il donc quelque chose de nouveau ?

— Non, rien que je sache, mon général, mais je désirais vous demander s'il ne serait pas bon de prévenir le Taureau-Blanc de tenir sous les armes

les guerriers de la Mission, au cas où les Peaux-Rouges tenteraient réellement une attaque?

— Comment, tenteraient réellement? dit le général avec surprise.

— Excusez-moi, mon général, mais je ne peux croire qu'ils osent le faire; il faudrait qu'ils fussent fous ou aveugles pour cela.

— Vous vous trompez, Balle-Franche, ils ne sont ni fous ni aveugles et ils nous attaqueront avant quarante-huit heures, je vous le certifie,

— Du moment où mon général est certain...

— Tout ce qu'il y a de plus certain, mon ami. Vous ferez donc bien de prévenir au phi s vite le Taureau-Blanc.

— C'est fait, mon général; je ne vous attendais ici que pour vous le dire.

— Et cependant vous ignoriez que je viendrais. Le chasseur rougit.

Le général se mît à rire et le prenant amicalement par le bras :

— Venez un peu par ici, Balle-Franche, j'ai à causer avec vous.

— Avec moi, mon général ? dit-il tout interloqué,

— Oui, avec vous, monsieur le mystérieux, reprit en souriant le général. M. de Bodégastj tout en parlant, amenale chasseur jusque dans un jardin,

petit mais fort touffu, planté d'orangers, de limoniers, de goyaviers, de magnolias de la grande espèce, de tulipiers et de cherimoyas; très bien dessiné et fermé par une haie vive de cactus cierges gigantesques, il se terminait par un vaste potager bien entretenu où poussaient à miracle toutes les plantes potagères et les légumes d'Europe mcîcs ficelles produites par la température plus chaude de la contrée.

Ce jardin attenait au presbytère et à ta hutte habitée en ce moment par la famille du général de Bodégast*,

Il avait été entièrement défriché, dessiné et planté par l'abbé Gabriel, qui éprouvait un véritable bonheur à le soigner, à l'entretenir, et à s'y isoler à certaines heures pour lire son bréviaire ou se retirer loin du bruit avec ses pensées : c'était son refuge contre les ennuis, les dégoûts et même les fatigues et parfois les déceptions cruelles qu'il éprouvait dans la vie toute de luttes et de déboires continuels qu'il s'était imposée.

Jl avait cédé provisoirement son jardin bien-aimé au général, qui certes, s'il eût deviné la privation que s'imposait volontairement ce cœur dévoué qui pensait toujours aux autres et jamais à lui-même, n'aurait pas consenti à accepter un tel sacrifice.

Lorsqu'ils se trouvèrent sous une large allée, bordée d'une vigne magnifique en pleine maturité formant berceau au-dessus de leurs têtes et dont les grappes dorées s'offraient de toutes paris à portée de la main, comme si elles invitaient les promeneurs à les cueillir, le général lâcha enfin le bras du chasseur qui ne comprenait rien à ce qui lui arrivait, et, après l'avoir pendant un instant regardé avec un sourire légèrement ironique :

— Ainsi c'est tout exprès pour me voir que vous étiez là? lui dit-il.

— Mais dame, oui, mon général, répondit Balle-Franche sans trop savoir ce qu'il disait.

— Et un peu pour causer en rn'attendant avec lajolie Jeannette, n'est-ce pas?

LA FORET YÏERGE 391

— Mon général, je voua jure...

— Vous ne trouvez pas Jeannette jolie? Vous êtes difficile, mon camarade.

— Je ne dis pas cela, mon général, reprit le chasseur de plus en plus inter* loque et qui commençait à sevsentir très mal à son aise.

— Que dites-vous donc alors? Je ne vous comprends pas.

— Je ne... dis rien, mon général.

— Àh!... alors mettons que je me sois trompé et n'en parlons plus.

— De -quoi, mon général?

— De ce que je vous disais tout à l'heure, que Jeannette était une jolie fille, et, ce qui vaut mieux encore, une très honnête femme.

— Oh! oui, murmura le chasseur en poussant un soupir capable de faire tourner les ailes d'un moulin.

— Bon s alors vous êtes de mon avis?

— Entièrement* oui, mon général.

— Ainsi vous trouvez Jeannette jolie?

— Trop jolie I soupira Balle-Franche,

— Pourquoi trop jolie? L'aimeriez-vous mieux laide?

— Je.., crois que oui, mon général.

Le marquis se mit ù rire; un autre rire frais, perlé et joyeux, répondit au sien.

— Il y a de l'écho ici, à ce qu'il parait, dit-il.

Balle-Franche fit un mouvement pour se sauver, mais le général le retint.

— Un moment, mon ami, dit-il , on ne s'en va pas comme cela.

— Oui, oui, retenez-le, Lucien, dit gaiement la marquise en apparaissant subitement à l'entrée d'un bosquet»

En ce moment, si l'on avait laissé le choix au digne chasseur, il est évident qu'il aurait préféré de beaucoup se battre seul contre quatre Apaches ou tuêine une demi-douzaine de ces féroces païens, ainsi qu'il les nommait, plutôt que de se trouver où il était; malheureusement il n'avait pas le choix et, bon gré, mal gré, il lui fallait faire têie à l'orage qu'il prévoyait menacer sa tête coupable.

— Savez-vous bien que vous n'êtes pas galant, mon cher Balte-Franche? reprit en souriant la marquise. Gomment, vous aimeriez mieux que Jeannette ne fût pas aussi jolie?

— Ma Foi oui, madame la marquise, répondit-il en prenant son parti et se décidant à faire face à la tempête.

— A.u moins il est franc, répondit le général.

— J'irai même plus loin, reprit résolument Balle-Franche, je voudrais qu'elle fût laide.

— Àh ! par exemple, c'est trop fort, dit le général en riant.

— C'est de la férocité, appuya la marquise sur le même ton.

— Pardonnez-moi, madame, dit respectueusement mais fermement le chasseur, vous me demandez mon avis?

— Certes.

— Eh bien ! je vous le donne.

— Balle-Franchej cette pensée cruelle en cache une aulre.

— C'est possible, madame.

— Je serais curieuse de la connaître.

— Et moi aussi, dit le général en lançant un regard à la marquise. Balle-Franche se tortilla comme s'il se sentait pris de coliques de miserere,

mais il ne répondit pas.

— Ecoutez-moi, Balle-Franche, dit la marquise sérieusement, Jeannette est ma filleule, je l'ai élevée, c'est une brave et honnête fille que j'aime beaucoup, je suis réellement peinée de voir la haipa qu'elle vous inspire.

— Et qu'elle ne mérite pas, répondit le général.

— Gomment?... quoi?.*. Madame la marquise, pardon.

Mais en somme le brave garçon ne savait plus du tout ce quil disait.

— Ne la détestez-vous pas?

— Moi î... s'écria-Ml en ouvrant des yeux énormes.

— Dame! c'est ce que vous nous laissez entendre, mon ami, et je vous avoue que cela me chagrine fort.

— Ah! par exemple! s'écria-t-il exaspéré, moi! détester Jeannette; mais je l'aime comme un fou, au contraire !

Et, effrayé de l'énormité qu'il venait decoinmettre, il baissa craintivement la tête,

— En voilà bien d'une autre à présent ! dit la marquise. Vous aimez Jeannette!

— Je sais que j ! ai tort, madame, et que je ne suis qu'un malheureux; mais pardonnez-moi, je vous en supplie; je Faime à en perdre la tête, à en manquer un bison à quatre pas, moi qui avec mon fusil coupe la queue d'une orange à cinq cents pieds. Que voulez-vous, il ne faut pas m'en vouloir, madame, je suis déjà assez malheureux, allez î mais c'est plus fort que moi, je ne puis faire autrement. Imbécile que je suis, val ajouta-t-il en frappant la crosse de son fusil contre terre avec désespoir.

— Puisque c'est plus fort que vous, mon ami, je vous plains, et je ne vous en veux pas.

— On a bien raison de dire que vous êtes un ange, madame,

— Qu'est-ce qui dit cela, Balle-Franche?

— Pardieu! tous ceux qui ont le bonheur de vous connaître, madame.

— Attrapez cela, Andrée; c'est bien fait pour vous : cela vous apprendra à être curieuse.

La marquise sourit.

— Voulez-vous que j'essaye de vous guérir, Balle-Franche? dit-elle.

— Oh! non, madame.

— Pourquoi donc ?

— Parce que je ne sais pourquoi, bien que je souffre beaucoup, horriblement même parfois...

— Eh bien?

— Eh bien! madame, je souffre avec joie, avec bonheur; jamais depuis que je suis homme je n'ai été si heureux et si malheureux à la fois; c'est une singulière souffrance que celle-là; n'est-ce pas, madame la marquise, elle torture le cœur, eh bien 1 c'est égal, on est content.

il examinait «vcc attention le visage de l'inconnu; iJ lui semblait reUtniver sons ce iiiiisquu

des trails que jadis il avait vus.

Andrée -et Lucien échangèrent un regard d'une expression que seuls ces deux cœurs si aimants pouvaient comprendre.

— Vous ne m'avez pas dit pourquoi vous voudriez que Jeannette fût laide, reprit la marquise pour faire durer la conversation •

— Vous voulez le savoir, madame?

— Oui, je vous l'avoue.

LlV. 50* — H, GEFFROV, «diL. — Reproduction iaterdile. £>0

— C'est que moi, je ne suis pas beau; bien que le cœur soit honnête, je ne me fais pas illusion sur mon compte, et, si cette charmante fille était laide, j'aurais l'espoir que peut-être elle consentirait à m'aimer un jour; au lieu que jolie comme elle est, c'est impossible.

— Qu'en savez-vous, mon ami, le lui avez-vous demandé? •

— Moi... madame?... Par exemple, il n'aurait plus manqué que cela!,., jamais,.. D'abord, je n'ai pas osé.

— Alors qu'en savez-vous? Est-ce qu'elle vous reçoit mal?

— Elle, le pauvre petit cœur, elle est trop bonne pour moi, au contraire; chaque fois que nous causons, ce sont de mignonnes paroles à nen pas finir.

— Qui vous arrête, s'il en est ainsi?

— Eh! madame, sa gentillesse même, je crains de la fâcher.

— Venez, dit la marquise.

— Où cela, madame?

— Là, dans ce bosquet.

— Pourquoi faire? demanda-t-il naïvement.

— Vous allez voir; allez donc, poltron ! dit en riant le général. Balle-Franche pénétra dans le bosquet comme dans une redoute ennemie* Tout à coup il s'arrêta pâle et tremblant.

La marquise tenait Jeannette embrassée, la jeune fille cachait sa tête mutine dans le sein de sa maîtresse.

— La question que vous n'osez faire à cette charmante enfant, je vais la lui adresser, moi, dit la marquise toujours souriante.

— Madame, je vous en supplie!... dit Balle-Franche avec prière.

Mais la marquise ne tint pas compte de ces paroles, et se penchant à Poreille de la fillette :

— Dis-inoL mignonne, fit-elle de sa voix si douce, aimes-tu ce brave chasseur?

— Oh! marraine,.-, murmura-t-elle faiblement.

— Bon, alors je me suis trompée, tu ne l'aimes pas?

— Je n'ai pas dit cela! s'écria-t-elle en redressant vivement la tête. Mais soudain, elle rougit comme une fraise, cacha de nouveau son visage

dans ses mains, elle fondit en larmes.

— Mon Dieu! et elle pleure! s'écria le chasseur en palissant.

— Oui, elle pleure de joie, dit la marquise,

— De joie!...

— Nigaud, lui dit en riant le général, ne voyez-vous pas qu'elle vous aime ?

— Bien sûr! fit-il tout effaré.

— Remerciez-la donc, reprit le général en haussant les épaules. Balle-Franche n'y put tenir davantage, il s'élança vers la jeune fille, lui

saisit une main qu'elle ne retira pas et la couvrit de baisers brûlants.

— Vous le voyez bien, dit le général.

La jeune fille releva doucement la tête et sourit à travers ses larmes.

— Mon général, et vous, madame la marquise, dit le chasseur en ôtant respectueusement feon bonnet, je vous prie de m'accorder la main de mademoiselle.

LA FORÊT VIERGE 39o

— Puisqu'elle vous l'a laissé prendre si gentiment, dit la marquise, nous ne voulons pas vous empêcher de la garder; embrassez-vous, mes enfants, vous êtes fiancés.

Les deux amoureux ne se le firent pas répéter et au lieu d'un baiser, ils en échangèrent une demi-douzaine.

— Vous savez, Balle- Franche, que la dot de Jeannette regarde sa marraine, dit le général.

— Et que cette dot est de cinquante mille francs, ajouta la marquise.

— Sans compter ce que je donnerai, moi, au marié, reprit le général en souriant.

— Je vous remercie, madame la marquise, ainsi que vous, mon général, dit le chasseur avec une dignité qui frappa ses auditeurs. Je ne suis qu'un pauvre homme ignorant, auquel les expressions manquent pour rendre clairement la reconnaissance qu'il éprouve pour les bienfaits dont vous le comblez; en me donnant celle que j'aime, vous me rendez l'homme le plus heureux qui soit; je suis chasseur, j'ai mon fusil; mon père et mon grandpère possèdent quelques biens là-bas au village, nous sommes habitués à nous contenter de peu, nous autres; gardez votre argent, je vous en prie, il nous serait inutile, vous avez fait tout ce que vous pouviez faire pour notre bonhe.ur.

■ — ■ Bien parlé, mon ami, s'écria vivement la jeune fille. La marquise l'attira vers elle,

— Àime-le bien, fillette, lui dit-elle tout bas.

— Je l'aime déjà, marraine, plus que tout au monde, répondit-elle en rougissant.

— C'est un homme de cœur ; tu seras heureuse avec lui.

— Oh ! je le sais bien, s'écria-t-elle joyeusement»

La marquise se sentait tout heureuse de ce naïf bonheur.

— 11 y a longtemps que tu l'aimes? reprit-elle.

— Depuis le premier moment que je l'ai vu, marraine, et je me suis dit à part moi : Yoilà mon mari.

— O sympathie! murmura la marquise, sympathie, lien des âmes, que votre attraction incompréhensible est bien réellement providentielle!

Et la marquise, prenant la fillette sur ses genoux, se mit littéralement à jouer avec elle comme un enfant.

Elles formaient ainsi toutes deux le groupe le plus ravissant qui se puisse imaginer.

— Mon cher Balle-Franche, reprit sérieusement le général, vous vous êtes mépris aux paroles de M mc la marquise; cette dot de cinquante mille francs n'est pas un cadeau qu'elle fait à sa filleule, cet argent lui appartient; il provient de son père, vieux serviteur de notre famille; nous avons fait valoir la somme qu'il a laissée, et il est juste qu'en se mariant sa lille rentre en sa possession; voilà toute l'affaire; il faut donc en prendre votre parti; quant aux cadeaux que la marquise et moi nous comptons vous faire, rassurez- vous, mon ami, nous vous connaissons et ils n'auront rien d'humiliant pour vous.

— Ce serait mal reconnaître les bontés de M ,,lft la marquise et les vôtres,

mon général, et faire preuve d'un orgueil mal pLacé que d'insister davantage sur ce sujet; je me conformerai donc à votre volonté.

— Bien, mon ami; et maintenant; a quand le mariage? Voulez-vous que je prévienne l'abbé Gabriel, mon frère?

La marquise et la jeune fille levèrent curieusement la tête.

— Mon général, répondit Balle-Franche, Dieu m'est témoin que je n'ai pas de plus cher désir que celui d'être le plus tôt possible uni à celle que j'aime...

— Eh bien ! puisqu'il en est ainsi..., interrompit le général.

— Pardonnez-moi, mon général, interrompit Balle-Franche respectueusement à son tour, je n'ai pas terminé encore.

— Oui, mais je prévois la fin, mon camarade, dit le général gaiement.

— Je crois que vous vous trompez, mon général.

— Alors, je vous écoute, parlez, mon ami.

— Mon général, malgré la joie immense que j'éprouverais à contracter cette union, reprit Balle-Franche, permettez-moi de vous faire observer que le moment me semble mal choisi pour un mariage; de grands dangers vous menacent; d'un instant à l'autre vous pouvez être attaqué- Vous avez d'importantes affaires à terminer; ce mariage se ferait sous de tristes auspices, notre joie ne serait pas entière, nous pouvons attendre maintenant; nous jouissons d'un bonheur anticipé, puisque nous sommes certains d'être Fun à l'autre; attendons des jours plus calmes, que vos ennemis soient à tout jamais abattus et alors nous nous marierons, et nous serons heureux, car nous aurons accompli notre devoir en gens de cœur et qui vous sont dévoués.

— Bien parlé! s'écria Jeannette en s'élançant vers son fiancé et l'embrassant bravement sur les deux joues, voilà comme il faut dire. C'est drôle» marraine, ajouta-t-elle en courant auprès de la marquise, tout ce que je pense il le devine.

.— Chère bonne petite ! dit la marquise en l'embrassant tendrement. Balle-Franche était demeuré tout interloqué, mais heureux et rayonnant de l'escapade de la fillette.

— Allons, mon ami, dit le général en lui serrant affectueusement la main, je vois que vous êtes de ces hommes que dans la joie ou dans la douleur on ne saurait jamais prendre en défaut; je vous remercie, vous avez raison d'agir ainsi que vous le faites; je suis heureux de vous avoir deviné, je ne serai pas ingrat, et je vous promets tout d'abord que dès que votre mariage sera conclu, la marquise et moi, quoi qu'il arrive, nous vous conduirons dans votre village; je veux connaître ces deux vieux soldats qui ont si loyalement servi la France, et leur serrer les mains.

Le chasseur, saisi d'une émotion qu'il essayait vainement de contenir, mais qui débordait malgré lui, ne trouva pas une parole à répondre et il fondit en larmes, probablement pour la première et la dernière fois de sa vie.

Quelques instants plus tard, les deux hommes quittèrent le jardin dans des dispositions tout autres que celles avec lesquelles ils y étaient entrés.

Balle-Franche était rayonnant de bonheur, et le général heureux de ce bonheur qui était son ouvrage.

Depuis longtemps il avait deviné l'amour du brave chasseur pour la gentille camériste delà marquise, il en avait curieusement suivi les péripéties, puis lorsqu'enfin il avait acquis l'assurance que cet amour était partagé» il avait voulu brusquer un dénouaient qui sans lui se serait fait attendre bien longtemps encore, et récompenser ainsi un homme qu'il aimait et qui, depuis qu'il était à son service, lui avait doané des preuves de loyauté, d'intelligence et de dévouement.

Le lendemain, à onze heures du soir, ainsi que le général l'avait prévue, ou plutôt pour parler franchement ainsi qu'il Pavait si habilement préparée, la double attaque eut lieu contre le défilé et la colline.

Nous ne reviendrons pas sur ces deux affaires, dont le lecteur connaît tous les détails.

Vers huit heure^ du soir, le général prévint son frère que ses espions l'avaient averti qu'il allait être attaqué pendant la nuit.

— C'est bien, mon frère, répondit laconiquement l'abbé Gabriel, va à ton poste, moi je vais au mien,

— Que veux-tu faire?

— Préparer les ambulances.

Le général se frappa le front.

— Oublieux que je suis, dit-il avec colère, je n'y ai pas songé.

— Tranquillise-toi, Lucien, un autre y a pensé.

— Oui. Alain? car ce n'est pas Hervé, je le parie,

— Ce n'est ni l'un ni l'autre.

— Qui donc alors, Balle-Franche?

— Lui-môme; il a mis à ma disposition ta pharmacie de campagne.

— J'aurais dû le deviner! ce Balle-Franche songe à tout, c'est notre bon génie.

— C'est un honnête homme que j'aime.

— Pardieu! moi aussi; mais il me le payera.

— Comment il te le payera?

— Certes, il ne devait pas agir sans mon ordre.

— Puisque tu ne le dormais pas?

— C'est égal; cette nuit je ne le laisserai pas se battre, voilà ce qu'il gagnera.

— Tu es cruel pour lui, dit en souriant l'abbé Gabriel.

— Je suis comme cela, il faut de la discipline.

En ce moment parut la marquise suivie de ses caméristes, de Brise-du- Matin et de la plupart des femmes de la Mission.

— Ou allez-vous? demanda le général.

— Aux ambulances avec l'abbé Gabriel, mon ami, répondit doucement la marquise, le poste des femmes dans le combat n'est-il pas auprès des malheureuxblessés?

— Vous avez raison, Andrée ; et s'adressant à Jeannette qu'il menaça du doigt : Sois tranquille, fillette, j'aurai soin de ton fiancé, lui dit-il.

— Son poste est devant vous, général, répondit-elle avec émotion; il le sait et fera son devoir.

— Oui, oui, repriMl en s'en allant demi-content demi-fâché, je le sais bien qu'il fera son devoir, trop même, si je le laisse faire ; mais j'aurai l'œil sur lui, il ne mettra pas un pied dehors.

Le Taureau-Blanc et tous les guerriers de laMission se tenaient immobiles et en armes derrière les retranchements.

Le général serra cordialement la main du chef, puis il regarda sa montre.

Il était onze heures.

Le général lança la fusée du signal; quelques secondes plus tard, le canon et la fusillade grondaient.

Un peu après minuit, le cri de l'orfraie se fit entendre : on ouvrit une porte.

Un homme entra; cet homme était F Aigle-Rouge, il était couvert de sang, son fusil était brisé.

— Me voilai dit-il.

— Eh bien? demanda le général.

— Gela marche, mon général, mais pas aussi bien que je l'aurais désiré.

— Comment cela?

— Le chef auquel je servais de guide...

— Le Cœur-Bouillant?

— Oui; ii a à demi éventé le piège, et il ne s'est pas acharné à la colline; son détachement est en fuite.

— Nous avons des hommes dans la plaine?

— Oui, mais il les évitera; c'est un chef prudent et expérimenté, il ne perdra pas plus d'une centaine d'hommes.

— Et au défilé?

— On les écrase; là ils ne peuvent fuir. Maintenant, je retourne là-bas.

— Du tout, restez ici; à chacun sa besogne, vous avez fait la votre, elle a été dure ; reposez-vous.

A une heure du matin, la fusillade cessa complètement; un silence de mort plana alors sur le désert.

Puis, au bout d'un instant, quelques coups de fou furent tirés : ce fut tout.

La bataille cette fois était finie.

Une heure plus tard, les premiers blessés arrivèrent.

Le général fît alors descendre des civières.

L'abbé Gabriel voulut présider au transport.

Son frère fit prévenir Alain de la détermination du missionnaire afin qu'il veillât sur lui.

Les blessés étaient nombreux; les pirates et les Indiens avaient à la vérité étééez^asés au déGIé, mais ils s'étaient défendus comme des démons et ils avaient fait payer cher la victoire à leurs vainqueurs.

Plus de cent cinquante blessés furent transportés dans la Mission ; toutes les blessures étaient graves.

L'abbé Gabriel força Clair-de-Lune, qui n'obéit que de mauvaise grâce, à faire décrocher ses pendus; puis lorsque tous les morts eurent été enterrés, le missionnaire célébra une messe pour le repos de l'âme des défunts, sans distinction de couleur ou départi, et planta solennellement une croix sur la butte immense qui recouvrait les cadavres.

Le général Kergras, rejoint par un des Gomanches fugitifs échappés au massacre de la clairière, était parti ventre à terre avec ses cavaliers, après avoir fait avertir son frère de ce qui se passait au camp des confédérés.

Mais, si grande que fut la diligence qu'il mit à atteindre les Indiens, ceuxci en mirent une plus grande encore à se sauver.

Il rie retrouva plus personne.

d'une piste que suivit le général de bodegast, et ou elle le conduisit.

Plus d'un mois s'était écoulé.

Depuis la sanglante défaite que le général de Bodegast leur avait infligée, les confédérés outlaws et Peaux-Rouges n'avaient plus donné signe de vie.

Ils avaient fui sans laisser de traces.

L'Éclair, le sachem comanche, s'était mis à leur poursuite^ la tête d'une centaine de cavaliers d'élite, résolu à venger, sur son implacable ennemi le Moqueur, Ja mort de ses guerriers, si impitoyablement massacrés dans la clairière.

Depuis le départ du chef, départ qui remontait déjà à trois semaines, aucune nouvelle de lui n'était parvenue à la Mission.

Sa ciUutl, ou pour mieux dire sa femme, Brise-du-Matin, était en proie à une vive inquiétude; elle voulait absolument aller à sa recherche; les prières de ses amis ne parvenaient que difficilement à lui faire différer ce daugereux projet.

Une vingtaine des blessés les plus grièvement atteints, malgré les soins qui leur avaient été prodigués, étaient morts de leurs blessures; les autres étaient guéris ou du moins en voie de prompte guérison.

De ce nombre se trouvaient le Pécari et le Vautour-Fauve.

Le Pécari, depuis quelques jours déjà, avait repris son service et s'était rendu au camp de l'île.

Le Vautour-Fauve était encore faible, languissant; une Mstesse profonde semblait le dévorer; il ne se plaignait jamais, obéissait avec une docilité extrême aux paternelles injonctions de l'abbé Gabriel, pour lequel, en toutes Circonstances, il témoignait une grande déférence et jusqu'à un certain point une respectueuse affection; mais il était sombre, taciturne et souvent demeurait des heures entières les regards fixés opiniâtrement sur le désert immense qui déroulait autour de lui ses flots de verdure, sans prononcer une parole, mais avec une expression étrange dans les yeux.

Il était facile de reconnaître que la souffrance de cet enfant des. forêts était toute morale, que dans son cœur il regrettait la prairie et ses courses vagabondes à travers la savane.

Et pourtant, bien qu'on lui laissât la faculté (Terrer à sa guise dans la

Mission, jamais le jeune homme n'avait profité de cette facilité pour essayer V de reconquérir sa liberté.

Il était doux, bienveillant avec ceux qui l'approchaient, souriait même parfois, mais rarement, avec une mélancolie résignée, aux attentions dont il était l'objet; en somme, il demeurait à l'état d'énigme pour tous ceux qui l'entouraient, et les plus accoutumés d'entre eux aux mœurs de ces errants du désert, qu'il personnifiait si bien, hochaient la tête d'un air de doute en le regardant.

— Ce n'est pas un lion au repos, mais bien un tigre qui guette, avait dit de lui Balle-Franche au général de Bodegast, qui lui avait demandé ce qu'il pensait de cet étrange jeune homme; bien que sa peau soit blanche, il a trop longtemps vécu avec les Indiens pour que ses instincts ne soient pas rouges ; il médite une vengeance.

— Une vengeance! s'était écrié le général.

— Ouï; avait repris le chasseur. Maintenant, quelle sera cette vengeance? Je l'ignore; mais si ce qu'on rapporte de lui malgré sa jeunesse est vrai, il doit rouler quelque projet terrible dans son cerveau ; latranquillité apparente, le calme complet de ce jeune homme, que j'ai vu si bouillant et si indomptable, m'effraient. Prenez garde à lui, mon général, cet enfant me fait peur.

Le général avait été frappé des paroles du chasseur, et il lui avait répondu:

— On ne le perdra pas de vue une seconde.

— Surtout, avait repris Balle-Franche, arrangez-vous de façon à ce qu'il ne soupçonne pas qu'on se défie de lui, tout serait perdu.

En conséquence, une surveillance active, mais occulte, avait été organisée autour du jeune homme avec une habileté qui défiait tous les soupçons, et bien qu'il lui fût impossible de faire même un geste sans que ce geste fût surpris aussitôt, le prisonnier, car telle était en réalité sa position dans la Mission, ne pouvait se douter delà méfiance qu'il inspirait ? tant les précautions avaient été bien prises pour qu'il ne s'aperçût de rien.

Le Vautour-Fauvejouait-il réellement un rôle? méditait-il une vengeance?

Les soupçons du chasseur étaient-ils justes?

C'est ce que l'avenir nous apprendra, car rien dans la conduite du jeune homme ne semblait venir à l'appui des inquiétudes graves que Balle-Franche manifestait à son égard.

La discipline la plus sévère régnait dans la Mission et dans les cantonnements des chasseurs; le général, se considérant toujours comme étant en état de guerreavecles Indiens, ne négligeait aucune des précautions nécessitées par cet état normal dans lequel il se trouvait placé.

Cependantil neperdait pas de vue le motif secret de son expédition ; souvent, à la tête d'une cinquantaine et parfois d'une centaine d'hommes rompus à la vie du désert, il poussait dans toutes les directions de longues reconnaissances qui se prolongeaient quelquefois pendant deux, trois et même quatre jours.

C'est au milieu d'une de ces reconnaissances que notre récit commence.

Depuis deux jours le général de Bodegast avait quitté la mission dont il avait, pendant son absence, confiéle commandement à Alain Kergras, àClairde-Lune et à Bon-Affût.

LA FOUET YltillGK

Lg général ordonna à Halle-Franclie d'éteindre lu tordit»-

Cinquante chasseurs et dix Indiens Gomanches l'accompagnaient ainsi que Balle-Franche, r Aigle-Rouge et Mîlord, son inséparable compagnon- Vers onze heures du matin la petite Iroupe s'étaiL arrêtée sur les bords d'un mince filet d'eau, affluent perdu et sans nom du Nébraska, afin de préparer le second déjeuner eL de laisser passer la plus grande chaleur du jour.

LlV. 51 . H. GEKI'KOY, étltt. — Reproduction interdite. oi

Le- général était assez inquiet, plusieurs pistes avaient été découvertes : une piste qui semblait être celle d'une troupe indienne assez considérable; une piste de bêtes fauves, chemin suivi probablement par ces hôtes redoutables du désert pour se rendre sur lebordde Ja rivière; etenfin une troisième piste qui -coupait les deux autres à angle droit et que les chasseurs ne savaient à qui attribuer.

Du reste, Indiens et chasseurs n'étaient pas d'accord davantage sur la piste indienne, que les uns prétendaient nouvelle, c'est-à-dire datant de quelques heures à peine, tandis que les autres soutenaient qu'elle avait au moins sept et huit jours; de plus quelques-uns avançaient avec une apparence de raison que cettepiste était tout simplement un sentier de chasse, tandis que plusieurs autres, avec des motifs non moins plausibles, assuraient que c'était une sente de guerre.

Il n ? y avait unanimité que pour ce qui touchait à la piste des fauves, parfaitement reconnaissable du reste, et pour Ja troisième piste que tous avouaient franchement ne savoir à qui attribuer.

Seuls Balle-Franche et r Aigle-Rouge s'étaient abstenus d'émettre une opinion quelconque et s'étaient renfermés dans un mutisme complet.

Le général avait remarqué le silence des deux coureurs des bois» mais il n'avait pas jugé à propos de faire d'observation à ce sujet.

Seulement lorsque les sentinelles eurent été posées, que les chasseurs se furent livrés au sommeil, le général, qui s'était assis un peu à l'écart, htsigne aux deux Canadiens de venir près de lui.

Ceux-ci obéirent aussitôt.

— Ëh! eh! mes braves amis, dit le général en allumant un cigare, il me semble que vous n'avez pas envie de dormir, hein?

— Ma foi non, général, répondit Balle-Franche avec un sourire.

— Pourquoi riez- vous, mon ami?

— Parce qu'il me semble que vous avez quelque chose à nous dire.

— Eh bien, il vous semble juste, mon ami, j'ai en effet à causer avec vous.

— Parlez, mon général, nous voici prêts à vous répondre.

— Je ne vous cache pas que vous m'avez fort intrigué tous deux il y a un instant.

— À propos de quoi, s'il vous plaît, général? demanda l'Aigle-Rouge.

— A propos des pistes, n'e^t-ce pas, mon général? ajouta Balle-Franche.

— Je vous l'avoue, le silence que vous avez obstinément gardé m'a donné à réfléchir.

Les deux chasseurs échangèrent un regard d'intelligence.

— Y aurait-il indiscrétion à vous demander, général, de quelle sorte ont été vos réflexions? reprit l'Aigle-Rouge.

— Pas la moindre, j'ai supposé que vous préfériez me donner votre avis à moi seul.

— Eh bien ! sur ma foi, mon généra], s'écria Balle-Franche, c'est cela même 1

— Ainsi je ne me suis pas trompé?

— En aucune façon.

— Tant mieux. Tout le monde dort, nous sommes seuls ou à peu près, expliquez-vous, je suis très curieux de connaître votre avis.

Balle-Franche regarda son cousin.

— Parle, dit celui-ci.

— Mon général, dit alors le chasseur, la chose la plus importante et en même temps la plus difficile à connaître dans notre métier de batteurs d'estrade est une piste.

— Je comprends cela, mais il me semble que vos compagnons et les Indiens qui nous accompagnent y sont assez experts.

Le chasseur hocha la tète.

— Ce n'est rien de voir une trace, dit-il, ce qu'il faut surtout savoir, c'est l'expliquer.

— Bon; voilà que je ne vous comprends plus à présent,

— • Je vais être clair, mon général ; ainsi, par exemple, la piste indienne qui a été découverte ce matin...

— Alors c'est bien réellement une trace de Peaux-Rouges? interrompit le général.

— Parfaitement, oui, mon général ; mais ce que personne n'a vu et ce que mon cousin et moi nous avons seuls aperçu, c'est que cette piste est double.

— Double? fit-il avec surprise.

— Je nV explique, mon général; ainsi, il y a d*abord une piste un peu effacée, car elle est recouverte presque partout par une autre; cette piste aété tracée par des Sioux et des Apaches.

— Des ennemis, alors?

— Oui, mon général, des ennemis; mais ces Sioux et ces Apaches, bien que très nombreux, se sentaient suivis de près; ils devinaient qu'un ennemi marchait presque dans leurs pas, les poursuivait sans relâche, ils n'ont pas eu le temps de mêler et de faire disparaître leurs traces; alors est arrivé cet ennemi qui les a presque effacées lui, en passant par-dessus.

— Tout ce que vous me dites là est fort curieux, Balle-Franche. A combien évaluez-vous le nombre de ces Apaches et de ces Sioux dont vous parlez?

— Ce ne doit être qu'un détachement, mais je vous le répète, mou général, ce détachement est nombreux, deux cent cinquante hommes.

— Tant que cela?

— Pas un de moins, mon général. J'ajouterai même que Je chef qui les commande n'est autre que le Moqueur.

— Oh! oh ! rhomme aux flèches sanglantes.

— ■ Lui-même, mon général, j'ai vu la marque de son pied.

— Et quels sont ces ennemis qui poursuivent ces Sioux et ces Apaches de si près?

— L'Éclair, mon général ; vous voyez que nos camarades avaient à la fois tort et raison, la piste est ancienne et nouvelle.

— C'est ma foi vrai ; ainsi voilà nos ennemis de retour !

— Malheureusement oui.

— Hum 1 cela devient grave. Que faire?

— Nous assurer d'abord de leur nombre, mon général.

— Oui, mais comment parvenir à cela?

— Bien facilement, en établissant un cercle dont le centre sera cette première piste,

— Vous supposez donc qu'il y en a plusieurs?

— Admettez-vous, mon général, que deux cent cinquante hommes oseraient nous attaquer?

— Non certes ; ce serait une folie, dont, malgré leur jactance, je ne crois pas les Indiens capables.

— Donc il y a plusieurs autres détachements dont il faut constater Je passage.

— D'autant plus, ajouta l'Aigle-Rouge, que nous n'avons pas encore découvert les traces des blancs qui se sont alliés avec eux.

— Avec votre permission, mon général, voici ce que nous ferons : nous nous placerons sur une seule ligne ; nous nous mettrons à un iutervalle de quinze pas, de façon à pouvoir nous porter mutuellement secours en cas de besoin, et nous suivrons la piste; je me trompe fort ou avant deux heures de marche nous aurons retrouvé les autres.

— Ce que vous dites là, Balle-Franche, est très judicieux ; je me range complètement à cette opinion; mais il est une autre piste qui m'inquiète beaucoup aussi.

— Je sais ce que vous voulez dire, mon général.

— Eh bien 1 que pensez-vous de cette piste?

— Je suis très embarrassé pour vous répondre, mon général ; la trace est nette, ferme ; c'est le pas d'un seul homme, et d'un homme qui connaît le désert et a l'habitude de le parcourir, cependant ce n'est ni la piste d'un guerrier indien, ni celle d'un chasseur.

— Qui peut-être cet homme, alors?

— Je ne sais, mon général, voilà pourquoi je suis inquiet.

— Quelque espion sans doute ?

— Je ne le crois pas; ou alors il espionnerait pour son propre compte.

— Voilà qui est singulier !

— Rien ne nous presse de partir, n'est-ce pas, mon général?

— Non, rien, pourquoi cela?

— Parce que, si vous le permettez, mon général, mon cousin et moi nous irons à la découverte et avant deux heures, plus tôt peut-être, nous saurons à quoi nous en tenir.

— L/îdée n'est pas mauvaise, en effet.

— Ainsi vous nous autorisez...

— Un instant, dit-il vivement, tout cela m'intéresse beaucoup, j'ai bien envie de vous accompagner.,.

— Pourquoi pas, mon général?

— Eh bien! c'est dit, je vais avec vous, je veux avoir le cœur net de cette affaire.

— Seulement, mon général, prévenez les sentinelles, afin que l'on ne soit pas inquiet de votre absence au cas où elle se prolongerait plus que nous ne le supposons.

— Il serait bon aussi, ajouta r Aigle-Rouge, d'indiquer la direction que nous suivons.

— C'est juste, reprit le général, de cette façon si nous courrions un danger, nous serions certains d'être secourus.

— C'est cela même, mon général.

Les trois hommes se levèrent et pendant que M. de Bodegast expliquait à, une sentinelle les motifs de Fabsence qu'il allait faire et lui donnait tous les ordres nécessaires, l'Aigle-Rouge attachait au cou de Milord, qui se laissait faire avec une docilité charmante, une espèce de collier cuirasse en peau de crocodile garni d'énormes clous pointus comme des poignards et qui lui garantissait non seulement le cou, mais encore les épaules et même les reins; puis, sur un geste du général, les trois hommes et le chien prirent la piste suspecte.

Ils marchaient en file indienne ; Balle- Franche tenait la tête ayant derrière lui son cousin, le général venait le troisième et Milord assurait la retraite.

Bientôt les batteurs d'estrade eurent disparu sous le couvert. La piste était excessivement facile à suivre, elle était droite sans crochets d'aucune sorte*

C'était la trace d'un homme qui n'a rien à redouter et qui ne se donne pas la peine de dissimuler la route qu'il lui plait de suivre.

Au bout d'une demi-heure, les trois hommes arrivèrent au pied d'un rocher ; un tas de cendres chaudes encore, quelques pelures de fruits, deux ou trois os de daim à moitié rongés, montraient clairement que l'inconnu dont ils suivaient les pas s'était arrêté là, qu'il y avait fait une halte assez longue et qu'il n'en était parti que depuis quelques instants à peine, peut-être un quart d'heure.

— Nous avons affaire à un fou ou à un homme qui se croit assuré d'être respecté, dit Balle-Franche à demi-voix.

— Pourquoi cela? demanda curieusement le général.

— Cette piste l'indique clairement ; ne savez-vous pas, mon général, qu'au désert l'ennemi le plus redoutable de l'homme est l'homme lui-même ; que la première et la plus urgente précaution à prendre est de ne pas révéler sa présence, si Ton ne veut servir aussitôt de but à une balle ou à une flèche.

— C'est vrai, murmura le général, la conduite de cet homme, quel qu'il soit, est incompréhensible.

— Reprenons la piste, dit Balle-Franche, nous ne tarderons pas à avoir de ses nouvelles.

On repartit.

Les chasseurs étaient en ce moment en pleine forêt, c'est-à-dire que toutes les plantes parasites avaient disparu ; leurs yeux plongeaient à une assez longue distance, sous d'immenses voûtes de verdure, qui au-dessus de leurs têtes interceptaient presque complètement les rayons du soleil ; ils marchaient dans une obscurité relative presque crépusculaire, la chaleur était suffocante ; à chaque instant ils étaient contraints d'éponger la sueur qui inondait leurs visages.

Cependant peu à peu, la sente qu'ils suivaient s'escarpa, les arbres s'éloi-

gnèrent à droite et à gauche, de profonds ravins se creusèrent et ils se trouvèrent à l'entrée d'un canon profondément encaissé.

L'aspect de la forêt avait presque subitement changé. Ils étaient contraints de se frayer à grand'peine un passage à travers un chaos de roches immenses couvertes de lichens, qui semblaient à une époque déjà éloignée avoir été bouleversées ainsi à la suite d'un effroyable cataclysme.

Rien d'affreux et de désolé comme ce paysage abrupte et convulsionné; çà et là des bouquets d'arbres gigantesques s'élançaient dans les airs en affectant les paraboles les plus étranges; on entendait mugir au fond du ravin où le regard pouvait à peine pénétrer, des eaux invisibles; puis c'étaient d'énormes masses granitiques, qui se dressaient menaçantes, enlacées de lierres, de lianes et de plantes parasites de toutes sortes qui les étreignaient et les cerclaient jusqu'au faite; une immense nappe d'eau tombait brusquement d'une hauteur considérable et s'engloutissait avec le bruit d'un parc d'artillerie dans un gouffre d'une profondeur insondable.

La piste serpentait au milieu de cet épouvantable désert, nette, bien dessinée et fortement empreinte dans l'humus produit par des générations d'arbres depuis des siècles réduits en poussière.

Les chasseurs ne comprenaient rien à cette trace étrange, ils se demandaient intérieurement quel pouvait être l'être singulier qui l'avait laissée derrière lui, et à quel précipice épouvantable cette piste allait enfin aboutir; il leur semblait impossible qu'une créature humaine, un homme comme eux, pût vivre au milieu d'un site aussi effroyable.

Cependant ils continuaient toujours à s'avancer, la curiosité plus forte que la crainte les poussait pour ainsi dire en avant malgré eux.

Ils suivaient en ce moment les pentes abruptes et s'escarpant toujours davantage d'une montagne dont le sol pierreux, noirâtre et couvert de scories attestait la présence d'un feu souterrain qui, probablement dans des temps relativement assez rapprochés, en s'ouvrant tout à coup un passage, avait causé l'horrible déchirement dont les traces subsistaient encore à peine recouvertes çà et là d'une végétation appauvrie, rare et étiolée*

Sur lalèvre même du précipice que les voyageurs côtoyaient péniblement, par une bizarrerie étrange de la nature poussaient en grande quantité et s'étageaient jusqu'à une certaine profondeur des chênes noirs gigantesque et des mahogany plus que deux: et même trois fois centenaires; ces arbres pressés les uns contre les autres formaient un épais xïdeau au gouffre assez étroit du reste, mais d'une profondeur inouïe et dans lequel tombait du haut de la montagne, avec un fracas épouvantable en cascade échevelée, en bondissant écumante de roche en roche, une nappe d'eau d'une teinte jaunâtre qui, aux rayons du soleil, prenait des reflets dorés.

Bientôt ils parvinrent à un endroit où la piste s'arrêtait tout à coup, faisait un brusque crochet et s'engageait dans une sente étroite qui descendait en serpentant dans le gouffre.

Les trois hommes firent halte, d'abord pour l'éprendre haleine, ils étaient accablés de fatigue; et ensuite pour se consulter sur ce qu'il convenait de faire.

— Voilà un triste pays, dit le général, quelle peut être la créature humaine qui a eu le courage de s'y retirer?

— Je crois que si nous le voulons, il nous sera bientôt facile de savoir à quoi nous en tenir là-dessus, répondit Balle-Franche; ce sentier est frayé, ainsi que vous pouvez le voir, on y passe fréquemment, il doit aboutir à la demeure de l'étrange solitaire auquel il a plu de se réfugier ici loin des hommes.

— Est-il bien nécessaire de pousser jusque-là? dit l'Àigle-Rouge avec insouciance.

— Pourquoi non? répondit le général; puisque selon toute probabilité nous sommes parvenus presque au terme de notre exploration, il me semble que nous aurions tort de retourner au camp sans connaître le mot de cette énigme intéressante.

— Quant li moi* général, cela m'est parfaitement égal; je suis disposé à faire ce qu'il vous plaira» reprit en riant l'Aigle-Rouge, je vous suivrais même sans hésiter jusqu'en enfer, dont il me semble, d'après ce que nous voyons autour de nous, que nous ne devons pas être très éloignés,

— Le fait est que ce paysage est empreint d'un cachet d'horreur réellement sublime, dit le général sur le même ton.

— Seulement je me demande si le brave homme que nous sommes venus ainsi relancer jusque clans son dernier refuge, sera bien satisfait de notre visite; en somme, ajouta le chasseur, il est évident que si cet individu a choisi pour retraite ce lieu de plaisance, c'est que la société de ses semblables ne lui souriait que médiocrement.

— C'est possible; mais cet homme, au lieu d'être un misanthrope fatigué du monde, peut fort bien aussi être un scélérat, reprit le général, un bandit, en un mot un outlaw qui cache en ce lieu, comme dans un impénétrable repaire, le fruit de ses rapines; et alors notre devoir est de nous emparer de lui; qu'en pensez-vous, Balle-Franche?

— Pour vous dire vrai, mon général, je vous avoue que je me trouve assez embarrassé pour vous répondre; ce mystérieux personnage est-il un honnête homme, est-il un coquin ? l'un me paraît aussi possible que l'autre; pourtant je me souviens d'avoir entendu parler vaguement d'un homme depuis longtemps retiré dans une retraite presque inabordable, où il vit seul, je crois, en compagnie d'une vieille femme qui le sert; que cet homme a rompu toutes relations avec ses semhlables, comme si dans chaque individu qui s'offre à sa vue il redoutait de rencontrer un ennemi; du reste il est, dit-on, inoffensif et chacun respecte sa manie; on le suppose même un peu fou. Maintenant l'être étrange dont nous suivons depuis près de deux heures la trace, est-il le même que celui dont je parle? voilà ce que j'ignore; après tout, je ne vois pas d'inconvénient à nous en assurer.

Eii ce moment un horrible cri, suivi d'un rauquement affreux et presque aussitôt de deux coups de feu, tirés avec une rapidité extrême, monta de l'intérieur du gouffre.

— Voilà qui tranche la question, s'écria vivement ie général, quel que soit cet homme, il court un danger, et nous devons voler à son secours*

— Allons, répondirent laconiquement les deux chasseurs.

Ils s'engagèrent alors résolument dans le sentier et descendirent la pente du précipice.

Bientôt le rideau d'arbres qui masquait la vue s'écarta et un spectacle terrible s'offrit à leurs yeux et les frappa de stupeur.

A trente-cinq pieds environ au-dessous d'eux, un arbre d'une grosseur énorme était jeté en travers sur le précipice et servait de pont pour passer d'un bord à l'autre ; sur la rive opposée l'extrémité de ce pont grossier aboutissait à une plate-forme d'une cinquantaine de pieds de tour placée devant Tentrée haute et large d'une caverne.

Sur cette plate-forme, une femme renversée se débattait avec toute l'énergie du désespoir contre un jaguar furieux, et perdait son sang par deux blessures, un homme de haute taille vêtu à peu près comme les chasseurs blancs de la prairie, son fusil fumant encore à la main, accouraitdésespérément au secours de la pauvre femme, tandis qu'un second jaguar, plus puissant encore que le premier, à demi caché par les brousailles, se pelotonnait sur lui-même et prenait son élan pour franchir d'un bond le précipice.

Les deux inconnus, l'homme et la femme, étaient perdus.

Il fallait tenter un effort suprême.

Les chasseurs n'hésitèrent pas.

— Allez î cria TÀigle-Rouge à son chien, sus ! Milordî... L'énorme molosse bondit à travers les hailiers et disparut.

Le général s'élança généreusement sur ses traces sans songer une seconde au danger terrible auquel il s'exposait.

Balle-Franche et TAigle-Rouge échangèrent un regard.

— Peu ! dit froidement Balle-Franche.

Les deux détonations se confondirent en une seule.

Le jaguar poussa un rauquement effroyable, bondit à travers l'espace, tout à coup il tourna sur lui-même et s'engloutit dans le précipice.

— En avant! s'écria F Aigle-Rouge.

Les deux chasseurs tout en rechargeant coururent vers le pont.

Tout ce que nous avons mis tant de temps à raconter eut lieu avec une rapidité vertigineuse, en moins de trois minutes.

Cependant sur Ja plate-forme il se passait une scène épouvantable,

Milord avait franchi le pont et s'était rué à corps perdu sur le jaguar, qu'il avait saisi au cou et sur les reins duquel il s'était cramponné avec rage.

Le fauve, furieux de cette attaque imprévue, avait jeté un miaulement sourd et après avoir un instant essayé de se débarrasser de son redoutable adversaire, il avait lâché sa victime et s'était presque relevé.

L'inconnu qui arrivait alors avait profité de cette circonstance pour lui asséner un coup de crosse terrible entre les deux yeux.

Mais le fusil s'était brisé entre ses mains et il demeurait désarmé face à face avec le terrible fauve.

Celui-ci, une seconde étourdi par le coup qu'il avait reçu, affaibli par le sang qu'il perdait et cruellement blessé par le molosse qui ne lâchait pas prise et qu'il essayait vainement d'atteindre, sembla hésiter un instant, mais presque aussitôt il poussa un] rugissement épouvantable, se battit les flancs

Tous deux commeneùrenL alors à lui prodiguer des soins.

avec force de sa queue puissante, fit voler avec ses griffes le sable autour de

lui, et se rasa pour s'élancer.

Quoique désarmé, riuconnu demeurait ferme et calme devant lui.

Ni le général ni les chasseurs qui l'avaient rejoint n'osaient tirer.

Le jaguar et l'inconnu étaient placés de telle sorte, qu'en tirant le fauve,

on risquait de tuer Thomme et on était certain d'abattre le molosse.

LïV. 52. — ». GEFFKOY, cdiL — Bflproductiwi interdite. 52

L'Aigle-Rouge n'hésita pas; il bondit en avant avec une légèreté extrême, se plaça devant l'inconnu et épaula son fusil en sifflant d'une façon particulière. A ce sifflet, qui était pour lui un signal, le molosse se rejeta en arrière et se planta devant la femme toujours renversée.

Vingt pieds à peine séparaient les divers acteurs de cette scène; le fauve se tenait acculé presqu'à l'entrée de la caverne, sur le seuil de laquelle la malheureuse femme était étendue, Milord résolument campé devant elle.

L'inconnu, qui après avoir brisé son fusil s'était vivement rejeté en arrière, se trouvait à trois ou quatre pas au plus du pont où Balle-Franche et le général étaient embusqués le fusil à l'épaule.

L'Aigle-Rouge, droit et ferme comme un roi, fièrement placé de van tHnconnu, couchait froidement le jaguar eu joue.

Soudain le fauve miaula sourdement, fit un puissant effort et s'élança. Trois coups de feu éclatèrent.

Le jaguar poussa un rugissement terrible, et, passant par-dessus la tète de TAigle-Rougej il tomba presque aussitôt comme une masse sur l'inconnu qui roula sur le sol avec lui. Mais le chien d'un bond terrible se précipita sur la bête féroce en même temps que les trois chasseurs accouraient.

Tout était fini, le fauve jeta un dernier rauquement d'agonie, se roidit dans une convulsion suprême et demeura immobile. Il était mort.

Non pas des cinq blessures qu'il avait reçues, mais sous la dernière et terrible étreinte de Milord qui l'avait étranglé pendant qu'il se débattait dans les affres de l'agonie.

Le jaguar fut jeté dans le gouffre où il alla ainsi rejoindre son compagnon, et les chasseurs s'occupèrent activement à porter secours à l'inconnu et à la malheureuse femme.

La femme était morte; elle avait le crâne fracassé, son corps, en lambeaux, était horrible à voir. Balle-Franche et l'Aigle-Rouge portèrent son cadavre dans la grotte et retendirent sur un lit fait en forme de crèche et rempli d'herbes odorantes.

Cette grotte était claire, spacieuse, bien aérée, elle était divisée en plusieurs compartiments par des cloisons, meublée avec goût et presque avec luxe, chose extraordinaire en un tel lieu, si éloigné de toute habitation civilisée; plusieurs galeriess'ouvraieutdansdifïerentes directions et prouvaient que cette Câveroô s'étendait fort loin sous terre et sans doute avait plusieurs issues. En ce morneut les chasseurs avaient à songer à des choses plus importantes qn'à tenter une exploration de ces galeries, ils ressortirent.

L'inconnu était évanoui; le jaguar en tombant sur lui avait enfoncé ses griffes puissantes dans son épaule droite et lui avait fait une blessure grave. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, mais d'apparence très vigoureuse.

Ses cheveux complètement blancs tombaient en longues mèches sur ses épaules ; ses traits fins, distingués, empreints d'une énergie extrême, avaient dû être fort beaux, avant que le malheur, le crime, peut-être le remords, eussent donné à sa physionomie une expression d'amertume railleuse et

LA FORÊT VIERGE Ml

désespérée; sa barbe longue et bien fournie était blanche comme ses cheveux; ses yeux grands, mais fermés en ce moment, étaient couronnés de sourcils épais et froncés à se joindre ; son visage livide était labouré de rides profondes creusées non par L'âge, mais par la souffrance.

Le général lui imbibait les tempes, les poignets et l'épigastre avec de l'eau fraîche, tandis que Milord, gravement assis sur son train de derrière, léchait le visage du blessé, en poussant par intervalles ces gémissements doux, presque humains, et qui sont particuliers à sa race.

Les deux chasseurs enlevèrent délicatement le blessé entre leurs bras et le transportèrent dans la grotte.

Le général les suivit, l'air pensif et le front soucieux.

— C'est étrange, murmurait-il à demi- voix, non, je suis fou!...

^ Mais alors, qui peut être cet homme?

OU MTLOÏiD -JOUE UN ROLE TRÈS HONORABLE ET EST CHALEUREUSEMENT

Page 1