FÉLICITÉ
Lorsque l'inconnu fut transporté dans la caverne, le général se hâta de le faire déshabiller; il voulut lui-même panser la blessure qu'il avait reçue à l'épaule; puis on retendit sur son lit placé dans un compartiment assez éloigné de Feutrée de la grotte et dont l'ameublement ressemblait à s'y méprendre à celui d'une chambre d'officier à bord d'un bâtiment de guerre français.
À la tête du lit se trouvaient attachés à la cloison deux médaillons, recouverts d'une toile verte retenue avec des clous de manière qu'il était impossible, h moins de déchirer la toile, de voir ce que représentaient ces médaillons. ,
Au-dessous deux épées de combat croisées, plusieurs fusils, des pistolets, des poignards et des haches d'abordage étaient disposés en trophée surmonté de deux de cesépaulettesque l'on portait à la fin du règne deLouisXVf et auxquelles on donnait le nom de patte de chat.
Une lampe en argent tombait de la voûte, et comme le jour ne pénétrait que très faiblement dans cette cellule, car à vrai dire ce n'était pas autre chose, le général la lit allumer.
Le blessé avait repris un instant connaissance, mais presque aussitôt il était tombé dans un sommeil lourd et agité.
Le général ne savait trop quel parti prendre, la situation était difficile; d'un côté, il ne voulait pas abandonner seul, dans l'état où il se trouvait, l'homme auquel il avait si miraculeusement sauvé la vie; de l'autre, il ne pouvait rester plus longtemps éloigné de ses chasseurs que sa longue absence devait déjà commencer à inquiéter.
Transporter le blessé, à travers ces sentiers impraticables; il n'y fallait pas songer» cela était impossible.
Le général prit un terme moyen et qui conciliait tout.
Il s'agissait de prévenir le détachement de le venir joindre, ce qui était d'autant plus facile que dans ses excursions, afin de pouvoir passer partout, le général et ses chasseurs marchaient toujours à pied.
— Qui de vous se charge d'aller chercher le détachement? demanda-t-il aux chasseurs.
— NiTun ni Pautre, mon général, répondit V Aigle-Rouge en souriant.
— Comment ni l'un ni l'autre !
— Non, mon général; nous avons un courrier qui franchira la distance beaucoup plus rapidement que nous autres nous pourrions le faire et qui s'acquittera parfaitement de cette mission délicate. *
— Plaisantez-vous? dit le général avec impatience* de quel courrier parlezvous?
— De Milord, mon général; vous pouvez vous fier à lui, il connaît son affaire*
Le général se mit à rire.
— Je ne plaisante pas, mon général, reprit V Aigle-Rouge, Milord est intelligent et dévoué ; écrivez un mot sur une feuille blanche de votre calepin, confiez-lui la lettre, et à moins qu'il ne soit tué en chemin, ce qui n'est pas probable, je vous promets qu'elle arrivera à son adresse.
— Mais pourquoi votre cousin ou vous ne voulez pas vous charger de cette commission?
— Parce que, mon général, répondit Balle-Franche, nous ne savons pas où nous sommes; que nous ne connaissons pas cette caverne et que s'il survenait, ce dont Dieu nous préserve, un événement quelconque, trois hommes résolus sont une force*
— Vous êtes de braves coeurs et je vous remercie, répondit le général en leur tendant la main, et, ajouta-t-il gaiement, va pour Milord, il nous a donné trop de preuves d'intelligence et de dévouement pour que nous n'ayons pas confiance en lui.
Le général déchira alors une page blanche de son calepin et écrivit quelques mots au crayon.
— Voilà qui est fait, dit-il en pliant le papier, je dis à rCEil-Grris de venir avec ses camarades nous joindre ici, en prenant Milord pour guide- L'Aigle-Rouge renferma le papier dans un petit sachet de cuir, l'attacha au
cou du chien, et après l'avoir caressé il lui montra l'entrée de la grotte en lui disant simplement :
— Milord, portez cela à l'Œil-Gris.
L'intelligent animal fit deux ou trois gambades, remua la queue, poussa quelques joyeux jappements, puis il partit comme un trait.
— Voilà le courrier en route, dit l'Aigle-Rouge, il sera bientôt arrivé.
— Vous n'avez pas besoin de nous, mon général? demanda Balle-Franche.
— Non, pourquoi cela?
— Parce que, avec votre permission, mon général, nous allons, mon
LA FORÊT VIERGK 413
cousin et moi, profiter du temps que nous avons devant nous pour pousser une reconnaissance dans toutes ces galeries; il est bonque nous sachions àquoi nous en tenir sur cette mystérieuse retraite, et s'il ne serait pas possible qu'un ennemi quelconque tombât sur nous à l'improviste, au moment où nous y penserions le moins.
— Je crois cet excès de prudence inutile, mon ami.
— Pardonnez moi, mon général, de ne pas partager cette opinion; j'admets, si cela vous plaît, que nuldangerne nous menace, ce que je crois; mais je suis convaincu que l'entrée principale de la grotte n'est point celle par laquelle nous y avons pénétré; celle-ci, par un sentier à peine tracé, ne conduit que dans un désert effroyable; il doit y avoir d'autres issues plus faciles et surtout plus commodes, la disposition des lieux l'indique clairement. Il serait donc, je le crois, mon général, à propos de nous assurer de la réalité de cette supposition dans le cas où, par exemple, vous auriez l'intention de faire transporter le blessé à la Mission, ce qui de ce côté serait complètement impossible.
— Agissez ù votre guise, Balle-Franche, je n'insisterai pas davantage sur ce sujet; d'ailleurs vous pouvez avoir raison; seulement ne commettez pas d'imprudence; souvenez-vous que tel événement peut surgir d'un moment à l'autre qui nécessite votre présence ici.
— Rapportez-vous-en à nous, mon général, pour nous conduire comme il convient; du reste vous avez votre cor et au premier mot que vous pousseriez, vous nous verriez aussitôt accourir.
Le général dans ses excursions portait toujours en bandoulière un cor en forme d'olifant, qui lui servait à rassembler ses chasseurs lorsque, pour une raison ou pour une autre, ils étaient dispersés, et à les appeler à lui.
— C'est juste, dit-il en souriant, je n'y songeais pas; allez donc, mes amis, et bonne chance.
Les deux chasseurs saluèrent leur chef et sortirent aussitôt de la cellule.
Le général demeura donc seul en face du blessé.
Celui-ci dormait toujours, mais, ainsi que nous l'avons dit, son sommeil était lourd et agité ; parfois des mots sans suite, entrecoupés, s'échappaient de ses lèvres entrouvertes.
Ces mots étaient prononcés en français, mais ce fut vainement que le général prêta l'oreille, il n'y avait aucune liaison entre eux, il était impossible de leur donner un sens quelconque.
M. de Bodegast n'avait pas davantage insisté pour que les chasseurs demeurassent près de lui, parce que, sans pouvoir en pénétrer le motif, il éprouvait pour cet homme inconnu étendu sur ce lit de douleur, un intérêt étrange, une curiosité sans bornes; non pas cette curiosité futile et indiscrète qui pousse certaines natures peu délicates à pénétrer des secrets qui ne sont pas les leurs et à s'immiscer sans raison dans des affaires qui ne les regardent en aucune laçon et qui jamais ne sauraient les toucher.
Non, bien loin de là, cette curiosité était noble, dénuée de tout intérêt personnel, amicale, dévouée même, s'il est permis de s'exprimer ainsi.
S'il voulait trouver le mot de cette énigme, pénétrer le secret de Get homme,
c'est qu'une espèce d'intuition pour ainsi dire magnétique, un pressentiment l'avertissait presque qu'il se trouvait placé par le hasard vis-à-vis d'une de ces situations exception nelleSj extraordinaires, dont peut-être il pourrait faire le dénouement.
Plus il examinait avec attention le visage de l'inconnu, plus il lui semblait retrouver sous ce masque bouleversé des traits que jadis il avait vus, et que sa mémoire lui rappelait comme à travers le nuage devenu de plus en plus opaque qui séparait les événements présents de ceux de sa première jeunesse.
Parfois un nom venait sur ses lèvres, mais ce nom, sa bouche ne le prononçait pas.
Les deux médaillons voilés, pendus au-dessus de la tête du blessé, l'attiraient avec une force invincible, il s'approchait doucement de la cloison, ses regards se fixaient sur ce double voile, comme s'ils eussent voulu pénétrer à travers.
Sa main se levait machinalement pour les arracher, mais il se reculait aussitôt effrayé de Ténormîté qu'il était sur le point de commettre.
De quel droit voulait-il sonder ce mystère, pénétrer dans le secret de oette existence? Que signifiait cette étrange hallucination qui s'emparait'de lui?
Sa mémoire le trompait sans doute; Tardent désir qu'il éprouvait de trouver ce qu'il cherchait depuis si longtemps en vain l'induisait probablement en erreur*
Cet homme lui était étranger, jamais il ne l'avait vu; il rêvait tout éveillé, se créait à plaisir des chimères.
Telles étaient les pensées qui se heurtaient dans le cerveau du général, tandis que ses regards demeuraient opiniâtrement fixés sur les traits livides du blessé.
Mais c'était en vain qu'il se débattait contre lui-même, la certitude pénétrait de plus en plus dans son esprit, la possibilité de la vérité se dégageait plus lucide; déjà il ne doutait plus, il ne cmyait pas encore, mais il commençait à espérer.
Son front brûlait, il se leva, sortit sur la plate-forme et lit quelques pas de long en large afin de rendre un peu de calme à son esprit.
Un quart d'heure s'écoula ainsi; il n'y put tenir davantage; il rentra précipitamment dans la grotte et se dirigea vers la ceLIulè.
Pendant son absence, rien n'avait changé, le blessé continuait toujours à dormir, mais son sommeil devenait.de plus en plus agité et fiévreux.
Le général, inquiet de l'état dans lequel se trouvait le malade, ne savait quel moyen employer pour lui rendre un peu de calme, lorsque tout à coup il se passa un fait inouï, incroyable.
Le blessé ouvrit subitement les yeux, se dressa sur son séant par un mouvement automatique, étendit le bras gauche vers lui, et le fixant d'un regard affolé tandis que deux larmes coulaient lentement le long de ses joues :
— Lucien !.*♦ Lucien !... s'écria-t-il d'une voix étranglée avec l'accent d'une douleur poignante, pourquoi as-tu fait cela?
Le général à cette interpellation, à laquelle iï était si loin de s'attendre, fut atterré.
Il demeura un instant immobile comme frappé delà foudre.
— C'est lui! s'écria-t-il enïin, et il s'élança vers le blessé.
Mais celui-ci éclata d'un rire strident et métallique, le menaça du doigt, puis il poussa un profond soupir, ses yeux se fermèrent et il retomba inanimé sur sa couche.
— C'est lui! reprit le général.
Il se pencha sur le blessé pour lui porter secours; mais ses soins n'étaient pas nécessaires, le blessé n'était pas évanoui ainsi qu'il le craignait, au contraire, il dormait d'un sommeil calme et reposé.
— Dieu soit loué! murmura le général.
Ses veux se dirigèrent vers les médaillons.
— Il n'y a plus à hésiter, ajouta-t-il,
Et il étendit le bras, mais en ce moment des pas se firent entendre au dehors, son bras retomba et il se détourna avec précipitation, presque avec effroi. Il vit alors paraître Balle-Franche et FÀigle-Rouge.
— Eh bien! mes enfants, leur demanda-t-il pour cacher l'embarras- qu'il éprouvaitj quoi de nouveau? Est-ce que déjà vous avez terminé votre exploration?
— Déjà, mon généra!, répondit Balle-Franche en souriant, il paraît que le le temps ne vous a pas semblé long, il y a plus d'une heure et demie que nous vous avons quitté.
— C'est possible; avez- vous découvert quelque chose?
— Nous avons découvert deux issues, mon général; il doit y en avoir d'autres probablement* mais comme les galeries qui sans doute y conduisent sont encombrées, nous ne nous en sommes pas occupés.
— Ah! ah t Et ces deux issues, comment sont-elles?
— Dans les meilleures conditions, mon générai ; Tune donne sur une rivière assez étroite et guéable, une pirogue est placée avec tous ses agrès près de l'entrée! ce qui prouve qu'on sort par là assez souvent; l'autre issue donne sur une plaine magnifique : dans une excavation de la grotte d'entrée, nous avons trouvé deux chevaux; il est bien heureux pour les pauvres bêtes que nous les ayons découverts, sans cela Us seraient morts de faim.
— C'est malheureusement vrai; qu'avez- vous fait de ces chevaux?
— Nous les avons laissés où ils étaient après toutefois leur avoir donné une bonne provision de fourrage dont ils semblaient avoir grand besoin, car leur râtelier était vide; j'ai pensé que ces chevaux pourraient vous être utiles au cas toujours*, mon général, où vous voudriez faire transporter le blessé à la Mission.
— C'est en eftet mon intention, mou ami; je vous remercie d'avoir songé aces animaux qui nous seront très utiles.
— Oh! à la rigueur, mou général, nous aurions parfaitement pu nous en passer, mais puisque nous les avons, cela est encore préférable.
— Vous ne songez pas, mon ami } que nous avons une longue course à faire; nous sommes éloignés d'au moins dix lieues de Sainte-Marie.
— Eh bien ! mon général, vous vous trompez: de l'issue dont je vous parle, on voit parfaitement la mission, nous n'en sommes qu'à cinq ou six lieues tout au plus.
— Voilà qui est singulier, nous avons donc fait bien du chemin à travers cette forêt?
— Non, mon général, seulement nous avons marché à peu près en ligne droite, ce que nous ne faisons pas dans les sentes de la prairie qui, pour la plupart, suivent le bord des rivières.
— Pardieu! mon cher Balle-Franche, les nouvelles que vous m'annoncez sont excellentes; j'ai hâte que nos compagnons arrivent.
— Ils ne tarderont pas, général, dit F Aigle-Rouge.
— Je le crois; nous camperons ici^ et demain au point du jour nous retournerons à la Mission,
— Un peu plus tôt même si vous y consentez, mon général, afin d'éviter la grande chaleur qui pourrait incommoder le blessé.
— Va-t-il mieux? demanda l'Aigle-Rouge.
— Son sommeil a été très longtemps agité, mais maintenant il est plus calme, et il semble reposer.
— C'est la fièvre qui le tourmentait, A propos, mon général, si pendant que nous n'avons rien à faire nous creusions une fosse pour enterrer la pauvre créature qui a été si cruellement déchirée parce gredin de jaguar?
— Non, attendons encore, rien ne nous presse; peut-être d'ici à demain le blessé sera-t-il en état de parler; c'est lui seul qui a le droit de nous dire ce qu'il convient de faire.
— C'est juste, mon général, nous attendrons.
— Eh! mais» dit l'Aigle-Rouge en prêtant l'oreille, Dieu me pardonne, il me semble que j'entends Milord.
— > C'est lui, dit laconiquement Balle-Franche.
— Comment, de retour déjà! s'écria le général.
— Ohl le gaillard a des jarrets solides, fit en riant le chasseur. Ils sortirent sur l'esplanade.
Des aboiements lointains d'abord, mais qui se rapprochaient rapidement, résonnaient à travers les halliers.
Bientôt Milord apparut courant avec une vitesse extrême le long de la pente du précipice, il traversa le pont avec la rapidité d'une flèche, et une minute plus tard il sautait joyeusement autour de son maître sur les épaules duquel il finit par poser ses grosses pattes et dont il commença à lécher le visage en poussant de petits cris de joie.
— Voilà un vrai ami, dit l'Aigle-Rouge en rendant avec usure à l'intelligent animal les caresses qu'il en recevait; on peut en toute sûreté se fier à lui; à la bonne heure au inoins, n'est-ce pas, Milord?'
— Mon cher Balle-Franche, lorsque le détachement sera ici..., car vous êtes certain qu'il arrive ?
— Certain, mon général, vous en doutez?
— Ma foi, je vous l'avoue, j'ai cédé par complaisance à ce que vous me demandiez, mais tout cela me semble si prodigieux que, ma foi, je ne puis y croire.
— Mon général, vous ne connaissez pas Milord; ce qu'il a fait aujourd'hui n'est rien ; si plustard nous avons besoin de lui pour quelque chose de sérieux, vous verrez ce dont il est capable.
LA KOKHT V1EKGU
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Un snclicm so levant, alla séance Lrn;mlc fnippci Le poteau de guerre-
— Enfin, dit le général, du Ion d'un homme qui nest pas bien convaincu mais qui se risque, je le veux bien.
— Milord, dit l'Âigle-liouge* vous voyez bien ce chêne noir là-bas, celui qui est presque enfoui sous la barbe d'espagnol, tout près de ce buisson de floripondios ? Allez vous placer là en sentinelle, mon garçon, et lorsque nos amis arriveront, vous nous avertirez; allez, mon bonhomme.
Le chien fixa sur son maître un regard presque humain, remua la queue,
LlV. 53. — H, GEFFROY, édît. — Reproduction interdite. 53
partit comme un trait, et au bout d'un instant, on l'aperçut gravement assis sur son train de derrière juste à l'endroit que son maître lui avait désigné.
— Maintenant, doutez-vous encore, mon général ? demanda l'Aigle-Kouge
en se frottant les mains,
— Pour cette fois c'est trop fort, dit en riant ie général, le doute n'est plus possible.
— Baht vous en verrez bien d'autres, mon général.
— Je vous disais donc, Balle-Franche, que lorsque le détachement arrivera vous le ferez catnper dans la caverne qui donne issue sur la plaine; notre blessé a besoin de reposer, il est bon que son sommeil ne soit pas troublé par les bruits d'un bivouac.
— Oui, mon général; faudra-t-il poser des sentinelles au dehors?
— Oui, quatre, deux Indiens et deux chasseurs; mais, vous le savez, toujours selon notre habitude, placés de façon à voir tout ce qui se passe, sans pouvoir être aperçus eux-mêmes.
— Soyez tranquille, mon général.
— Ah çà ! mais avec tout cela nos hommes n'arrivent pas ; il me semble qu'ils sont bien longtemps en route.
— Mon général, vous ne vous rendez pas bien compte des difficultés du chemin; avant dix minutes vous les Teirez arriver.
— Attendons alors, dit-il, pendant qu'un sourire narquois se jouait sur ses lèvres; nous avons le temps du reste.
A peine le général achevait-il de parler qu'un aboiement joyeux se lit entendre.
— Milord nous avertit, nos amis arrivent, dit l'Aigle-Rouge, bientôt vous allez les voir.
— Mon cher ami, dit en riant le général, si cela est, et je n'ose plus en douter d'après ce que j'ai vu déjà, vous avez un chien beaucoup plus intelligent que certains gens de ma connaissance; je vous engage à ne pas vous en défaire ; il vaut son pesant d'or.
— Oh! Milord et moi nous sommes inséparables, mon général.
— Et vous avez raison, mon brave géant, car vous vous complétez admirablement l'un par l'autre.
L'Aigle- Kouge se mit à rire; au même instant, le molosse aboya nouveau, mais plus fort et plus- longtemps que la première fois.
— Les voilà! s'écria gaiement le chasseur; regardez, mon général»
— C'est pardieu vraii allons, je ne m'en dédis pas, Milord est un sorcier! Presque aussitôt on aperçut les chasseurs; ils s'avançaient avec précaution
et marchaient en file indienne.
L/Œil-Gris tenait la tête de la colonne ; son regard explora le précipice, et il répondit par un cri joyeux anx acclamations des trois chasseurs placés sur la plate-forme.
Milord, après avoir caressé TÛEil-Gris, supposant sans doute que sa faction était terminée, et il avait raison, descendit comme une avalanche la pente escarpée du précipice, et deux minutes plus tard il était de retour près de son maître.
Les chasseurs le suivaient de près, il arrivèrent presque aussitôt*
— Soyez les bienvenus, messieurs, dit le général; vous voici, et en bon état je l'espère, je vous attendais avec impatience. Il n'y a rien de nouveau ?
— Rien absolument, mon général, répondit l'Œil-G-ris; nous commencions à nous inquiéter de votre longue absence, et nous ne savions trop à quoi nous résoudre: si nous devions vous attendre encore, ou s'il était plus convenable de nous mettre à votre recherche; nous allions prendre ce dernier parti, lorsque tout à coup Milord est arrivé au milieu de nous, bondissant comme un élan à travers les halliers. Nous l'aimons tous, le brave animal, nous supposions qu'il nous apportait des nouvelles, c'était à qui le caresserait ; mais c'était à moi particulièrement qu'il en voulait ; il se débarrassa gentiment à sa manière de ceux qui le serraient de trop près, il accourut vers moi, posa ses grosses pattes sur mes épaules et me lécha; j'aperçus alors le sachet qu'il portait au cou et je le pris; le chien poussa un aboiement joyeux, me quitta et se laissa caresser par nos camarades tant qu'ils voulurent. Je lus à haute voix le biilet renfermé dans le sachet, je rassemblai mon monde et je dis à Milord qui était venu se replacer auprès de moi et me regardait comme s'il attendait que je lui adressasse la parole :
« — Allons, mon garçon, eu route! nous allons retrouver ton maître l'Aigle-Rouge et le général, montre-nous le chemin.
* Milord remua la queue, jeta deux ou trois petits cris, se mit h notre tête et après s J être retourné une dernière fois comme pour s'assurer que nous le suivions, il partit, le nez sur la piste.
— Tout cela est incroyable, l'instinct de cet animal est merveilleux.
— Oh 1 nous connaissons le pèlerin, nous avons souvent eu des preuves de son intelligence extraordinaire; aussi nous étions tranquilles; il allait, nous suivions, sachant bien qu'il ne nous tromperait point; n'est-ce pas, Milord?
Le chien qui, les yeux brillants comme deux charbons ardents, regardait fixement le chasseur, paraissant deviner qu'on faisait son éloge, aboya gaiement en remuant la queue.
— Diable de chien, dit le général, en le caressant, il ne lui manque que la parole.
— 11 n'en a pas besoin, dit gravement l'Aigle-Rouge.
— Au fait, c'est vrai, reprit le général en riant, il se fait parfaitement comprendre sans cela. Continuez votre récit, mon ami.
— Je n'ai pas grand'choseà ajouter, mon général, reprit l'Œil-Gris. Milord nous guida, sans hésiter jamais, sans s'arrêter une seconde> toujours à dix pas devant nous, ni plus ni moins; à un quart de lieue d'ici environ, en basde la côte, jugeant sans doute que le chemin était assez visible pour que nous ne puissions plus nous tromper, il est revenu vers nous, nous a caressés, puis il est parti comme un trait : nous le voyions bondir à travers les halliers, pardessus, les scories et les quartiers de roche; à un certain endroit, il s'arrêta, aboya avec force à plusieurs reprises, puis il reprit sa course et disparut définitivement.
k — Très bien, dis-je à mes compagnons, nous arrivons, Milord va annoncer notre visite.
— C'était vrai, ne put s'empêcher de dire le général.
— Nous l'avions compris ainsi. Lorsque nous eûmes atleint Fendroit où il s'était arrêté, je reconnus qu'à cette place le sentier tournait et qu'il se dirigeait vers le précipice ; bientôt j'aperçus de nouveau Milord, il était assis sur son train de derrière, Jes regards dirigés vers nous; en nous apercevant, il aboya mais sans bouger de place. La bonne bête était en faction ; elle ne voulait pas abandonner son poste; je le compris ainsi, parce que, après nous avoir vus nous approcher de son côté, il donna une dernière fois de la vois et partit en avant ; voilà tout, mon général.
— On raconterait n'importe où un fait comme celui-là, on serait sinon accusé de mensonge, du moins taxé d'exagération, dit le général, et pourtant tout est dans ce récit de la plus rigoureuse exactitude.
— Oh ! tout cela n'est rien pour Milord f vous verrez plus tard, si Poccasion s'en présente, mon général.
— Je ne demande pas mieux que de cultiver la connaissance de cet intéressant animal, dit le général, tout en souhaitant que jamais nous ne soyons obligés de mettre ses talents à une plus rude épreuve. C'est assez nous occuper de Milord pour le moment, c'est un brave chien, mais il est temps de penser aux hommes. L'CEil-Gris, avez- vous le sac à la médecine?
■ — Oui, mon général, le voici, répondit le chasseur en retirant une gibecière assez lourde qu'il portait en bandoulière et la posant sur le sol.
— Maintenant, ainsi que vos camarades, suivez Y Aigle-Rouge, il vous indiquera Pendroit où vous camperez pour la nuit.
Les chasseurs s'enfoncèrent alors dans la grotte sur les pas du géant canadien.
Le général demeura seul avec Balle-Franche.
— D'après la façon dont je vous ai vu traiter notre blessé, vous me semblés avoir quelques connaissances en médecine, mon cher Balle-Franche? demanda le générai au chasseur -
— En effet, mon général, cela fait partie de notre éducation de coureurs des bois : nous sommes contraints de nous soigner nous-mêmes, dans le désert.
— C'est parfait, venez avec moi. J'ai, moi aussi, certaines connaissances superficielles acquises pendant la guerre. J'espère qu'à nous deux nous parviendrons à faire un pansement sérieux à notre malade, maintenant que nous avons les médicaments nécessaires; demain, en arrivant à la Mission, mon frère se chargera de mener la cure à bien.
Balle-Franehe prit la gibecière laissée par PŒil-Gris et entra dans la caverne à la suite du général.
Lorsque les deux hommes pénétrèrent dans la cellule» le blessé était éveillé, il semblait calme, il jeta un regard interrogateur au général,
— Je suis un de ceux qui vous ont sauvé des jaguars, monsieur, dit le général en anglais, langue qu'il parlait avec une grande pureté.
— Recevez tous mes remercîments, monsieur, répondit avec un sourire
amer le blessé dans la même langue» quoique ce soit un bien mauvais service que vous m'ayez rendu.
— Peut-être, monsieur; ce n'est pas à moi à discuter la valeur de cette action. D'ailleurs un homme est toujours maître de sa vie.
— Oui, lorsqu'il a le droit d'en disposer; mais celui qui est coupable ne peut mourir qu'à la volonté de Dieu; il faut qu'il expie.
— Je ne vous comprends pas, monsieur, et je ne veux pas chercher à vous comprendre; innocent ou coupable, ceci est une question entre votre conscience et vous; pour moi T vous êtes un homme qui souffre et que mon devoir est de secourir. Voulez- vous me permettre de visiter votre blessure?
— Faites, monsieur, répondit-il en fixant sur son interlocuteur un regard d'une expression singulière.
Le général, aidé par Balle-Franche, enleva alors l'appareil provisoire qui avait été posé sur la blessure.
La plaie était rose, elle avait bonne apparence. Le général s'assura qu'elle était peu profonde, que les tissus seulement étaient déchirés, sans que les os fussent atteints. En somme, cette plaie était plus douloureuse que grave, et quelques jours suffiraient pour la guérir. Le jaguar avait perdu ses forces quand ses griffes redoutables s'étaient enfoncées dans la chair.
Lorsque le pansement fut terminé, le général communiqua au blessé le résultat de ses observations.
— Oui, murmura l'inconnu, ce n'est pas le physique qui chez moi est le plus malade.
Le général lui présenta une potion que Balle-Franche avait préparée.
— Qu'est-ce cela, monsieur? demanda le blessé avant que de la prendre.
— Monsieur, répondit le général, c'est une potion composée de simples, qui doit vous donner un sommeil salutaire, afin que demain vos forces soient assez revenues pour que vous puissiez supporter sans trop de fatigues votre transport à la mission de Sainte-Marie, où je compte vous conduire.
— Bien, monsieur, je vous remercie, répondit le blessé dans l'œil duquel passa un éclair de joie ; je consens avec plaisir à ce transport. Mais, avant de prendre cette potion, me permettez-vous de vous adresser une question?
— Faites, monsieur.
— Cette femme, cette malheureuse au secours de laquelle j'accourais, quand vous m'avez si miraculeusement sauvé; est-elle donc morte?
— Hélas! oui, monsieur.
— Gela devait être, murmura-t-il avec tristesse. Ainsi sont tour à tour tombés autour de moi tous les êtres qui m'étaient dévoués, et maintenant je reste seul.,, seul!..-
Ses yeux se remplirent de larmes*
— Pauvre chère Catherine, reprit-il au bout d'un instant, créature simple et dévouée; son sacrifice a été complet..* elle m'a tout donné... tout..., même sa vie !... Mon Dieu t mon Dieu! s'écria-Hl avec un sanglot déchirant, n'aurezvous donc jamais pitié de moi?...
— La bonté de Dieu est infinie, monsieur, dit le général d'une voix profonde, espérez.
422 LÀ FORÊT VIEliGE
— Espérer, fit-il, oui. Àhî ce mot est sonore, mais il est creux et vide de sens.
— Vous vous trompez, monsieur, ce mot est beau, parce que derrière luî il y a la foi.
Le blessé le regarda avec surprise, et essuyant les larmes qui sillonnaient son visage :
— Qui donc êtes-vous, monsieur, vous que je vois aujourd'hui pour la première fois et qui me parlez ainsi?
— Qui sait si cette fois est la première que nous nous rencontrons, monsieur? Qui je suis? hélas! dit-il avec un sourire triste, un homme comme vous qui a beaucoup souffert, mais qui toujours a eu foi d'ans la bonté de Dieu et auquel jamais, dans les circonstances même les plus pénibles et les plus douloureuses, elle n'a failli; voilà pourquoi je vous répète encore: espérez.
Il y eut un assez long silence.
— Monsieur, reprit le blessé avec hésitation, accordez-moi une grâce.
— Parlez, monsieur.
— Puisque demain nous nous rendons à la Mission, ne serait-il pas possible?,..
— D'y transporter le corps de votre pauvre servante afin qu'elle soit inhumée dans un terrain consacré? interrompit le général; j'y ai songé, monsieur, cela sera fait. y
— Allons, murmura-t-il avec un mouvement indescriptible, vous êtes bien réellement un homme; je vous remercie. Quelle heure est-il?
— Six heures, répondit avec étonnement le général en consultant sa montre.
— De combien d'heures de sommeil ai-je besoin?
— De sept à huit heures au moins.
— Promettez-moi de m'éveiller à une heure du matin, si je dormais encore.
— Je vous le promets.
Le blessé prit alors le vase contenant la potion et le vida d ? un trait, puis il se laissa retomber en arrière.
Cinq minutes plus tard, il était plongé dans un sommeil calme et profond.