A QUEL HOMME LE GÉNÉRAL AVAIT SATJVÉ LA VIE
Après avoir baissé la lumière de la lampe, afin que son éciat trop vif ne blessât pas les yeux du malade, et s'être assurés que tout était en ordre, le général et le chasseur quittèrent à pas de loup la cellule et en refermèrent doucement la porte derrière eux-
Le général avait hâte de rejoindre ses chasseurs et de juger par lui-même des conditions de sûreté que présentait le campement choisi par TAigle-Rouge et par Balle-Franche.
Lorsqu'il fut rentré dans le souterrain, le général remarqua sur l'esplanade un groupe de cinq chasseurs, assez confortablement installés autour d'un feu sur lequel grillait un cuissot de daim.
Le général s'approcha.
— Que faites-vous donc là? demanda-t-il àTŒil-Gris qui se trouvait parmi ces chasseurs.
■ — Mon général, répondit respectueusement FCEU-Gris en se levant, PÀiglellouge nous a placés ici pour garder les derrières du campement et prévenir une surprise, au cas où un ennemi quelconque, homme ou bète, rôderait aux environs, et, sauf votre respect et votre approbation supérieure, je crois qu'il a bien fait.
— Et moi aussi, répondit en riant le général. Décidément l'homme et le chien, chacun dans son genre, sont impayables; j'en viens à ne plus savoir lequel des deux j'aime le mieux.
Les chasseurs rirent franchement de cette boutade.
— Avez-vous tout ce qu'il vous faut pour votre nuit au moins ?
— A peu près, mon général. Au coucher du soleil nous rentrerons dans la grotte où des bottes de paille sont préparées, nous ne laisserons qu'une sentinelle h la tête du pont dans les buissons là-bas; nous serons très bien, seulement..*
— Bon, il y a un seulement, j'en étais sûr, interrompit le général.
— Bien peu de choses n'en ont pas dans la vie, mon général, répondit philosophiquement l'Œil-Gris.
— C'est juste, voyons le seulement.
— Oh ! i4 est court : nos gourdes sont vides.
— Eh bien ! mes enfants, voici la mienne, elle est pleine, usez-en comme il vous plaira*
— Merci, mon général, répondit en riant un chasseur en la prenant, demain elle sera légère.
— Tant mieux, et bonne guette; d'ailleurs je reviendrai par ici-
— Oh ! nous savons que vous ne dormez jamais, mon général, aussi nous nous tenons sur nos gardes.
Le général sourit, leur souhaita encore une bonne nuit, et il s'éloigna avec Balle-Franche.
Les chasseurs avaient établi fort judicieusement leur campement dans un coude du souterrain, de façon à ce que leurs feux ne pussent être aperçus du dehors, et ils avaient placé à cinquante pas dans la plaine leurs sentinelles en demi-cercle* mais abritées soit derrière des quartiers de roche, soit par des troncs d'arbre*
Après avoir complimenté l'Aigle-Rouge sur les dispositions qu'il avait prises, le général mangea un morceau à la hâte ; puis, après avoir recommandé ù Balle-Franche de l'éveiller à minuit et demi, il s'étendit sur une botte de paille, se roula dans son manteau et ferma les yeux. Il dormait ou semblait dormir.
Il conserva cette position jusqu'au moment où Balle-Franche se pencha sur lui et lui toucha légèrement l'épaule en lui disant à voix basse :
— Minuit et demi, mon général.
Il se leva aussitôt, fit ses ablutions, et après s'être assuré par un coup d'œil circulaire que tous les hommes, excepté les sentinelles dont on apercevait les longues silhouettes, étaient plongés dans un profond sommeil, il alluma un cigare et se tournant vers Balle-Franche :
— Vous n'avez sans doute pas dormi, mon ami? lui dit-il.
— Pardon, mon général, moncousin que j'avais averti m'a éveillé un quart d'heure seulement avant vous.
— Où est-il, votre brave cousin? Il dort ?
— Non, mon général, lui et Milord font une ronde dans la plaine.
— Voilà un gaillard, que comme vous, mon cher Balle-Franche, on ne peut jamais prendre en défaut.
— Lui et moi, mon général , nous faisons notre devoir.
— Plus que votre devoir, mon ami, répondit affectueusement le général, et je vous en remeeie; maintenant que nous sommes tranquilles et que, grâce à la vigilance de votre géant de cousin, nous ne craignons pas d'être troublés, nous pouvons songer à nos affaires. Humî il fait froid, ajouta -t-il en s'enveioppant dans son manteau.
— Les nuits sont très fraîches en cette saison.
— On ne s'en aperçoit que de reste; prenez une torche, mon ami, et suivezmoi; nous allons voir notre blessé.
Balle-Franche alluma une torche à l'un des feux et ils s'enfoncèrent dans le souterrain.
Après avoir marché pendant environ dix minutes, le général ordonna à Balle-Franche d*éteindre la torche : on commençait à apercevoir sur les parois du souterrain les reflets blanchâtres des rayons de la lune; ils approchaient de la grotte.
Ils continuèrent alors à s'avancer presque à tâtons; mais le général avait son idée.
Dix autres minutes s'écoulèrent encore avant qu'ils ne parvinssent jusqu'à la grotte ♦
Il y régnait un profond silence; ça et là les chasseurs étaient couchés sur la paille et dormaient.
— Je crois, dit à voix basse le général à Balle-Franche, que, malgré leurs belles promesses, tous nos gaillards sont bel et bien endormis.
— Vous pourriez vous tromper, mon général, répondit aussitôt une voix ferme à deux pas de lui.
— Pardieu! s'écria le général en tressaillant, c'est vous. l'Œil-Gris?
— Oui» mon général, reprit le chasseur en sortant de Fangle obscur dans leguel il était blotti.
— Que faisiez-vous donc là, diable d'homme? Savez-vous que j'ai eu presque peur?
— Je m'en suis aperçu, mon général; je veille, vous le voyez. De la place où j'étais placé, j'apercevais parfaitement la tête du pont, c'est un excellent poste.
Le patient ne poussa pas un cri...
— Vous tous êtes donc mis vous-même en sentinelle ?
— Oui, mon général; je dors très peu, deux heures me suffisent et au delà. J'ai fait faire les premières veilles par mes camarades; à dix heures on m'a éveillé, et me voilà. Je resterai ici jusqu'au jour.
— Allons, allons, je vois que nous sommes Lieu gardés; ma gourde est vide, n'esL-cepas?
LlV. 54. — IL GEFFROY, édit. — Reproduction iûLerfile. 54.
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— Je le crains, mon général, dit TŒil-Grïs avec ce sourire froid qui lui était particulier.
— Eh bien) remplissez-la, mon camarade; la nuit estroide en diable, et on a besoin de stimulant.
Et il lui tendit uue seconde gourde, dont l'Œil-Gris versa la plus grande partie du contenu dans la sienne*
— Voilà qui est fait, dit-il en la rebouchant et la rendant. Merci, mon général, c'est plaisir d'être engagé à un homme tel que vous ; aussi chacun fait son devoir, je m'en flatte.
— Allons, bonne chance, l'Œil-Gris. Vous n'avez rien entendu dans la cellule du blessé?
— Non, mon général, pas le plus léger bruit; on le croirait mort.
— J'espère que non, mais je vais m'en assurer dans un instant; faites-moi le plaisir, avec Balle-Franche, d'ensevelir proprement cette malheureuse temme qui est là, dans une couverture quelconque.
— Oui, mon général* Faudra-t-il l'enterrer?
— Non pas, vous la ferez placer au campement, nous remporterons avec nous à la Mission, pour que la pauvre créature soit enterrée décemment et comme une digne chrétienne qu'elle était.
— C'est bien, mon général, vous serez obéi.
— Je compte sur vous; au revoir!
Et il s'éloigna dans la direction de la cellule, mais presque aussitôt il revint sur ses pas.
— Àh! dites-moi, faites attention à ce que personne ne me dérange. Vous seul, Balle-Franche, vous entrerez à quatre heures du matin dans la cellule, pour m'aider à panser le malade.
— Pardon, mon général, répondit Balle-Franche, mais à quelle heure partirons-nous donc?
— Probablement à quatre heures, après le pansement, mais au plus tard à cinq heures
— Il vaudrait mieux quatre, mon général.
— Nous tâcherons, d'autant plus que près de six lieues sous le soleil, c'est dur, cependant, s'il le faut, nous les ferons.
— C'est évident, murmura d'Œil-Gris d'un air tant soit peu goguenard. Le général sourit, mais il ne releva pas la remarque.
— A propos, dit-il, j'oubliais, je ne sais vraiment où j'ai la tête, il faudra recommander à l'Aigle- Rouge de faire préparer un brancard commode pour le blessé.
— Je le lui ai dit, mon général. Je crois même que déjà il est fait.
— Cela ne pouvait pas manquer. Lorsque j'oublie, vous, mon ami, vous vous souvenez; merci. Maintenant allez à vos affaires, moi je vais aux miennes.
Il les laissa alors et pénétra dans la cellule dont il referma la porte derrière lui.
Le général raviva la clarté de la lampe, puis il s'approcha du blessé. Celui-ci ne dormait plus; ses regards étaient fixés sur le général, avec une
expression singulière ; un sourire amer plissait les commissures de ses lèvres, et une légère rougeur colorait les pommettes saillantes de ses joues.
— Gomment vous trouvez-vous? lui demanda le général*
— Bien, répondit-il, beaucoup mieux même que je n'aurais osé l'espérer. Je ne sais ce que vous avez mis sur ma blessure, mais elle me fait à peine souffrir; d'ailleurs je ne la crois pas grave.
— Non, répondit le général, les tissus seulement ont été déchirés; les forces du fauve étaient épuisées lorsqu'il vous a enfoncé machinalement en tombant sur vous ses griffes dans l'épaule.
— C'est ce que j'ai supposé; ce qui n'empêche pas, monsieur, que je vous dois la vie, je m'en souviendrai.
— A quoi bon revenir là-dessus, monsieur? Je n'ai fait, en somme, que ce que vous-même, en semblable occasion, auriez fait pour moi*
— Quisait, monsieur? Les instincts de l'homme sont mauvais; son premier mouvement ne vaut pas grand'chose, reprit-il avec ironies il n'y a que la réflexion qui le rend meilleur.
— Soit, monsieur, fit le général en souriant. Eh bien! vous auriez réfléchi, voilà tout.
— Hum ! après cela c'est possible. En somme, monsieur, je me sens fort, reposé, et, s'il le fallait, je crois que je pourrais marcher.
— Je suis heureux de vous trouver aussi bien. Puisqu'il en est ainsi, ma présence devient inutile et je vous demanderai la permissiou de me retirer.
— M'en voudriez-vous beaucoup si je vous refusais cette permission, monsieur?
— Nullement, je vous jure* J'ai fait le sacrifice de ma nuit-
— Sacrifice est dur pour moi, monsieur.
— Mon Dieui monsieur, ne m'en veuilles pas. Le terme est impropre, j'en conviens, mais il m'est échappé...
— Sans que vous vous en soyez aperça interrompit le blessé; quoi de plus simple? Il y a ainsi des phrases toutes faites qui viennent naturellement sur les lèvres. Bref, monsieur, voulez- vous mettre le comble à vos bontés en m'accordant deux ou trois heures, je désire causer avec vous.
— Ne craignez-vous pas de vous fatiguer, monsieur?
— Je suis un vieux soldat, doublé d'un vieux chasseur, monsieur; cette blessure que j'ai reçue il y a quelques heures n'est rien comparée à celles dont il me serait facile de vous montrer les cicatrices.
— Je suis à vos ordres, monsieur*
— Veuillez, je vous prie, prendre un siège.
Le général approcha un meuble grossièrement établi qui tenaille milieu entre la chaise et le fauteuil, et il s'assit. 11 y eut alors un silence assez prolongé.
Enfin le blessé releva la tête, et, souriant avec mélancolie :
— Avant tout, monsieur, permettez-moi de vous parler français, cette langue est la mienne, je Taime et j'ai si peu d'occasions de la parler que lorsqu'elles se présentent, je les saisis avec bonheur.
— Savez-vous donc si je parle cette langue, monsieur?
• — Àhl permettez, dit-il en riant, jouons cartes sur table, je vous prie; vous vous exprimez en anglais avec une grande pureté, j'en conviens, mais cependant j'ai la conviction que vous êtes Français; à quoi bon le nier?
— Pardon, monsieur, répondit sérieusement le général en changeant d'idiome; si j'avais l'honneur d'être connu de vous, vous sauriez que jamais, quoi qu'il puisse advenir, je ne nie rien; mon caractère est trop loyal, mon passé trop pur pour que j'aie besoin d'en cacher un fait, si grave qu'il soit.
— Monsieur, à quoi bon...
— A nous bien entendre tout d'abord, monsieur, interrompit vivement le général, et tenez, puisque nous causons et que probablement nous allons entamer le chapitre des confidences, laissez-moi vous en faire une.
— Monsieur, soyez convaincu que mes intentions...
— Je ne les discute pas, monsieur; elles peuvent être bonnes ou mauvaises, peu m'importe* je tiens, puisque le hasard nous a mis en présence, à me faire bien connaître à vous du premier coup, afin que plus tard il ne puisse exister entre nous aucun malentendu.
— Puisque vous l'exigez, parlez donc, monsieur, je vous écoute, dit le blessé dont les sourcils se froncèrent.
— Soit, monsieur, écoutez-moi, et surtout avec attention, je le désire. Je suis Français, monsieur, j'appartiens à une famille dont aujourd'hui je suis le chef et dont le nom inscrit sur le livre d'or de la noblesse bretonne a toujours été synonyme d'honneur et de loyauté, Ne vous impatientez pas, monsieur, je serai bref.
— Oh! monsieur...
— J'avais un ami, de mon âge à peu près. Il avait, je crois, trois ou quatre ans de plus que moi. Nous avions été élevés ensemble, nous avions vécu côte à côte; nous avions combattu près Tun de l'autre, et nous nous étions réciproquement sauvé la vie en diverses circonstances; nous nous aimions comme deux frères, que dis-je? plus que deux frères. Cet ami se maria, il épousa une femme charmante qu'il adorait et qui, sous tous les rapports, par sa pureté, sa chasteté, son dévouement, était digne de cet amour. Pardon, vous dites, monsieur?...
— Rien, je ne dis rien, monsieur, continuez, je vous prie, répondit-il d'une voix étranglée.
— Certaines affaires obligèrent mon ami à faire un voyage et à laisser pendant quelques mois sa femme seule à Versailles; mais, avant son départ, mon ami, bon et confiant, avait présenté à sa femme un certain marquis fort bien en cour, qu'il avait rencontré à i'CEil-de-Bœuf ou je ne sais on, et qui avait conservé toutes les traditions du règne de Louis XV; j'étais absent lors de cette présentation; retenu moi-même en Bretagne par quelques affaires, je n'avais pu suivre mon ami à Versailles; lorsquej'arrivai, mon amiétait parti, je trouvai la marquis installé dans son hôtel dont, au désespoir de la comtesse» il ne sortait presque plus. Vous ai-je dit que mou ami était comte?
— Non, monsieur, répondit-il d'une voix sourde.
— Il était comte; je fis quelques visites à la comtesse, qui me reçut comme on reçoit un frère, et quelques jours plus tard je reçus à Timproyiste
l'ordre de partir; j'étais alors au service. Je m'éloignai, comptant avant deux ou trois mois revoir mon ami. Je me trompais; la Révolution éclata, la noblesse française fut emportée comme par un tourbillon, dispersée dans tous les pays, et moi-même, quittant mon titre, je m'engageai comme soldat. Dix ans s'écoulèrent. Un jour, en 1795, chargé d'une mission du général Hoche, je me rendis près du général Charette.
— A quoi bon ces détails, monsieur?
— Ils sont indispensables pour ceux que je veux vous dire.
— Soit, monsieur, continuez donc.
— J'étais accompagné de mon frère de lait, une belle et franche nature, celle-là: mon frère de lait était comme moi officier de la République; le soir de notre arrivée au château de Fonteclose, où résidait le général Charette, après avoir dîné, on nous conduisit à notre appartement; au moment ou nousallions nous livrer au sommeil, une porte secrète s'ouvrit et une femme parut. Cette femme était la femme de mon ami que depuis dix ans je n'avais pas revue; je ne la reconnus pas d'abord, tant elle était changée. J'avais été placé près d'elle à table, et rien ne l'avait rappelée à mon souvenir : c'était un spectre, elle n'avait plus d'âge, elle ne vivait plus que par les yeux et par le cœur. Alors cetle femme, écoutez bien ceci, monsieur..,
— J'écoute, j'écoute, dit-il d'une vois frémissante.
— Alors cette femme, reprit le général en feignant de ne pas remarquer l'émotion croissante du blessé, cette femme nous raconta, à mon frère de lait et à moi, une histoire étrange, épouvantable, que nous aurions refusé de croire, si elle ne nous en avait pas donné les preuves. Le marquis avait osé lui faire de ces offres et lui dire de ces paroles qu'une honnête femme ne doit pas entendre; elle avait chassé comme un laquais cet homme de sa présence; lui, il jura de se venger; il y réussit, tous les moyens lui furent bons; il acheta les domestiques, il contrefit ma signature, supposa des lettres, bref il prouva au mari que sa femme le trompait et que moi, moi, son ami, son frère, je le trahissais. Mon ami était jaloux; il crut ce qu'on lui disait; les fausses lettres placés dans un coffret à l'insu de la comtesse furent trouvées par lui. C'est horrible, cela! n'est-ce pas, monsieur?
— Oh t oui, horrible! murmura le blessé d'une voix étouffée.
— Vous trouvez-vous mal, monsieur? désirez-vous que je m'arrête?
— Non, non, s'écria-t-il avec force, continuez, je vous en conjure-
— Le mari se vengea; sa vengeance fat plus horrible encore, s'il est possible, que la prétendue trahison dont il se croyait victime* La comtesse mit au monde un enfant; le jour même, le comte enleva cet enfant qui était bien le sien, et jetant à la pure et sainte créature son soi-disant déshonneur à la face, il partit pour ne jamais revenir; voilà ce que fit le mari; ne trouvez- vous pas que cette conduite est bien infâme, monsieur?
— Peut-être ne saviez-vous pas tout; peut-être étiez-vous trompé, vous aussi, monsieur? répondit-il d'une voix incisive.
— Ah! telle est votre croyance, monsieur?... Soit, je ne discute pas, je prouve. Je jurai sur l'honneur à cette infortunée de lui faire rendre lajusticeà
laquelle elle avait droit, de lui ramener son enfant et de la venger des lâches dont elle était la victime.
— Les lâches!.,,
— J'ai dit les lâches, oui, monsieur, répondit-il froidement.
— Continuez; puisque vous parlez ainsi, c'est que vous avez des preuves.
— J'en ai, oui, et de terribles- Après cette épouvantable confidence, la pauvre femme nous quitta. Qu'est-elle devenue? je l'ignore» je ne l'ai pas revue.
— Mais que fites-vous, vous, monsieur?
— Je tins le serment que j'avais fait, monsieur; pendant longtemps la guerre m'empêcha de m'occuper comme je l'aurais voulu de cette douloureuse affaire; la proclamation de l'Empire m'offrit le prétexte que je cherchais ; je donnai ma démission, mon frère de lait m'imita, nous étions libres tous deux enfin! Mais près de dix autres années s'étaient écoulées depuis mon entrevue avec la comtesse; j'étais l'époux d'une femme que j'adorais, j'avais un fils; rien ne m'arrêta; mon honneur avait été compromis, je voulais laver la tache qu'on avait prétendu lui faire. Je frétai un bâtiment, je jetai l'or à pleines mains, je dépensai plus d'un million, et je partis pour l'Amérique; je savais que le comte y était réfugié. Par un hasard providentiel, car Dieu est au fond de tout, monsieur, le frère de la comtesse est gouverneur de la Louisiane; il se mit a ma disposition, et m'aida de tout son pouvoir dans les recherches que je commençai immédiatement. Un jour, dans une petite villede la frontière, je me retrouvai face à face avec le marquis; il était marié, père de trois enfants, s'était fait planteur et possédait une fortune colossale. CeL homme fut aussitôt arrêté et conduit à la Nouvelle-Orléans; le gouverneur avait supposé je ne sais quelle conspiration; bref, on le menaça d'être pendu dans les vingt-quatre heures. Cet homme eut peur, non pas de la mort, mais il est gentilhomme, la corde l'épouvanta; j'intervins alors, je lui offris un duel avec moi, à la condition qu'il confesserait le crime qu'il avait commis envers la comtesse. Je vous l'ai dit, la corde le faisait trembler et puis il avait une femme, des enfants; il accepta les chances du duel, consentit à écrire la confession franche, loyale, de son crime à la condition que s'il n'était pas tué il serait exilé hors du territoire américain. Pendant trois heures il écrivit et dicta à mon frère de lait cette confession; puis il la relut; elle était vraie de tous points; il la signa, le gouverneur la fit contresigner par douze notables de la Nouvel le- Orléans...
™ Et cet acte... cet acte, vous l'avez? s'écria le blessé d'une vois haletante. Le général le regarda un instant avec une expression indéfinissable, puis il prît son portefeuille, l'ouvrit, en retira un papier, et, le jetant sur le lit :
— Le voilât dit-il.
Et il sortit aussitôt de la cellule dont il repoussa la porte, mais sans la fermer.
Près d'une demi-heure s'écoula.
Le général, sombre, agité, se promenait d'un pas succadé dans la grotte.
Tout à coup un cri terrible retentit, et une voix défaillante s'écria ;
— A moi, Lucien! à moiî je meurs!
' . m l'--Jn-. m
Le général n'hésita plus, il se précipita dans la cellule; le blessé était étendu sans connaissance sur son lit; il tenait entre ses doigts crispés le papier fatal.
— Malheureux! murmura le général avec une ineffable tristesse, j'ai été cruel avec lui, j'aurais dû le ménager... mais je voulais ma vengeance, moi aussi - ! Ohi l'homme n'est qu'une bête féroce, s'écria-t-il en frappant dn pied avec colère.
Cependant il était urgent de porter secours au blessé; le général s'élança vers la porte et appela Balle-Franche à grands cris.
Le chasseur se hâta d'accourir.
En quelques mots, sans lui dire ce qui s'était passé, le général expliqua au Ganadien l'état dans lequel se trouvait l'inconnu.
Tous deux commencèrent alors à lui prodiguer des soins, mais la syncope se prolongeait; la face du blessé, d'abord rouge, prenait des teintes violacées inquiétantes.
— C'est en commencement d'apoplexie, murmura le général, le sang se porte avec violence au cœur; il n'y a pas à hésiter, il y aurait épanchemeiit, et il serait perdu!
Il prit vivement une lancette et piqua le bras.
Le sang ne coula pas; cependant, au bout d'un instant qui sembla un siècle aux deux hommes, une gouttelette noire parut à la lèvre de la piqûre, puis une seconde, une troisième; le sang commença à venir plus abondant et moins noir, puis il coula avec force.
— Il est sauvél... s'écria le général en passant la main sur son front inondé d'une sueur froide. Mon Dieul je vous bénis, vous n'aurez pas permis que je tue mon ami le plus cher.
Le visage du blessé pâlissait; il poussa un profond soupir, fit un léger mouvement et ouvrit faiblement les yeux.
— Oh ! j'ai cru mourir, murmura- toi avec effort.
— Silence! pas un mot, dit le général.
Lorsque la saignée lui parut assez abondante, il l'arrêta, puis, après avoir épongé les tempes du blessé, il le souleva dans ses bras, et lui fit boire quelques gorgées delà potion placée sur la table.
Le blessé ferma les yeux, et bientôt sa respiration calme et régulière indiqua qu'il dormait paisiblement.
Tout danger avait disparu; mais la crise avait été terrible : deux minutes de plus, il était mort.
Le général retira doucement le papier d'entre les doigts qui le retenaient encore, il le plia et le posa sur la table.
— Voilà un chrétien qui peut se flatter d'avoir l'âme chevillée dans le corps, dit le Canadien avec admiration. Quelle secousse! tout autre a sa place y aurait laissé ses os.
— Oui, dit le général» mais maintenant il est sauvé.
— Grâce à vous, mon général.
— J'avais fait le mal, je devais le réparer.
Le Canadien ne comprit pas l'allusion, ou peut-être il ne l'entendit pas.
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— C'est égal, il peut se flatter de vous devoir une rude chandelle, mon général» dit-il avec bonhomie.
— Pour une saignée?
— La saignée ce n'est rien, mais encore faut-il savoir la faire à temps; enfin tant mieux, pauvre homme !
— Oh ! oui, tant mieux !
— Avec tout cela, mon général, à quelle heure partons-hous ?
— Nous partirons à cinq heures au plus tard. La faiblesse seule le fait dormir en ce moment; quand il se réveillera, la nature aura accompli son œuvre, ses forces seront à peu près revenues.
— Vous croyez, mon général, après une si forte secousse !
— J'en suis sûr, cet homme est taillé en athlète.
— Si vous êtes sûr, c'est autre chose; après cela ? c'est vrai qu'il paraît solide.
— D'ailleurs, s'il ne se réveille pas, nous en serons quittes pour l'emporter endormi.
— Voilà tout; ce ne sera pas difficile.
— Mais pourtant j'espère qu'avant une heure il sera éveillé ; alors nous ferons un autre pansement à sa blessure.
— Vous m'appellerez, mon général.
— Oui, mon amL
— Quelle heure est-il, san-3 vous commander?
— Deux heures un quart, répondit le général en regardant sa montre.
— Boni nous avons le temps alors; si vous n'avez plus besoin de moi, mon général, avec votre permission je retourne à mes affaires,
— Allez, mon ami, je vous préviendrai.
— C'est cela, mon général.
Le chasseur salua et sortit.
Le général s'installa au chevet du malade.
Mais ses prévisions l'avaient trompé ; le blessé ne s'éveilla pas; il dormait si bien, son visage respirait une telle béatitude, un si grand bien-être que le général ne se sentit pas le courage de l'éveiller : il craignait une rechute s'il le tirait brusquement de ce sommeil réparateur.
A l'heure dite, Balle-Franche revint, le général l'attira doucement hors de la cellule.
— J'ai réfléchi, lui dit-il, rien ne nous presse de rentrer ce matin à la mission; restons ici jusqu'à deux heures; à deux heures nous partirons, au lieu d'arriver de bonne heure, nous arriverons tard.
— Voilà tout; nous sommes restés plus longtemps que cela absents; ils sont bien gardés là-bas; nous pouvons perdre quelques heures, et puis ce pauvre homme paraît si heureux dans son sommeil que ce serait un crime de réveiller; vous avez raison, mon général.
— Allez prévenir vos camarades de ce contre-ordre, recommandez-leur surtout de ne pas faire de bruit de ce côté du souterrain.
— J'y vais, oui, mon général.
Balle-Franche se retira, et le général rentra plus tranquille dans la cellule.
Là, il rencontra son père, la tôle penchée, se promenant d'un air préoccupé*
Ce retard de quelques heures fut cause d'une épouvantable catastrophe, que le retour du général aurait peut-être prévenue; mais Dieu avait sans doute voulu qu'il en fût ainsi.
Ce ne fut que vers onze heures du matin seulement que le blessé se réveilla.
Le général, qui l'avait laissé seul un instant pour aller manger quelques
LrV. 55. — FI. GEFFROY, edit. — Kcproduclion inleidite. 85
bouchées à la hâte, fut surpris à son retour de voir Fétat dans lequel il se trouvait.
Ce n'était plus le même homme, les apparences de la santé étaient complètement revenues. *
Il se tenait, tout habillé, assis sur son lit.
— Quelle imprudence 1 ne put s'empêcher de dire- le général en l'apercevant.
— Ne me gronde pas, ami, répondit-il les yeux pleins de larmes; pardonne-moi, embrasse-moi et oublie, cela te sera facile? tu es si bon!... Si tu savais combien j'ai souffert !
Le général, sans lui répondre autrement, le tint un instant pressé contre sa poitrine; tous deux confondaient leurs larmes, mais larmes de joie et d'attendrissement, celles-là.
— Maintenant que tu m'as pardonné et que je sais que tu m'aimes toujours, achève ton récit, mon cher Lucien.
— Tu es bien faible, Roger, et je crains...
— Ne crains rien, te dis-je; j'ai d'ailleurs à me confesser à toi, moi aussi.
— Je n'ai que quelques mots à ajouter; je me battis avec le marquis, et je lui passai mon épée à travers le corps; pendant deux mois il fut entre la vie et la mort ; mais il se sauva par un miracle; ainsi que cela avait été convenu, il fut exilé et partit pour le Mexique; maintenant je crois qu'il rôde dans la prairie, sans doute dans le but de se venger de moi.
— Boni j'ai à me venger de lui, moi aussi; c'est à mon tour à présent, et sois tranquille, je le tuerai,
— Je l'espère; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit quant à présent.
— Je te comprends. Écoute, répondit le comte de Tancarville, que le lecteur a sans doute reconnu déjà et sur le visage duquel apparut l'expression d'une profonde douleur, j'étais résolu en quittant la comtesse à. abandonner mon enfant; mais à peine avais-je fait vingt lieues que déjà le doute était entré dans mon âme, et, malgré les preuves que j'avais entre les mains et qua je croyais bonnes, je me demandais s'il était possible que cette femme que j'avais toujours taut aimée, qui était si pure, si chaste, se fût en si peu de temps métamorphosée en une créature indigne, et si toi-même, mon ami, mon frère, le prototype de l'honneur chevaleresque, tu avais pu ainsi lâchement et de parti pris me trahir. Cependant je continuai ma route ; la jalousie, plus forte que le raisonnement* me mordait au cœur, et malgré moi me poussait en avant. Je fis une marque au bras droit de mon fils, car c'était un fils, un F et un H près de l'épaule; un forçat pour quelque argent lui tatoua ces deux lettres; quelques jours plus tard je quittai la France pour me rendre à la Nouvelle-Orléans. En débarquant en Amérique, ma résolution était prise; j'aimais follement cet enfant, qui désormais était tout pour moi, et je ne voulais pas m'en séparer. Je partis pour l'intérieur avec lui; cette pauvre Catherine ne m'avait pas quitté, pauvre créature dévouée! Je me rendis à New-York, et j'acquis une concession sur la frontière indienne; puis, me s esclaves achetés à la Nouvelle-Orléans, où je retournai, mes préparatifs terminés, je me dirigeai vers ma nouvelle propriété; c'était une concession
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magnifique, en plein territoire indien. Je me mis aussitôt à l'œuvre; bientôt ma plantation fut réputée une des plus belles delà frontière. Plusieurs fois j'avais eu maille à partir avec les Indiens, mais toujours j'avais réussi à les repousser vigoureusement. Quatre ans s'étaient écoulés, mon fils, mon William's, grandissait, je ne vivais que pour lui; mes autres douleurs étaient engourdies, j'étais, oui, j'étais presque heureux.
Il s'arrêta et laissa tomber avec accablement sa tête sur la poitrine. Après un instant de silence, H reprit d'une voix étranglée :
— Une nuit, je fus éveillé en sursaut par des cris terribles et des lueurs rougeâtres qui brillaient comme de lugubres phares au milieu des ténèbres; je me hâtai de me lever : les Indiens nous avaient surpris, ils étaient presque maîtres déjà de l'habitation ; il y eut un combat affreux, une boucherie effroyable, la moitié de mes serviteurs succombèrent; enfin, après plus de deux heures d'une lutte acharnée, les Indiens furent repoussés et finalement mis en fuite. Je ne sais pourquoi un sombre pressentiment me serrait le cœur; je courus dans la chambre où Catherine couchait ainsi que mon fils, qu'elle soignait avec une tendresse maternelle. Là aussi il y avait eu combat; un spectacle affreux s'offrit à ma vue : Catherine, à demi nue, gisait sur le sol avec une blessure à la tête et une autre à la 'poitrine; elle tenait encore dans ses mains crispées les pistolets avec lesquels elle s'était défendue et avait brûlé la cervelle à deux Peaux-Rouges, étendus près d'elle. Le berceau de mon fils était en désordre, bouleversé, l'enfant avait disparu,
A ces mots, un sanglot déchira sa poitrine, il fondit en larmes.
— Courage î murmura doucement le général.
— Que te dirai -je de plus, ami? reprit-il d'une voix brisée* J'étais fou de douleur; pendant quatre mois, on désespéra de ma vie et de ma raison; sans le dévouement de Catherine, qui, blessée et désespérée de cette catastrophe, s'oublia elle-même pour ne songer qu'à moi, je serais mort. Je revins enfin à la vie- Cette plantation m'était devenue odieuse, je l'abandonnai; ce fut alors que je me fis passer pour mort. Je partis au hasard, toujours suivi par la pauvre fille qui jamais ne voulut consentir à se séparer de moi. Je n'avais qu'un but, une pensée : retrouver mon enfant. Les miracles d'audace, de finesse, de témérité et de ruse que j'accomplis^ nul ne le saura jamais; je fis des choses impossibles; tout fut en vain : la main de Dieu était sur moi. Il y a quinze ans de cela; et jamais je n'ai pu obtenir la moindre nouvelle de mon enfant; j'ignore même s'il existe encore.
Après avoir prononcé ces mots presque à voix basse, il laissa tomber sa tête dans ses mains et garda le silence, mais des larmes brûlantes filtraient entre ses doigts et des sanglots déchiraient sa poitrine.