‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 28 sur 35 · OU LES LOUPS SONT SUR LA MÊME PISTE QUE LES RENARDS · texte numérisé non relu

OU LES LOUPS SONT SUR LA MÊME PISTE QUE LES RENARDS

Balle-Franche avait bien vu ; son instinct de chasseur si fin et si subtil ne l'avait pas trompé : c'était la piste du Moqueur doublée par celle de l'Éclair qu'il avait reconnue.

Malheureusement il n'avait pu voir que celles-là; plusieurs autres existaient encore, beaucoup plus importantes, qui toutes convergeaient vers le même point.

Une de ces pistes appartenait à des hommes de race blanche et à des sang-mêlés.

Les confédérés revenaient à la charge, plus nombreux et plus confiants encore que la première fois dans le succès de leur entreprise- Comment étaient-ils parvenus en si peu de temps à réparer leurs pertes?

C'est ce que nous allons, en quelques mots, expliquer.

Les grands déserts américains, à cette époque surtout, car maintenant leur nombre est excessivement réduit, pullulaient de tribus indiennes farouches, belliqueuses et pillardes.

Les guerres intestines que se font continuellement les Peaux-Rouges, l'expansion prise par la colonisation blanche, les défrichements incessants, les guerres contre les Américains du Nord et les Mexicains, la découverte de l'or, les maladies et entre autres la petite vérole, en contraignant les Peaux- Rouges à se retirer dans des solitudes affreuses, et plus que tout, l'abus exagéré des liqueurs fortes, ont aujourd'hui réduit le nombre des sauvages, ainsi qu'on les nomme trop généralement, dans des proportions effrayantes; des nations entières sont disparues; aujourd'hui les Indiens, qui se chiffraient par dizaines de millions, ne se comptent plus que par centaines de mille, dans les contrées dont ils couvraient les immenses territoires qu'ils ne parcourent plus que par petites troupes. Plusieurs nations indiennes, telles que les Osages, les Seminoles, les Creecks et bien d'autres encore, se sont ralliées à la civilisation, ont fondé des villes, des villages, et, sauf la couleur 5 sont maintenant en tout semblables aux autres habitants des États-Unis, qui est bien la république la plus bariolée, comme teint, qui existe dans le monde entier.

À Tépoque où se passe notre histoire, la grande République américaine, à peine émancipée et fort peu peuplée, en était réduite à se tenir sur la défensive avec les Indiens sans oser les attaquer : elle a bien pris sa revanche depuis.

Les colonies espagnoles, de leur côté, mal gardées, plus mal organisées, et travaillées sourdement par l'esprit révolutionnaire, laissaient ces terribles nomades se livrer en toute liberté à leurs déprédations.

Les Indiens ont pour les blancs une haine furieuse, implacable et Instinctive, que rien ne peut modérer; ils sont un peu payés pour avoir de tels sentiments, nous sommes bien contraints d'en convenir.

Ils n'ont pas besoin de prétextes, ils attaquent les blancs encore plus pour les massacrer que pour les piller.

Chaque année, pendant le même mois, ils franchissent les frontières des colonies espagnoles, mettent tout à feu et à sang et répandent la terreur à plus de vingt lieues devant eux : ils nomment cette invasion périodique la lune du Mexique ; ils en font autant sur les frontières américaines, où, il faut le dire, ils sont plus vigoureusement reçus.

Quant aux caravanes, sur dix qui traversent le désert, neuf disparaissent à tout jamais; la dixième n'échappe, lorsqu'elle réussit à s'échapper, que par miracle, après avoir perdu la moitié de sou monde et souvent ses marchandises.

Nous mettons ce qui précède au présent, parce que, à l'époque où se passe notre histoire, les choses étaient ainsi; aujourd'hui, grâce à Dieu, il en est autrement*

À ces Indiens pillards, venaient souvent se joindre et faire cause commune avec eux, ces bandits de toutes couleurs, blancs, jaunes, noirs, qui, traqués par les polices de tous les pays, où ils ont été voués à l'exécration publique à cause de leurs crimes, n'ont plus d'autre refuge que le désert, d'autres ressources que le meurtre et le pillage. Dans un précédent ouvrage, nous avons expliqué l'organisation formidable de ces bandes» qui se faisaient redouter même par les gouvernements espagnol et américain, et les contraignaient parfois à traiter avec elles.

Jamais du reste, dans aucun pays du monde, le banditisme n T a été organisé sur des bases plus solides et plus redoutables qu'en Amérique.

Ce qui se passe encore aujourd'hui au Mexique, et dans le Far-West, le prouve de la façon la plus péremptoire.

Lorsqu'après la défaite qu'ils avaient éprouvée, les Indiens rentrèrent dans leurs atepelts ou villages, mornes, silencieux, la tête basse, au lieu de vociférer leurs chants de triomphe et de brandir avec orgueil les chevelures enlevées à leurs ennemis, la consternation fut générale.

Les femmes, les vieillards les accablèrent de reproches, et les raillèrent sans pitié.

La rage des guerriers fut portée à son comble.

Les devins furent consultés, on fit des cérémonies magiques, avec accompagnement de tambourin, de conques et de shichikoués et force fumigations et danses mystiques, et il fut reconnu que Ouafcan Cliidja, l'esprit du mal, auquel depuis longtemps on n'adressait plus que de rares sacrifices, avait pour se venger étendu une peau devant la raison des sachems et les avait fait tomber ainsi dans les pièges tendus par les blancs.

A cette révélation terrible, les lamentations redoublèrent, les devins furent priés d'intercéder auprès d'Ouakan Chidja et de l'apaiser.

Enfin, après bien des cérémonies, qui durèrent pendant plusieurs jours, l'esprit du mal consentit à se laisser fléchir, et il promit à ses enfants rouges

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qu'ils vaincraient leurs ennemis, à la condition d'offrir pour lui aux devins douze peaux de bisons, sis peaux de renards, deux juments pleines, et quatre chevaux qui n'avaient pas encore été montés.

Cette nouvelle fut reçue avec les témoignages de la joie la plus vive, et les présents affluèrent aussitôt.

C'était tout ce que voulaient les devins; peu leur importait que leur prophétie s'accomplît ou non : les prêtres, à quelque religion qu'ils appartiennent, sont partout les mêmes; ceux-ci savaient que les prétextes ne leur manqueraient pas pour se justifier aux yeux de leurs crédules sectaires*

Les Indiens sont très superstitieux, ils ont une frayeur extrême des sorciers, qu'ils se figurent posséder chacun un méchant esprit à leurs ordres et pouvoir le Taire, à leur caprice, entrer dans le corps de l'homme assez audacieux pour oser braver leur puissance.

Aussi, bien qu'ils adorent le Wacondah, ou maître de la vie, l'esprit bon par excellence, ne lui adressent-ils que rarement des prières; ils préfèrent s'adresser aux mauvais génies,

La raison en est simple, le Wacobdah est bon ; ils savent ou du moins ils supposent que jamais il ne leur fera aucun mal, ils le négligent; mais ils redoutent les mauvais génies et les comblent de présents.

Voilà comment les Peaux-Rouges comprennent leur religion.

Les cérémonies magiques si heureusement terminées, les Indiens ne doutèrent plus que cette fois ils seraient vainqueurs et qu'ils prendraient une éclatante revanche de leurs ennemis; en conséquence, sans perdre un instant, ils s'occupèrent avec une activité fébrile à réunir des guerriers. Leur appel fut généralement entendu : il s'agissait de combattre les blancs, la cause était sainte.

En moins de quinze jours, douze cents guerriers d'élite furent réunis dans le principal village des Sioux.

Deux jours plus tard, les confédérés se mirent en marche, accompagnés pendant plusieurs lieues par leurs parents et leurs amis, qui formaient des vœux pour le succès de leur entreprise et leur prompt retour.

Dix jours après, ainsi que cela avait été arrêté à l'avance, les Peaux- Rouges tirent leur jonction avec don Torribio de las Campanas,

Le Mexicain, dont la troupe avait été écharpée lors de la première attaque, avait réussi à la reconstituer : il avait deux cents hommes sous ses ordres.

Le soir même un conseil des chefs fut réuni.

Cette fois, les chefs principaux n'étaient pas nombreux, il n'y en avait que trois ;

L'Oiseau-Moqueur, le Cœur-Bouillant et don Torribio.

Il fut convenu que, afin de moins attirer l'attention, l'armée, car c'était une véritable armée, serait fractionnée par détachements de cent cinquante à deux cents hommes au plus, qui prendraient des directions différentes et se rendraient, chacun de leur côté, à un endroit nommé le camp des Ancêtres*

En ce lieu se voient encore des ruines considérables d'une ville immense, remontant; selon toutes probabilités, à l'époque des grandes migrations des Soltèques, des Chichimèques et des Aztèques, lorsque, sortis des montagnes

Rocheuses ils se dirigeaient sur le pays d'Ànahuac, aujourd'hui le Mexique.

Il fallut quatorze jours aux confédérés pour atteindre le lieu du rendezvous général.

Les détachements arrivèrent, les uns après les autres, à la nuit tombante, ainsi que cela avait été convenu; deux ne reparurent pas, un de deux cents hommes et un autre de cent cinquante; de plus un détachement de quarante hommes blancs envoyés en éclaire urs par don Torribio manqua, lui aussi, à Tappel général.

On attendit, un jour, deux jours, huit jours, rien; la consternation s'empara des confédérés. Que signifiait cette longue absence? Quelle menace cachait-elle ?

Des espions furent expédiés dans toutes les directions.

Mais toutes les recherches furent vaines, les détachements absents ne rejoignirent point, pas plus que les chasseurs blancs.

La plupart des espions rentrèrent au camp après trois ou quatre jours d'absence, mais quelques-uns manquèrent aussi* Ce ne fut plus de la consternation dans le camp des Peaux-Rouges, ce fut de l'épouvante.

Sans avoir aperçu l'ennemi, déjà ils avaient perdu le quart de leurs forces.

Une terreur panique faillit s'emparer d'eux et les faire se disperser; les chefs eiu'ent des difficultés extrêmes à les retenir; ils ne réussirent à les arrêter qu'en leur promettant une prompte vengeance et un butin considérable.

Ces deux considérations seules, qui flattaient à la fois leur haine et leur avarice, triomphèrent de leur terreur et leur rendirent un peu de courage.

Nous avons dit dans un précédent chapitre que le sachem comanche, FÉclair, s'était lancé, à la tête d'une centaine d'hommes, à la poursuite des Àpaches, qui, dans la clairière, avaient massacré ses guerriers.

L'Éclair était trop prudent pour risquer les quelques braves dont il disposait contre les forces plus que quintuples de ses ennemis; il les suivit patiemment de loin, sans perdre un instant leur piste, et les accompagna ainsi jusqu'à leurs villages.

Certain qu'ils n'en sortiraient pas de quelque temps, il laissa des espions autour de ces villages, et il se rendit en toute hâte à la Casa de Mocktecusoma, entre le rio Gila et le rio Puerco, où sa nation était alors campée.

L'Éclair était aimé et respecté des siens; sa réputation de sagesse et de valeur était grande; il fut accueilli comme il méi'itait de l'être, par les sacbems et les guerriers de sa nation.

Le soir même de son arrivée, il prit place au feu du conseil, et raconta franchement, sans rien cacher, ce qui s'était passé à la Mission, et comment l'Opossum et ses braves compagnons étaient tombés, après une héroïque résistance, sous les coups de leurs ennemis sioux et apaches.

Légalement l'Éclair n'était pas responsable de ce triste é véneinent, puisque ce n'était pas lui qui avait donné Tordre daller à la clairière et que l'Opossum seul commandait le détachement.

Les sachems et tous les membres du conseil reconnurent qu'il n'y avait aucune faute de sa part dans cette affaire, et lui surent gré de la résolution qu'il avait prise de venger ses amis.

Un sachem se leva, alla séance tenante frapper le poteau de guerre de son \ tomahawk, en dansant la danse du scalp et chantant dés imprécations contre . ^ les meurtriers de ses frères; un quart d'heure plus tard, plus de deux cents ^ guerriers avaient frappé le poteau, chantaient et dansaient avec lui.

Suivant les coutumes indiennes, tout guerrier qui frappe ainsi le poteau de la guerre, avec le fer de sa hache, s'engage par ce fait seul à faire partie de l'expédition que Ton prépare.

L'Éclair désirait obtenir deux cents guerriers; il s'en offrait deux cent cinquante, il ne se plaignit pas; grâce aux cent braves qu'il avait amenés, il se trouvait ainsi à la tête de forces respectables au moyen desquelles il pouvait, avec des chances de réussite, tenter les hardis coups de mains qu'il méditait.

Le lendemain, au lever du soleil, après avoir reposé pendant deux ou trois heures à. peine, le sachem quitta le village, suivi de son détachement*

Il avait hâte de savoir ce que faisaient ses ennemis; surtout, il ne voulait pas qu'ils lui échappassent.

A la halte de onze heures du matin, il donna ses instructions à un chef nommé i'Ocelolt, à qui il confia le détachement; et, certain qu'elles seraient ponctuellement exécutées, il s'éloigna, suivi seulement de quelques guerriers, dans la direction des villages ennemis.

Les confédérés n'avaient point bougé encore, mais il leur arrivait à chaque instant un grand nombre de guerriers; tel fut le rapport des espions. L'Eclair sourit, recommanda la plus grande vigilance et attendit, avec cette patience qui caractérise les Peaux-Rouges, que ses ennemis se décidassent à se remettre en route.

Puis, lorsque enfin ils quittèrent le grand village qui leur servait de point de ralliement, il se mit résolument à leur suite.

Arrivés à un certain endroit, les confédérés firent halte et se scindèrent en plusieurs détachements qui prirent chacun des directions différentes. L'Éclair s'attacha à chacun de ces détachements ; il fit surveiller la marche du premier par quelques guerriers, et il se mit à la poursuite du second.

Le soir du même jour, ce détachement campa sur la lisière d'une forêt.

L'Eclair laissa les Sioux — ces guerriers étaient sioux — établir tranquillement leur bivouac, boire, manger et fumer à leur fantaisie.

Les Sioux et les Apaches sont les Peaux-Rouges les plus ivrognes de toutes les nations indiennes; le sachem comanche comptait sur cette particularité ; ses prévisions se trouvèrent justes.

Les guerriers sioux étaient très loin encore de la Mission où étaient renfermés les blancs qu'ils allaient combattre; ils ne se supposaient pas guettés par un ennemi implacable, ils ne songèrent pas à se garder.

Cette négligence leur fut fatale.

Après avoir mangé et fumé, les Indiens débondèrent deux petits barils d'eau-de- vie qu'ils portaient ave*c eux,. et ils se mirent à boire avec si peu de mesure que bientôt ils furent complètement ivres ; deux heures plus tard, ils dormaient à poings fermés.

Ils ne devaient plus s'éveiller.

LA FOUET Y1EILGU

Les Pcïiux-l.toui'eri s'attelèrent au lasso, on quelques instants ils curcnL remorqué la pirogue,

Les Comanches les égorgèrent froidement comme des veaux à l'abattoir^ sans qu'un seul essayât la plus légère résistance.

Les cadavres furent scalpés, et, comme lMiîclair ne voulait pas laisser de traces de sa sauglaule expédition, le chef fit ouvrir une large tranchée dans laquelle tous les corps furent jetés, puis on amoncela des pierres par-dessus, à cause des bêtes fauves, et on combla la fosse.

LlY. r>f>. — H. (iKFHtOY, édit. — Peproduclion iiilcrdilc, 50

Au lever du soleil, toutes traces de cette horrible tragédie avaient disparu.

— Aux autres, maintenant! dit l'Éclair avec un rire d'hyène.

— Aux autres, ]ui répondit froidement l'Ocelolt.

Les Gomanches étaient ravis; déjà ils avaient plus que vengé la mort de leurs frères.

Ils reprirent aussitôt la piste, et, vers le soir, ils rejoignirent un de leurs espions, qui venait à leur rencontre.

Il en fut du deuxième détachement, deux jours plus tard, comme il en avait été du premier.

Ces actes atroces n'ont rien qui doive surprendre de la part dos Peaux- Rouges; cela fait partie de leur stratégie habituelle; nous l'avons dit, leur guerre est toute de ruses et d'embûches, tant pis pour ceux qui se laissent surprendre.

Les Gomanches, fort satisfaits du résultat de leur double expédition, et surtout des pertes énormes que, sans coup férir, ils avaient l'ait subir à leurs terribles ennemis, jugèrent prudent de s'en tenir là.

D'ailleurs, les confédérés étaient très loin d'eux, et, dans une troisième tentative, le bonheur qui ]es avait accompagnés jusqu'alors pourrait, leur manquer; mieux valait s'abstenir.

L'Eclair jugea convenable délaisser les confédérés s'arranger entre eux comme ils l'entendraient, et de se diriger vers la mission, afin d'avertir le général de Bodegast du retour de ses ennemis et de quelle façon il avait jugé à propos de les accompagner.

Il abandonna donc la piste des confédérés, et il prit, le long du Nebraska, une sente qui, en moins de trois jours, devait le conduire directement à la mission.

Mais il était écrit qu'avant de l'atteindre le sachem aurait encore une lois maille à partir avec ses ennemis.

Les Gomanches marchaient depuis deux jours dans la nouvelle direction qu'ils avaient prise; le soleil se couchait, ils se préparaient à établir leur campement de nuit, lorsqu'un espion accourut en toute hâte et annonça à l'Éclair que, devant eux, à trois portées de flèche au plus, dans un bouquet de tulipiers et de magnolias, une quarantaine de pirates de ]a troupe de don Torribio étaient campés.

La nouvelle était bonne; l'Éclair la reçut ainsi, mais le cas était grave.

On n'avait plus affaire ici à desSioux ou à des Àpaches abrutis par l'ivresse et qui se laissaient égorger sans môme s'en apercevoir.

Les hommes que les Comanches avaient devant eux étaient des bandits déterminés, qui se gardaient parfaitement, ne buvaient juste assez que pour être raisonnablement ivres, qui, loin de consentir à se laisser tuer paisiblement, protesteraient au contraire de toutes leurs forces, et, déplus, ils se servaient admirablement de leurs armes.

Tout malentendu était mortel avec eus; il fallait donc bien réfléchir avant de risquer une attaque, et prendre ses précautions de façon à les surprendre h Timproviste.

Le sachem disposait do trois cent cinquante guerriers d'éliLo, bien armés,

rompus à toutes Je* finesses et à toutes les ruses des coups de main k l'indienne ; c'était plus qu'il n'en fallait pour venir à bout de quarante hommes si résolus qu'ils fussent; mais le chef ne voulait faire tuer son monde que le moins possible et seulement dans le cas d'absolue nécessité.

Il ordonna de camper, recommanda à ses guerriers de ne pas allumer de feu et de se tenir cois; puis, après avoir recommandé à FOcelolt de veiller attentivement, il s'en alla à la découverte.

Son absence fut longue, elle dura plus de deux heures; mais, lorsqu'il revint, il avait tout vu, tout étudié, calculé toutes les chances; son plan était fait.

Il réunit les principaux brave* autour do lui, et en quelques mots clairs, nets et bien accentués, il leur communiqua le résultat de ses réflexions.

Dix minutes plus tard, le détachement, divisé en deux troupes égales, quittait le campement; la première, sous les ordres de FOcelolt, traversait la rivière à la nage, tandis que la seconde, commandée par le sachem, faisait un grand détour sous bois et tournait le campement des pirates.

Une heure et demie environ avant le lever du soleil, le pirate qui faisait sentinelle éveilla ses camarades, qui se levèrent en grommelant et commencèrent à panser et à seller leurs chevaux; puis, après avoir bu une goutte d'eau-de-vie pour chasser le brouillard qui les prenait a la gorge, ils se mirent en selle et, encore à demi endormis, ils se dirigèrent vers le Nebraska, qui n'était qu'à deux ou trois cents pas de leur campement tout au plus.

La nuit était froide, une brume glacée s'élevait de la rivière et envahissait les deux rives, en augmentant l'obscurité déjà fort grande : les cavaliers avaient peine a se diriger dans ces ténèbres presque opaques.

— Faites attention, dit celui qui commandait le détachement, que le gué est profond et le courant rapide; passez un à un et ne vous écartez pas de la ligne droite.

— Tu la vois, toi, la ligne droite, imbécile, grommela un des pirates ; je ne vois seulement pas le bout de mon nez, moi.

— C'est bon, reprit l'autre, je passerai devant, je connais le gué, vous me suivrez ; mais ne vous écartez pas, car, je vous le répète, le gué est très profond et surtout très étroit.

— Va au diable, animal, tu nous ennuies avec tes sottes recommandations.

Le commandant dédaigna de répondre; il s'orienta un instant et fit entrer son cheval dans Feau.

— Si seulement le bon Dieu avait allumé sa lanterne ! reprit en ricanant le pirate raisonneur.

Ils se mirent à Feau, les uns à la suite des autres, et bientôt ils formèrent une longue ligne noire en travers du lleuve.

Ils n'avançaient que lentement, avec précaution; ils avaient fort à faire pour maintenir leurs chevaux, dans Feau presque jusqu'au ventre et qui ne résistaient que difficilement au courant.

— Chien de métier, reprit le pirate, voilà un bain agréable par une température comme celle-ci ï

À peine achevait-il ces paroles, que le cri de l'épervier d'eau se fit entendre.

Une volée de longues flèches barbelées s'abattit sur les pirates.

— En avant! cria le chef, hàtons-nous !

Mais le désordre s'était mis dans la troupe; plusieurs cavaliers traversés de part en part avaient été jetés à bas de cheval ; d'autres avaient perdu le gué et s'épuisaient en vains efforts pour le reprendre.

Pas un coup de fusil n'était tiré, mais les flèches volaient sans relâche et blessaient indistinctement les hommes ou les chevaux, sans qu'il fût possible aux pauvres diables qui leur servaient si fatalement de cibles de deviner d'où elles venaient.

Ceux dont les chevaux allaient en dérive ne tardaient pas à se noyer.

Bref, ils étaient entrés quarante dans la rivière, onze seulement en sortirent : les autres étaient morts.

Les onze pirates qui survivaient avaient tous été blessés plus ou moins grièvement.

Mais à peine leurs chevaux posèrent-ils le pied sur le sable de la rive, que les cavaliers furent attaqués, à l'improviste, à coups de tomahawks, par une nuée de Gom anches qui ne prononçaient pas un mot, mais les frappaient avec fureur.

Les pirates essayèrent vainement de résister, tous succombèrent.

Deux Indiens seulement avaient reçu des blessures légères. Cette attaque avait été conduite avec une intelligence et une adresse remarquables; l'Éclair avait exigé que les guerriers ne se servissent pas de leurs armes à feu, qui auraient dénoncé leur position et auraient pu rendre le succès sinon douteux, du moins sanglant pour ses hommes, dont il aurait sans doute perdu plusieurs.

La rivière roulales cadavres des pirates et des chevaux dans seseauxlimoneuses, et tout fut dit.

Le soir de ce jour, lesComanches atteignirent la mission, où ils furent cordialement reçus.

Le général de Bodegast l'avait quittée le matin même. Ce contretemps chagrina, fort l'Éclair, qui tenait à l'avertir au plus vite des nouveaux dangers qui le menaçaient*

Après avoir embrassé sa femme, que son retour comblait de joie, le sachem se rendit auprès d'Alain Kergras, qui commandait la mission, et lui raconta tout ce qui s'était passé et tout ce qu'il avait fait depuis leur séparation.

Alain le félicita chaleureusement ; il comprenait combien il était important que le général fût averti, malheureusement cela semblait impossible.

Le sachem offrit de se charger de cette mission.

— Mais vous êtes rompu de fatigue, chef, lui fit observer le général.

— L'Éclair est un guerrier, répondit froidement le chef, il dormira quatre heures, puis il partira.

— Comme cela, j'y consens.

L'Éclair alla se livrer au repos, et, ainsi qu'il s'y était engagé, deux heures avant le lever du solei!, suivi seulement d'une cinquantaine de ses guerriers

les plus fidèles et les plus braves, il quittait la mission et se mettait sur la piste du détachement du général.

Il était environ huit heures du soir; le Moqueur, le Cœur-Bouillant et don Torribio, assis devant un feu clair dans le camp des Ancêtres, fumaient gravement tout en causant à voix basse avec une certaine animation.

Le campement était établi de façon à ce qu'une surprise fût à peu près impossible; de distance en distance des sentinelles blanches et indiennes veillaient à la sécurité commune.

— Oui, disait le Moqueur, qui en ce moment avait la parole, c'est un horrible malheur; mais ce qui est fait est fait, il est inutile de revenir sur ce sujet.

— Il faut venger ceux qui sont morts, dit le Cœur-Bouillant avec colère.

— Que mon frère s'en rapporte à moi; j'ai moi-même relevé les empreintes qui croisent notre piste; je connais l'homme qui a fait cela.

— Qui est-ce?

— L'Eclair.

— Je m'en doutais, reprit le Cœur-Bouillant, c'est notre ennemi implacable,

— Patience, reprit le Moqueur.

— Avez-vous retrouvé quelques preuves de la mort de nos hommes? demanda don Torribio. Qui sait, peut-être reviendront-ils?

— Ils sont morts, j'en ai la certitude; on a trouvé sur le bord de la rivière les corps percés de flèches comanches de plusieurs de vos hommes; quelquesuns étaient scalpés.

— H nous faut une vengeance terrible, s'écria le Cœur-Bouillant.

— Patience, vous dis-je, chef, reprit le Moqueur avec un mauvais sourire; là où la force est impuissante, la ruse réussit. Avant deux jours vous tiendrez vos ennemis dans vos mains et vous les torturerez à votre guise.

— Dites-vous vrai? s'écria vivement don Torribio.

— Le Moqueur est un sachem, sa langue n'est point fourchue, la vérité seule sort de ses lèvres.

— Pardon, chef, je me suis mal expliqué sans doute, reprit le Mexicain, je voulais dire seulement que vous pouviez vous tromper.

— Non, le Moqueur ne se trompe pas, il est certain de ce qu'il dît,

— Maïs enfin, chef, sur quoi basez- vous cette certitude? Le Moqueur sourit.

— Mon frère pâle désire le savoir? dit-il.

— Vous comprenez, chei, que j'ai un intérêt fort grand à savoir à quoi m'en tenir à ce sujet.

— Laissez faire le Moqueur, dit le Cœur-Bouillant ; s'il dit cela, c'est qu'il le sait.

— Le Coeur-Bouillant est un sachem, il a confiance en son ami, c'est bien; mais le chef pâle est. comme tous ceux de sa race, curieux, soupçonneux et bavard; bon, le chef piïle demande à savoir, le Moqueur parlera- Il étendit le bras et indiqua un énorme chêne qui poussait au milieu des

ruines et couvrait un large espace de son épais feuillage.

— Le chef pâle voit cet arbre ? dit-il.

— Je le vois, oui, chef, mais je ne comprends pas.

— Les blancs sont impatients, comme des vieilles femmes, murmura-t-il avec dédain; eh bien! cet arbre a parlé au sachent il lui a dit : a Un ami veille dans le grand village des blancs- *

Don Torribio regarda le chef d'un air effaré, ne devinant pas où il voulait en venir.

Le chef retira de sa poitrine un collier de wampum, et le présentant au Mexicain :

— Mon frère voit ce wampum; il était caché dans les branches de l'arbre; le chef Ta cherché et il l'a trouvé.

— Eh bien?

— C'est un signal, le Moqueur l'attendait. Que Je chef pâle regarde la médaille, elle est rayée en croix; cela veut dire : J'ai réussi; veillez. Mon frère comprend?

— Oui, répondit machinalement le Mexicain.

La vérité était qu'il ne comprenait pas du tout.

Le Cœur-Bouillant dormait déjà, étendu les pieds au feu et roulé dans sa couverture.

Le Moqueur, fatigué sans doute d'avoir parlé si longtemps, imita son exemple.

Don Torribio demeura seul éveillé.

— Qu'a-t-U voulu dire? murmura-t-il à part lui.

vin

DE QUELLE FAÇON CLAIR-DE -LUNE -JUGEA A PROPOS DE CHATIER LE VAUTOUR-FAUVE, ET CE QUI S'EN SUIVIT

Quelques jours auparavant, un fait singulier et qui avait causé une émotion générale s'était passé à la mission.

Le Vautour-Fauve, par les ordres du général de Jîodegasfc et surtout gril ce aux recommandations réitérées de l'abbé Gabriel, était traité non pas comme un prisonnier fait les armes à la main, mats presque comme un ami.

Nous avons dit que la plus grande liberté était laissée dans la mission à ce jeune garçon, que l'abbé Gabriel semblait avoir pris en affection, et que de son côté, le jeune sauvage, malgré sa taciturnité et son mutisme obstinés, se montrait docile aux remontrances du missionnaire, qu'il avait pour lui une grande déférence, et que jusqu'à un certain point, autant du moins que le permettait sa nature abrupte et irascible, il paraissait reconnaissant de ce qu'on faisait pour lui.

Il était ainsi parvenu, non pas à se faire aimer, mais à se faire supporter et même accepter dans les familles près desquelles le conduisait son caprice.

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Du reste, il ne sortait pas d'un cercle de fréquentations très restreint; il se bornait à visiter le presbytère, où il était certain d'être toujours bien reçu par le missionnaire, qui souvent poussait la complaisance^ malgré ce qu'on lui avait dit de la dissimulation et de l'astuce de ces demi-sauvages, à se faire accompagner par lui, lorsque parfois les devoirs de son ministère le contraignaient à se rendre, soit au bas de la colline, soit près de la rivière, soit encore dans une plaine peu éloignée où, depuis quelques jours^ une douzaine de pauvres Indiens errants avaient dressé leurs huttes, &t auxquels le bon père se plaisait à prodiguer tous les secours dont il pouvait disposer en leur laveur.

Ces excursions, dans des lieux très rapprochés et que protégeaient suffisamment les feux croisés des camps retranchés, n'avaient rien d'imprudent ni de dangereux; d'ailleurs, les prêtres comme les soldats méprisent le péril, par des motifs différents il est vrai : le soldat, parce que le danger est devenu pour ainsi dire son élément, et le prêtre, parce que, ministre d'un Dieu de bonté, fort de ses intentions pures et fraternelles, il se croit suffisamment protégé par le saint habit qu'il porte et dont il se fait une impénétrable armure.

Il y avait une autre maison encore pour laquelle le Vautour-Fauve semblait avoir une prédilection marquée : cette maison était celle habitée par le général de Bodegast et par sa famille.

Là, il avait été, dans les commencements, reçu avec plus de froideur; la marquise éprouvait pour ce sombre jeune homme une répulsion instinctive que rien ne pouvait vaincre; cependant, peu à peu cette répulsion avait fait place à la pitié d'abord, puis à une espèce d'intérêt. Le Vautour- Fauve s'était fait Failli du jeune Alain de Bodegast, le fils de la marquise: avec lui seul, il se déridait et consentait à rire ; il lui fabriquait avec une adresse extraordinaire les jouets qui pouvaient le plus le flatter, lui apprenait à tirer de Tare, à lancer le lasso et une foule d'autres choses encore auxquelles l'enfant prenait un plaisir extrême; aussi ne pouvait-il se passer de son ami le sauvage, ainsi qu'il nommait le Vautour-Fauve, et il l'avait pris en grande affection. La marquise, spectatrice de ce qui se passait, heureuse du plaisir de son Jils, avait peu à peu cédé à sa volonté, et bientôt le jeune homme avaiL été considéré comme un bote presque agréable dans la famille.

Du reste, la couduite du Vautour-Fauve ne se démentait pas; il ne s'écartait en aucune façon de la ligne de conduite qu'il semblait s'être tracée, et si ses manières s'étaient adoucies, étaient devenues moins brusques, sa réserve était toujours demeurée la même.

Un jour le Vautour-Fauve disparut, sans qu'il lut possible de découvrir comment il s'était échappé.

On le chercha, des chasseurs et des Indiens furent mis à sa poursuite, ce fut en vain.

Il avait fui sans laisser aucune trace qui pût aider les recherches.

On renonça à le poursuivre plus longtemps; seulement cette fuite incompréhensible inquiéta beaucoup le général, bien qu'il n'en dît rien pour ne pas eif rayer la marquise et lui donner des craintes que lui-même éprouvait presque.

L'expédition tentée par le général avait même pour but caché de pousser

les recherches plus loin qu'on ne Pavait fait encore et de découvrir le fugitif.

\ Le général avait, selon sa coutume en pareille circonstance, quitté la

\ mission un peu avant le lever du soleil. Une heure à peu près après son

départ, le Vautour-Fauve reparut à ia mission; Clair-de-Lune, en faisant une

% ronde autour des retranchements, trouva tout à coup le jeune homme étendu

à terre près du presbytère, roulé dans une couverture et dormant ou feignant

de dormir, ce qui était plus probable.

Le Taureau-Blanc, le chef assiniboin, accompagnait Glair-de-Lune ; le sachem n'avait jamais eu la moindre sympathie pour le jeune homme auquel, dans son langage énergique, il avait donné le nom significatif de reptile.

Le Vautour-Fauve fut réveillé à coups de crosse de fusil, emmené à l'écart par les deux hommes, et un interrogatoire en règle commença aussitôt.

Mais cet interrogatoire ne fut pas de longue durée.

Les deux interrogateurs parlaient seuls, le- Vautour-Fauve s'obstinait à ne pas répondre.

De quelque façon que s'y prirent les deux hommes, ils ne purent vaincre l'obstination du jeune garçon, qui se renferma dans un mutisme complet.

. Clair-de-Lune, l'homme aux moyens énergiques, exaspéré parce parti pris de dédaigneux silence, résolut d'en finir.

— Prends garde, chien, dit-il au jeune homme, si tu ne veux pas parler, je te ferai administrer une correction dont tu te souviendras pendant le reste de tes jours, je te le jure.

Le Vautour-Fauve sourit avec dédain et haussa les épaules ; ce fut sa seule réponse.

— Bon, reprit le terrible Breton, puisque c'est ainsi, nous allons voir. Le jeune homme fut garrotté solidement et enfermé dans une hutte.

— Que veut faire mon frère? demanda le Taureau-Blanc à Glair-de-Lune, tandis que tous deux s'éloignaient de la prison provisoire de Fex-fugitif.

— Je veux lui faire administrer cinquante coups de fouet tout simplement, répondit le Breton avec un ricanement de mauvais augure.

Que mon frère prenne garde, fit l'Indien en hochant la tête d'un air sombre.

— Prendre garde, et à quoi?

— Mon frère ne connaît pas les Peaux-Rouges?

— Pas beaucoup, je l'avoue, et le peu que j'en connais ne m'a pas engagé à fréquenter leur société.

— Le Taureau-Blanc est un chef, il connaît ses frères.

— Vous, vous êtes un brave homme, chef, et j'ai de l'amitié pour vous.

— Je remercie mon frère; veut-il écouter le conseil de son ami?

— Voyons le conseil, chef, s'il est bon je ne demande pas mieux que de le suivre, je ne suis pas entêté, moi,

LTndien sourit, il connaissait son homme, et son entêtement proverbial.

— Mon frère ne fera pas fouetter le Vautour-Fauve. ' — Pourquoi ne le ferais-je pas, chef?

- Parce que les Peaux-Rouges sont braves } les blessures qu'ils reçoivent

LA POHftT VLEUGK

Les prisonniers furent portés jusqu'à ]*cnLi-éi3 d'une caverne.

en combattant flattent leur orgueil et les font illustres aux yeux de leurs frères, mais les coups de fouet les déshonorent.

— Eh bien, après?

— Ils ne supportent pas le déshonneur; le fouet est un châtiment d'esclave; on fouette les chiens.

— Le Vautour-Fauve est un chien.

Ll\\ 57. — h. GEFt'ROY, êdii. — Reproduction îalerdile.

Oi

— Non, c'est un homme; que mon frère rattache au poteau de torture, le Vautour-Fauve chantera avec joie sou chant de mort, qu'il le fusille à la manière des blancs, mais qu'il ne lo fouette pas.

- Je le voudrais bien, mais le général Ta défendu-

— Alors que mon frère attende le retour du général.

— Je ne le puis pas; il faut que ce drôle soit châtié sur l'heure.

— Le Vautour-Fauve se vengera cruellement, les Peaux-Rouges ne supportent pas l'ignominie.

— Mais ce jeune homme n'est pas un Indien, voua le savez bien, chef, il a la peau blanche.

— Oui, mais il a été élevé par les Indiens; si sa peau est demeurée .blanche, son cœur est devenu rouçe.

— Tant pis pour lui, je dois faire un exemple; il sera fouetté, pas jrius tard que tout de suite,

— Mon frère a bien réfléchi?

— ■ Certes.

— Il ne changera pas d'avis?

— Je ne reviens jamais sur une résolution prise.

— Alors, je le répète à mon frère : qu'il prenne garde.

— A la grâce de Dieu, il en sera ce qui pourra, je m'en lave les mains, mais cet homme sera châtié; écoutez, chef, il faut que cela soit.

— Pourquoi ce châtiment plus cruel que la mort?

— Justement parce que les Indiens le considèrent ainsi; la leçon sera plus forte et par conséquent plus profitable.

— Mon frère se trompe, la vengeance sera plus terrible.

— Bon. nous prendrons nos précautions.

— Toutes les précautions sont inutiles, avec un homme qui d'avance fait le sacrifice de sa vie pour ravir celle de son ennemi.

— Écoutez, chef, notre situation est critique; nous sommes seuls, isolés dans ce désert, où de tous les cotés nos ennemis nous entourent. Cet homme a découvert, pour sortir de la mission, un passage maintenant connu de lui seul; que bientôt, si déjà ce n'est fait, il indiquera à ses complices, et par lequel, au moment où nous nous y attendrons le moins, il les introduira dans le cœur de la place, et nous fera ainsi tous égorger pendant notre sommeil. Ne soupçonnez-vous pas, comme moi, que ce jeune obstiné cache au plus profond de son cœur une trahison horrible?

— Je partage entièrement l'avis de mon frère.

— Eh bien, je ne demande pas mieux que de tout arranger, moi, je ne suis pas cruel.

Gette seconde assertion était à peu près aussi vraie que la première» mais le chef indien la laissa passer sans sourciller.

— Réussissez où j'ai échoué, continua Clair-de-Lune; obtenez ce que moi je n'ai pu obtenir, c'est-à-dire que cet homme vous fasse des aveux et nous révèle les moyens qu'il a employés pour sortir et rentrer dans la place sans être aperçu, et je vous donne ma parole d'honneur qu'après ses aveux je ne lui ferai rien; est-ce convenu?

— - Le Taureau-Blanc ne fera pas cela, reprit-il en hochant la tête. -— Pourquoi cela?

— Parce que le Vautour-Fauve ne parlera pas-

— Vous eu êtes sûr?

— Oui.

— Vous voyez bien alors qu'il faut eu revenir à mon moyeu.

— Il ne parlera pas davantage,

— C'est ce que nous verrou?;.

— Mon frère verra.

La discussion s'arrêta là; d'ailleurs, elle était parfaitement inutile entre deux hommes qui s'obstinaient chacun à ne pas démordre d'une opinion bonne ou mauvaise.

Clair-de-Lune avisa quelques-uns de ses Bretons.

Ceux-ci se hâtèrent d'accourir à son appel.

— Mes enfants, leur dît-il, que quatre d'entre vous prennent les longes de leurs chevaux et viennent me retrouver ici vivement.

Cinq minutes plus tard, Tête-de-Plume. Judikacl, Jalauu et un autre le rejoignaient, leurs longes à la main.

Le vieux partisan s'arma d'un merlin et de forts pieux, et tous ensemble ils retournèrent à la hutte où le Vautour-Fauve était renfermé.

Celui-ci n'avait pas fait un mouvement,

Clair-de-Lune s'approcha de lui.

— Veux-tu parler? lui demanda-t-il.

Le prisonnier détourna la tête sans répondre.

— C'est bien, mon gars, reprît le partisan, à bientôt.

Kt se tournant vers ies quatre Bretons impassibles devant la porte :

— Venez ici, les gars; toi, JaJaun, prends ce merlin; toi, Judikaël, ces pieux; enfoncez-moi ces pieux, là, là, ic.i 3 et en lin là.

Tout en parlant, il indiquait les places où les pieux devaient être enloncés. Les deux hommes se mirent aussitôt à l'œuvre.

— Quant à vous, mes enfants, ajouta-t-il, en ^'adressant aux deux autres, déliez ce coquin et enlevez-lui tous ses habits ; surtout prenez garde qu'il ne s'échappe.

Les sinistres apprêts du terrible supplice furent terminés en un instant.

Le Vautour-Fauve n'avait pas fait un geste, seulement des lueurs étranges brillaient sous ses paupières demi closes.

On lui passa un nœud coulant à chaque poignet et à chaque cheville, et il lut solidement attaché, le ventre contre terre et les membres écartés, à chaque pieux.

— Là, voilà qui est tait, dit le partisan, d'un air de satisfaction; c'est très bien, mes .enfants; maintenant, placez-vous, vos longes à la main, deux de chaque côté du prisonnier, et quand je vous en donnerai l'ordre, vous frapperez dur, en 1 vrais Bretons, toujours à la même place, si c'est possible, et vous continuerez ainsi jusqu'à ce que je vous dise assez; est-ce compris?

— C'est compris, répondirent les quatre Bretons, dune soûle voix.

— Attention, alors.

— Nous sommes prêts.

— Eh bien, mon bel oiseau, êtes- vous décidé à parler, maintenant? reprit-il, en s'adressant au Vautour-Fauve.

Celui-ci ne daigna même pas paraître avoir entendu.

— Ah! ahl c'est ainsi; allez-y, mes gars.

Les quatre longes sifflèrent et retombèrent toutes à la fois, sur les épaules du jeune homme, avec une force terrible.

Les chairs palpitèrent, un mouvement convulsif agita tout le corps, mais le patient ne poussa pas un cri*

Le supplice continua.

Clair-de-Lune s'enivrait lui-même» à la vue de ce supplice; il excitait ses Bretons à redoubler de vigueur, et les coups tombaient drus comme grôle sur les épaules frémissantes et ensanglantées du jeune homme.

Le Taureau-Blanc, lorsqu'il avait reconnu que ses observations étaient inutiles et que le féroce Breton ne démordrait pas de sa cruelle résolution, l'avait subitement quitte, comme si une pensée nouvelle avait traversé son cerveau.

Le Breton Pavait laissé s'éloigner sans rien dire, mais avec un léger haussement d'épaules.

Après dix minutes* le dos de la malheureuse victime n'cfcaii plus qu'une plaie.

Clair-de-Lune fit un geste.

Les bourreaux s'arrêtèrent.

— Eh bien, mon garçon, dit alors le vieux partisan, voulez-vous parler, Inaintenant?

Un rugissement sourd lui repondit; ce fut tout,

— Il a peut-être perdu connaissance! fit observer Jalaîin, qui, étant le plus jeune, se sentait pris de pitié.

— Ces animaux-là sont si vicieux, ajouta le géant Tête-de-Plume, qu'il est capable de s'être évanoui pour avoir un prétexte de ne pas répondre-

— Tant pis pour lui, dit froidement Clair-de-Lnne; allez, mes gars, et ne le ménagez pas.

Les longes en cuir tressé recommencèrent à tomber en cadence, avec un bruit sourd, sur les épaules du misérable, en faisant jaillir une pluie de sang autour d'elles.

Qui sait, de la façon dont s'y prenaient les bouri-eaux, jusqu'où serait allée cette cruelle exécution, si tout à coup la porte de la hutte ne s'était brusquement ouverte, et si l'abbé Gabriel n'avait pas paru à l'improviste.

A sa vue, les Bretons s'arrêtèrent instinctivement.

— Que faites-vous donc, vous autres? s'écria Gl air- de-Lune, qui tournait le dos à la porte; allez donc, mille diables, il en a encore pour dix minutes,

— Arrêtez ! s'écria le missionnaire avec autorité en voyant l'hésitation des exécuteurs qui se préparaient à obéir à leur chef. Malheureux! de quel droit assassinez-vous froidement cette pauvre créature ignorante?

— Assassiner est dur, monsieur l'abbé, répondit le vieux Breton, en se retournant vivement, mais cependant avec un accent de respect.

— Quel nom voulez- vous que je donne à cette horrible exécution? reprit le missionnaire avec chaleur.

— Cet homme est un traître, il mérite un châtiment.

— Soitî mais mon frère seul a le droit d'infliger ce châtiment.

— Le général est absent, vous le savez bien, monsieur l'abbé.

— Oui, mais, en son absence, c'est moi qui commande ici; moi seul, entendez-vous?

Le Breton se mordit les lèvres et frappa du pied avec colère, mais il ne répondit rien.

— Détachez ce malheureux, coupez ses liens au plus vite, je vous l'ordonne.

Et prenant lui-même l'initiative de Tordre qu'il donnait, il se mit en devoir de délivrer la malheureuse victime de la barbarie de Clair- de-Lune.

Mais les Bretons ne lui en laissèrent pas le temps; jetant au loin leurs longes dégouttantes de sang, ils s'empressèrent de rendre la liber té au Vautour- Fauve avec une rapidité qui témoignait de la satisfaction que leur faisait éprouver cet ordre.

Le jeune homme ne bougeait pas, son corps demeurait inerte sur le sol comme s'il eût été mort ; il avait complètement perdu connaissance.

Son visage était livide, ses traits, affreusement contractés par la colère, la douleur et la ~age impuissante, avaient une expression effrayante.

— Joseph, cria le missionnaire, aidez-moi à transporter cet infortuné au presbytère.

Le Taureau-Blanc entra dans la hutte.

— Ah t grommela le partisan entre ses dents, c'est cette femme de carême qui a vendu le pot aux roses. Je le repincerai .

— Que dites-vous? demanda l'abbé Gabriel.

— Rien, rien» monsieur l'abbé; seulement c'est malheureux que vous ne soyez pas arrivé dix minutes plus tard, voilà tout.

— Homme cruel, reprit tristement le missionnaire, ne voyez-vous point en quel état vous avez mis ce malheureux?

— Bah! ce n'est rien, monsieur l'abbé, avec quelques compresses il sera guéri.

L'abbé Gabriel dédaigna d'essayer plus longtemps de ramener le vieux partisan à des sentiments plus dignes de l'humanité : il fit un signe au Taureau-Blanc, tous deux se chargèrent du corps et l'emportèrent hors de la hutte.

— C'est égal T mes enfants, reprit Clair-de-Lune lorsqu'il se trouva seul avec les quatre Bretons, l'abbé Gabriel est un saint homme que nous aimons tous, mais il a tort de se mêler ainsi des affaires qui ne le regardent pas; dans tous les cas, si la correction n'est pas aussi complète que je l'aurais désiré, malgré cela le coquin a reçu un avertissement dont il gardera pour quelque temps du moins un cuisant souvenir; retournez à vos postes, mes enlants, et n'ayez crainte, vous avez accompli votre devoir comme des braves Bretons que vous êtes et vous n'avez pas de reproches à vous adresser.

Il les congédia ainsi, et lui-même s'éloigna en sifflotant entre ses dents,

454 LA FORÊT VIHRGK

d'un air très satisfait de lui-même, cette ronde bretonne, si connue au pays de CornouaUIes, nommée le Page du ml Louis XI et dont voici les premiers vers :

Kfoc'hïgar roue zo bae'het Ab al amour d'eu un toi neiiz gret, Aibcilamour d'eunn toi hardix.

E nia or vue 'h gri e Puris, Eno lia Wai na noz na do :

TCimn dornad ïjlouz ovid ^weJe ] :

Et lorsque le digne Breton eut terminé cette complainte qui n'a pas moins d'une vingtaine de couplets, il était plus convaincu que jamais que l'abbé Gabriel avait eu tort d'interrompre l'exécution; et que lui, il s'était montré d'une mansuétude extraordinaire, eu ne tuant pas le fugitif comme un chien, ainsi que c'était son droit.

Mais nous devons ajouter qu'il se promettait de ne plus commettre à l'avenir une pareille faute et qu'il se jurait, si le Vautour-Fauve lui retombait jamais sous la griffe, de ne pas le manquer cette fois, et d'en faire bonne et prompte justice.

Pendant que le raneuneux Breton se retirait ainsi à petits pas, tout eu roulant ces sinistres résolutions dans sa cervelle étroite, l'abbé Gabriel, aidé par son séide^ le Taureau-Blanc, avait transporté le blessé dans le presbytère.

En quelques secondes, le missionnaire improvisa un lit sur lequel il étendit le blessé ; puis, aidé toujours par le Taureau-Blanc, il lui prodigua les soins les plus touchants.

Pendant un laps de temps assez considérable, ces soins ne produisirent aucun résultat.

— Pauvre enfant, murmura le prêtre; quelle cruauté! Et il redoublait d'efforts, sans se décourager.

Enfin, le jeune homme commença à donner quelques signes de vie. Bientôt il rouvrit les yeux; mais, ébloui parlalumière dujour, il les referma presque aussitôt.

L'abbé Gabriel se pencha vers lui.

— Vous sentez-vous mieux, mon enfant? lui demanda-t-il avec la plus

tendre pitié.

Un soupir profond souleva la poitrine du blessé ; il murmura avec un

1,e peLil page du roi est on prison, pour un coup qu'il a fait,

Pour uq coup liardi, il esta Paris, dans une dure prison.

\à\ 7 il ne voit ni le joui 1 ni la nuit, il a pour Ht une poignée de paille-

Traduelion da T. IL de la Villoinanfuo.

Chants populaires do la Brolagno.

accent de haine intraduisible, tandis que son visage prenait une expression de férocité extraordinaire :

— Frappe, misérable, Trappe toujours; tes coups, je te les rendrai au centuple; ton sang, je le ferai couler comme de Feau.

— Chassez ces pensées, mon fils, i*eprit le missionnaire; je suis près de vous, vous n'avez plus rienà craindre.

-- Je ne crains rien, reprit-il, comme s'il parlait dans un rêve, les yeux fermés et le corps immobile, je ne crains 'rien, sinon que ma vengeance ne soit pas assez complète. Oh! cet homme, quelle torture inventerai-je pour lui rendre ce qu'il m'a lait souffrir !

— lie vêtiez ;ï vous, mon fils, vous n'avez ici que des amis qui forment des vœux pour votre prompt retour à la vie; des gens qui vous aiment et qui vous protégeront.

À. ces mots, le jeune homme tressaillit comme s'il avait reçu une commotion électrique; il ouvrit les jeux et promenant autour de lui un regaM égaré, il murmura d'une voix sourde :

— Où est-il?

— Qui? demanda le prêtre.

— Lui, ce misérable, qui fouette les guerriers comme s'ils étaient des esclaves ou des chiens.

— Je l T ai chassé et je vous ai tiré de ses mains, pas aussi promptement que je l'aurais voulu, mon fils; hélas! j'ignorais ce qui se passait, et sans cet homme qui est venu en toute Mte m'avertir, peut- être l'ignorerais-je encore, dit-il en désignant le Taureau-Blanc, qui se tenait immobile, appuyé contre la cloison; mais je vous le répète, vous n'avez plus rien à redouter de lui.

Un sourire amer se dessina sur les lèvres pâles du jeune homme.

— Vous êtes bon, mon père, votre Dieu recommande, dit-on, la clémence, moi je ne le connais pas ; je l'ai connu, tout enfant, mais je l'ai oublié , hélas! ma tète brûle, mes idées m'échappent... oh! je souffre.

— Pauvre enfant, lui dit-il avec affection.

— Je souffre horriblement, j'ai du feu dans la poitrine. Pourquoi suis-je ici? Qu'ai-je fait?...

L'abbé Gabriel suivait avec anxiété les progrès de ce délire qui envahissait le cerveau du malheureux jeune homme.

Mais lui continuait toujours: la raison s'abîmait de plus en plus dans les profondeurs insondables de son esprit; les souvenirs de ses premières années revenaient en foule à sa mémoire, le présent n'existait plus pour lui.

— Oui, disait-il, de cette voix dolente et timbrée que donnent la fièvre et la surexcitation nerveuse? j'étais heureux, j'étais aimé, mon père m'embrassait, il pleurait en nr embrassant : « Pauvre enfant », me disait-il. Oht oui, pauvre enfant, quel être au monde fut jamais plus malheureux que moi !,.. Ne suis-je pas une créature maudite dès ma naissance.,. Ma bonne nourrice!... elle me berçait dans ses bras, en. me couvrant de baisers, et elle chantait doucement pour m/endormir.

* '*%*> Il se mit alors à chanter, sur un air doux et triste :

Le Sauveur fin genre humain En ces lieux vient de naître.

Nos malheurs vont prendre un.

Tout nous le fait connaître; Nos malheurs vont prendre fin, Grâce à ce divin Maître !

— Non, ce n'est pas celaî ma tête t.. . je souffre.

Ne savez-vous pas qu en ces lieux Un ange est descendu des cieux, Qui nous a dit, d'un ton joyeux :

« Écoutez-moi, troupe fidèle, J'apporte une bonne nouvelle. »

— Je ne me souviens plus; non..., du sang..., du sang partout.

Et se redressant sur le lit comme s'il répondait à une personne qui se fût trouvée près de lui :

— Je suis un guerrier, s'écria- t-il d'une voir stridente; je ne ferai pas honte aux grands braves de ma tribu; qui dit que je suis un blanc?..* Il a menti... je suis un guerrier peau-rouge!... je hais les blancs!... ils fouettent les guerriers! je méprise les visages pâles, écoutez mon chant de mort.

Et il entonna avec une énergie farouche ce chant indien :

Gumbgue natzitzo tzu retonar, ïeranelzi nuguatzi nadunthi, Danvuigui tzagueLo naramtzivi, Natzi naracuay dije quidithegmi, Narandohi ditzira j aby, Nua tzirinvui nadu... 1 .

— Non, ce n'est pas cela, s'écria-t-il, tout à coup, en s'interrompant, ceci est le chant du mois de la folle avoine, quand on célèbre le retour de Tannée nouvelle ; je ne me souviens plus. . . , je ne me souviens plus. . . , oh ! je souffre ! - . . je souffre.

11 se laissa retomber sur son lit en poussant un profond soupir, il ferma les yeux et demeura immobile.

— J'ai soif, ma gorge brûle, murmura-t-il au bout d'un instant*

Le père Gabriel lui souleva doucement la tête et il lui fit avaler quelques gouttes d'une potion qu'il avait préparée.

\. Les pompes passagères de ce monde sont comme les saules verts qui, bien qu'ils arrivent à un ttge avancé, finissent par êlie consumas par le feu, etc., etc.

Chant composé par le roi Netzahualcoyolt.

ifS7

It lança plusieurs petits détachements à travers la plaine afin d'essaver de retrouver

les traces du fugitif.

Le jeune homme but avec avidité, murmura quelques mots sans suite, inintelligibles, et s'endormit profondément.

— Allez, mon frère, dit l J abbé Gabriel au Taureau-Blanc, je veillerai auprès de ce malheureux. t

Le sachem s'inclina avec respect et sortit discrètement. Le missionnaire s'assit et ouvrit son bréviaire.

L\\\ 58. U. UEFFKOY, éd\L ~ Uq>rodurUon mteitlilc- 58

Mais son esprit travaillait; la scène étrange dont il venait si à Tiiuproviste d'être spectateur l'avait profondément impressionné,

Ses yeux se levaient incessamment sur le blessé, il l'examinait avec une tendre sollicitude,

— Quel peut être ce jeune homme? murmurait-il à part lui. Comment se fait-il qu'il chante ainsi ces lambeaux de vieux noëls poitevins? Serait-il Français, ou bien a-Ml simplement eu pour nourrice une Vendéenne ou une Poitevine?... C'est extraordinaire. Ces souvenirs d'enfance ravivés par le délire et si profondément gravés dans sa mémoire, montrent qu'une partie de son enfance s'est passée, sinon en France, du moins avec des Français... S'il avait prononcé un nom..*, un seuil... Mais non, rien... Si je l'interrogeais à son réveil, il ne me répondrait pas sans doute; ses souvenirs se seraient de nouveau effacés... Il faudra que je parle de cela à mon frère, à son retour. Pourquoi n'est-il pas ici? Ce qui s'est passé n'aurait pas eu lieu; il ne l'aurait pas souffert*.. Malheureux enfant, à peine remis de ses blessures, être traibé d'une manière si cruelle !„. S'il mourait! Oh î Dieu ne le permettra pas.

Quelques heures s'écoulèrent.

Lorsque la nuit fut venue, le Taureau-Blanc reparut. Il venait avertir le missionnaire que, à jeun depuis le matin, il était temps qu'il prît quelque nourriture.

Le père Gabriel ferma son bréviaire, se leva et passa dans une pièce voisine.

— Ce ne sera rien, grâce à Dieu, dit-il, en se parlant à lui-même; avant quelques jours, il n T y paraîtra plus et le pauvre enfant pourra se lever.

Le Taureau-Blanc, qui achevait de placer sur une table le frugal repas qu'il devait partager avec le missionnaire, hocha tristement la tête. L'abbé Gabriel remarqua ce mouvement.

— Qui vous inquiète, mon fils? lui demanda-t-il ; je vous dis que ce malheureux jeune homme ne court aucun danger.

— Ce n'est pas pour lui que je m'inquiète, mon père.

— Pour qui donc, alors?

— Pour nous.

— Comment, pour nous ?

— Mon père, j'ai insisté pour qu'il ne fût pas soumis à ce traitement indigne.

— Vous avez agi comme un chrétien, mon fils.

— Pardonnez-moi cet aveu, mon père,, j'ai agi comme un homme qui, étant Indien lui-même, connaît les mœurs de ses compatriotes.

— Ce qui veut dire, mon fils?

— Ah! pourquoi n'a-t-on pas voulu m'écouter l 4 Je voulais qu'on le fusillât.

— Êtes-vous fou! Joseph, s'écria le missionnaire en tressaillant et en demeurant la fourchette en l'air; est-ce vous qui avez parlé ainsi?

— Je l'avoue humblement, mon père, puisqu'on voulait le punir, il fallait le tuer et non le déshonorer.

L'abbé Gabriel baissa tristement la tète.

— Les Peaux-Rouges ne pardonnent pas une injure, surtout aussi grave que celle-là, il se vengera.

— Le pensez-vous?

— J'en suis certain, mon père; les coups de fouet ne sont rien comme blessures, dans deux jours il n'y pensera plus ; mais c'est au cœur qu'il souffre, il éprouve un ressentiment terrible de l'insulte qui lui a été faite; il se vengera, vous dis-je^ mon père; et cette vengeance sera épouvantable. Dieu veuille que je me trompe; mais je connais le Vautour-Fauve, c'est une nature indomptable*

— Hélas t murmura le prêtre.

— Souvenez-vous, mon père, des premiers mots qu'il a prononcés; ces mots étaient des menaces de vengeance.

— C'est vrai, mon fils, mais il n'avait pas sa raison, il délirait.

— Oui, mon père, il délirait; mais supposez- vous que ce délire était causé par la douleur des coups qu'il avait reçus. Vous ne le croyez pas, parce que lorsqu'il a été conduit ici couvert de blessures profondes après la bataille, pendant que vous sondiez ses plaies, que vous posiez les appareils, il souriait, il était fier, presque heureux de ces blessures honorables reçues en combattant; aujourd'hui il délire, iîon pas à cause delà douleur dont il se rit, mais à cause de la honte qu'il éprouve.

— Peut-être dites-vous vrai, mon fils, murmura le prêtre avec une profonde tristesse.

Le lendemain le blessé avait repris toute sa connaissance; il remercia presque affectueusement le missionnaire des soins qu'il lui prodiguait, tendit en souriant la main au Taureau-Blanc, en un mot, il reprit ce caractère doux, timide et docile que depuis sa première arrivée à la mission il avait constamment affecté.

Loin de se réjouir de ce changement si heureux en apparence, le chef assiniboin s'en effraya.

— Prenons garde, mon père, dit-il en confidence à l'abbé Gabriel. Celui-ci sourit, il ne croyait pas à la méchanceté dont tout le monde s'obstinait à gratifier le jeune homme.

Le troisième jour, lorsqu'il pénétra vers six heures du matin dans la chambre de son malade, l'abbé Gabriel la trouva vide. Le Vautour-Fauve avait disparu.

Cette fois il ne devait plus revenir.

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