COMMENT LES LOUPS PRIRENT LEUR REVANCHE
L'évasion du Vautour-Fauve causa une émotion extrême à la mission.
Les coureurs des bois et les Peaux-Rouges surtout se montrèrent excèssivement inquiets des suites probables que cette fuite pourrait avoir; mieux que personne ils étaient au fait des coutumes indiennes; ils avaient hautement désapprouvé la conduite de Clair-de-Lune; ils ne se gênaient
point pour déclarer que cette punition déshonorante infligée à un homme brave, qui s'était vaillamment battu, était une tache que celui-ci essayerait par tous les moyens de laver dans des flots de sang, et qu'ils devaient s'attendre aux plus terribles malheurs, d'autant plus que le Vautour-Fauve comptait un grand nombre d'adhérents et de partisans dans la prairie, qui n'hésiteraient pas à se joindre à lui et à s'associer à ses projets de vengeance.
La nouvelle annoncée par le sachem comanche l'Éclair, du retour des confédérés, augmentait encore l'inquiétude et répandait un nuage de sombre tristesse non seulement sur la mission, mais encore sur les camps retranchés.
On attendait avec la plus vive anxiété le retour du général, afin de se préparer à une lutte que Ton prévoyait devoir être non seulement prochaine, mais désespérée et sans merci.
Le général Alain Kergras avait, en l'absence de son frère de lait, pris le commandement en chef des cantonnements; après avoir, avec la modération que sa position exigeait, adressé à son père des reproches contenus, i^eproches que Fentèté Breton reçut en haussant les épaules et en ne voulant convenir que d'une seule chose, à savoir qu'il aurait dû fusiller séance tenante le fugitif au lieu de se contenter par humanité de le faire fouetter, le père et le fils se séparèrent fort mécontents l'un de l'autre, et le général Kergras passa une inspection sévère de tous les postes en recommandant la plus grande vigilance. . .
Puis il lança plusieurs petits détachements à travers la plaine, afin d'essayer de retrouver les traces du fugitif, et il expédia des batteurs d'estrade dans plusieurs directions pour avoir des nouvelles de l'ennemi, ainsi que de celles, beaucoup plus importantes encore pour les blancs, du général de Bodegast, qui était de fait l'pme de l'expédition.
Mais tout fut inutile ; le Vautour-Fauve avait si adroitement exécuté sa fuite qu'il fut impossible d'obtenir le plus léger renseignement, d'abord sur la manière dont il avait quitté la mission et le point par lequel il avait passé pour en sortir, puis ensuite sur la direction qu'il avait suivie dès qu'il avait eu franchi les retranchements.
Quant au général, les batteurs d'estrade, malgré l'intérêt qu'ils avaient à le faire, ne poussèrent pas fort loin les reconnaissances dans la direction où ils supposaient pouvoir le rencontrer; ils savaient que l'Éclair s'était mis à sa recherche, et que le sachem ne manquerait pas de le rejoindre; ils s'occupèrent donc particulièrement et avec un soin extrême de rechercher la piste des ennemis, convaincus avec raison que, s'ils découvraient le campement des confédérés, ils trouveraient en même temps les traces du Vautour-Fauve, qui, selon toutes probabilités, devait s'être réfugié au milieu d'eux; mais ils n'obtinrent aucun résultat et rentrèrent au camp les uns après les autres, harassés de fatigue et sans pouvoir donner aucune nouvelle rassurante.
La journée tout entière se passa ainsi- La nuit s'écoula assez tranquille, sauf deux ou trois fausses alertes données à contretemps par des sentinelles qui, dans les ténèbres, trompées par leur imagination surexcitée par l'inquiétude qu'elles éprouvaient, crurent entendre des bruits qui sans doute n'existaient pas et voir glisser des ombres qui n'avaient rien de réel.
Vers cinq heures du matin, un Indien entra tout essoufflé à la mission et se dirigea presque en courant vers le presbytère.
Il venait annoncer au père Gabriel que sa femme, malade depuis quelques jours et qui depuis la veille semblait aller mieux, avait eu une rechute pendant la nuit et qu'elle implorait avec des larmes de désespoir les derniers sacrements.
Cette prière était une de celles quejle missionnaire ne pouvait sous aucun prétexte refuser d'accueillir favorablement.
Cet Indien était un des premiers Peaux-Rouges que l'abbé Gabriel avait convertis à son arrivée dans la prairie, où maintenant il était fixé. Très honnête et surtout très ardent pour sa nouvelle religion, ce digne Indien était parvenu à obtenir de sa femme qu'elle se fit chrétienne ainsi que les trois enfants qu'il avait eus de son mariage*
Cette famille, paisible, religieuse et très aimée de tous les habitants de Sainte-Marie, gagnait péniblement sa vie à labourer un petit champ situé à deux portées de fusil de la mission et à pêcher du poisson qu'elle échangeait avec les néophytes de Tabbé Gabriel contre des objets de première nécessité. Le mari, la femme et les trois enfants habitaient une misérable hutte adossée à un bois de jeune futaie, qui s'élevait entre leur champ et la rivière à moitié chemin de l'un comme de l'autre.
Tous les dimanches, les habitants de la cabane montaient à la mission pour entendre la messe et accomplir pieusement leurs devoirs religieux.
Le dimanche précédent* la femme, si grande envie qu'elle en eût, n'avait pu accomplir ce pieux pèlerinage ; elle avait été saisie par une espèce de fièvre paludéenne assez commune dans cette contrée coupée de marécages qui la rendaient très malsaine ; elle grelottait la fièvre, et sa faiblesse était si grande qu'il lui était impossible de se tenir debout.
L'abbé Gabriel s'était, aussitôt après la messe, rendu auprès d'elle; il l'avait consolée, lui avait donné et lui avait fait prendre les remèdes nécessaires; un mieux sensibte s'était déclaré et il la croyait sauvée, lorsque, ainsi que nous l'avons dit, le soir même du jour où le Vautour- Fauve s'était échappé, elle avait eu une rechute terrible; les pauvres gens avaient passé une nuit affreuse; et aux premières lueurs du matin le mari, cédant aux supplications réitérées de sa femme, était accouru presque fou de douleur à la mission afin de réclamer pour elle, non pas des remèdes cette fois, il comprenait qu'ils seraient inutiles, mais les secours de la religion, pour sauver son àme à défaut du corps.
Le missionnaire n'hésita pas une seconde à accomplir le devoir que son ministère sacré lui imposait; ainsi quïl en avait fait contracter l'habitude à ses néophytes, dès que le bruit se fut répandu que le viatique allait être porté à un malade, la plus grande partie des habitants accourut en foule sur la place afin d'accompagner son saint pasteur,
Alain Kergras, averti de ce qui se passait, se hâta de se rendre auprès de l'abbé Gabriel pour lui offrir une escorte qui pût le défendre au besoin.
Mais l'abbé Gabriel le conduisit aux retranchemnnts et de là lui montra la modeste cabane.
— Croyez-vous, lui dit-il en souriant, qu'un danger soifc possible? Le général examina les lieux avec la plus scrupuleuse attention.
— Non, je ne le crois pas, dit-il au bout d'un instant: cependant, mon père, permettez -moi. une observation.
— Parlez, mon cher général.
— Nous sommes, vous le savez, dans une situation assez difficile, compliquée par l'absence prolongée de mon frère de lait; l'imprudence la pi us légère pourrait avoir pour nous des conséquences incalculables et amener peut-être la ruine de l'expédition.
— Ne voyez- vous pas les choses un, peu en noir, mon chergénéral? Je vous trouve bien pessimiste, répondit doncement l'abbé Gabriel.
— Peut-être avez-vous raison, mon père, mais vous reconnaissez^ n'estce pas, qu'une grave responsabilité pèse sur moi ?
— Sans doute; cependant je n'entrevois pas encore le but vers lequel vous marchez.
— Ce but est celui-ci, mon père, vous prier de n'emmener avec vous que très peu de monde, en cas d'alerte ; et, je vous le répète, ce n ? est que par mesure de précaution que je vous demande cela; les femmes et les enfants s'effrayent crient, augmentent le tumulte, mettent partout le désordre, et un danger que l'on conjurerait facilement s'ils n'étaient point là devient souvent ainsi fort grave par le fait seul de leur présence.
Le missionnaire sembla réfléchir pendant un instant.
— Pour cette fois, monsieur Alain, répondit-il, je conviens franchement avec vous que vous avez raison, bien que nous n'ayons point à redouter l'ombre d'un danger; cependant la fuite de ce malheureux a &i fort effrayé notre petite colonie, l'imagination des habitants est tellement surexcitée, qu'il nous faut éviter tout ce qui pourrait être prétexte à désordre. Je ne prendrai avec moi que les personnes strictement nécessaires pour donner à l'acte imposant que je vais accomplir toute la solennité qu'il comporte ; vous le savez, nos Indiens ne sont en somme que de grands enfants, qui, avant de se prendre par le cœur, se laissent surtout prendre parles yeux. DansTintérêt même de la religion que je leur enseigne, je suis contraint, souvent à mon corps défendant, moi qui suis un homme simple, de déployer une certaine pompe qui leur impose un respect profond pour cette religion qu'ils ne connaissent encore, hélas î que bien imparfaitement. Je vous promets donc de ne me faire accompagner que par une dizaine de personnes, c'est-à-dire le nombre strictement nécessaire.
Tout en causant ainsi, les deux hommes avaient quitté les retranchements et étaient retournés sur la place, où une foule nombreuse et recueillie attendait devant le presbytère le retour d-e son pasteur.
L'abbé Gabriel parla pendant quelques instants avec cette onction sympathique qui lui attachait tous les coeurs ; il fit sentir à ses paroissiens attentifs la nécessité de ne pas s'écarter de la mission dans les circonstances où on se trouvait; et il les engagea à se réunir dans l'église, à élever leurs pensées vers Dieu et à se joindre ainsi par la prière à l'acte qu'il allait accomplir, leur expliquant combien cette pieuse ferveur serait agréable au Seigneur, et lui
donnerait à lui de satisfaction, en lui enlevant une grande inquiétude à leur sujet, et lui permettrait ainsi de s'acquitter sans préoccupations de son triste devoir.
Les Indiens écoutèrent docilement leur pasteur et se résignèrent, bien qu'à regret, à lui obéir.
— Vous le voyez, dit l'abbé Gabriel au général, je tiens la promesse que je vous ai faite.
Et je vous en, remercie sincèrement, monsieur l'abbé ; je vous avoue que la sortie en masse de cette population de femmes et d'enfants m'inquiétait fort.
— Je le comprends et je vous sais gré de votre observation, mon cher général.
Ils entrèrent alGrs dans le presbytère.
Le général fut très surpris do rencontrer là plusieurs personnes, parmi lesquelles il ne remarqua pas sans surprise la marquise, son fils, ses deux caméristes, ainsi que Brise-du-Matin, la charmante femme du sachem co manche.
L'abbé Gabriel, après avoir fait un salut gracieux à rassemblée, était passé dans une pièce voisine.
Alain Kergras salua la marquise.
— Par quel hasard ici d'aussi bonne heure? lui demanda-Ml.
— Vous savez, mon cher Alain répondit-elle, que nous avons l'habitude, mon fils et moi, de suivre mon beau-frère lorsqu'il porte le viatique à un malade.
— C'est vrai; mais, après ce qui s'est passé, j'espérais que pour cette fois, par prudence, vous renonceriez à cet acte de charité.
— Par prudence, mon frère, dit-elle en souriant; y aurait-il du danger?
— Aucun, grâce à Dieu, j'en suis convaincu, mais pourtant,.. — ■ Vous voudriez me voir rester ici? interrompit-elle-
— Voilà, fit-il en souriant.
— Eh bien, je vous avoue, reprit-elleen baissant la voix, que je ne demanderais pa^ mieux que de suivre votre conseil.
— Qui vous en empêche?
— Cette abtention causerait une peine extrême à notre cher Gabriel; je ne me sens pas le courage de lui donner ce chagrin.
— Vous êtes un ange, ma sœur, mais alors c'est à moi...
— Pas un mot, je vous prie, à ce sujet, reprit-elle avec vivacité, vous me déplairiez mortellement; j'ai résolu d'accompagner mon frère, je raccompagnerai" ; d'ailleurs, j'ai fait mes preuves, je ne suis pas, vous le savez, une femme craintive, ajouta-t-elle avec un délicieux sourire.
— Cependant, ma sœur, réfléchissez*
— Mes réflexions sont faites, j'ai promis, je tiendrai ma promesse.
— Bon, puisqu'il en est ainsi, car vous êtes bien résolue, n'est-ce pas?
— Résolue,
— Alors je sais ce qui me reste à faire.
— Que ferez-vous?
— Eh i mais, je veillerai à votre sûreté.
— Oh! quant à cela, je ne vous en empêche pas, au contraire; je vous dis mèrne : Veillez et vous nie ferez plaisir.
— Allons, voilà une recommandation qui me raccommode un peu avec vous.
— Vous m'en vouliez donc"? fit-elle en souriant.
— Horriblement.
— Oh ! et maintenant?
— Maintenant je ne vous en veux plus ; vous emmenez mon filleul ?
— Certes, et E ri se-du -Matin, et Jeannette, et Yvonne aussi, toute la maison enfin.
— Très bien; sans doute, avant de quitter la mission» l'abbé Gabriel dira sa messe comme il le fait chaque jour.
— Oh ! il ne saurait y manquer.
— Parfait; alors j'ai le temps de prendre mes mesures; soyez tranquille, vous serez bien gardée.
— Je vous en remercie d'avance.
En ce moment l'abbé Gabriel rentra dans la salle.
— Mesdames, dit-il avec son charmant sourire, à l'église. Et il sortit.
La marquise salua gracieusement Alain Kergras, prit la main de son fils et quitta le presbytère, suivie de ses caméristes et de Brise-du-Matin.
Le général demeura un instant pensif, puis il s'éloigna à grands pas dans la direction des retranchements.
Là, il rencontra son père, qui, sa courte pipe aux dents, les bras derrière le dos, la tête penchée sur la poitrine, se promenait de long en large d'un air préoccupé.
Le bruit des pas lui fit relever la tête ; il s'arrêta.
— Que cherches-tu? demanda-t-il à son fils.
— Toi, répondit nettement celui-ci.
— Me voilà; parle, est-ce encore des reproches que tu veux m'adressera
— Une s'agit pas de reproches. L'abbé Gabriel va d'ici à quelques minutes porter le viatique à une pauvre femme qui se meurt dans cette cabane que tu aperçois là-bas, tiens, près de ce petit bois.
— Je la vois ; après ?
— La marquise veut suivre avec son fils et les personnes de sa maison ]e Saint-Sacrement.
— La marquise est une femme pieuse et croyante.
— Je sais cela tout aussi bien que toi-
— C'est juste ; après 7
— Cette sortie m'inquiète, j'ai fait tout pour l'empêcher.
— Pourquoi cela ?
— Parce que les Peaux-Rouges rôdent aux environs, et que je crains une surprise, une embuscade, quesais-je?
— Sous le feu de nos canons? C'est impossible.
— En fait de guerre, il n'y a que l'impossible qui soit à redouter; je voudrais faire fouiller le bois par quelques hommes résolus, qui s'assureraient
Les Pirates el les Sioux se défendaient en désespérés.
que rien <te suspect ne s'y cache et qui y resteraient embusqués jusqu à ce que l'abbé Gabriel fût remonté à la mission.
— Je n'ai rien à dire contre cela; c'est de la prudence.
— Fais-moi doue le plaisir de désigner quelques gars solides, mets à leur tête un homme sur lequel nous puissions compter toi et moi, et fais-les partir tout de suite, nous n'avons pas un instant à perdre.
LlV. 59. H. GEFFROY, édït. — Reproduction interdite. 59
— Dans dix minutes ils auront quitté la mission.
— Surtout n'oublie pas ma recommandation.
— À propos des hommes et du chef, n'est-ce pas?
— Oui.
— Sois tranquille, les hommes solides, tous nos Bretons le sont; le chef, ce sera moi.
— Mais,.,
— Est-ce que tu ne penses pas pouvoir compter sur moi?
— Je ne dis pas cela, bien au contraire, seulement cette mission est peu importante, et..*
— Tu te trompes, interrompit vivement le vieux Breton, il est toujours pour moi de la plus haute importance de veiller au salut de la marquise de Bodegast; et, à moins que tu ne me donnes formellement Tordre de rester à Sainte-Marie, c'est moi qui commanderai cette embuscade.
— Dieu me garde de vous donner un pareil ordre, mon père, je vous laisse au contraire carte blanche; agissez donc pour le mieux,
— Bien que je ne prévoie aucun danger, je ferai comme si la chose était sérieuse, tu peux, t'en rapporter à moi, et, en cas de surprise, il faudra passer sur mon cadavre avant que d'atteindre la marquise.
— Va donc, père, et au revoir.
— Ta main, mon gars, dit-il avec émotion.
— La voici, mais qu'as-tu donc?
— ■ Rien...; je ne sais pas; une idée qui me passe par l'esprit, je ne voudrais pas me séparer de toi, fâché.
— Ah ! peux-tu supposer cela! s'écria-t-il en le serrant sur sa poitrine; ne sais-tu pas combien je t'aime !
— Oui, je le sais, mais je suis un Breton de la vieille roche, moi, entêté et bourru, et parfois tu es un peu sévère pour moi, fieu !
— Ah î père î que dis-tu là?
— C'est vrai, je suis fou ; embrasse-moi encore*
Ils se serrèrent une dernière fois dans les bras Tua de l'autre.
— Là, dit le vieux Breton, maintenant c'est fini; adieu, mon gars,
— Non pas adieu, père, mais au revoir.
— C'est juste, au revoir... Après cela, qui sait?... Et il s'éloigna à grands pas.
— Qu'a donc mon pore aujourd'hui, murmura tristement le jeune homme en le suivant des yeux ; si nous étions en Ecosse et que je fusse superstitieux, je croirais presque, Dieu me pardonne, qu'il est fey. Allons, je suis fou, moi aussi.
Il appela alors un chasseur, le chargea d'avertir Bon-Affût qui gardait les embuscades de la forêt, de redoubler de vigilance; et quand le coureur des bois fut parti, il regagna à pas lents le quartier général, afin de donner l'ordre d'une prise d'armes pour veiller aux retranchements, pendant l'absence de l'abbé Gabriel et de la marquise.
Et, après avoir ainsi sauvegardé autant que possible la sûreté de ceux qu'il aimait, il endossa sa tenue de combat, sella son cheval lui-même pour que tout fût prêt au premier signal, et attendit.
Cependant, malgré lui, une angoisse secrète et dont il ne pouvait se rendre compte lui serrait le cœur, et plus la matinée s'avançait, plus son inquiétude allait croissant.
Enfin, ne pouvant résister davantage aux sombres pressentiments qui l'agitaient, il retourna aux retrait chements.
Le cortège descendait la colline.
Un jeune enfant marchait en avant portant un bénitier de la main gauche et de la main droite agitant une clochette.
Derrière était le Taureau-Blanc tenant une croix; immédiatement après, venait le père Gabriel portant avec les deux mains h la hauteur de la poitrine le saint ciboire contenant l'Kueharistie destinée à. la malade; derrière le missionnaire, marchaient une quinzaine de femmes et déjeunes filles indiennes précédées par la marquise conduisant son âls par la main.
Ce cortège peu nombreux était terminé par quelques enfants qui marchaient pêle-mêle, et une dizaine d'Indiens et de chasseurs armés, chargés d'escorter le Saiut-Sacrement et dont quelques-uns suivaient à droite et à gauche le bord du sentier.
Ce groupe, d'une quarantaine de personnes au plus, descendait lentement la colline, chantant à voix contenue les versets d'un psaume.
Kîen ne saurait rendre l'effet saisissant de cette scène si simple en apparence au milieu de la nature puissante et grandiose de ce désert, où à chaque pas le doigt du Créateur était marqué.
En atteignant la plaine, le cortège fit une courte halte de quelques secondes à peine pour donner aux retardataires le temps de rejoindre le gros de la troupe, puis il reprit sa marche, tourna sur la gauche et disparut dans un chemin profondément encaissé.
Malgré Téloignement, les chants sacrés montaient jusqu'à la mission avec des harmonies étranges qui faisaient une impression profonde sur les habitants rassemblés en foule aux retranchements et qui, agenouillés sur le sol, mêlaient leurs voix avec une pieuse ferveur à celles des personnes qui, plus heureuses qu'eux, avaient obtenu de suivre le Saint-Sacrement
Au bout de dix minutes, le cortège reparut au loin dans la plaine serpentant à travers les hautes herbes, bientôt il s'arrêta au seuil de la chaumière dont la porte s'ouvrit.
Les quelques personnes qui ne purent pénétrer dans Pintérieur de la misérable hutte s'agenouillèrent au dehors.
Quinze ou vingt minutes s'écoulèrent; on entendait la clochette tinter faiblement; tout à coup elle cessa subitement de résonner.
On vit alors un tumulte extraordinaire, indescriptible; les femmes, les enfants s'étaient levés précipitamment et fuyaient affolés à travers la campagne en levant les bras au ciel et poussant des cris aigus.
Que se passait-il donc?
Alain Kergras, ainsi que nous l'avons dit, se tenait anxieux, penché sur les retranchements, les yeux opiniâtrement fixés sur la chaumière où l'abbé Gabriel avait pénétré s suivi de la plus grande partie du cortège.
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Soudain, il se redressa, livide et les traits bouleversés.
— A cheval ! s'écria-t-il d'une voix tonnante.
Derrière lui, le pied à rétrier» une soixantaine de chasseurs attendaient un mot, un geste.
En une seconde ils furent en selle.
— Passage 1 cria Alain, passage, au nom de Dieu ! La foule se rejeta brusquement à droite et à gauche.
— En avant î reprit le général.
Et il s'élança suivi de ses cavaliers, descendant la colline ventre à terre, volant comme une avalanche à travers les pentes, au risque de se briser mille fois dans les précipices qui bordaient le sentier.
Par quel miracle atteignirent-ils sains et saufs le bas de la colline 1 ? Nul n'aurait su le dire!
Cependant ils ne ralentirent pas leur course effrayante, les coups de feu qui maintenant crépitaient sans interruption, les avertissaient de se presser.
Ils allaient avec une rapidité vertigineuse, coupant droit devant eux, muets, sinistres, effrayants.
Tout à coup quelques chasseurs et Indiens, repoussés sans doute, sortirent tumultueusement de la hutte, se reformèrent en dehors et recommencèrent à tirer.
Alain fit un geste.
Dix cavaliers se détachèrent et allèrent se joindre aux combattants, le reste de la troupe se scinda en deux, et, tournant les bois à droite et à gauche, y pénétra en pleine course.
Là, tout fut expliqué au général.
Une quarantaine de pirates et de Sioux, groupés en masse compacte, entouraient cinq ou six hommes, les Bretons de Clair-de-Lune, qui se défendaient en désespérés.
— En avant! cria Alain d'une voix qui n'avait plus rien d'humain.
Les chasseurs se précipitèrent au galop sur les pirates et les Indiens ; ceux-ci étaient à pied.
Ils ne reculèrent pas d'une semelle; le choc fut terrible, la mêlée épouvantable.
Le mur en torchis de la hutte avait été défoncé, quelques-uns essayèrent de se réfugier dans l'intérieur de la cabane auprès de ceux de leurs compagnons qui tenaient tête aux défenseurs du cortège déjà si décimés, mais ceuxci avaient reçu le secours des dix chasseurs d'Alain Kergras, les bandits furent accueillis à coups de fusil et contraints de reculer.
Chaque singulière, ces hommes n'essayaient point de fuir ; on aurait dit que, de parti pris, ils se faisaient tuer afin de prolonger le combat le plus possible.
Cette tactique, si en dehors des moeurs de la prairie, inquiétait fort le général qui redoublait ses efforts déjà prodigieux pour avoir raison de ces misérables et les contraindre à mettre bas les armes.
Mais ceux-ci, toujours immobiles, se pressant incessamment les uns contre les autres, continuaient vaillamment le combat en hommes qui ont fait le sacrifice de leur vie.
Il est impossible de savoir pendant combien de temps encore aurait duré ce combat, si tout à coup Bon-Affût, à la tête d'une cinquantaine de chasseurs, n'avait fait irruption sur le champ de bataille en poussant des clameurs effrayantes.
Le brave Canadien lança aussitôt ses hommes à la charge.
Le carnage devint alors effroyable.
Les pirates, dont les trois quarts étaient déjà étendus sur le sol, tentèrent alors un effort désespéré pour se dégager.
Mais il était trop tard.
Toute retraite leur était coupée.
Quelques-uns implorèrent la pitié de leurs vainqueurs.
On leur répondit à coups de baïonnettes et à coups de crosses.
Alain, arrivé au paroxysme de la rage, criait incessamment, d'une voix qui dominait le bruit du combat lui-même :
— Tue ! tue les païens 1 pas de grâce !
— Pas de grâce! répétaient les chasseurs.
Et ils tuaient, ils tuaient toujours.
Bientôt les derniers combattants tombèrent à leur tour sur cette horrible hécatombe humaine que les chasseurs s'acharnaient à fouiller de leurs baïonnettes ou de la pointe de leurs sabres pour surprendre les dernières palpitations de Tagonie de leurs victimes.
Le général jeta alors un regard circulaire sur le champ de bataille; un frisson d'horreur courut dans tous ses membres et glaça le sang dans ses veines.
Les bandits avaient succombé jusqu'au dernier; leurs cadavres amoncelés formaient un immense et horrible charnier.
Glair-de-Lune avait emmené dix hommes avec lui, tous étaient morts ; des dis chasseurs d'escorte six avaient déjà rendu le dernier soupir, un autre râlait; trois seulement survivaient plus ou moins blessés.
Le général avait perdu huit hommes de sa troupe, plusieurs autres étaient blessés, Alain lui-même avait reçu une légère estafilade dans la poitrine.
Quant à la troupe de Bon-Affût, arrivée au dernier moment pour décider le combat, elle avait peu souffert.
Mais qu'étaient devenus l'abbé Gabriel, la marquise, son fils et les autres personnes de sa suite?
Qu'était devenu Glair-de-Lune lui-même?
Les recherches commencèrent aussitôt.
La pauvre malade à laquelle le missionnaire était venu apporter l'extrêmeonction avait été tuée, tuée par une balle qui, sans doute, ne lui était pas adressée.
Dans la hutte, sur une table se trouvait le saint-ciboire; trois Indiens morts et un autre grièvement blessé avaient sans doute vaillamment cornbattu pour le défendre et étaient tombés en le protégeant.
L'Indien blessé était le Taureau-Blanc, le sang qu'il avait perdu lui avait occasionné une syncope, il n'y avait donc pas à l'interroger.
Soudain Alain poussa un cri de joie ; à quelques pas du champ de bataille,
derrière un épais buisson, il avait aperçu plusieurs corps étendus au milieu desquels il avait reconnu son père.
Le vieux Breton seul était vivant, le sang coulait de plusieurs blessures qu'il avait reçues; appuyé contre un tulipier, un genou eu terre, son sabre brisé devant lui, les pistolets à la main, il semblait un tigre aux abois, mais guettant une suprême vengeance. On apercevait gisant dans Totnbre derrière lui le corps d'une femme.
— Mon père I s'écria le général en s'élançant vers lui, Dieu soit loué I
— Alain! répondit le vieux partisan, je t'attendais, mon gars ! Ah î pourquoi n'ai-je pas ajouté foi à tes paroles ?
— Vous n'êtes que blessé?
— Oui, répondit-il d'une voix sinistre, blessé à mort; niais je me suis fait de belles funérailles, ajouta-Ml en jetant un regard d'orgueil sur les cadavres couchés devant lui.
— Mon père, vous ne mourrez pas !
— C'est mon dernier combat, mon fieu. Hélas ! je ne reverrai plus nos bruyères bretonnes.
— Voyons, mon père, du courage !
— Du courage, est-ce que tu crois que j'en manque! Non, je sens la mort, voilà tout.
— Laissez-moi vous panser.
— Fais, mon enfant, répondit-il avec un doux sourire, qui, comme un rayon de soleil entre deux nuages, éclaira un instant ce farouche visage.
Le Breton avait reçu quatre blessures graves; le jeune homme se hâta d'arrêter le sang.
— Où est la marquise? demanda Alain tout en procédant avec une adresse de soldat à ce sinistre pansement.
— Elle est là s évanouie derrière moi, la pauvre charmante créature, Yivrais-je encore si je ne l'avais pas sauvée?
— C'est vrai, mon père, pardonnez-moi; mais Alain, mon filleul, l'abbé Gabriel ?
— Alain a été enlevé; j'ai vainement essayé de m'y opposer, ils étaient cent, nous n'étions que dix.
— Hélas ! murmura le jeune homme.
— L'abbé Gabriel a suivi librement les ravisseurs.
— Que dites- vous là, mon père?
— La vérité.
4 — Mon Dieu î je vous interroge et vous êtes blessé, faible-
— Va, mon gars, je ne suis pas aussi faible que tu le supposes; lorsque l'abbé Gabriel a vu qu'on enlevait son neveu, il m'a dit : Je le sauverai, et, bien qu'il lui eût été facile de s'échapper, il s'est fait prendre.
— Oht c'est affreux! Que va dire Lucien?
— Je suis seul coupable, Alain, c'est moi seul qui mérite les reproches.
— Oh! ne parlez pas ainsi, mon père.
— Pourquoi, puisque c'est la vérité? Hâte-toi, je sens que je perds connaissance; plus tard, tu sauras tout... Pense a la... marquise... Ah !
Il poussa un soupir et retomba en arrière : il était évanoui.
Alain appela.
Des chasseurs accoururent.
On se hâta d'enlever les blessés sur des brancards improvisés.
Le général ne voulut céder à personne le soin de porter la marquise, qu'il posa sur son cheval devant lui.
Lorsque tous les blessés furent enlevés; le général dit en deux mots à Bon-Affût ce qu'il savait de ces événements terribles et lui recommanda de se mettre immédiatement sur la piste des ravisseurs.
Puis, après avoir laissé quelques hommes pour enterrer les morts, il regagna tristement et à pas lents la mission, où les habitants l'accueillirent avec des larmes et des cris de douleur*
Us connaissaient déjà la disparition de leur pasteur, leur père, ainsi qu'ils le nommaient.