‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 30 sur 35 · COMMENT L'ABBÉ GABRIEL ET LES AUTRES PRISONNIERS ÉTAIENT TRAITÉS PAR · texte numérisé non relu

COMMENT L'ABBÉ GABRIEL ET LES AUTRES PRISONNIERS ÉTAIENT TRAITÉS PAR

LES PEAUX-ROTJGES

Le camp Ae&Âncêkrex était situé au fond, ouplutôt au milieu d'une immense et impénétrable forêt vierge éloignée de cinq ou six lieues environ de la mission de Sainte-Marie, dont elle était séparée par un rideau de hautes collines boisées.

Cette forêt presque inaccessible, ainsi que nous l'avons dit, et sillonnée seulement par quelques rares sentes de bêtes fauves, renfermait les ruines ignorées d'une de ces villes fantastiques comme les Chichimèques en lseuiaient à profusion sur leur route, lors de leur migration mystérieuse vers a terre d'Ànahuac, où ils devaient s'établir enfin et fonder un empire qui plus tard fut le Mexique.

La ville qui nous occupe en ce moment, d'une construction cyclopéenne et dont l'architecture avait de très grands rapports avec celle des anciens Égyptiens, couvrait un emplacement de plus de quatre lieues et avait dû être fort importante. Elle devait remonter à une haute antiquité, car depuis son abandon trois forêts d'essences différentes étaient tour à tour sorties du sol sur son emplacement même; cependant ces ruines imposantes, dont la forme massive semblait défier les efforts du temps, était encore très bien conservées : plusieurs de ses palais et de ses maisons étaient habitables avec certaines réparations de peu d'importance, car la plupart possédaient encore leurs poutres et leurs chevrons en bois de châtaignier, essence fortcommune sans doute dans cette contrée, lors de la fondation de la ville et dont, à l'époque où se passe notre histoire, il aurait été de toute impossibilité de rencontrer un seul individu dans un périmètre de près de quatre-vingts lieues autour de la ville.

Une enceinte bastionnée, très bien entendue selon les règles de la castramétation, enveloppait entièrement la ville morte qui avait à peu près la forme d'une tortue de mer, et était partagée en deux parties presque égales par une rivière navigable pour les pirogues, bien entendu, et qui, après avoir tourne autour des collines dont nous avons parlé plus haut, allait se jeter dans le Nebraska un peu au-dessus de la mission de Sainte-Marie.

Les confédérés s'étaient établis dans Tinter ieur des cours dun palais, espèce de forteresse presque imprenable, et ils s'étaient contentés de placer quelques sentinelles derrière l'enceinte du coté qui regardait la mission.

Leur position était d'autant mieux choisie que même les plus anciens coureurs des bois de la prairie ignoraient l'existence de ces ruines, le secret de ce refuge ayant été gardé précieusement par les Indiens depuis l'apparition des premiers blancs dans le désert, et ou sait avec quelle ténacité et quelle adresse les Peaux-Rouges savent donner le change sur les choses qu'ils veulent conserver secrètes.

Depuis plusieurs jours déjà, les confédérés étaient établis au camp des Ancêtres; malgré les assurances répétées de l'Oiseau-Moqueur, ils commençaient à se décourager; une scission menaçait de se faire entre eux, scission qui eût inévitablement amené pour don Torribio la ruine des espérances secrètes qu'il nourrissait depuis si longtemps et pour le succès desquelles il avait dépensé à pleines mains -et sans compter des sommes folles, lorsqu'un matin, vers dix heures, les sentinelles signalèrent une pirogue qui refoulait le courant.

Cette pirogue était montée par un seul homme; il paraissait accablé de fatigue, car il ne pagayait que faiblement et avec des difficultés extrêmes.

Les Indiens, dont les regards perçants s'étaient aussitôt fixés sur le voyageur singulier qui arrivait ainsi à l'improviste, n'eurent besoin que d'un coup d'œil pour. le reconnaître.

Cet homme était le Vautour-Fauve.

Son arrivée au camp fut saluée par des cris de joie.

Le Moqueur accourut des premiers à sa rencontre.

Il lui lança un lasso que le jeune homme amarra à un. des bancs de l'embarcation ; les Peaux-Rouges s'attelèrent au lasso et en quelques minutes ils eurent remorqué la pirogue jusqu'à rentrée du palais où campaient les confédérés. Le jeune homme descendit aussitôt à terre, mais à peine eut-il fait quelques pas que ses forces le trahirent et il tomba sur le sol.

Le Cœur-Bouillant le prît dans ses bras vigoureux et l'emporta aussi facilement qu'il eût fait d'un enfant jusque dans l'intérieur du palais, où il le déposa doucement snr un lit de feuilles sèches et odorantes.

Mais les sachems avaient eu le temps d'apercevoir les cicatrices violacées et à peine fermées qui sillonnaient les reins du jeune homme, et il avaient échangé entre eux un regard muet, mais d'une expression singulière.

Le Vautour-Fauve, que la douleur et la fatigue avaient fait évanouir, ne tarda pas à reprendre connaissance.

Il se redressa sur le lit où il était placé, et, regardant autour de lui avec attention, ses sourcils se froncèrent imperceptiblement.

Les bandits avaient succombé jusqu'au dernier, leurs cadavres formaient ua immense

et horrible charnier.

— Que désire mon frère? lui demanda le Moqueur.

— Je désire que le grand conseil médecine se réunisse, j'ai [des choses importantes à lui dire, et des nouvelles très graves à lui annoncer, répondit-il.

— Peut-être vaudrait-il mieux que le Vautour-Fauve confiât d'abord ces choses aux chefs suprêmes de la confédération.

— Quels sont ces chefs'?

LlV. U& II. GEFFROY, édil. Reprwîuctîon interdite. . 60-

-"— Le Visage-Pâle don Torribio, le sachem apache le Coeur-Bouillant, le sachem sioux l'Oiseau-Moqueur.

— Pas d'autres?

— Non.

Le jeune homme réfléchit un instant

— Soit, dit- il enfin, je parlerai, que mes frères s'approchent de ma couche; ma voix est faible et il faut qu'ils entendent bien la proposition que je désire leur faire, afin qu'ils puissent me répondre,

Les trois hommes se rapprochèrent et s'accroupirent autour de lui.

— Mon frère a reçu de bien cruelles blessures, lui dit le Cœur-Bouillant d'une voix insinuante, qui les lui a faites?

— Les Visages-Pâles. Ils m'ont attaché à quatre piquets comme un chien ou un esclave et m'ont fouetté; ils m'auraient tué, dit-il d'une voix sourde, avec un accent de haine impossible à rendre, si le chef de la prière n'avait pas eu pitié de moi.

— Mon frère est bon, murmura le Moqueur avec une ironie mielleuse, il pardonnera à ses ennemis; son cœur ne sait pas haïr, il est trop jeune encore.

L'œil du jeune homme lança un éclair sinistre.

— Serais-je ici si je ne voulais pas me venger? dit-il en grinçant des 'dents,

— Les guerriers rouges aiment le Vautour-Fauve, reprit le Moqueur, il est leur frère, ils l'aideront dans sa vengeance.

— C'est ce que je désire.

— Que fera mon frère pour cela?

— Attendez, je suis venu vous proposer un marché.

— Que mon frère parle.

; = — Nos oreilles sont ouvertes.

— Nous sommes prêts à vous entendre, ajouta don Torribio. Ces trois invitations furent répétées presque simultanément Le Vautour- Fauve sourit.

Il ne s'était pas trompé en venant trouver ces démons, son pacte avec eux notait pas rompu, ilpouvait encore compter sur leur assistance.

; -^-'Je puis, reprit-il, non pas livrer à mes frères le camp des Visages-Pâles, cela 'est impossible, mais faire tomber entre leurs mains leurs principaux ennemis.

— L'Éclair? s'écria le Moqueur.

— Le général? fit don Torribio,

— L'Àigle-Rouge ? ajouta le Cœur-Bouillant.

— L'Éclair, r Aigle-Rouge et le général ne sont pas au camp, répondit-il.

— Alors ?♦.. murmurèrent les trois chefs déconcertés.

— Ceux que je ferai tomber entre vos mains valent mieux que ceux que vous me demandez, car ils les feront venir d'eux-mêmes, ceux-là, fit avec un Sourire sinistre.

— Que mon frère s'explique.

— Nous attendons.

— Je puis faire descendre dans la plaine, à un endroit où il sera facile de

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s'emparer d'eux, le chef de la prière qui est le frère du général, la Brise-du- Matin, la CluaU de l'Éclair, le Lys-Rosé, la femme du général et son fils âgé de onze ans à peine. Mes frères les sache ms ne pensent-ils pas comme moi que ces personnes valent mieux encore que celles qu'ils me demandent'/

— Certes, s'écria don Torribio.

— Oui, elles valent mieux, dirent ensemble les deux chefs.

— Mon frère peut faire ce]a? ajouta le Moqueur,

— Je le puis, dit-ii nettement.

— Quand cela?

— Demain.

— Demain!..] s'écrièrent-ils avec admiration.

— Demain, je l'ai dit, mais à une condition.

— - Il faudra qu'elle soit bien difficile, sinon impossible h accepter, pour que nous la refusions,

— Cette condition est très facile à remplir, au contraire.

— Bon, que mon frère parle,

— Je veux, vous entendez bien, je veux être maître du sort des prisonniers que je désignerai, sans que personne puisse s'opposer ni par la force, ni par la prière, à ce qu'il me plaira de faire d'eux, quelque soit ce que je leur réserve.

Les trois hommes échangèrent un regard, ils s'étaient compris; cette condition n'était rien pour eux : que leur importait ce que le Vautour-Fauve ferait de ces prisonniers, qui ne pouvaient être que ses prisonniers personnels?

— Soit, dirent-ils d'une seule voix, nous acceptons la condition du Vautour-Fauve.

— Mes frères en font le serment par le Wacondah et sur leur totem?

— Sur notre totem et parle Wacondah nous en faisons le serment 1 répondirent les deux sachems avec un inexprimable accent de majesté,

— Je remercie mes frères. Et vous, senor, demanda-t-il à don Torribio, êtes- vous prêt à me faire le serment que je désire?

— Quel serment exigez-vous de moi? Parlez, je le ferai.

— Promettez par votre foi de chrétien et sur votre honneur de gentilhomme, je sais que vous Têtes, et de haute race.

— Hein! comment savez-vous?.,.

— Peu importe comment; jure?;- vous?

— Je vous le jure par ma foi de chrétien et sur mon nom de gentilhomme.

— Je vous remercie, seiïor, et maintenant, écoutez tous. Les trois hommes tendirent de plus en plus leur attention.

-- L'entreprise que je vous propose est périlleuse, difficile; elle ne peut réussir qu'au prix de la mort d'au moins quarante des vôtres; êtes-vous prêt à faire ce sacrifice ?

— Oui, si à ce prix nous sommes certains de réussir,

— A. mon tour je m'engage et je vous garantis le succès.

— Ah! nos oreilles sont ouvertes.

— Ces quarante hommes devront se faire tuer jusqu'au dernier, sans hésiter, sans reculer d'un pouce, pour donner le temps à leurs compagnons d'enlever les prisonniers, et de faire disparaître les traces de leur passage,

afin de rendre toute piste impossible» sinon votre camp serait bientôt découvert et vos prisonniers repris.

— Le camp des Ancêtres ne doit jamais être connu des Visages-Pâles, dit froidement le Moqueur.

— J'offre quarante hommes de ma troupe, dit résolument don Torribio; mieux vaut laisser aux Peaux-Rouges le soin d'effacer leur piste, ils y réussiront plus complètement que mes chasseurs.

— Une autre troupe, composée d'une vingtaine de guerriers seulement, enlèvera les prisonniers.

— Bon, mais où placera-t-on l'embuscade? demanda le Moqueur.

— Cette nuit» deux- heures avant le chant de la hulotte bleue, les guerriers chargés de l'expédition s'embarqueront dans des pirogues; ils descendront le courant jusqu'au Nebraska, entreront dans cette seconde rivière; passeront derrière l'île qui de ce côté n'est que très peu gardée, aborderont à un endroit que je leur désignerai; et presque aussitôt ils seront cachés et en sûreté dans l'intérieur d'un bois qui aboutit jusqu'à un calli, où les gens dont ils doivent s'emparer se rendront demain vers dix heures du matin. Quant au retour, comme il serait très difficile de remonter les deux rivières en plein jour, je me charge de conduire les guerriers par un chemin que seul je connais.

— Mon frère servira de guide à l'expédition? demanda le Moqueur.

— Je lui servirai de guide.

— Mon frère est malade, blessé.

— Que signifie cela?

— Ne craint-il pas que ses forces trahissent son courage? < — Ma haine me soutiendra.

— Soit, mon frère est un grand brave.

— Préparez les pirogues, choisissez les hommes, n'oubliez pas que nous partirons cette nuit deux heures avant le chant de la hulotte, que nous avons du chemin à faire, et qu'il nous faut arriver avant l'enditah, — le lever du soleil.

— Tout sera prêt comme le désire notre frère et à l'heure dite; que va faire le Vautour-Fauve maintenant?

— Je vais prendre un peu de nourriture^ car je tombe de besoin, puis je dormirai jusqu'à l'heure du départ.

— C'est bon, les saehems remercient le Vautour-Fauve; la nourriture qu'il désire lui sera apportée par un chef.

En effet, quelques minutes plus tard, le Moqueur revint avec des vivres.

Le jeune homme mangea de grand appétit : la nature a des besoins impérieux qu'il faut absolument satisfaire. Puis, lorsque sa faim fut calmée» il s'étendit sur sa couche et ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil calme et profond qui persista pendant la journée tout entière.

A l'heure dite, l'expédition partit, le Cœur-Bouillant commandait les Peaux-Kouges chargés de l'enlèvement; Joë Smitt avait reçu le commandement des pirates*

Don Torribio commençait à éprouver certaines méfiances à l'égard de cet

homme qui était parvenu à force d'adresse à découvrir plus des secrets du ténébreux Mexicain que celui-ci ne voulait lui en laisser connaître ; il avait résolu de s* en débarrasser à tout prix. Il lui fit la leçon, lui donna une forte somme et lui en promit une plus forte encore s'il parvenait à engager ses hommes de façon à leur faire soutenir la retraite, même au péril de leur vie; Joë Smitt ne vit pas le piège qui lui était tendu; il agit bravement, convaincu qu'il parviendrait facilement à se dégager; mais. lorsqu'il voulut fuir, il était trop tard; alors il devina le guet-apens, mais, il n'y avait plus de remède, il avait si bien suivi les instructions qu'il avait reçues qu'il périt avec les siens.

Le coup de main fut conduit avec une habileté extrême. Clair-de-Lune, qui ne croyait pas au danger, eut ses hommes enlevés en un clin d'oeil, luimême ne parvint, non pas à se dégager, mais à résister et à sauver la marquise que par un miracle d'audace; en somme, ce fut un immense coup de filet.

Le dévouement de Jeannette sauva la marquise, la courageuse créature se fit bravement prendre par les Indiens pour donner à sa maîtresse le temps de fuir.

Cependant, tandis que les pirates et les quelques Sioux, Pawnies et Âpaches qui les accompagnaient se faisaient tuer ainsi qu'ils en avaient reçu Tordre, le Coour-Bouillant opérait sa retraite sous la direction du Vautour- Fauve.

Cette retraite avait été exécutée avec un grand bonheur, les Peaux-Rouges s'étaient jetés dans les pirogues, et s'étaient abandonnés au fil de l'eau; le courant les avait emportés avec force et si rapidement drossés, qu'en moins de dix minutes ils furent hors de vue.

L'attention générale était concentrée sur le bois où se livrait un combat terrible; personne n'aperçut les fuyards et ne se douta de la route qu'ils avaient suivie; les habitants de Sainte-Marie et ceux de 111e, qui seuls auraient pu les découvrir, étaient trop préoccupés par ce qui se passait autour d'eux pour songer à diriger leurs regards sur la rivière.

Le Cœur-Bouillant débarqua à trois lieues environ de l'endroit où la surprise avait été exécutée.

Là, un nombreux détachement de confédérés commandé par le Moqueur en personne attendait le résultat de l'expédition.

Les confédérés étaient à chevaL

Les arrivants montèrent en croupe> les prisonniers furent attachés sur des chevaux, et toute la troupe fit une pointe ventre à terre dans une direction diamétralement opposée à celle qu'elle voulait suivre; puis, après de nombreux détours, elle s'engagea dans une série de montagnes assez élevées sur les pentes dequelles elle s'éleva jusqu'à ce qu'elle atteignit un plateau dominé par un autre plus haut encore.

Arrivée là, une partie de la troupe mit pied à terre, le reste reprit sa course affolée à travers le désert et ne tarda pas à disparaître dans le lointain.

Ceux qui étaient ainsi demeurés en arrière étaient le Coeur-Bouillant, le Vautour-Fauve, les prisonniers et les Peaux-Rouges qui avaient exécuté l'enlèvement.

L'endroit où ils se trouvaient n'était qu'un chaos de rochers au milieu

desquels toute piste était impossible à découvrir; cependant, par surcroît de précaution, les prisonniers furent portés, pendant un espace assez long, jusqu'à l'entrée d'une caverne qu'en moins de cinq minutes on débarrassa des pierres et des broussailles qui l'obstruaient, puis Indiens et prisonniers disparurent dans le souterrain.

L'entrée de la grotte fut alors rétabli dans son état primitif avec une si grande habileté par un Indien demeuré en dehors, que toutes recherches auraient été impossibles à moins desavoir que là existait une grotte et un souterrain.

Ce travail terminé, le Peau-Rouge escalada les rochers, courut comme un écureuil de branche en branche sur les arbres et bientôt il eut disparu.

Les Indiens, après avoir traversé plusieurs galeries qui s'enchevêtraient les unes dans les autres et formaient un labyrinthe inextricable, atteignirent enfin après une heure de marche une seconde caverne.

Cette caverne débouchait sur une rivière assez large qui coulait pittoresquement sous le dôme de verdure des arbres centenaires d'une forêt vierge.

Plusieurs pirogues étaient cachées dans la grotte; les Indiens en mirent deux à Peau, s'embarquèrent, et commencèrent à pagayer avec vigueur pour aider le courant qui les emportait avec une rapidité extrême.

Nous avons oublié de dire que les Peaux-Rouges, lorsqu'ils s'étaient emparés de leurs prisonniers, avaient eu la précaution, non seulement de les garrotter solidement, mais encore de les rouler dans des couvertures de façon que ceux-ci ne pussent rien voir.

De sorte que les malheureux ignoraient complètement où ils étaient.

Cependant cette précaution de les aveugler ainsi les rassurait en leur prouvant que, pour le moment du moins, on n'en voulait pas à leur vie.

Les pirogues voguaient rapidement; cette course sur la rivière dura près de deux heures; puis tout à coup il y eut un choc; les pirogues enfoncèrent en grinçant leur avant dans le sable, et s'arrêtèrent.

On débarqua.

Le voyage était enfin terminé; le soleil était bas à l'horizon, presque au niveau des hautes herbes ; les Indiens avaient atteint le camp des Ancêtres, où depuis longtemps déjà les compagnons dont ils s'étaient séparés quelques heures auparavant les avaient précédés.

Les prisonniers furent enlevés comme des ballots* portés dans l'intérieur du palais jusqu'à une vaste chambre, où on les laissa, après toutefois les avoir débarrassés des couvertures qui les aveuglaient et les étouffaient presque, et avoir détaché les liens qui les garrottaient.

Cette double opération fut exécutée silencieusement; puis les malheureux demeurèrent seuls.

Ils étaient au nombre de dix.

L'abbé Gabriel, le jeune Alain de Bodegast, Brise-du-Matin, Jeannette, Ivonne, le Pécari, Salaiïn, Judikaël, Tête-de-Plume et Kardeck, les quatre Bretons qui, sur Tordre de Clair-de-Lune, avaient si cruellement fouetté le Vautour-Fauve.

Les prisonniers se laissèrent tomber plutôt qu'ils ne s'assirent sur des

amas de feuilles sèches qui probablement avaient été à leur intention placés dans cette pièce-

Les deux jeunes Bretonnes pleuraient.

Brise-du-Matin était sombre, mais ferme.

Le Pécari et les quatre Bretons affichaient une indifférence stoïque.

L'abbé Gabriel était calme et souriant.

Sou ueveu Alain se tenait près de lui, le front pâle, les lèvres serrées, les sourcils froncés à se joindre ; l'enfant souffrait de la fatigue et de la faim, mais il ne se plaignait pas, parfois même il essayait de sourire.

— Mes frères, dit l'abbé Gabriel après quelques minutes, venez près de moi. Tous se levèrent et se hâtèrent de s'approcher.

— Voici le soir, continua l'abbé Gabriel, les hommes qui se sont emparés de nous sans doute nous laisseront une nuit tranquille; mes enfants, le Seigneur est notre seul guide et notre unique soutien dans la douleur; remercions-le de nous avoir sauvés jusqu'à cette heure, prions pour ceux qui ont succombé, et pour ceux qui nous sont chers et dont nous sommes séparés.

Les prisonniers s'agenouillèrent, baissèrent pieusement la tête et joignirent les mains; l'abbé Gabriel, debout au milieu d'eux, commença la prière, qui fut répétée à haute voix par les assistants.

La prière terminée, le missionnaire adressa à ses compagnons une exhortation, dans laquelle il s'appliqua à relever leur courage, à leur recommander la confiance la plus absolue en Dieu, sans la volonté duquel rien ne pouvait arriver. Cette exhortation simple, sensée, partant du cœur, fut religieusement écoutée par ces pauvres malheureux, auxquels elle rendit presque l'espoir et dont elle doubla le courage.

— Mes enfants, dit-il eu finissant, souvenez-vous que, si vous êtes prisonniers, votre âme est libre, aucune puissance humaine ne saurait l'empêcher de s'élever vers son Créateur. Dieu vous voit, il vous entend, il vous aimej la douleur passagère qu'il vous impose en ce moment n'est qu'une épreuve qu'il vous fait subir, pour épurer vos sentiments et vous rendre dignes des grands desseins que sans nul doute il a sur vous; la souffrance est le creuset dans lequel le Seigneur se plaît, dans sa bonté infinie, à épurer de tout alliage le cœur de ses créatures de prédilection; bénissez son saint nom, remerciez-le d'avoir été jugés dignes de souffrir pour lui ; abandonnez-vous en toute confiance à sa sublime bonté, elle ne vous faillira pas; de même qu'il a relevé Job de son abjection, qu'il a sauvé Daniel des morsures cruelles des bêtes féroces au milieu desquelles il avait été jeté, de même, lorsque le moment sera venu, il fera luire sur vous le rayon sacré et tout-puissant de sa grâce. Mes enfants, je vous bénis au nom du Seigneur.

Après avoir prononcé ces paroles de sa voix mélodieuse et dont les accents sympathiques allaient si profondément au cœur, l'abbé Gabriel se rassit en faisant signe à ses compagnons de l'imiter.

Près d'une demi-heure s'écoula, pendant laquelle les Bretons causaient entre eux à voix basse; les femmes demeuraient immobiles, la tête cachée dans les mains, l'enfant essayait de dormir et Fabbé Gabriel, aux dernières lartés du jour, lisait son bréviaire.

La claies garnie d'une peau de bison qui servait de porte, fut dérangée et r ' ? ç un homme^lntra brutalement suivi de plusieurs autres.

$£ ï\* Par un mouvement électrique, tous les prisonniers furent debout au même

■ ' instant.

Le Cœur-Bouillant, car c'était lui, fit un signe à ceux qui le suivaient.

Ceux-ci déposèrent à terre plusieurs paniers qu'ils portaient.

— Mangez, chiens, dit le chef, demain vous mourrez.

— Et toi, après-demain, dit le Pécari avec une ironie mordante. Le chef se retourna comme si un serpent l'eût piqué.

— Ah! tu es ici, dit-il en apercevant le chasseur; jappe, chien poltron, demain tu chanteras an poteau de torture-

— Le poltron et le lâche est celui qui insulte un ennemi prisonnier, reprit le chasseur avec dédain; tu n'es pas un chef, tu n'es qu'une vieille femme bavarde.

Le Cœur-Bouillant s'élança sur le chasseur.

— Vil rebut des Visages-Pâles, s'écria-t-il en brandissant son tomahawk, oses-tu bien parler ainsi!

— Frappe donc, lâche! dit froidement le chasseur. Le Cœur-Bouillant poussa un rugissement de rage. C'en était fait du chasseur; mais celui-ci, dont l'œil ne perdait pas de vue

son adversaire, se rua à l'improviste sur lui par un mouvement si brusque et si bien combiné qu'il lui enleva sa hache, le renversa sur le sol et lui appuya son genou sur la poitrine.

— Ah! ah! lui dit-il en ricanant, qui de nous deux est le plus près de la mort?

Cette attaque avait été si rapide, que les Indiens, frappés de stupéfaction , n'avaient fait aucun mouvement pour venir au secours de leur chef»

Le Cœur-Bouillant était perdu, il le sentit, et, avec cet héroïsme stoïque des Peaux-Rouges, il dédaigna d'essayer de se soustraire au sort qui le menaçait;

— Tue-moi, dit-il.

Le Pécari leva la hache dont le fer jeta une lueur sinistre; mais l'abbé

Gabriel avait tout vu, il s'élança vers le chasseur et lui arrêtant le bras :

— Malheureux 1 s'écria-t-il, qu'allez -vous faire?

— Tuer cet homme; ne puis-je donc pas me venger?

— La vengeance m'appartient, a dit le Seigneur, ce meurtre vous sauverat-il? Soyez homme, mon frère; pardonnez à ce malheureux, indigne de votre colère. Hélas! il ne sait ce qu'il fait.

Le Pécari baissa la tête, ses sourcils se froncèrent, mais prenant aussitôt son parti :

— Je vous remercie et je vous prie de me pardonner, mon père, dit-il, j'ai eu tort.

Il se releva et tendant la main au Peau-Rouge* en même temps qu'il lui présentait sa hache :

— Relevez-vous et reprenez votre tomahawk, chef, lui dit-il, vous êtes sauf; mais une autre fois n'insultez pas les braves que la trahison et non le courage a fait tomber entre vos mains.

A quelques* pas du champ de bataille il aperçut un corps étendu, il reconnut son père.

Le Coeur-Bouillant se releva en proie à une émotion étrange.

— Pourquoi le Visage-Pâle ne m'a-t-il pas tué, demanda- t-il, puisqu'il me tenait renversé sous son genou?

— Parce que, répondit gravement le Pécari, ma religion me défend de frapper un ennemi sans défense, et, ajouta-t-il en désignant l'abbé Gabriel, je remercie mon père de m'en avoir fait souvenir.

LlV. 103. — H, GEFFROT, édit. — Repmdnrffca interdite. 61

— Ooah! s'écria l'Indien au comble de la surprise, le Grand-Esprit des blancs défend cela?

Il demeura un instant plongé dans de profondes réflexions, puis relevant tout à coup la tête :

— Mais cependant le Visage-Pâle sait que demain il sera attaché au poteau de torture?

— Je le sais.

— Et sachant cela le Visage-Pâle a renoncé à me tuer?

— J'agirais encore de même maintenant.

— Le Visage Pâle est brave, son chant de mort sera beau au poteau de torture.

— Je ne suis pas un Indien, répondit le Pécari en hochant la tête, pour me glorifier de mes hauts faits en face de la mort; je prierai mon Dieu de me donner la force de mourir en homme et en chrétien.

Le Cœur-Bouillant faisait d'incroyables efforts pour comprendre ces paroles et ces sentiments qui pour lui étaient une indéchiffrable énigme, mais H fut fovcê^j renoncer.

— * Éon, fit-il, le Pécari est un guerrier, le Cœur-Bouillant le traitera comme ieL

— Merci, chef, je ne vous demande pas d'autre grâce.

L'Indien s'approcha alors du missionnaire et le saluant avec courtoisie, presque avec respect :

— Mon père est jeune d'années, lui dit-il, et pourtant il possède la sagesse de longs hivers; il a sauvé la vie du Cœur-Bouillant, le sachem se souviendra.

Puis ii fit signe aux Indiens qui l'avaient accompagné et qui se tenaient immobiles près de la porte prêts à le suivre, et il sortit en saluant de la main Fabbé Gabriel et lé Pécari.

— Êtes-vous fâché de ce que vous avez fait, mon fils? demanda le missionnaire au chasseur.

— Non> mon père, et encore une fois je vous remercie de -votre généreuse intervention; elle nous sera, je le crois, très utile, sinon à moi, ajouta-t-il avec uti sourire de résignation, mais du moins à vous et à nos compagnons.

— Je ne vous comprends pas.

Le Cœur-Bouillant est un brave guerrier, célèbre dans sa nation et hotiiiété., quoique Peau-Rouge et Apache; il vous doit la vie, il sauvera la Votre.

— ■ Ma vie est entre les mains de Dieu, mon fils, elle ne dépend pas de la volonté des hommes; le plus misérable insecte ne meurt pas dans le désert sans que Dieu Fait ordonné ainsi; mais, ajouta-t-il doucement, à présent que 'tout danger est provisoirement écarté et que nous avons la presque certitude de vivre jusqu'à demain, partageons-nous ces vivres que nous devons à la pitié de nos ennemis.

L'abbé Gabriel procéda aussitôt au partage des provisions; elles consistaient en quartiers de venaison grillés sur des charbons ardents et en patates douces, cuites sous la cendre; trois calebasses pleines d'eau complétaient le menu de ce repas plus que frugal.

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Le Pécari et les Bretons y firent honneur; quant aux femmes, excepté la jeune Indienne qui, en sa qualité de femme d'un chef, se croyait obligée d'être stoïque, et qui mangea pour la forme, elles ne burent que quelques gorgées d'eau*

L'abbé Gabriel partagea son repas avec son neveu; l'enfant, avec Pinsouciance de son âge, mangea d'assez bon appétit.

Tout en mangeant, il causait.

— Mon oncle, demanda-t-il au missionnaire, est-ce que ces méchants Indiens nous tueront?

— J'espère, cher enfant, que votre âge trouvera grâce auprès d'eux, répondit le missionnaire qui savait parfaitement à quoi s'en tenir à cet égard, mais qui préférait par pitié laisser l'enfant dans une ignorance complète sur son sort probable.

— Pardon, monsieur l'abbé, vous vous trompez, dit froidement le Pécari, qui déjoua ainsi les plans du pieux missionnaire ; des Indiens honnêtes comme les Comanches ou les Creecks, par exemple, peuvent parfois, lorsqu'ils ne sont pas trop eu colère, faire grâce aux enfants et aux femmes, mais les Sioux, les Apaches, les Keuh'as et tous les autres bandits entre les mains desquels nous sommes tombés ne pardonnent pas plus aux enfants qu'aux femmes ou aux vieillards; ils éprouvent même un extrême plaisir à les torturer; vous ne les connaissez pas, mon père, ce sont les plus féroces brigands de tous les Peaux-Rouges qui sillonnent le désert.

— Pourquoi parler ainsi devant ce pauvre enfant? répondit le missionnaire d'un ton de reproche; ne valait-il pas mieux le laisser dans l'ignorance?

— Pardonnez-moi si j'ai eu tort, mon père, j'ai cru bien Faire; cet enfant est le fils d'un soldat après tout, son père est brave, il doit l'être aussi et regarder courageusement la mort en face quand le moment sera venu pour lui de mourir.

— Vous avez bien fait de me dire cela, Pécari, et je vous remercie, dit vivement l'enfant : je suis trop jeune encore peut-être pour savoir si je suis brave, et ce que c'est que le courage, mais j'ai la; conviction que, quoi qu'il arrive, je ne déshonorerai pas le nom de mon père. Oh!' que je remercie Dieu du fond du cœur, s'écria-t-il avec élan, que Clair-de-Lune ait réussi à sauver ma bonne et chère mère!

L'abbé Gabriel l'embrassa avec attendrissement.

— Noble enfant! s'écria-t-il, et s'adressant à ses compagnons : Mes frères, ajouta le missionnaire, unissons-nous pour la prière du soir.

Quelques minutes plus tard, les prisonniers dormaient ou semblaient dormir; seul l'abbé Gabriel priait encore; mais bientôt la fatigue qui l'accablait fut plus forte que sa volonté, ses yeux se fermèrent et il s'endormit, lui aussi.

Vers cinq heures du matin, un peu avant le lever du soleil, la claie placée devant la porte fut poussée sans bruit, et un homme parut; cet homme, sur lequel se jouait en ce moment un rayon de- lune, aurait été aussitôt reconnu par les prisonniers s'ils n'avaient pas été plongés dans un lourd et profond sommeil.

C'était Balle-Franche !...

Comment le chasseur était-il parvenu à s'introduire dans le camp et à dé couvrir Fendroit où ses amis étaient renfermés?..,

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