QUELLE RÉCEPTION FUT FAITE PAR M. DE OHABETTE AU GÉNÉRAL HÉPUBLICAIN
Puisque le grand nom de Charette se trouve sous notre plume et que, bien qu'effacé, le célèbre royaliste joue un rôle dans cette histoire, disons-en quelques mots, qui était cet homme, sur le compte duquel on a tant écrit, à tort ou à travers, avec ou sans bonne foi, et qui, aujourd'hui, bien que soixante-douze ans déjà se soient écoulés depuis sa mort sanglante, est encore si peu et surtout si mal connu.
Gharette de la Contrie descendait en ligne directe d'une antique famille dont le chef, Perro Caretto, marquis de Final, était, au xiu e siècle, venu
LA FORÊT YIEIIGE Si
s'établir en Bretagne où il avait épousé Jeanne Dubois de la Salle, demoiselle d'honneur d'Alix, duchesse de Bretagne.
Mais si son origine était ancienne, illustre même, sa fortune était des plus médiocres et sa famille nombreuse : trois filles et sept garçons. Charette, né à Gouffé, près Ancenis, le 21 avril 1763, fut presque adopté par son oncle, Charette de la Gascherie, conseiller au Parlement, qui se chargea des frais de son éducation. Entré en 1779, à peine âgé de seize ans, en qualité d'aspirant dans la marine» en 1787 il était lieutenant de vaisseau.
D'un caractère hautain, opiniâtre, irascible, et de mœurs plus que légères, à la suite d'une querelle, dont les motifs ne furent jamais bien connus, avec un autre officier qui lui était supérieur en grade, Gharette donna sa démission et se retira définitivement du service. Quelque temps après il épousa M ,lie Charette de Bois-Foucault, veuve d'un de ses parents, plus âgée que lui, et dont il n'eut qu'un fils qui mourut au berceau- Homme de conviction, de dévouement et surtout d'action, lorsque la Révolution éclata, il se rendit à Goblentz auprès des princes; mais, accueilli avec indifférence, gêné au milieu de ces grands seigneurs fastueux et nuls qui formaient la cour des Bourbons, aigri par certaines paroles malsounantes et par des pertes considérables éprouvées au jeu, il rentra en France et prit part, en qualité de chef de la garde nationale de son arrondissement, à la journée du 10 août, après laquelle il quitta Paris et se retira dans son château de Fonteclause, h deux lieues de Machecoul, résolu à ne plus se mêler en rien aux affaires publiques et s'obstinant à demeurer complètement étranger à la politique*
Mais lorsque commença l'insurrection vendéenne, les révoltés, qui manquaient d'un chef brave et dévoué, le prièrent de se mettre à leur tête; il refusa d'abord, et ce ne fut que contraint parleurs instances qu'il consentit à, les commander.
Ce fut alors que se révélèrent les grandes qualités guerrières que possédait Gharette et que lui-même ignorait. Il remporta d'éclatants succès, malheureusement ternis en plusieurs circonstances par des actes d'une cruauté froide. Lorsqu'il eut consenti à tirer l'épôe, il en jeta le fourreau, Tous les actes de sa vie aventureuse démontrent jusqu'à l'évidence qu'il agit toujours par conviction et avec un dévouement tout h fait désintéressé; jamais il ne se .fit d'illusion sur le sort de l'insurrection que les Princes euxmêmes abandonnaient; maïs, fidèle jusqu'au bout au serment qu'il s'était fait à lui-même, il persévéra bravement jusqu'à sa dernière heure, et, ainsi qu'il Pavait écrit à Louis XVIII dans une lettre dont on essaya vainement de nier l'existence, il périt inutilement pour son service, fusillé dans cette ville de Nantes où, quelques mois auparavant, après avoir signé la paix, il était entré à la tète d'un brillant état-major.
Disons-le une fois encore, Charette mourut fidèle à ses sentiments et à ses convictions.
À l'époque où se passent les faits que nous avons entrepris de raconter, Charette était âgé de trente-deux ans; sa taille était haute, bien prise; ses manières élégantes, quoique ses gestes brusques et nerveux, que parfois il ne
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parvenait pas à réprimer, décelassent son caractère bouillant et emporté; ses traits réguliers et assez beaux respiraient l'audace et l'intelligence; son visage était pâle, ses yeux pleins d'éclairs, sa voix douce, presque féminine.
— Soyez les bienvenus, messieurs, dit Charette en s'avançant vivement au-devant des deux officiers républicains qui déjà avaient mis pied à terre.
Et il leur tendit la main.
— Veuillez, continua le général vendéen, accepter la modeste hospitalité que les circonstances fâcheuses dans lesquelles je me trouve me permettent de vous accorder.
— Général, répondit Lucien en s'inclinant, si modeste que soit cette hospitalité, nous Tacceptex'ons de vous avec reconnaissance.
— Dois-je attribuer votre présence ici à une simple visite, suffisamment autorisée du reste par la paix qui existe entre nous, ou bien, ainsi que me l'a assuré Tabbé Dernier, venez-vous charge d'une mission diplomatique par le général Hoche ?
— Général, dit le jeune officier en souriant, je suis envoyé vers vous par les généraux Hoche et Marceau; le général Hoche, aujourd'hui commandant en chef de l'armée républicaine désire régler définitivement certaines questions demeurées pendantes entre vous et son prédécesseur.
— À ce titre, général, vous êtes doublement le bienvenu parmi nous ; nul, plus que moi. soyez-en convaincu, ne désire voir la paix établie sur des bases solides,
— Je suis persuadé que telles sont vos intentions, général; aussi est-ce pour cela que j'ai sollicité l'honneur d'être envoyé près de vous.
— S'il en est ainsi, général, reprit Charette avec un charmant sourire, nous serons bientôt d'accord.
— Je l'espère, général.
Ces premiers compliments échangés, Charette insista pour que les officiers républicains entrassent avec lui dans la ferme.
— Vous êtes fatigués d'une longue course, dit-il; à jeun depuis ce matin, vous avez besoin de réparer vos forces, c'est-à-dire de prendre du repos et de la nourriture ; donc à demain les affaires sérieuses ! Ce soir, nous deviserons de guerre et d'amour, ainsi que l'on disait jadis, en portant des santés en l'honneur des belles et des hauts faits d'armes. Demain, lorsque vous serez complètement remis de votre fatigant voyage, nous causerons politique. Cela vous convient-il ainsi, général?
— Parfaitement, général, répondit en souriant le jeune officier, vous ne pouviez me faire une plus agréable proposition.
— Eh bien! alors, entrons et mettons-nous à table sans plus tarder : Passage ! s'il vous plaît, messieurs !
Les officiers vendéens s'écartèrent à droite et à gauche, et Charette, précédant ses hôtes, pénétra avec eux dans lafeimie.
Cette ferme* comme au reste toutes celles de Bretagne à cette époque et peut-être encore à la nôtre, n'était composée que d'une seule pièce, assez vaste, au rez-de-chaussée.
La terre battue servait de plancher» un peu raboteux, il est vrai, et le pla-
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fond était formé par des fascines de noisetiers, encore garnies de leurs feuilles sèches et soutenues par de longues perches transversales.
À droite et à gauche de la salle étaient rangés six lits clos, en bois de chêne, noircis par le temps et sur les battants desquels était découpé à jour 1TI surmonté d'une croix qui décore habituellement dans les églises le devant des autels. Au-dessus de ces lits si simples, et tranchant avec eux, se trouvaient des bahuts en chêne, aux moulures délicates et aux frêles colonnettes, transportés là sans doute après l'incendie, par les colonnes infernales, des châteaux voisins; des bassines de cuivre, brillantes comme l'or et disposées avec soin sur le vaisselier, une vaste cheminée, quelques huches de paille à demi cachées derrière deux grandes armoires sculptées» de même provenance que les bahuts ; des armes appuyées çà et là contre le? murs, des outils jetés dans un coin sur un tas d'herbes en fleurs complétaient l'aspect semi-guerrier, semi-villageois de la ferme.
Une immense table, sur laquelle un couvert pour une vingtaine de personnes était dressé, occupait le milieu de la salle; des bancs étaient disposés autour de cette table, sauf d'un côté où se trouvait un fauteuil à haut dossier curieusement sculpté et surmonté d'un écusson héraldique, deux sièges plus simples étaient placés de chaque côté de ce fauteuil.
— Vous voyez, citoyens, dit gaiement Charette, que le couvert est préparé; nous n'attendions plus que vous pour nous mettre à table. Mon cher Tinténiae, ajouta-t-il en se tournant vers un charmant jeune homme de vingtcinq ans au plus, qui se tenait près de lui, voulez-vous me faire le plaisir de prévenir ces dames, et de dire, en même temps, qu'on serve le plus tôt possible.
— A l'instant, général, répondit, en s'inclinant, le jeune gentilhomme qui sortit aussitôt de la ferme.
Les écrivains royalistes ont reproché avec amertume à Charette le dérèglement de ses moeurs et sa passion effrénée pour les femmes.
Pour la gloire du général vendéen, ce reproche n'est malheureusement que trop juste; les femmes jouèrent un rôle souvent peu honorable pour lui et pour elles dans sa vie, et eurent sur les actions les plus importantes de sa carrière militaire une influence très fâcheuse.
Partout où il allait, au camp ou à la bataille, Charette menait toujours à sa suite plusieurs de ces beautés faciles qui, dépossédées par la Révolution de leurs titres et de leurs richesses, n'existaient plus que pour le plaisir et la vengeance, et dont la vie, échappée comme par miracle à l'implacable couteau de la guillotine, se laissait emporter par un tourbillon fatal, où les passions mauvaises étaient seules écoutées; car seuls, leurs germes s'étaient développés et étaient demeurés vivaces dans ces cœurs gangrenés par une haine inextinguible pour tout ce que la Révolution avait édifié ou essayait d'édifier contre la caste proscrite à laquelle elles appartenaient.
Cinq minutes à peine s'étaient écoulées depuis le départ du vicomte de Tinténiac, lorsqu'il rentra, accompagné de deux dames charmantes, vêtues avec toute l'élégance exagérée de l'ancienne cour, étincelantes de bijoux et de pierreries. Ces dames étaient, la première, la comtesse de S , dont le nom
n'est resté que trop célèbre, et que les chouans eux-mêmes, qui la détestaient pour son avance sordide, sa cruauté et son incommensurable orgueil, nommaient entre eux, avec mépris, la grande jument de Gharette,
Du reste, avouons avec humilité que jamais le démon n'avait si bien réussi à se cacher sous des enveloppes d'anges pour damner les hommes.
Ces deux dames, que le vicomte de Tinténiac conduisait avec toute la courtoisie exigée par la pointilleuse éLiquette des grands appartements de Versailles* étaient d'une beauté réellement sans égale.
Gharette sourit en les apercevant, s'avança vivement vers elles, les salua avec un respect affecté et les conduisit aux sièges préparés pour elles à sa droite et à sa gauche; puis, invitant les deux officiers républicains à occuper, près de ces dames, les sièges demeurés vacants :
— Messieurs, dit-il à ses officiers, à table, s'il vous plaît! nous n'avons que trop tardé déjà.
Les officiers vendéens s'assirent alors autour de la table; les domestiques parurent et le repas commença.
Les premiers moments furent silencieux; tous ces hommes qui, sans doute, s'étaient, pendant la journée qui venait de s'écouler, livrés ù de violents exercices exigés par la situation précaire que leur faisait la guerre civile, avaient un vigoureux appétit et livraient de rudes attaques aux mets, plus solides que recherchés, placés devant eux.
Cependant, lorsque la première faim fut à, peu près calmée, la conversation, d'abord languissante et presque nulle, s'anima peu à peu et bientôt devint générale.
Gomme, par courtoisie pour ses hôtes, Gharette avait défendu que la plus légère allusion fût faite à la politique, les officiers vendéens, presque tous gentilshommes et appartenant à la plus haute noblesse, firent appel à leurs souvenirs et causèrent de Versailles et de TrianoUj à l'époque où le malheureux Louis XVI* encore aimé de ses peuples, trônait au milieu d'une cour folle et brillante dans le palais féerique de son aïeul Louis XIV; et un feu roulant de chroniques, plus ou moins scandaleuses et dignes de FCEil-de- Bœuf, mais racontées avec ce tact exquis et ce choix d'expressions quintessenciées, dont ces brillants gentilshommes avaient précieusement conservé le secret, qui est mort avec eux, vint, enquelques minutes, dérider les fronts les plus moroses et faire sourire les lèvres les plus pincées sous le poids de souvenirs attristants*
D'ailleurs, tous ces nobles, déchus de leurs hautes positions et réduits à mener la vie d'aventures au fond des bois et des marais, n'étaient pas fâchés de faire pièce aux deux officiers républicains assis au milieu d'eux» en étalant avec complaisance et faisant miroiter, comme un prisme trompeur, les enchantements d'une cour qui alors donnait le ton à l'Europe entière*
Le général républicain écouta pendant quelques instants, en secontentant de sourire doucement, ces récits, souvent enflés et parfois même dénaturés, qui se succédaient sans interruption autour de lui; puis il dit quelques mots, hasarda de légères observations dont la justesse surprit l'assemblée, et, en entendant raconter certaine anecdote passablement scandaleuse, dont le
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comte d'Artois était le héros, anecdote dont les détails, tenus secrets à cette époque, n'avaient été connus que des familiers du prince, il se pencha vers le conteur, et, lui adressant un salut gracieux :
— Pardon, monsieur, lui dit-il avec un sourire, je crois que vous avez été mal informé et que les faits ne se sont point passés entièrement tels que vous les rapportez.
— Auriez- vous une version préférable à la mienne, général? répondit avec ironie le gentilhomme; je vous avoue humblement que cela mitonnerait singulièrement.
— Pourquoi donc cela, monsieur, s'il vous plaît ?
— Mais tout simplement, général, parce que je suis, ce que vous ignorez sans doute, le comte de La Tour-Houdart, que j'avais l'honneur, alors, d'être intimement lié avec le duc de Plessis-Rambcrt qui était des plus familiers de Son Altesse Royale, que c'est de sa bouche que je tiens ce récit, et que lui ne pouvait être mieux informé que mon ami,
— Vous m'excuserez, monsieur, quelqu'un pouvait l'être.
— Qui donc?
— Mon Dieu! monsieur le comte, Son Altesse Royale, tout simplement.
— Voulez-vous donc, général, répondit le comte avec une expression de sarcasme indicible, nous donner a entendre que vous tenez ce récit de la bouche du prince?
— Précisément, monsieur le comte, répondit Lucien en saluant Je le tiens de la bouche même de Son Altesse Royale, et, sivousle permettez, je rectifierai les légères inexactitudes qui se sont glissées dans votre récit, dont le fond est du reste, je le constate, d'une indiscutable vérité.
Cette déclaration si nette , faite d'une façon si franche et si posoe par le jeune officier, causa une surprise générale,
Toutes les têtes se levèrent, et tous les regards se fixèrent instinctivement sur Lucien, qui en supporta le poids avec la plus entière indifférence.
— Nous vous écoutons, général, dit alors le comte avec intention. Celui-ci ne se fit pas prier et raconta l'anecdote.
— Je m'incline, général, dit alors le comte avec la pi us charmante courtoisie, votre version est, en effet, meilleure que la mienne, j'étais mal servi par ma mémoire.
Les convives commencèrent à se regarder avec surprise et à chuchoter en se demandant entre eux qui était cet homme, et comment il se trouvait si au courant des anecdotes de l'ancienne cour.
Au dessert, la conversation fit un crochet, et Ton parla de la Bretagne, sujet fort intéressant pour toutes les personnes présentes, originaires pour la plupart de cette antique province*
Cette fois encore Lucien eut l'occasion d'intervenir dans la conversation au sujet d'un événement qui s'était passé une vingtaine d'années auparavant dans Tévêché de Vannes, et qui avait eu alors un grand retentissement dans toute la province; le jeune officier rectifia certains faits controuvés et termina cette rectification par ces mots qui changèrent en stupéfaction et presque en stupeur a surprise des assistants.
— Je suis, messieurs, d'autant plus certain de ce que j'avance, que, par un hasard singulier, bien que je fusse fort jeune à cette époque, je me trouvais à Vannes, dans la maison même du : comte de Kergoran, et je dinais à sa table. J'assistai donc à la discussion qui eut de si fâcheuses conséquences et qui, commencée à table, se termina le lendemain, derrière les remparts, par la mort du marquis de Penhoël, tué d'un coup d'épée en pleine poitrine par son ami intime, le comte de Kergoran, qui ne s'en consola jamais et se relira à la Trappe.
— Tout cela est d'une exactitude rigoureuse, mon cher général , ditCharette en riant, mais, à moins d'être messire Satanas en personne, -ou un de ses amis intimes, ce que je ne puis supposer, je ne comprends pas comment il se peut faire que vous soyez si parfaitement au courant, non seulement de l'histoire scandaleuse de la cour du roi martyr, mais encore de celle de notre chère province,
— Gela est cependant bien facile à vous expliquer, général.
— À la rigueur, peut-être le hasard vous aura-t-il mis en rapport...
— Le hasard n'a rien à voir dans tout cela, général.
— S'il n'était pas indiscret de vous demander une explication, sur ma foi! général, je me hasarderais à le faire.
— Faites, général, ne vous gênez pas; cette explication sera aussi facile que courte; un seul mot me suffira pour cela.
— Pardieu! puisque vous êtes si charmant convive et que vous consentez à satisfaire notre curiosité, je me risque.
— Messieurs, dit alors le général en s'inclinant gracieusement à la ronde, je me nomme Lucien Garo deBodegasL
A ce nom, si connu et si justementrespecté, tous les fronts s'inclinèrent et toutes les mains se tendirent instinctivement vers le jeune homme.
— Eh quoi! séeriaCharette avec feu, vous êtes le comte de Bodegast, le fils aîné du marquis ?
— Oui, messieurs; seulement, permettez-moi de vous faire observer que je me nomme aujourd'hui simplement Lucien de Bodegast et que je suis général républicain.
— De même que nous sommes, nous, officiers du roi; mais toutes les convictions sont respectables, monsieur, répondit sérieusement Gharette, et cela n'empêche pas que nous soyons cousins, monsieur de Bodegast.
— Ce qui est pour moi un grand honneur, général.
— Et rnoi aussi, je suis votre cousin, s'écria ïinténiac.
— Et moi, et moi! répétèrent àTenvi les autres convives.
Et chacun, quittant sa place, vint féliciter le jeune homme ému de ces marques de bienveillance auxquelles il était si loin de s'attendre.
— Pardieu ! monsieur mon cousin, s'écria Gharette avec entraînement, je suis reconnaissant au général Hoche de vous avoir choisi pour traiter avec moi, nous nous entendrons facilement- En ce moment, le galop de plusieurs chevaux se fit entendre au dehors,
puis un serviteur de confiance entra et dit quelques mots à voix basse au général Gharette.
Il ^avança au duVrinl d'eui en jetant des regards investigateurs autour de lui.
Celui-ci lit un mouvement de joie qu'il réprima aussitôt.
— J'y vais à l'instant, dit-il.
Se tournant alors vers ses convives et particulièrement vers Lucien :
— Messieurs, dit-il, excusez-moi, de nouveaux hôtes m'arrivent que je suis contraint d'aller recevoir'; mais mon absence sera, je l'espère, de courte durée. Que cela n'interrompe pas vos plaisir, dont je compte bientôt revenir
Li\\ 8, — F. ROY, éJU, — Reproduction interdite. 8
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prendre ma part. Mesdames, je vous recommande mes hôtes, surtout notre cousin : fêtez son arrivée, messieurs, car sa présence au milieu de nous est d'un heureux augure pour le succès de nos négociations.
Il fit un geste gracieux de la main comme pour prendre congé et quitta à grands pas la salle.
Le départ de Gharette jeta d'abord un certain froid parmi les convives; mais les dames, prenant au sérieux le rôle qui leur avait été confié par le général, prodiguèrent de si charmants sourires, montrèrent un si franc enjoué ■ ment, et surent si adroitement placer la conversation sur des sujets agréables à la plus graude partie des assistants, que bientôt la contrainte disparut, le souper continua joyeusement et les sautes se succédèrent avec une rapidité qui n'aurait pas tardé à être fatale à des têtes moins solides que celles de ces rudes gentilshommes bretons*
La comtesse de S,*., placée à droite de Lucien, se montra d'une grâce charmante envers lui et s'étudia à lui faire oublier la longueur de l'absence du général, ce à quoi elle réussit complètement, en lui racontant à demi-voix, avec une spirituelle ironie et une verve railleuse inimaginable,- l'histoire des geutilshommes présents. Lucien fut bientôt tout entier sous le charme de cette irrésistible enchanteresse; la conversation ne tarda pas à devenir plus intime entre elle et lui; de brûlantes œillades furent échangées; l'on marchait vite en guerre comme en amour à cette époque où la mort vous guettait sournoisement derrière chaque buisson et où, par conséquent, on avait fait un dieu du plaisir. Lucien, dont la jeunesse tout entière s'était écoulée dans les camps, qui sont loin d'être une école de morale, se laissait enivrer par les douces paroles de cette séduisante sirène ; sa tête s'échauffait, ses artères battaientplus vite. Le colloque, qui d'abord, entre la comtesse et lui., reposait sur des généralités et des lieux communs, se faisait de plus en plus intime.
Les convives du général, dont les têtes, échauffées par de nombreuses, libations, commençaient à fermenter et àéprouver enfin les premières atteintes de l'ivresse, ne s'apercevaient en rien de ce manège.
Les choses en étaient là, rien n'entravait la joie de plus en plus bruyante des convives. Depuis près de deux heures déjà, le général Charette était absent, lorsque le même serviteur, qui, précédemment, était venu annoncer au chef vendéen l'arrivée de nouveaux hôtes, entra pour la seconde fois dans la salle et réclama le silence, ayant, dit- il, une communication à faire à l'assistance.
Ge n'était pas chose facile que d'obtenir un peu de calme de toutes ces imaginations surexcitées, cfe toutes ces têtes en feu; ce ne fut qu'après de nombreux efforts que le serviteur de confiance du général parvint enfin à obtenir un silence relatif ; il profita aussitôt du répit qui lui était accordé pour s'acquitter de la commission qui lui était confiée.
— Messieurs, dit-il, le général Charette me charge de l'excuser auprès de vous: des affaires de la plus haute gravité l'empêchent de revenir ici ce soir; il vous prie de ne pas attendre plus longtemps son retour et de vous retirer, s'il vous plaît, chacun dans vos quartiers.
A cette brusque déclaration, qui mettait si brutalement fin à leur joyeuse
LA FORÊT VIERGE a!)
réunion, tous ces fiers gentilshommes, au lieu de protester, s'inclinèrent respectueusement, portèrent une dernière santé, vidèrent leurs verres, se levèrent de table et quittèrent la salle les uns après les autres.
— Ce qui se passe doit être fort grave, dit la comtesse de S..., en se penchant à l'oreille de Lucien ; mais nous sommes allies maintenant, n'est-ce pas?
Le jeune homme lui répondit par un regard à l'expression duquel il était impossible de se tromper.
— C'est bien, reprit-elle avec un délicieux sourire, soyez prudent et laissez-moi faire, nous nous reverrons.
Et, remarquant que le serviteur de Charette se dirigeait vers elle, elle posa un doigt sur la bouche, et s'éloigna après avoir répondu au salut de l'officier républicain par une coquette révérence.
Posant alors délicatement le bout de ses doigts sur le poing que lui présentait le vicomte de Tinténiac, la comtesse quitta la salle, en compagnie de son amie qui, pendant tout le repas, avait gardé un silence obstiné.
— Général, dit le domestique en s'inclinant respectueusement, veuillez me suivre ainsi que monsieur votre aide de camp; le général de Charette, mon maître, m'a chargé de vous conduire àPappartement qu'il vous a choisi.
Ces paroles furent prononcées avec une emphase comique qui fit sourire les deux officiers, en songeant à la misérable ferme dans laquelle ils se trouvaient et où les appartements devaient être rares.
— Marchez, mon ami, nous vous suivons, répondit le général. Ils sortirent.
Des sentinelles vendéennes, placées de distance en distance, faisaient bonne garde autour de la ferme.
Le domestique, armé d'une lanterne, guidait les officiers républicains à traders un dédale de sentiers où, en apparence, il était presque impossible de se reconnaître, mais dans lesquels il s'engageait sans la plus légère hésitation.
Après avoir marché ainsi d'un bon pas pendant environ un quart d'heure, vivement intrigué par la course singulière qu'on lui faisait faire ainsi,, en pleine nuit et à plus de dix heures du soir, en tournant un épais rideau d'arbres, le général vit tout à coup s'élever devant lui, à une portée de pistolet, une charmante fabrique, de style gothique, ancien rendez-vous de chasse sans doute, mais assez considérable, puisque ce château en miniature, flanqué de deux tourelles, comportait un rez-de-chaussée et un premier étage, avec huit fenêtres de façade, dont plusieurs étaient éclairées.
Le général réprima un cri de surprise en voyant cette délicieuse et coquette demeure, si bien enfouie dans les arbres et cachée sous un inextricable fouillis de feuilles et de fleurs que 3 à moins d'en connaître positivement la situation exacte, il était de toute impossibilité de la découvrir, et il suivit le domestique qui avait continué impassiblement sa route.
Ils gravirent les marches d'un double perron devant lequel se promenaient deux sentinelles, et poussant une porte qui n'était pas même fermée, ils entrèrent dans la maison à la suite de leur silencieux guide.
Celui-ci, les précédant toujours, monta un escalier garni d'une rampe en fer forgé, curieusement ouvragée, et, ouvrant une porte, il les introduisit
dans un appartement entièrement boisé, puis dans une chambre [garnie de tapisseries de haute lisse et meublée de la façon la plus luxueuse ijUn lit se trouvait dans cette chambre.
Le domestique alluma deux candélabres.
— Voici votre appartement, général» dit-il; Li porte que vous voyez là conduit dans une seconde chambre à coucher, derrière laquelle se trouve un cabinet de toilette : un en-cas est préparé dans l'antichambre ; vojcl une bibliothèque; M. de Gharette vous prie d'excuser la simplicité de son hospitalité, et d'agir ici absolument comme si vous étiez dans un de vos châteaux; vous pouvez à votre guise et sans avoir rien à craindre des sentinelles, qui sont prévenues, aller, venir, entrer et sortir ; si le sommeil ne vous tourmente pas trop, M. de Gharette aura sans doute l'honneur de vous faire visite^cette nuit.
— L'honneur sera pour moi, répondit le général.
Le domestique reprit sa lanterne, s'inclina respectueusement et sortit h reculons, laissant les hôtes de son maître libres de se livrer aux commentaires qu'il leur plairait de faire sur une si splendide réception, dans un pays perdu et désolé par la guerre, commentaires, entre parenthèses, auxquels les jeunes gens ne se privèrent nullement de se livrer.
En somme, jusqu'à ce moment, ils n'avaient qu'à se féliciter de la façon dont ils avaient été accueillis, et des égards qu'on leur avait témoignés; leur ambassade commençait donc sons les plus riants auspices, et, à moins d'événements impossibles à prévoir, tout leur présageait le succès de la difficile mission dont ils étaient chargés.
— Si nous visitions notre campement, dit Alain en riant; ceci est une précaution militaire qui n'est nullement à mépriser, il me semble, dans un pays de féerie comme celui où nous nous trouvons. Qu'en penses- tu,' Lucien? Ces diables de constructions gothiques me font toujours l'effet de boîtes à surprises; on ne sait jamais qui vous entend ou qui vous voit, lorsqu'on se trouve enfermé dans ces murs épais et toujours creusés comme des fourmilières d'une foule de corridors inconnus.
— Tu es fou, Alain J répondit Lucien sur le même ton, mais va pour la visite, cela nous fera gagner quelques instants.
Le capitaine passa une revue exacte de l'antichambre dont il sonda du pommeau de son sabre les boiseries, puis il revint dans la première pièce, souleva les tapisseries, écarta les rideaux de l'alcôve et frappa les murailles ; mais nulle trace de passage secret n'apparut.
— Bon ! fit le jeune homme, jusqu'à présent je ne vois rien de bien inquiétant; passons dans la seconde pièce»
— Soit! reprit Lucien que ce manège amusait, allons!
Alain s'arma d'un candélabre, et ils ouvrirent la porte de la seconde chambre.
Cette pièce, à peu près de la même grandeur que la premières était meublée avec le même luxe, et, comme elle, garnie de tapisseries de haute lisse.
Un lit, enveloppé d'épais rideaux, et posé sur une estrade recouverte d'un tapis moelleux, était placé dans une alcôve.
Là aussi, les recherches du capitaine furent infructueuses; il eut beau soulever les tapisseries, écarter les rideaux et sonder les murs; il ne découvrit rien de suspect.
— Nous en sommes pour notre courte honte, dit en riant Alain; s'il existe un passage secret, il est si bien dissimulé que le diable lui-même y perdrait son latin et ne le découvrirait pas.
— Ne te l'avais- je pas dit, répondit Lucie n, entêté que tu es?
— Que veux-tu! malgré le peu de succès de nos opérations, rien ne m ôtera de l'esprit qu'il existe au moins une porte secrète et un corridor inconnu,
— Sur quelle base repose cette croyance?
— Pardieu! sur une base excellente : la connaissance exacte que nous avons, toi et moi, du caractère du citoyen général Gharette. Il est trop fin, et le métier qu'il fait est trop dangereux pour qu'il ignore et ne mette pas en pratique ce proverbe plein de sens des paysans du pays de Tréguier, le pays par excellence pour les proverbes : « La souris qui n 7 a qu'un trou est bientôt prise », et le sieur Gharette est, à mon sens, une souris trop futée pour ne pas s'être précautionnê d'une foule de trous dans toutes ses résidences.
Lucien se mit à rire.
— Ton idée n'est pas aussi folle qu'elle en a l'air; il y a du vrai dans ce que tu dis, reprit-il.
— Pardieu ! voyons le cabinet de toilette*
— Encore ?
— Toujours.
Mais là aussi les recherches furent sans résultat.
— Allons! s'écria Alain avec un désespoir comique en rentrant dans la seconde pièce, il est écrit que je ne découvrirai rien; maintenant il se fait tard, songeons à notre installation; je reste ici, moi, cela te convient-il?
— Parfaitement.
— As-tu besoin de moi?
— En aucune façon.
— Alors, avec ta permission, je me couche; je me sens la tête lourde; ce diable de vin d'Anjou est capiteux, et, quand on n'y est pas habitué...
— Bon, bon! flt en riant le jeune homine, tu n'as pas besoin de prétexte, paresseux !
— Paresseux! parce que j'ai envie de dormir! Et il bâilla à se démettre la mâchoire. Est-ce que tu ne vas pas te coucher aussi, toi?
— Non, pas encore; n'as-tu pas entendu ce qu'a dit le domestique du général?
— Non... si... ma foi, je ne sais pas.
— Il m'a dit que probablement son maître me ferait visite cette nuit; mais j'en doute.
— Moi aussi : dans tous les cas, si tu veux que je te tienne compagnie...
— Ge serait très agréable pour moi, tu dors debout.
— G'estj ma foi, vrai! mais tu vas horriblement l'ennuyer ainsi, tout seul.
— Merci! je prendrai un livre et je lirai jusqu'à minuit.
— L'heure des spectres ! brrr!... fit Alain en riant.
— Ou des conspirateurs; n'importe! Si le général n'est pas venu à minuit, bonsoir! je me couche, et j'éteins ma bougie!
— A ta place, moi, je me coucherais tout de suite, et je lirais en me dorlotant dans mon lit.
— Ce ne serait pas convenable.
— Au fait, c'est possible ! fais comme il te plaira, seulement, à la plus légère alerte, éveille-moi; si tu y manquais, je ne te le pardonnerais de ma vie.
— Sois tranquille ; mais pourquoi cette méfiance?
— Je ne sais pas... peut-être un pressentiment.
— Fou I... Allons, bonne nuit, Alain!
— Bonsoir, Lucien.
Les deux jeunes gens échangèrent une chaleureuse poignée de main. Alain ôta son sabre et dégrafa son uniforme; Lucien se dirigea vers la porte de communication, l'ouvrit et souleva la portière.
Tout à coup, il la laissa retomber en poussant un cri de surprise.
— Qu'as-tu donc? s'écria Alain en s'approchant vivement de lui.
— Rienl répondit Lucien d'une vois émue, le pied m'a tourné^ et cela m'a fait mal.
— Ah!..* fit Alain en le regardant fixement, bien vrai? ce n'est pas autre chose?
— Que veux-tu que ce soit, reprit-il avec un sourire pâle et contraint.
— Que sais-je? répondit-il avec défiance.
— - Allons, fou que tu es, tu radotes !
— Peut-être!
— Bonsoir, Alain 1
— Bonsoir, Lucien... mais je veillerai, grommela-t-il entre ses dents.
Le général haussa les épaules et entra dans sa chambre à coucher, dont il referma soigneusement la porte derrière lui, et poussa, sans bruit, les verrous.