SEUL ET SANS PARTAGE
Trois heures à peine s'étaient écoulées depuis la rentrée d T Alain Kergras à la mission avec son lugubre cortège de morts et de blessés, au milieu des pleurs et des sanglots de la population à demi-folle de douleur.
Les blessés avaient été transportés à l'ambulance, les morts conduits au cimetière et enterrés.
Le général marchait de long en large dans le salon de la maison de son frère de lait, suivant d'un regard morne les habitants de Sainte-Marie qui vaguaient sans but à travers les rues et les places delà mission, en se tordant les bras, levant les yeux au ciel et poussant des cris de désespoir qui lui brisaient le cœur; Alain attendait avec anxiété des nouvelles de la marquise àlaquelle on prodiguait vainement les secours les plus assidus et qui demeurait toujours sans connaissance.
Tout à coup un grand bruit se fit entendre au dehors. Alain interrogea un chasseur qui passait en courant devant lui.
Le général de Bodegast arrivait.
A cette nouvelle, le loyal Breton se sentit frappé au cœur comme par un fer brûlant; il fut sur le point de s'évanouir, le sol manqua sous ses pas tremblants, il se traîna jusqu'à un siège, s'affaissa sur lui-même en murmurant d'une voix étranglée :
— Mon Dieu! mon Dieu ! Mon frère! mon pauvre frère!
Il laissa tomber sa tète sur sa poitrine, cacha son visage dans ses mains, et il pleura, comme peuvent pleurer ces cœurs de lions, d ont l'âme a été trempée au feu de cent batailles, avec des sanglots ressemblant à des rugissements.
Décrire ou seulement essayer de rendre la douleur et le désespoir du général de Bodegast à la nouvelle de ce qui s'était passé pendant son absence est une tache au-dessus de nos forces, nous y renonçons.
Cet homme, si fort, si bon, si vaillant, que rien ne pouvait plus émouvoir ni surprendre, fut littéralement foudroyé; pendant quelques instants, il n'eut plus la têteàlui, et, si Dieu ne lui avait pas envoyé des larmes, il serait devenu fou ou il serait mort.
Lui qui, après une excursion laborieuse, revenait presque heureux d'avoir retrouvé son ami le plus cher, qui sentait son cœur se rouvrir à l'espérance de réussir dans l'expédition presque impossible qu'il avait tentée dans ces mpénétrables déserts, voir tout à coup ses projets renversés d'une façon si
terrible et si inattendue, se sentir frappé d'un coup aussi affreux dans les êtres qui lui étaient les plus chers! Ce concours inouï de circonstances qui déjouaient toutes les combinaisons de la prudence humaine le frappait littéralement de stupeur, en lui prouvant le néant des projets les mieux conçus, et la folie de compter sur ce qui en apparence est le plus solidement établi.
Mais la réaction fut prompte, cette vaillante et énergique nature ne pouvait succomber ainsi; par un effort surhumain, le général, tel que le lutteur antique, contraignit la douleur à rentrer muette désormais au fond de son cœur; il redevint subitement maître de lui-même» et redressa fièrement la tête avec cette mélancolique mais inébranlable résignation du Titan foudroyé qui est résolu, sinon à vaincre, du moins à rentrer vaillamment dans la lice, et à succomber en s'ensevelissant invaincu sous un monceau de ruines.
Dès ce moment, tout changea; des ordres furent expédiés dans toutes les directions, le calme rétabli; la tranquillité commença à rentrer parmi les habitants de Sainte-Marie, auxquels le général, par sa conduite ferme, sut en quelques heures à peine inspirer une confiance sans bornes.
La marquise, à son exemple, avait non pas dompté, mais concentré sa douleur; froide et calme en apparence, elle apparaissait telle qu'elle avait été aux premiers jours de sa jeunesse.
— Mon fils? avait-elle dit à son mari.
— Nous le sauverons, avait répondu fièrement le général.
Seul Alain était inconsolable; il fallut que le général lui rendît le courage qui l'avait abandonné.
Vers cinq heures du soir, on convoqua le conseil; les éclaireurs étaient rentrés sans rien découvrir; il n'y avait pas un instant à perdre : il fallait aviser.
Les membres du conseil étaient le comte de Tancarville, résolu à tout tenter pour rendre à son ami le fils qui lui avait été enlevé, Bon-Affût, l'Éclair, Balle-Franche, l' Aigle-Rouge, TOcelolt, Alain et le général.
La marquise, bien que sans prendre part à la discussion, avait voulu assister au conseil.
Plusieurs avis furent émis et discutés tour à tour, mais aucun d'eux ne remplissait le but qu'on se proposait,
Le point de départ manquait, la piste perdue, qu'il fallait retrouver et retrouver promp terne nt.
L'Aigle-Rouge, qui n'avait pas encore prononcé un mot, s'adressa alors à M. de Bodegast.
— Pardon, mon général, dit-il, je vois que nous pouvons discuter ainsi très longtemps sans aboutira rien, et il importe de trouver le plus tôt possible la piste des Peaux-Rouges.
— C'est cela même, mon ami, répondit le général,
— Eh bien ! moi, si vous y consentez, je me charge de retrouver non seulement cette piste, mais encore de vous conduire tout droit au repaire des bandits.
— Gomment, si j'y consens? Mais tout de suite.
— Alors c'est entendu, général.
— Mais comment ferez-vous?
— Oh! c'est bien facile; je dirai à Milord de vous conduire et il vous conduira, soyez tranquille.
— C'est mal de plaisanter dans une circonstance pareille, mon ami.
— Dieu me garde de plaisanter avec votre douleur, mon général ; vous êtts injuste pour Milord, la bonne bête vous a déjà donné cependant des preuves de son savoir-faire. Que voulez-vous, mon général, ajouta-t-il avec bonhomie, lorsque l'intelligence des hommes est en défaut, il peut être nécessaire d'avoir recours à l'instinct des animaux qui ne les trompe jamais, lui.
— Mon cousin a raison, général, dit Balle-Franche avec un sourire triste.
— J'ai foi en Milord, ajouta Bon-Affût.
— Le Grand-Esprit conduit lui-même ses créatures, murmura le sache m avec conviction.
Le général se taisait; un combat se livrait dans son esprit, il hésitait.
— G'est notre ressoui^ce suprême, dit doucement la marquise.
— Vous êtes tous de cet avis? demanda le général.
— Oui, général, répondirent d'une seule voix les membres du conseil.
— Eh bien! soit, nous suivrons Milord cette nuit même. Dans deux heures, nous tenterons la reconnaissance ; si le chien nous met sur la bonne voie, nous agirons aussitôt,
— Si vous y consentez, général, mon cousin et moi nous ferons la reconnaissance» dit Balle -Franche.
— Écoutez, dit le général de ce ton de commandement qu'il savait si bien prendre dans les circonstances graves. Alain, tu prendras le commandement suprême de tous les cantonnements. Aussitôt notre départ, tu ne laisseras que les hommes strictement nécessaires pour la garde des retranchements, les autres seront massés dans la plaine avec deux pièces de canon attelées et placées sous les ordres du comte de Tancarville; l'Ocelolt, de son côté, exécutera la même manœuvre avec ses guerriers; les troupes seront prêtes à marcher au premier signaL Vous, Bon-Affût, vous nous accompagnerez à portée de fusil en arrière avec vos chasseurs.
— Oui, mon général.
— Tu m'as bien compris, Alain?
— Pourquoi ne me laisses-tu pas Raccompagner, frère?
— Parce que j'ai ici besoin d'un homme sûr, d'un autre moi-même, et que toi seul peux me remplacer.
— Je t* obéir ai, frère.
— Merci, lui dit le général avec une affectueuse poignée de main. Balle- Franche, FAigle-Rouge, l'Éclair et moi tenterons la reconnaissance, accompagnés de deux guerriers comanches qui^ au besoin, nous serviront de courriers. Messieurs, préparez-vous, nous partons dans une heure.
— Et moi, Lucien? demanda la marquise.
— Vous,, Andrée?
— Oui, resterai-je donc ici? Demeurerai-je ainsi plongée dans cette inquiétude mortelle qui me tue; ne serai-je donc pas la première à embrasser mon lils"?
— Nous tentons une expédition désespérée, ma chère Andrée, expédition qui peut-être nous coûtera la vie; vous ne pouvez nous suivre.
— Lucien, reprit la marquise en regardant sqïi mari en face, je vous suivrai, je le veux.
Elle accentua ces trois mots avec une expression tellement étrange, sa physionomie rayonnait d'une résolution si ferme et si arrêtée» que le général fit un mouvement de surprise, presque d'épouvante.
C'était la première fois que la marquise disait : Je le veux! elle la femme aimante, dévouée, qui jamais n'avait eu d'autre volonté que celle de son mari. Le général comprit tout ce qu'il devait y avoir d'angoisse et de douleur dans le cœur de cette mère pour qu'elle osât parler ainsi ; il inclina lentement la tête, et, avec un doux et mélancolique sourire ;
— Soit, Andrée, lui dit-il . vous viendrez.
— Oh! merci! s'écria-t-elle en se jetant dans ses bras et en fondant en larmes,
A sept heures du soir, ainsi que Tordre en avait été donné par le général, les personnes qui devaient faire partie de la reconnaissance étaient rassemblées à l'intérieur des retranchements; seul Bon-Affût était absent, il avait été rejoindre ses chasseurs que les Comanches avaient relevés à leur embuscade, et à. la tête de sa troupe il attendait au bas de la colline.
La marquise avait endossé son costume de voyage, costume presque masculin, beaucoup plus commode que des vêtements de femme pour l'expédition qu'elle tentait; seulement on remarqua, mais sans cependant lui en faire l'observation, qu'elle avait passé dans la jupe de crêpe de Chine qui lui servait de ceinture, une paire de pistolets et un criss malais.
L'héroïne des guerres de la Vendée avait complètement reparu-
La nuit était belle, calme, sereine, le ciel sablé comme d'un semis de poussière de diamant de millions d'étoiles étincelantes, l'atmosphère d'une pureté telle qu'il était facile de distinguer les moindres objets à une distance considérable, bien que la lune ne fût pas encore levée. Des frissons mystérieux agitaient la cime feuillue des arbres qui bruissaient en doux et plaintifs murmures; on voyait voleter dans l'éther des millions de folles lucioles qui produisaient de continuels rayonnements ; sous chaque brin d'herbe on sentait le travail incessant des infiniment petits qui jamais ne s'arrête; dans les lointains bleuâtres de l'horizon résonnaient les glapissements saccadés des loups rouges en chasse et les miaulements plaintifs des jaguars à l'abreuvoir. C'était une de ces nuits pures remplies de mélodies saisissantes et indéfinies, inconnues dans nos froids et brumeux climats, où le cœur se repose, où Ton respire la vie à pleins poumons avec les acres senteurs du désert, et où Tâme ■bercée par de fugitives et ravissantes rêveries, abandonne la terre pour s'élever vers Dieu.
On descendit lentement la colline.
Le général prit son frère de lait à part :
— Je ne veux pas te quitter sans te demander des nouvelles de ton père, lui dit-il avec émotion. Comment est-il?
Alain hocha la tète.
— Il va mal, répondit-il, le moral est surtout chez lui bien affecté, il ne se pardonne pas ce qui s'est passé.
— Hélas î il est la seule cause de tout ce qui est arrivé.
— Il le comprend maintenant; cette certitude le tue bien plus sûrement ^>^ Q ue * es blessures qu'il a reçues, si graves qu'elles soient.
— Pauvre Hervé I murmura le général, il a cru bien faire; je ne puis lui en vouloir, je n T ai pas voulu le voir, de peur d'empirer par ma présence l'état où il se trouve.
— Je te remercie; d'ailleurs, il ignore ton retour.
— Maintiens-le dans cette ignorance jusqu'à ce que tout danger ait disparu ; et maintenant embrasse-moi, frère, et à la grâce de Dieu! lui seul peut nous faire réussir.
Les deux frères de lait s'embrassèrent silencieusement, puis Alain, après avoir échangé à voix basse quelques mots avec la marquise, regagna la mission.
— Sommes-nous prêts? demanda le général.
— À vos ordres, général, répondit l'Àigle-Rouge.
— Eh bien ! allez»
Le Canadien prit des mains de Balle-Franche quelques vêtements que
celui-ci avait emportés et il siffla doucement le chien qui accourut aussitôt, et sur un signe se plaça devant lui.
— Milord, lui dit alors le chasseur avec ce flegme dont il ne se départait jamais, faites bien attention à ce que je vais vous dire, mon garçon; un grand malheur est arrivé pendant notre absence^ plusieurs personnes que tous nous aimons ont disparu; ces personnes > nous comptons sur vous pour les retrouver.
— A quoi bon tout cela? s'écria le général avec impatience.
— Gomment, à quoi bon? se récria le chasseur avec son imperturbable sang-froid, mais, si vous ne lui dites pas ce dont il s'agit^ comment voulezvous qu'il sache ce qu'on attend de lui, cet animal?
Le général haussa les épaules; rAJgle-Rouge reprit :
— Vous désirez sans doute connaître les personnes que vous devez retrouver; tenez, Milord, flairez bien ceci; c'est une soutane, comme vous voyez, elle a appartenu au digne père Gabriel, le bon missionnaire qui vous caressait et vous donnait des os de côtelette.
Le chien remua la queue et poussa un petit cri; rien d'extraordinaire comme cette conversation entre l'homme et le molosse ; ranimai, assis gravement sur son train de derrière, ses yeux brillants fixés avec une expression quasi humaine sur son maitre, ne perdait ni un mot, ni un geste. Pour les spectateurs les plus indifférents ou même les plus incrédules de cette scène, il était évident que le chien pressentait, devinait, ou, pour être plus franc, comprenait ce que lui disait le chasseur.
— À présents Milord, cette casquette a appartenu à un enfant que vous aimez beaucoup; sentez-la.
Le chien obéit et poussa un gémissement doux et plaintif qui fit tressaillir les assistants.
Les Peaux-rouges s'étaient jetés dans les pirogues et s'étaient abandonnée au fil de l'eau.
— Croyez-vous qu'il comprenne? dit l'Aigle-Rouge avec un mouvement de légitime orgueil.
— Je l'admets, c'est possible, mais de là retrouver la piste...
— Patience, générai; maintenant, Milord, nous attendons que vous nous conduisiez près des personnes qui ont dispara. Cherche, Milord, cherche, mon bellot, aoh! aohf cherche I
LîV, 62. — H. GEFFROY, éditeur. — Reproduction interdite.
Milord flaira de nouveau pendant assez longtemps les vêtements posés à terre, puis il sembla aspirer l'air un instant et partit comme un trait.
— Où va-t-il? s'écria le général.
— Attendez, reprit le chasseur.
Le chien se dirigea en ligne droite sur la cabane abandonnée; il y entra, pénétra dans le petit bois, qu'il parcourut dans tous les sens, le nez contre le sol; il sortit du bois, gagna le bord de la rivière; suivit pendant quelque temps le rivage; puis il revint sur ses pas ; se mit à l'eau, plongea à plusieurs reprises et finalement il regagna la rive, se secoua, reprit sa course et rejoignit son maître, devant lequel il s'arrêta, la tête basse.
— Avez-vous compris ce qu'a fait le chien? demanda le chasseur.
— Parfaitement, reprit le général, mais cela vous prouve plus que jamais qull ne trouvera pas.
L'Aigle-Rouge sourit.
— Milord, vous entendez, dit-il, on croit que vous êtes dépisté. Prouvez le contraire, mon garçon; ceux qui ont disparu sont partis par eau, vous avez suivi leurs traces dans la rivière, ce n'est donc pas leur piste qu'il faut chercher; elle n'existe pas sur le sol, puisqu'ils ne l'ont pas foulé. Interrogez les senteurs de la savane, aspirez les émanations subtiles qui flottent dans l'air; c'est ainsi seulement que vous parviendrez à prendre la voie.
— Pour le coup, c'est trop fortî cet homme est fou, s'écria le général avec impatience.
— Silence, dit nettement le chasseur,
— Au nom du cielt murmura la marquise avec prière.
Le chien était revenu près des vêtements posés sur le sol. Cette fois il les foula avec ses pattes, les prit dans sa gueule, les jeta en l'air à plusieurs reprises en les secouant avec force, puis il les flaira de nouveau pendant assez longtemps.
Chacun suivait ce manège extraordinaire avec un intérêt extrême, comprenant vaguement le motif caché de ce remue-ménage sans but apparent.
Milord abandonna enfin les vêtements, releva la tête 5 aspira l'air avec
force et commença à courir en rond le nez au vent en agrandissant immensément les cercles qu'il faisait
Bientôt il disparut.
Une demi-heure tout entière s'écoula.
Les assistants étaient en proie à une vive anxiété; cette absence prolongée et dont ils ne s'expliquaient pas les motifs les plongeait dans une inquiétude qui croissait à chaque minute; ils commençaient à se regarder entre eux avec une expression de doute et de tristesse.
Seul r Aigle-Rouge était impassible , un sourire fugitif errait sur ses lèvres, il se frottait les mains eu jetant autour de lui des regards sournois avec une expression presque narquoise.
Soudain deux ou trois cris d'appel se firent entendre, puis le chien reparut courant à toute vitesse ; arrivé près de son maître, il se dressa, posa les pattes de devant sur les épaules du chasseur et le lécha en poussant à deux ou trois reprises ces petits cris joyeux dont il avait l'habitude.
— Eh bien? demanda vivement le général.
— Eh bien, répondit le chasseur, mon général, maintenant nous pouvons nous mettre en route, la piste est retrouvée.
— Vous croyez?
— J'en suis convaincu, général, j'en réponds même; n'est-ce pas, Milord? Le chien se livra à des gambades joyeuses,
— Vous voyez, ajouta le chasseur.
— Alors en route.
— Tu entends» Milord? Mon ami, nous te suivons; seulement, marche
-ta
doucement afin que nous ne te perdions pas de vue.
Le chien parut parfaitement comprendre la portée de la recommandation qui lui était faite et il se plaça à la tête de la petite troupe.
— Que devons- nous faire? demanda le général.
— Rien, que le suivre. Ne craignez rien, général, Milord est un vieux routier, il ne nous perdra pas; seulement parlons le moins possible, et lorsque nous serons obligés de le faire, que ce soit à voix basse : on ne sait jamais par qui on est entendu dans la prairie.
On partit en file indienne pour plus de prudence.
Dix minutes plus tard on passa devant Bon-Affût, et sa troupe, composée d'une soixantaine d'hommes, tous vieux coureurs des bois^ rompus depuis longtemps à. toutes les exigences de la vie du désert et qui en connaissaient sur le bout du doigt les ruses et les stratagèmes.
Au passage, le général échangea quelques mots à voix basse avec Bon- Affût.
Lorsque les cclaireurs furent éloignés de deux cents pas environ, le chasseur se mit en marche à son tour avec sa troupe, en réglant ses pas de manière à toujours conserver la même distance.
Milord avait fait un brusque crochet sur la droite et il se dirigeait vers le cordon de collines qui masquaient l'horizon.
Les collines furent franchies sans trop de fatigue, puis la plaine recommença; trois heures après leur départ de la mission, les batteurs d'estrade franchirent les derniers contreforts d'une foret dont les masses sombres s'enfonçaient au loin sur la droite.
Milord coupa en biais ces derniers fourrés de la forêt et bientôt les chasseurs se trouvèrent sur les bords d'une rivière.
La marche du chien était extraordinaire, en ce sens qu'elle était calme, reposée ; il s'avançait toujours du même pas sans augmenter ni ralentir son allure, n'hésitant jamais et semblant parfaitement connaître où se trouvait le but qu'il se proposait d'atteindre.
Arrivé sur le bord même de la rivière, le chien tourna brusquement à droite et s'engagea résolument dans une fente où on le suivit immédiatement.
— Que 'pensez-vous de cela? demanda le général à Balle-Franche en se conformant aux prescriptions de l' Aigle-Rouge ; croyez- vous que nous sommes sur la voie?
— J'en répondrais sur ma tête, mon général, répondit nettement le chasseur*
— Qu'est-ce qui vous le fait supposer?
— Tout, mon général, m'assure que le chien ne se trompe pas et qu'il a trouvé la piste véritable.
— Vous croyez que nos ennemis ont passé par ici?
— Pour venir à la mission, certainement.
— Mais pour retourner à leur campement?
— Une partie d'entre eux a suivi ce chemin, ceux-là étaient à cheval, leurs pas sont encore marqués sur le sol, voyez; ils étaient même assez nombreux; c'étaient des Indiens, mais ils n'ont pas pris la même route que nous, ils ont coupé à travers la forêt après avoir fait un long détour.
— Qui vous porte à supposer cela ?
— Je ne suppose pas, mon général, j'ai vu à un quart de lieue en arrière les fourrés foulés et brisés sur une largeur de vingt pieds environ; c'est là qu'ils ont débouché, cela est d'autant plus certain que c'est là seulement que commencent les traces de pas de chevaux. Cette rivière, si vous en calculez bien la direction, est celle-là même qui se jette dans le Nebraska, à quelques milles de la mission; de plus, j'ai entendu faire sur cette forêt dans laquelle nous sommes en ce moment des récits mystérieux qui me donnent à supposer que c'est au sein de ses profondeurs inexplorées que nos ennemis ont cherché un refuge.
— Que voulez-vous dire?
— Je n'ose rien affirmer; mais, d'après ce que j'ai pu comprendre, car les Indiens n'en parlent qu'avec répugnance et d'une façon détournée, cette forêt renfermerait certaines ruines qui... Mais pardon, mon général, voici que nos compagnons s'arrêtent, il doit se passer quelque chose d'intéressant.
Us pressèrent alors le pas qu'ils avaient ralenti pendant cette causerie et rejoignirent leurs compagnons.
Ceux-ci étaient arrêtés au centre d'une espèce de clairière, le chien se tenait près d'eux.
— Qu'y a-t-il donc? demanda vivement le général,
— Il y a que nous ne pouvons pas aller plus loin, général, répondit F Aigle- Rouge.
— Comment cela? Aurions-nous perdu la piste, ou bien celle que nous suivons serait-elle fausse?
— Ni Pun ni Pautre, mon général, nous sommes arrivés, voilà tout.
— Comment arrivés?
— Regardez à travers les arbres, mon général, seulement ne vous avancez pas trop, ce n'est qu'un rideau.
Le général se hâta de faire ce que lui disait le chasseur; il poussa un cri de surprise.
Derrière les arbres s'étendait un espace libre d'environ une centaine de pas, terminé par des ruines imposantes qui s'allongeaient à perte de vue des deux côtés de la rivière; juste en face de l'endroit où se tenaient les chasseurs. Aux rayons de la lune qui éclairait presque comme en plein jour, on voyait se profiler au sommet des ruines la silhouette sombre et menaçante d'une sentinelle indienne.
LA FORÊT VIEUGE 493
— C'est prodigieux î murmura le général.
— Ne vous disais-je pas que Milord était un vieux routier et qu'il nous conduirait droit au but ? Hein, mon général, qu'en pensez-vous maintenant?
— Gela me confond. L'instinct ou plutôt l'intelligence de ce noble animal passe toute croyance.
Et cette fois le général accabla franchement de caresses la bonne bêtej qui se laissa faire avec sa bonhomie accoutumée.
— Nous ne pouvons demeurer ici» la place n'est pas sûre, dit Balle-Franche, les Peaux-Rouges sentent les blancs de très loin; aux premiers rayons de soleil, ils nous découvriront.
— C'est juste, reprit le général, il faudrait chercher une position où nous pourrions, le cas échéant, résister à un coup de main.
— Attendez, dit le comte de Tancarville, j'habitais près d'ici dans cette forêt même, bien que dans une direction opposée; les hasards de la chasse m'ont souvent conduit vers les ruines de cette ville morte. Sx je ne me trompe, il doit y avoir ici un chaos de rochers au centre desquels se trouve une grotte dans laquelle il nous serait facile de nous abriter, mais où cette grotte ? Voilà ce que je ne saurais dire.
— Milord la trouvera, dit vivement le général.
— Il paraît que vous commencez à avoir confiance en lui, répondit l'Aigle- Rouge avec un sourire légèrement railleur.
— Moi? Écoutez bien ceci, mon ami : maintenant, après ce que je lui ai vu faire, vous pouvez me raconter sur votre chien les histoires les plus fantastiques, je les croirai les yeux fermés, quand bien même vous me diriez que dans Un moment de bonne humeur il a décroché la lune et vous Ta servie sur un plat d'argent. Ainsi vous voilà averti.
Cette boutade dérida tous les visages et amena le sourire sur toutes les lèvres.
— Allons, reprit en riant F Aigle-Rouge, cette fois encore nous esayerons, Milord et moi, de vous satisfaire.
Il mena le chien à l'extrémité opposée de la clairière, du côté où la forêt était parallèle à la rivière, et étendant le bras :
— Cherche, Milord, lui dit-il.
L'animal partit; cette fois son absence ne fut pas longue; au bout de dix minutes, il était de retour.
Mais, comme s'il comprenait la nécessité du silence, contre son habitude, il ne donna aucun coup de gueule.
— Partons, dit alors r Aigle-Rouge.
Après un quart d'heure de marche, ils se trouvèrent dans un endroit où la forêt changeait complètement d'aspect et semblait avoir été bouleversée par un cataclysme.
— Je me reconnais, dit le comte de Tancarville, nous sommes sur le revers de la montagne où j'avais fixé mon habitation; la grotte est par ici.
— La voilà, dit le général en montrant Milord, qui disparaissait derrière un amas de rochers.
Le général ne s'était pas trompé, c'était une grotte, en effet, dans laquelle le chien était entré.
Cette grotte était vaste, haute, bien aérée; elle devait, selon toutes probabilités/servir d'issue à un souterrain ; ce qui semblait justifier cette conjecture, c'est qu'on reconnaissait parfaitement, bien que la date en fût très ancienne qu'elle avait été creusée à main d'hommes.
Les chasseurs s'y installèrent, et bientôt ils furent rejoints par Bon-Âffût et sa troupe.
Balle-Franche, à la faveur des ténèbres, s'était enfoncé dans les profondeurs de la grotte, suivi par Milord qu'il avait appelé; nul, dans les premiers moments de l'installation, ne remarqua l'absence du chasseur; celui-ci avait disparu dans un enfoncement ou plutôt une fissure étroite et très habilement masquée.
La position était à la fois sûre et agréable, sûre parce que l'entrée de la caverne, dissimulée derrière des amas de rochers au milieu desquels il fallait traverser une espèce de labyrinthe avant que de l'apercevoir, était presque impossible à découvrir à moins que d'en connaître positivement la situation.
Agréable en ce sens qu'elle était divisée en trois. vastes salles parfaitement distinctes dans lesquelles deux cents hommes au moins pouvaient camper à loisir.
Des provisions de bois mort et de feuilles sèches furent faites à la hâte; on coupa de longues branches de bois d'ocote pour faire des torches, si plus tard besoin était de visiter plus en détail ce lieu de plaisance; des lits furent préparés et des feux allumés dans la salle du milieu.
De l'extérieur il était impossible de rien apercevoir.
Par les soins de Bon-Affût, des sentinelles furent placées au dehors dans l'espèce de dédale qui conduisait à rentrée de la grotte, puis l'Éclair et ses deux guerriers, sur Tordre du général qui leur recommanda une extrême prudence, poussèrent une reconnaissance aux environs.
Au bout d'une demi-heure à peine, le sachem était de retour.
Les renseignements étaient excellents.
D'après les observations faites par l'Eclair, ni Visages-Pâles, ni Peaux- Rouges n'avaient depuis un temps fort éloigné fréquenté ces parages, complètement abandonnés aux bêtes fauves, dont les sentes sillonnaient en tous sens les environs; il n'y avait donc à redouter aucun danger, malgré la proximité de la ville, évidemment occupée par les Indiens.
Tout prouvait que, pour se rendre aux ruines, ils avaient dû venir par l'extrémité opposée de la forêt et suivre le haut de la rivière, car nulle trace n'existait de leur passage, ce qui, s'il en eût été autrement, n'aurait pas manqué d'arriver, une troupe aussi nombreuse étant dans l'impossibilité de cacher efficacement sa piste aux regards exercés des coureurs des bois ou des Indiens ennemis.
Ces renseignements satisfaisants causèrent une grande joie au général, en lui garantissant une sécurité relative pour l'exécution des plans qu'il méditait.
En ce moment, un léger bruit se fit entendre au dehors et un homme parut»
■— L'Œil-Gris! s'écria le général en s'avançant vers lui avec une vive inquiétude. Mon Dieu ! qu'y a-t-il encore?
— C'est moi, oui, général, répondit l'Œil-Gris avec son sourire froid, mais rassurez-vous, je suis un messager détonnes nouvelles.
— Un messager de bonnes nouvelles I... répétèrent en chœur les assistants.
— Oui, général, j'ai quitté la mission une heure après vous, et me voilà : je n'ai pas perdu mon temps en z'oute, n'est-ce pas?
— Certes; qu'est-il donc arrivé, mon brave camarade?
— Arrivé est le mot propre, mon général; ce chiffon de papier vous en dira plus que moi.
Et il retira de sa ceinture une feuille de papier pliée en quatre qu'il remit au général.
Bon-Affût alluma une torche d'ocote.
Le général ouvrit le papier d'une main fébrile, le parcourut des yeux et poussa un cri de joie.
— Qu'y a-t-il, mon ami? demanda la marquise avec anxiété.
— Écoutez, reprit le général.
Et il lut:
a Mon cher général,
» J'arrive à l'instant à Sainte-Marie, à la tête de quinze cents hommes <> d'infanterie, huit cents hommes de cavalerie et sis pièces de campagne; > j'apprends le malheur imprévu qui vous accable. Je me tiens à votre » disposition et n'agirai que d'après vos ordres. Quelles sont vos instructions? » J'attends.
* A vous de cœur»
» William's Dation »
— Vive Dieu ! voilà une triomphante nouvelle! s'écria Bon-Affût.
— Oh! mon Dieu, merci, murmura la marquise avec ferveur, mon fils me sera rendu !
Le général se tourna vers le comte de Tancarville, et lui donna la lettre .:
— Lisez, Roger, lui dit-il, il y a un post-scriptum à votre adresse.
— Moi? murmura le comte, et il lut à voix basse; « Ma sœur m'accompagne. » Ohî s'écria-t-il.
L'émotion que ces quelques mots lui firent éprouver fut si forte., que, si le général ne l'avait pas reçu dans-ses bras, il serait tombé à la renverse.
— La joie ne tue pas, dit le général avec un mélancolique sourire, et il porta son ami sur un lit de feuilles, laissant à la marquise le soin de lui donner des secours ♦
Ce n'est heureusement qu'une crise passagère ; presque aussitôt le comte reprit connaissance, mais il demeura étranger à ce qui se passait autour de lui et s'absorba dans ses pensées.
— N'avez- vous rien à ajouter, mon ami? reprit le général, en s'adressant à l'Œil-Gris.
— Pardonnez-moi, mon général; les postes des cantonnements ont été relevés, par les Yankees les plus fatigués ; le général Kergras est descendu
dans la plaine, et il s'est mis en marche à la tête de neuf cents hommes et deux pièces de canon; il bivouaque à deux lieues d'ici, sur le bord même de la rivière, en attendant Tordre de marcher en avant.
— Et le général Dayton?
— Il est resté, lui, une lieue en arrière, afin de faire reposer ses troupes quelques heures; mais vous savez que les Yankees sont des hommes; au kver du soleil, ils seront prêts à marcher comme s'ils ne venaient pas de faire deux cents lieues sur la semelie de leurs souliers,
— Il faut attaquer au lever du soleil, dit vivement Bon-Affût; le général Kergras peut être ici avant, en le prévenant tout de suite.
— Je le voudrais, répondit le général, mais, bien que nous ayons retrouvé la piste de nos ennemis, il serait important avant tout de nous assurer que mon frère, mon fils et les autres prisonniers qu'ils ont enlevés sont ici avec eux; sans cela, notre impatience pourrait précipiter la catasti*ophe qu'au péril de ma vie je voudrais éviter.
— Donnez vos ordres sans crainte, mon général, dit Balle-Franche en paraissant au milieu du cercle, tous les prisonniers sont ici.
— Gomment le savez-vous, mon ami? demanda vivement le général.
— J'ai fait une reconnaissance, moi aussi, mon général. Milord et moi nous nous sommes introduits dans la ville, et les prisonniers...
— Parlez! parlez! s'écria la marquise avec anxiété.
— Je les ai vus, calmes, souriants, endormis !
— Oh! s'écria la marquise enjoignant les mains, vous me rendez la vie. Le général, lui, serra silencieusement la main du chasseur.