‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 32 sur 35 · JUSTE AVANT L'EMPEREUR NAPOLÉON · texte numérisé non relu

JUSTE AVANT L'EMPEREUR NAPOLÉON

Vers sis heures du matin, le Moqueur, suivi par une quinzaine d'e guerriers sioux, entra dans la chambre qui servait de prison aux blancs enlevés la veille dans l'embuscade de la cabane.

Les prisonniers agenouillés autour de l'abbé Gabriel faisaient la prière en commun.

En apercevant les Peaux-Rouges, le missionnaire, sans même les regarder, leur fit un geste si rempli de majesté et de grandeur que malgré eus ils s'arrêtèrent avec hésitation, et que le sachem lui-même demeura immobile auprès de la porte, saisi de respect par tant de calme et de résignation.

La prière s'acheva ainsi sans que nul osât l'interrompre; lorsqu'elle fut terminée :

— Mes frères, dit le missionnaire d'une voix douce, l'heure est sonnée des grandes épreuves; songez au Dieu qui, pour vous, est mort sur la croix;

Cs

Lo chien assis gravement, ses yeux brillants fixés avec une expression quasi humaine sur

son mailre, ne perdait ni un root ni un geste.

comparez vos douleurs à son agonie divine et soyez dignes des bontés dont il vous comble en vous donnant l'occasion de mourir pour lui à votre tour, en glorifiant son nom. Mes frères, je vous bénis au nom du Seigneur.

II prit alors dans sa main gauche la main de son jeune neveu, et se tournant vers le Moqueur, toujours immobile et sombre :

— Nous sommes prêts, lui dit-ii doucement, que faut-il faire?

Ll\\ C3. — II. GEFFROY, édiL - Reproduction interdite. 63.

498 LA FORET YIEHGE

^- Que les visages pâles me suivent répondit le sachem d'une voix sourde.

— Marchons.

Ils sortirent entourés par les guerriers.

Après avoir traversé plusieurs pièces suivies de nombreux corridors, il débouchèrent enfin dans une cour immense, où tous les Indiens se trouvaient rassemblés.

Le spectacle qui s'offrit soudain à leurs regards était si terrible et à la fois si imposant, que, malgré eux, plusieurs d'entre les prisonniers ne purent retenir un cri étouffé d'épouvante,

— Courage, mes frères, dit le missionnaire d'une voix calme, élevez vos cœurs vers Celui qui peut tout et qui en ce moment vous éprouve,

— Silence et marchez, dit brutalement le Moqueur.

— Priez, mes frères, continua le missionnaire sans tenir compte de l'avertissement, la prière fortifie.

— Silencej reprit le Moqueur.

Et il lui asséna sur les épaules un coup de manche de son tomahawk qui fit trébucher le prêtre.

— Pauvre malheureux, murmura l'abbé Gabriel, pardonnez-lui, Seigneur ! Ils continuèrent à marcher.

La cour regorgeait de monde; dix poteaux teints en rouge avaient été plantés en terre; près de chaque poteau se trouvaient d'énormes amas de bois sec.

Les guerriers indiens s'occupaient avec une ardeur fébrile à confectionner des instruments de torture.

Les uns aiguisaient leurs couteaux sur des grès; d'autres faisaient rougir la lame de leurs poignards; d'autres amincissaient des bûchettes destinées à être introduites sous les ongles; quelques-uns faisaient fondre du plomb dans des récipients de fer, ou préparaient les cordes de leur arc avec des morceaux de bois destinés à faire tourniquet et à scalper ainsi les victimes.

Tous enfin, soit d'une façon, soit d'une autre, s'appliquaient à inventer les engins les plus terribles que puisse créer l'imagination indienne pour faire subir aux malheureux prisonniers les plus horribles supplices.

Autour d'un grand feu, plusieurs sachems étaient groupés et fumaient gravement leurs calumets.

Parmi ces chefs, on remarquait le Vautour-Fauve, le Cœur-Bouiilant et don Torribio,

Lorsque les prisonniers eurent été conduits devant le feu du conseil, le Moqueur prit place parmi les autres chefs.

L'arrivée des blancs avait été saluée par des clameurs effroyables, mais, sur un signe du Moqueur, le silence se rétablit instantanément.

La journée s'annonçait comme devant être magnifique. Le ciel, d'un bleu profond, n'avait pas un nuage; un air pur courait dans les branches des arbres, dont chaque feuille perlée de rosée était diamantée par les rayons éblouissants du soleil. Blottis frileusement sous le couvert, les oiseaux chantaient joyeusement leur hymne matinal au Seigneur,

Étrange et saisissant contraste, tout riait et rayonnait dans la nature, aux yeux de ces malheureux qu'une mort effroyable attendait.

Le plus âgé des chefs, un sachem d'aspect vénérable, releva la tète avec une expression indéfinissable, et ? d'une voix gutturale :

— Les visages pâles sont-ils prêts à mourir? dit-iL

— Nous sommes prêts, répondirent-ils d'une seule voix.

Les femmes pleuraient; seule, la Brise-du-Matin était impassible*

— C'est bien. Que disent mes fils? reprit le vieux chef en s'adressant aux sachems; tous ces visages pâles ont-ils mérité la mort?

— Tous, répondit le Moqueur, seulement quelques-uns d'entre eux peuvent l'éviter.

— Que moniils s'explique.

— Bien des guerriers, sioux sont morts pendant le cours de cette guerre, le callide beaucoup d'autres est vide ; le Moqueur ^n'a personne dans sahutte, c'est un grand chef dans sa nation; il pardonnera à la Brise-du-Matin, et la Brise-du-Matin sera la femme d'un sachem et préparera sa nourriture- La Brise-du-Matin fit un pas en avant.

— Le cri de Foiseau-moqueur a frappé mon oreille, dit-elle avec un sourire de mépris; la Brise-du-Matin est la femme 'd'un sachem de sa nation, jamais elle n'entrera dans le calli d'un Sioux lâche et voleur. J'ai dit.

— La Brise-du-Matin parle haut, soit, elle mourra, et, quand elle sera attachée au poteau, elle criera afin d'appeler à son secours les ^chiens comanches.

— Ge sont les Sioux qui sont des chiens et des vieilles femmes bavardes, répondit fièrement la courageuse jeune fille. Je méprise les Sioux et je crache sur leurs totems.

A cette insulte, un sourire terrible crispa les lèvres du chef et, par un mouvement de colère qu'il ne put réprimer, il lança son couteau contre la jeune fille, qui le regardait, calme et intrépide.

L'abbé Gabriel avait surpris le geste du chef, il se jeta résolument devant la jeune femme; le couteau, lancé avec force, vint se planter dans son bras, dont le sang sortit aussitôt en abondance.

Le missionnaire retira froidement le couteau, enveloppa son bras avec un mouchoir, et se tournant vers le chef en souriant doucement :

— Pourquoi vouloir tuer une femme faible et sans défense? dit-il ; est-ce le fait d'un guerrier d'agir ainsi?

Le Moqueur se mordit les lèvres, mais il ne répondit pas. Alain, en voyant ce qui s'était passé, sentit le rouge de l'indignation lui monter au visage.

— Misérables \ s'écria-t-il, les yeux pleins de larmes, lâches qui vous attaquez aux femmes et aux prêtres, soyez maudits ! lâches! lâches ! lâches! Vous triomphez en ce moment, mais tremblez» votre châtiment est proche, et bientôt vous serez tués comme des chiens que vous êtes!

— Alain, tais-toi I au nom du ciel ! s'écria le missionnaire avec douleur. Mais l'enfant ne se connaissait plus, tout le courage de la race vaillante

dont il descendait lui était monté du cœur au cerveau-

— Tuez-moi donc aussi, s'écria-t-il impétueusement, je suis le fils de votre implacable ennemi; tuez-moi, bêtes féroces, mais épargnez les femmes, épargnez les prêtres.

Il était réellement beau, cet enfant si jeune et si frêle en apparence, tandis qu'il parlait ainsi ; la noble ardeur qui l'animait l'avait grandi et transfiguré, les Indiens eux-mêmes se sentaient émus d'admiration, presque de pitié, en l'écoutant.

— Cet enfant Ta dit lui-même, fit don ïorribio d'une voix sourde; il est le fils de votre ennemi le plus implacable, il doit mourir.

— Qu'il meure 1 répondirent les cbefs d'une seule voix.

— Ah ! reprit l'enfant avec un accent de mépris écrasant, c'est un blanc, un bandit, un renégat de la civilisation, traître à Dieu et à ses frères, qui demande ma mort, cela devait être ainsi !...

— Mes frères, je vous en supplie, épargnez cet enfant, il ne sait ce qu'il dit, épargnez-le, Dieu vous voit, il vous juge, ayez pitié de sa jeunesse! s'écria Pabbé Gabriel.

— Qu'il meure! répétèrent froidement les chefs.

Le vieux sachem fit un geste, l'enfant fut enlevé en une seconde, porté au poteau et attaché.

— Il ne mourra pas, s'écria l'abbé G-abriel.

D'un bond il s'élança vers le poteau, coupa avec le couteau qu'il avait conservé les liens qui retenaient l'enfant, qui, le premier moment de surexcitation passé, s'était évanoui, et se plaçant devant lui ;

— Au nom du Seigneur, dit-il, je vous adjure d'épargner cet enfant. Mais les Peaux-Rouges avaient senti l'odeur du sang, ce n'étaient plus des

hommes', c'étaient des bêtes fauves!

— A mort! à mort! criaient-ils avec rage- Le tumulte était horrible.

Les Indiens se ruaient en désordre sur le missionnaire, auquel ils tentaient d'enlever l'enfant.

Celui-ci, sans essayer de se défendre, se bornait à protéger avec son corps la pauvre petite créature; déjà l'abbé Gabriel avait reçu plusieurs blessures; ses mains étaient hachées de coups de couteau; le sang ruisselait par tout son corps, il faiblissait malgré lui; il avait des bourdonnements dans les oreilles, ses tempes battaient à se rompre, des frissons couraient dans tous ses membres* mais il résistait toujours*

— Tuez-moi, criait-il, tuez-moi, mais épargnez ces malheureux!

Car, poussés par l'instinct de la conservation, les prisonniers s'étaient groupés autour de lui, et le missionnaire courait incessamment de l'un à l'autre, leur formant un rempart de son corps et recevant laplupart des coups qui leur étaient destinés.

Deux des Bretons étaient morts.

Le Pécari et Tête-de-Plume s armés chacun d'une hache qu'ils avaient enlevée, se défendaient à outrance.

La Brise-du-Matin, la vaillante créature, luttait aussi, un couteau à la main, pour défendre sa vie.

La mêlée était affreuse.

Seul, l'abbé Gabriel, ne songeant qu'à éviter l'effusion du sang, continuait à se jeter résolument en avant pour protéger ses compagnons.

Tout à coup il se passa une chose étrange.

Une femme, renversant tout sur son passage, se jeta résolument au travers de la foule un pistolet de chaque main.

Cette femme, belle de colère et de douleur, était la marquise.

— Mon fils! s'éeria-t-elle avec un rugissement de tigresse aux abois, mon fils, où est-il?

— Il est là, il est sauf 1 répondit le missionnaire d'une voix haletante.

— Ah! fit-elle avec un accent terrible, j'arrive à temps, grâce à Dieu! Et elle se plaça devant l'enfant, qui essayait de se relever.

— Ma mère! s'écria-t-il.

— Ne bouge pas! reprit-elle d'une voix stridente, ne bouge pas, ils te tueraient.

— Toi d'abord, lui après, lui répondit une voix goguenarde, et don Torribio parut.

Le Mexicain était affreux à voir; ses traits, décomposés par la haine, avaient une expression de rage infernale.

— Te voilà donc, marquise de Bodegast! s'écria-t-il; tu vas mourir.

Et il leva son pistolet; mais, sans répondre, la marquise l'ajusta froidement, le coup partit et le Mexicain roula à ses pieds en poussant un rugissement de rage.

Au même instant de grands cris se fireot entendre. Semblable aux flots de la mer que pendant la tempête le vent pousse dans tous les sens, la foule oscilla sur elle-même, plusieurs décharges éclatèrent; et les Indiens se ruèrent avec des rugissements de rage et d'épouvante sur les ennemis qui, tout à coup et par tous les côtés à la fois, envahissaient le palais.

Les Indiens étaient entourés, cernés de toutes parts, les issues fermées, la fuite impossible ; il fallait bien réellement cette fois vaincre ou mourir.

Peaux-Rouges et pirates, par un accord tacite, se massèrent et se jetèrent désespérément sur leurs ennemis, résolus à se faire jour à tout prix.

Mais le flot des envahisseurs augmentait sans cesse, il débordait comme un torrent fougueux. Les canons portés à bras avaient été mis en position sur les terrasses et fouillaient les rangs des Indiens avec une grêle de mitraille ; la fusillade se croisait sur les Peaux-Rouges avec des crépitements sinistres. Les confédérés essayaient en vain d'escalader les positions formidables occupées par leurs ennemis, ceux-ci les rejetaient à coups de baïonnette dans la cour.

— Tue! tue! pas de quartier! hurlaient les blancs.

Les Peaux-Rouges répondaient bravement par leur horrible cri de guerre.

Au pied du poteau de torture, l'abbé Gabriel gisait sans connaissance.

Les trois femmes, plus ou moins gravement blessées, étaient étendues près de lui; l'enfant priait avec ferveur* Le Pécari et Tête-de-Plume, ne pouvant plus se tenir debout, étaient tombés sur un genou, mais prêts à défendre le faible souffle de vie qui leur restait. ,

Seule, la marquise, droite, ferme, la tête haute et le regard étineelant, se tenait immobile à son poste, défiant ses ennemis, telle qu'une lionne aux abois défendant sa progéniture.

Tout à coup le Vautour-Fauve, rouge de sang, la rage au cœur, s'élança sur la marquise, un poignard à la main.

— Je te tuerai avant de mourir, s'écria-Ml en grinçant des dents.

— Mère! prends garde, s'écria l'enfant d'une voix déchirante.

La marquise fit un brusque mouvement et se' retourna, mais pas assez vite pour éviter le poignard du bandit, qui s'enfonça dans son épaule.

— Misérable! s'écria-t-elle, et elle le renversa d'un coup de pistolet.

— Je suis vengé I hurla, avec un rire de démon, le Vautour-Fauve en tombant- La marquise avait chancelé sous le coup, une sueur froide envahit son

visage, elle jeta un regard désespéré autour d'elle, saisit son enfant, se cramponna à lui avec une énergie farouche et en s'afïaissant à demi sur le sol, elle lui fit un dernier rempart de son corps; mais elle voulait lutter jusqu'au bout, elle s'appuya contre la base du poteau, une main en terre, et l'œil fixe, les. dents serrées, elle guetta, au cas où, avant que ses forces l'eussent complètement abandonnée, un dernier ennemi osât se présenter.

Au même instant, des aboiements furieux se firent entendre, et Milord apparut, bondissant comme un tigre- à travers la foule effarée qui s'écartait avec épouvante.

Derrière lui, trouant les poitrines- à coups de baïonnette, fracassant les crânes avec la crosse des fusils, implacables dans leur vengeance, venaient Alain, le comte de Tancarville, Balle-Franche, l'Aigle-Rouge, Bon-Affùt, FOEil-Gris et une cinquantaine d'autres, sombres, farouches, couverts de sang, irrésistibles.

— Mon fils ! mon fils! leur cria la marquise.

— Courage, Andrée t courage, ma sœur, nous voilai répondit Alain.

En moins de cinq minutes l'abbé Gabriel, la marquise, l'enfant, les trois femmes et les deux chasseurs blessés furent enlevés et placés au milieu de la troupe qui alors commença fièrement et pas à pas sa retraite, en renversant les flots de Peaux-Rouges qui se ruaient contre eux avec des hurlements de rage et se bz'isaient sur leurs baïonnettes.

Don Torribio et le Vautour-Fauve avaient été enlevés aussi par ies chasseurs, sur Tordre d'Alain Kergras.

Justice exemplaire devait être faite de ces misérables.

Balle-Franche était désespéré; il s'était chargé de Jeanne, et comme la jeurïe fille était évanouie, pâle, sanglante, et qu'elle demeurait inerte dans ses bras, il se figurait qu'elle était morte.

Aussi, à peine fut-il sorti de la mêlée,' qu'il déposa son charmant fardeau en lieu sûr, et oubliant tout pour ne songer qu'à sa fiancée, il s'occupa activement à la rappeler à la vie; grâce à Dieu il y réussit sans peine; la frayeur, pJus que la blessure qu'elle avait reçue, et qui était légère, l'avait fait évanouir.

Bientôt, la jeune fille reprit l'usage de ses sens, et, remerciant son libéra-

teur avec un doux sourire, elle courut auprès de sa maîtresse, à laquelle elle se mit incontinent à prodiguer des soins empressés. Le chasseur, complètement rassuré désormais, laissa un fort détachement autour de la maison où les blessés avaient été déposés, et se rejeta allègrement dans la mêlée.

La bataille continuait, plus acharnée que jamais.

Le Moqueur et le Cœur-Bouillant avaient réuni autour d'eus l'élite de leurs guerriers, et renonçant à une attaque de front contre les coureurs des bois et les chasseurs du général de Bodegast, qu'ils reconnaissaient l'impossibilité de rompre, ils s'étaient précipités sur les soldats américains de William's bayton, moins habitués aux guerres indiennes, et que l'aspect farouche et les hurlements de leurs féroces ennemis intimidaient malgré eux.

Les Américains soutinrent bravement le choc; deux fois ils repoussèrent les sauvages, qui deux fois revinrent aveG un élan plus grand.

Leur dernière attaque fut conduite avec une impétuosité telle que les Américains, trop vivement pressés, furent contraints de reculer.

Il n'en fallut pas davantage aux Indiens, qui redoublèrent d'efforts, mirent les soldats en désordre, les attaquèrent corps à corps et finirent par s'ouvrir à travers leurs rangs un sanglant passage.

Toute la foule des Peaux-Rouges se rua de ce côté, et bientôt la cour ne conserva plus que des monceaux de cadavres et de blessés; tous les Indiens encore en état de combattre avaient réussi à sortir.

Mais le général de Bodegast avait tout prévu; lorsque les Indiens débouchèrent au milieu des ruines de la ville, et que déjà ils respiraient avec plus de liberté, se croyant sauvés, ils furent à Pimproviste attaqués de front et sur les flancs par des troupes fraîches embusquées à la sortie du palais et qui en gardaient toutes les issues.

Le combat recommença alors, plus terrible et plus acharné que jamais, contre ces ennemis qui semblaient se multiplier sous leurs pas, et que maintenant les Indiens désespéraient, non pas de vaincre, ils avaient la conviction qu'ils ne le pourraient pas, mais d'obliger à leur ouvrir passage.

Dans ce moment suprême, les deux sachems se conduisirent ^comme on devait l'attendre de héros si justement célèbres; tout ce que la ruse, le courage, l'astuce peuvent imaginer, ils le tentèrent tour à tour, avec une obstination et une témérité que rien ne saurait surpasser.

Leurs derniers auxiliaires blancs, c'est-à-dire les pirates, râlaient; de la trou pe magnifique de don Torribio, dix hommes à peine, couverts de blessures, mourants^ survivaient encore.

Les Indiens ne formaient plus qu'une poignée de guerriers, trois cents à peine; sept cents avaient Succombé, fauchés par la mort, dans cette impitoyable hécatombe humaine.

Mais ces trois cents guerriers furent, en cette circonstance, tous des héros; * chacun individuellement accomplit des prodiges de valeur; leur, résistance, d'une opiniâtreté et d'une énergie surhumaines, faisait l'admiration de leurs ennemis eux-mêmes.

Ils gagnaient pas à pas du terrain, semant leur route de cadavres, tous frappés en face; autour d'eux s'amoncelaient les corps de leurs ennemis; ils

1Î& ^F0WÊ4^ VIERGE

marchaient toujours, muets maintenant, sofiabrès, -désoles, recevant et donnant la mort avec' cette froideur de la résolution prise, et l'indifférence d'hommes qui ont bravement fait le sacrifice de leur vie.

Peut-être auraient-ils enfin réussi à échapper, non pas tous, mais quel ques-tms d'entre eux, si un ennemi acharné ne s'était obstiné à leur barrer le passage.

Cet ennemi était l'Éclair.

Le sachem, contraint d'obéir aux ordres du général qui lui intimaient de garder les dehors du palais, avait jusqu'à ce moment été eh proie à une surexcitation terrible que. force lui avait été de renfermer dans son cœur* La pensée que son ennemi s'était emparé de Brise-du-Matin et la tenait en son pouvoir le rendait furieux; aussi ce fut avec un mouvement de joie qui tournai t presque à la folie, qu'il vit enfin le Moqueur apparaître à la tête delà colonne décimée dés confédérés.

Pendant assez longtemps les hasards du combat empêchèrent de sejoindrelès deux-ennemis qui se cherchaient pour vider enfin leur querelle.

Tout à coup ils se trouvèrent face à face, un rugissement de tigre s'échappa de ces deux poitrines et ils s'élancèrent l'un sur l'autre.

'Le Moqueur et ses Indiens étaient remontés sur leurs chevaux. Les Gomanches étaient à pied.

Le Moqueur fit bondir son cheval sur le sachem; celui-ci se détourna rapidement et enfonça son poignard dans les flancs de l'animal, qui se dressa tout droit et se renversa en arrière.

Le Moqueur sauta légèrement sur le soi et, la hache haute, en poussant son cri de guerre, il se précipita sur l'Éclair.

Le chef comanche l'attendit sans reculer d'un pouce.

Les deux ennemis s'attaquèrent avec toute l'impétuosité que leur donnait leur haine mutuelle.

L'Éclair reçut la première blessure, la hache s'enfonça dans son bras gauche.

Le sachern, sans se préoccuper de sa blessure, redoubla ses coups; tout à coup il fit une retraite de quelques pas, leva sa hache, la brandit au-dessus de sa tête et la lança contre son adversaire.

L'arme partit avec la force d'une catapulte, mais, par un mouvement subit, le Moqueur réussit à parer presque entièrement le coup terrible qui lui était porté.

Cependant le choc qu'il reçut fut tellement rude qu'il perdit l'équilibre et chancela.

Au même instant l'Éclair poussa un cri terrible, bondit sur son ennemi et lui plongea son couteau dans la gorge.

Le Moqueur tomba, mais presque aussitôt Use releva sur son genou et porta un coup de couteau dans la poitrine de son ennemi.

Celui-ci le rejeta sur le sol, le saisit par sa chevelure et le scalpa.

— Meurs, chien, lui cria-t-il en le souffletant avec sa chevelure sanglante.

Le chef sioux poussa un hurlement qui n'avait plus rien d'humain, et par un effort suprême il perça la cuisse de son ennemi.

I (ftW.

LA FORÊT YIERGE

— Je vous bcnîs au nom du Seigneur.

— Ah ! serpent! s'écria l'Éclair, il faut donc que je t'écrase.

Et il lui fendit la tète avec son tomahawk.

Cette fois, le Moqueur demeura immobile, mais, ses yeux: ouverts et glauques, le sourire railleur stéréotypé sur ses lèvres semblaient encore, après sa mort, défier son adversaire.

L'Eclair hurla son cri de guerre avec un accent de triomphe inexprimable

LlV, G4, — IL GEFFHOY, édiL — Hcpredudioa inlerdiLc. 64.

en brandissant la chevelure de son ennemi, mais tout à coup il chancela, ses forces l'abandonnèrent, un rideau sembla s'étendre devant ses yeux, il perdait son sang par trois blessures, il battit Tair de ses mains comme pour se retenir, et il tomba sans connaissance entre les bras de quelques-uns de ses .guerriers qui s'étaient avancés pour le soutenir et qui se hâtèrent de l'enlever du champ de bataille.

La mort du Moqueur avait causé une épouvante extrême aux Peaux- Rouges; cependant ils reprirent touteleur énergie à la voix, du Cœur-Bouillant: se pressant )es uns contre les autres, ils continuèrent le combat avec toute la force du désespoir: et sachant qu'ils soutenaient une lutte suprême, ils semblèrent se multiplier, tant leurs coups furent rapides et leurs efforts bien concertés.

Cependant il fallait en finir; seuls ces quelques hommes tenaient encore, tous leurs compagnons étaient morts.

Le général de Bodegast accourut, et, mettant un mouchoir blanc à lapointe de son épée, il réleva eu l'air, après avoir fait cesser le feu.

Ce signal, qui, dans tous les pays du monde, est le même, fut aperçu des confédérés; eux aussi cessèrent instantanément la lutte.

Le Cœur-Bouillant replaça à sa ceinture sa hache rougie de sang jusqu'à la poignée ; il s'avança hors des rangs des siens, le bras étendu et la paume de la main ouverte en signe do paix.

De son côté, le général de Bodegast fit quelques pas en avant. Les deux chefs se joignirent.

Le sachem arrêta son cheval et saluant courtoisement le général :

— Que désire mon père ? le grand chef des Visages-Pâles? demanda-t-il.

— Chef, répondit le général avec un accent de tristesse, je vous demande la paix.

— La paix, répondit le sachem avec surprise.

— Oui, reprit le général, assez de sang nVt-il pas été versé? Voyez, tous vos frères sont morts ou blessés cruellement; seuls, vous et les quelques guerriers qui vous restent combattez encore. A quoi bon continuer plus longtemps une lutte devenue impossible, où la victoire ne saurait vous rester?

— Nous ne combattons pas pour la victoire, répondit le Cœur-Bouillant,

— Pourquoi donc combattez- vous, alors?

— Pour la vengeance!

— Chef! s'écria le général.

— Que mon père regarde» reprit le sachem en montrant le champ de bataille avec un geste rempli de noblesse et de majesté, tous ces cadavres sont ceux de nos frères et de nos amis., tous nous crient par la bouche de leurs blessures : Frères, vengez-nons ou mourez comme nous sommes morts!

Il y eut un instant de. silence; ce fut le générai qui le rompit.

— Chef, lui dit-il, vous et vos guerriers vous vous êtes montrés braves entre les braves* mais Jes forces humaines ont des limites qu'elles ne sauraient dépasser; quels que soient vos efforts, vous ne réussirez jamais à rompre le mur de fer qui vous enveloppe de toutes parts ; résignez-vous. J'admire votre courage et je veux vous en donner la preuve : consentez à, cesser la-lutte*

engagez-vous à rentrer paisiblement dans vos villages, à ne plus recommencer contre nous une guerre qui, deux fois déjà, vous a été si funeste; nos rangs s'ouvriront aussitôt, vous serez libres de vous retirer le front haut, en conservant vos armes.

Le sacheni hocha la tête avec tristesse.

■ — Le génie du mal a étendu son bras terrible sur nous, dit-il. notre dernière heure est venue, nous devons mourir.

— Réfléchissez, je vous en conjure, avant de prendre cette résolution funeste.

— Mon père est bon, je le remercie, mais nos frères nous appellent.

— Au moins, chef, ne prenez pas sur vous la responsabilité de cet acte terrible, consultez vos compagnons.

Le sacheni sembla réfléchir un instant, puis un éclair traversa son regard et son visage prit une expression moins sombre.

— Je ferai ce que mon père blanc désire; dans dix minutes, il aura ma réponse, dit-il.

— Soit, dans dix minutes, reprit le général.

Les deux chefs se saluèrent et chacun rejoignît les siens* Le sachem parla avec vivacité à A^oix basse à ses guerriers, puis, tous à la fois, ils sauLèrent sur le sol et plongèrent leur poignard dans la gorge de leurs chevaux, qui tombèrent en râlant.

Les Indiens se trouvèrent alors presque abrités derrière les cadavres de leurs chevaux morts- Ce que nous venons de rapporter s'était exécuté avec une rapidité telle que les blancs, retenus d'ailleurs par la trêve consentie et dont le temps n'était pas encore écoulé, de plus, ne comprenant rien à cette action extraordinaire, ne songèrent pas à s'y opposer.

Le Cœur-Bouillant se présenta alors à découvert.

— Les guerriers Rouges, dit-il d'une voix stridente, ne demandent pas plus de grâce qu'ils n'en accordent; les blancs sont des chiens, des lâches et des voleurs!

Les Indiens poussèrent leur cri de guerre en brandissant leurs armes avec fureur.

— Ces hommes veulent mourir, dit tristement le général, que leur sort s'accomplisse 1 Feu, enfants, et à la baïonnette!

Les blancs s'élancèrent.

La mêlée fut horrible; les Peaux-Rouges combattaient avec une fureur indomptable, en hommes qui, ainsi que l'avait dit le général, veulent mourir, ne frappant qu'à coup sûr et ne tombant que morts.

Le combat avait lieu corps à corps, à l'arme blanche, pieds contre pieds, poitrine contre poitrine; pendant plus d'une demi-heure, ou se poignarda ainsi, sans trêve, sans merci, avec l'acharnement de la rage et du désespoir; le sang coulait comme de l'eau sous les pieds des combattants, rien ne ralentissait leur furie; ce n'étaient plus des hommes, c'étaient des bêtes fauves qui s'entre-détruisaient comme à plaisir et qui, faute d'armes, se déchiraient avec les dents et les ongles.

On tuait, on tuait toujours, sans penser, sans voir,, machinalement, automatiquement pour ainsi dire ; blancs et rouges, pendant cette horrible bou* chérie, luttaient de férocité et de cynisme.

Chose étrange, inouïe, incroyable, un seul homme était demeuré, le dernier de tous ses compagnons, debout et sans blessures, malgré les prodiges de valeur qu'il avait accomplis.

Cet homme était le Cœur-Bouillant,

— Oh ! s'écria-t-il avec une expression de douleur folle, ne pourrai-je donc pas mourir 1

— Ne le tuez pas, s'écria le général, prenez-le vivant!...

— Vivant! reprit le sachem avec rage, et il se précipita sur le général. C'en était fait de M. de Bodegast.

Alain se jeta résolument devant son frère de lait et se précipita à la rencontre du chef, dont le couteau s'enfonça dans le bras que le Breton étendait pour le saisir.

Une lutte désespérée s'engagea alors entre eux.

Mais cette lutte suprême fut courte. Alain, malgré sa blessure, parvînt à renverser le chef et, s'emparant de sa hache, il lui fendit le crâne.

— Merci! dit le chef en tombant en arrière.

Ce mot fut le dernier qu'il prononça : il était mort.

Les Indiens et les pirates avaient vécu*

Pas un n'avait réussi à s'échapper pour porter dans les villages la nouvelle de cette horrible défaite.

Tous étaient morts bravement, les armes à la main, la lice fièrement tournée vers l'ennemi.

Deux de leurs chefs seulement vivaient encore :

Don Torribio et le Vautour-Fauve.

Mais, ceux-là, on les réservait pour en faire un exemple terrible.

La victoire avait été chaudement disputée, aussi avait-elle coûté cher aux blancs, malgré les excellentes positions dont ils s'étaient emparés dès le conr mencement du combat, la supériorité de leur nombre et celle de leurs armes.

Les blancs comptaient cent et quelques morts et près du double de blessés, tous très gravement.

Le premier soin du général, après s'être jeté dans les bras de son frère de lait et Tavoir chaleureusement remercié de la vie qu'il lui devait, fut d'installer les ambulances et d'enterrer les morts.

11 ne fallait pas songer à rentrer à la mission avant que les blessés fussent pansés et que Ton eût préparé pour eux des moyens de transport.

Ce fut ce à quoi Ton s'occupa d'abord.

Le lendemain, au lever du soleil, devant une immense tranchée dans laquelle on entassait, rouges ou blancs, tous ceux qui avaient succombé, toutes les troupes étaient rangées en armes et prêtes à rendre aux morts les honneurs militaires.

Seuls, les pirates avaient été exclus de cette fosse et enterrés à part, sans aucune cérémonie.

Us n'étaient pas dignes de reposer auprès de ces vaillants.

On se préparait à combler la tranchée, lorsqu'il se passa une scène qui arracha des larmes d'attendrissement aux yeux, de ces hommes à cœur de lion.

Soudain on vit apparaître Tabbé Gabriel; il était pâle, défait, ne se soute* nait qu'à peine et s'avançait lentement appuyé sur Balle-Franche et sur Bon-Affût.

— Mon frère, s'écria le général en s'élançant vers lui, que fais-tu ?

— Mon devoir* répondit l'abbé Gabriel avec un angélique sourire.

— Mais tu veux donc te tueri

— Non, le Dieu qui m'inspire saura me donner les forces qui me manquent. Le général s'écarta avec respect*

L'abbé Gabriel continua à s'avancer ver s latranchée, sur lalèvre delaquelle il s'arrêta.

A sa vue, tous ces rudes soldats et ces vieux chasseurs desbois : saisis d'un

respect pour ainsi dire instinctif, se découvrirent et s'agenouillèrent sur le

bord de la fosse; seul le missionnaire, semblable à l'ange de la Rédemption,

demeura debout, calme, majestueux, dominant toutes ces têtes humblement

courbées.

— Prions pour ces malheureux, mes frères, dit l'abbé Gabriel, prions pour que Dieu détourne d'eux sa colère et les reçoive dans son giron.

Et il commença^ d'une voix ferme, la prière des morts, que tous répétaient pieusement après lui.

Puis on combla la fosse.

Le général présenta alors une croix à son frère.

Le missionnaire, écartant du geste les deux chasseurs qui jusque-là l'avaient soutenu, saisit la croix, son visage prit une (expression de joie sublime et d'un pas ferme il alla planter cette croix sur la fosse*

— Gloire à Dieu ! s'écria-t-il.

Ce cri fut répété par la foule avec enthousiasme.

Mais ce dernier effort avait épuisé la vigueur factice du missionnaire, il tomba entre les bras des deux chasseurs.

Au même instant, tous les fusils partirent à la fois, se confondant en une seule détonation sur la fosse qui renfermait pour jamais tant de vaillants guerriers.

XÏII

Page 1