OU LE GÉNÉRAL, DE J30DEGASÏ CROIT PRESQUE AUX FANTOMES
Le cri poussé par le général n'avait nullement été causé par la douleur, mais parce qu'il avait aperçu tout à coup, après avoir soulevé la portière de sa chambre à coucher, une dame pale, belle, majestueuse, assise en face de lui dans un fauteuil et le regardant fixement, tandis qu'un sourire mélancolique se jouait sur ses lèvres mi-closes, et qu'il avait reconnue cette dame pour être la compagne de la fière comtesse de S...
Le général avait remarqué que cette dame, dont l'éclatante beauté l'avait frappé, n'avait pas desserré les lèvres, pendant les deux longues heures que le repas avait duré; que, à plusieurs reprises, lorsqu'elle supposait ne pas être aperçue des autres convives, ses regards s'étaient fixés sur lui avec une expression singulière, et que même une ou deux fois, elle avait semblé vouloir lui adresser la parole.
Lucien de Bodegast était gentilhomme de pied en cap; il laissa retomber la portière derrière lui, domina son émotion, s'approcha, calme et respectueux, de l'inconnue qu'il salua en silence, et il attendit- qu'il lui plût d'entamer la conversation.
L'étrange visiteuse inclina doucement sa tête charmante avec une gracieuse nonchalance.
— Commencez- vous à croire, général, dit-elle avec un léger accent de raillerie, que votre aide de camp n'avait pas complètement tort, lorsqu'il soutenait l'existence de portes secrètes dans votre appartement?
— Peut-être, madame, répondit-il en souriant, mais comme vous êtes une fée. . .
— Oh! général, fi! que dites-vous donc là? Un officier républicain marivauder î quel anachronisme! laissez; cela aux représentants arriérés de ce que vous nommez entre vous déjà, l'ancien régime.
— De l'ironie, madame? Qu'importe I après tout; je m'en tiens à mon dire; ne sommes-nous pas dans la patrie de Morgaue, près de la redoutable forêt de Broceliande, au plus profond de laquelle Merlin gît encore enchanté?
— Non, reprit-elle en devenant sérieuse, détrompez- vous, général, je ne suis qu'une simple mortelle, une femme qui souffre et qui n'a pas voulu se livrer au repos avant que d'avoir eu, avec vous, une explication indispensable.
— Je ne vous comprends pas, madame, mais je suis heureux de la visite que vous daignez me faire.
— Ce n'est pas moi que vous attendiez, général?
— Certes, j'étais loin de prévoir un si grand bonheur, madame; M. de Charette m'avait l'ait espérer...
— M. de Charette ne viendra pas, monsieur, interrompit-elle, cette nuit du moins.
— Yous croyez, madame?
— Je ne crois pas, je suis sûre.
— Je m'incline; m'est-il permis, madame, de vous demander d ? où vous vient cette certitude?
— Oh! parfaitement, général; M. de Charette ne se rendra pas cette nuit auprès de vous, ainsi qu'il en avait manifesté le désir, parce qu'il y a une demi-heure déjà qu'il est parti.
— Parti?... s'écria-t-il avec surprise.
— Mon Dieuî oui, général, suivi de presque tout son état-major; iHie reste plus en ce moment ici que quelques chasseurs du roi : et deux ou trois officiers; le reste galope à franc étrier.
— Est-ce possible?
— M'interrogez- vous, général?
— Je n'oserais, madame.
— Pourquoi donc cela?-.. M. de Charette est parti à Timprovi^te à cause de nouvelles de la plus haute gravité qu'il a reçues pendant la soirée. Désirezvous en savoir davantage?
— Vous me répondrez, madame ?
— N'est-ce pas ce que je fais?
— Vous êtes mille fois bonne* madame. Sans doute vous connaissez ces nouvelles ?
— Parfaitement.
— Et... sont-elles réellement aussi graves que vous me faites l'honneur de me le dire?
— Plus encore, général. Mais pardon! je vous avoue que ce n'est pas pour causer d'affaires politiques que je me suis introduite d'une façon si en dehors des lois de la bonne compagnie, et au milieu de la nuit, dans votre appartement*
— Vous me rendez confus, madame; veuillez; me pardonner, je vous prie, mais ce que vous m'apprenez me trouble tellement que... Me permettrez-vous de vous adresser une dernière question, madame?
— Parlez, général, et s'il m'est possible de vous répondre...
— Oh! rassurez-vous, madame, je n'ai nullement l'intention de chercher à connaître des secrets qui ne sont pas les miens ; je désire seulement savoir si l'absence de M. de Charette se prolongera longtemps.
— Je l'ignore, monsieur, mais je crois pouvoir vous assurer que probablement sous deux jours il sera de retour; du reste s avant que de quitter Fonteclose...
— Nous sommes donc à Fonteclose?
— Mais oui, monsieur ; vous l'ignoriez donc?
— Je vous l'avoue, mais pardon, vous disiez, madame?...
— Je disais, général, que M. de Charette avait laissé pour vous une lettre qui vous sera remise demain à votre lever, et dans laquelle, sans doute, il vous donne les renseignements que vous désirez et fixe Pépoque de son retour.
— Gela doit être ainsi en effet; madame, mille grâces ! Maintenant, je suis tout à vos ordres.
La jeune femme sourit avec tristesse, baissa la tète et demeura silencieuse pendant quelques instants.
Le général roula un fauteuil en face d'elle, s'appuya sur le dossier et attendit qu'il lui plût de s'expliquer.
Enfin, elle releva brusquement la tête, et tournant son délicieux visage vers lui avec une certaine coquetterie :
— Regardez-moi bien, lui dit-elle... mais pardon, je vous tiens debout, veuillez, je vous prie, vous asseoir, général.
Lucien s'inclina et qbéit.
— Me reconnaissez-vous? reprit-elle.
— Je serais impardonnable s'il en était autrement, madame, répondit-il galamment, puisque, depuis une heure à peine je vous ai quittée*
LA FOU ET VlhMIGK
— Mon père! mon biea-aimé père! s'écria Lucien en tombant ù ses pieds.
— Vous ne me comprenez pas, monsieur, lit-elle avec un léger froncement de sourcils.
— Je ne vous comprends pas, madame?... Mais il me semble au contraire...
— Non, monsieur, vous ne me comprenez pas, je vous le répète, ou peutêtre, ajouta-t-elle avec une émotion contenue, feignez-vous de ne pas me comprendre.
LlV. 9. F.ROY, édit. — heprodttctioL interdilc.
— Oh! madame, une telle pensée...
— Admettons que j'aie tort; je vous renouvelle ma question sous une autre forme.
— J'écoute, madame.
— En m'examinant bien attentivement, retrouvez-vous dans les traits de mon visage ceux d'une personne que vous avez autrefois connue?
Lucien fixa pendant deux ou trois minutes sa charmante visiteuse avec la plus sérieuse attention, puis il secoua la tête avec découragement.
— Eh bien? demanda-t-elle avec anxiété.
— Eh bienl madame, il faut que je sois bien oublieux, car je crois pouvoir affirmer que c'est aujourd'hui, ce soir même, que j'ai vu pour la première fois votre visage.
— Ah! murmura-t-elle en pâlissant, je suis donc bien changée depuis quatorze ans?
— Que voulez-vous dire? s'écria-t-il avec émotion; expliquez- vous de grâce!
— À quoi bon, maintenant, reprit-elle avec mélancolie, puisque vous ne vous souvenez plus de moi?
Elle fit alors un mouvement pour se lever* mais le général la retint ïespectueusement.
— Madame, je vous en supplie, dit- il.
— Quelle singulière opinion vous êtes-vous donc formée de moi, monsieur, reprit-elle avec amertume, pour supposer que si je ne vous connaissais pas intimement depuis de longues années, j'aurais osé nrintroduire ici à pareille heure, et vous parler avec autant d'abandon que je l'ai fait?
— Pardonnez-moi, madame, l'opinion que j'ai conçue de vous n'a rien qui ne soit profondément respectueux.
— Bien vrai? murmura-t-elle avec un vif mouvement de joie.
— Je vous le jure sur mon honneur de soldat, madame; mais vous faites allusion à une connaissance qui date de longues années ,ajouta-t-il en souriant; vous êtes encore bien jeune, il me semble, pour compter ainsi déjà.
— Hélas! monsieur, je touche à la trentaine.
— Ce qui veut dire que vous en aviez quinze à peu près lorsque j'ai eu le bonheur de vous connaître, n'est-ce pas, madame?
— Oui, monsieur, près de quinze, j'étais jeune fille alors; j'avais encore mon père et ma mère; je les ai perdus, hélas! et maintenant je suis seule.., seule pour toujours!
— Madame, je cherche en vain dans mes souvenirs; excusez-moi, tant de choses se sont écoulées depuis Tépoque dont vous parlez que je puis malgré moi avoir oublié , de plus, il y a quatorze ans je n'étais pas en France.
— Non, monsieur, vous étiez en Amérique.
— Oui, madame; il y a, je le pressens, un mystère enfoui au fond de vos paroles; je vous en supplie, madame, un mot, dites un seul mot qui me mette sur la voie; est-ce donc en Amérique que nous nous sommes rencontrés?
— Oui, murmura-t-elle en hochant tristement la tête.
— En Amérique! reprit-il en fronçant les sourcils et devenant subitement rêveur.
LA FOKÊT VIERGE 67
— Avez-vous donc oublié le sac de Black-Hill, l'incendie de James-Towuî
— Oh! s'écria-Ml avec explosion, en pressant son front de ses mains crispées, et en se levant, pâle et les yeux hagards, je me souviens!
— Mon Dieut il serait vrai! dit-elle en levant avec reconnaissance les yeux au ciel.
— Vous êtes Fanny Dayton ! reprit-il d'une voix brisée par l'émotion... Ah! malheureuse femme! je comprends tout, maintenant.
Et il se laissa tomber sur un siège eu cachant sa tête dans ses mains.
— Eh quoi! s'écria- t-elle avec douleur, vous aussi vous me jetez Tanathême'! vous, l'ami, le frère deRoger-Tancrède, vous m'accusez sans m'entendre! Oh Lucien, Lucien! vous à qui je m'étais accoutumée adonner le nom de frère! combien vous me punissez d'une faute dont je suis innocente!
— Innocente! murmura-t-il d'une voix sourde.
■ — Innocente! s'écria-t-elle avec éclat, et c'est vous, vous! qui me condamnerez sans m*entendre ! Oh! la calomnie!...
— La calomnie! que voulez-vous dire, madame?
— Que pourrais-je vous dire que vous consentiez à entendre? à quelle protestation ajouterez-vous foi? n'etes-vous pas un homme comme tous les autres hommes, indulgent pour vos propres fautes, implacable pour celles que vous nous reprochez à nous autres femmes, faibles et sans défense! Vous me reconnaissez, vous vous souvenez enfin, et... votre premier mot est un outrage d'autant plus cruel qu'il me vient de vous, la cause involontaire de tous les maux qui m'accablent depuis douze ans!
— Moi, madame ?
— Oui, vous, monsieur, vous seul!
— Je suis fou! murmura le général, et pourtant cette lettre, la dernière que j'ai reçue de Roger-Tancrède; cette lettre à laquelle je ne pouvais rien comprendre et qui pesait sur mon cœur comme un remords, sans que je m'en expliquasse la raison ! Mon Dieu! il y a là une fatalité terrible ou une machination effroyable. ..Que croire? quel abîme de douleurs!.. -Et pourtant!...
11 se redressa tout à coup ; son visage devint de marbre.
— Parlez, madame, dit-il d'une voix brève, parlez! je suis prêt à vous entendre; et, je vous le jure, car je commence malgré moi à soupçonner que vous avez été. non pas coupable, mais victime d'une odieuse vengeance, si cela est vrai, je le jure sur mon nom et sur mon honneur, justice vous sera rendue, madame; et c'est moi, moi, entendez-vous? qui provoquerai, par tous les moyens, cette éclatante réparation, et qui l'obtiendrai, quoi qu'il puisse m'en coûter.
— Merci» Lucien, répondit-elle avec tristesse : depuis douze ans, retirée dans une retraite impénétrable, femme sans mari, mère sans enfant, vivant seule avec ma douleur, lorsque le hasard m'apprit que vous deviez venir ici vous aboucher avec le général Charette, je quittai tout, sans hésiter, pour vous voir a pour vous dire : « Lucien, mon frère, vous, le meilleur et le plus dévoué de tous les amis de mon mari, voici ce dont on m'accuse; défendezmoi, car j'ai été indignement calomniée, et vous seul pouvez me rendre l'honneur et la considération qui m'ont été ravis. »
— Eh bien! me voilà!,,, je vous écoute, madame, parlez! Elle secoua la tête-
— À quoi me servira de parler maintenant» monsieur? Votre amitié est éteinte, éteinte sans retour; vous avez oublié jusqu'à mon visage, et votre premier mot, en me reconnaissant, a été un outrage, outrage d'autant plus terrible qu'il me venait de vous, qui, moins que tout autre, avez le droit de me taxer d'infamie.
— Soit! madame, j'ai eu tort, d'abord comme homme qui ne doit jamais insulter une femme, si bas qu'il la croie tombée; tort, ensuite, parce que j'ai été votre ami, presque votre frère, et que cette amitié est encore aujourd'hui aussi vivace qu'autrefois au fond de mon cœur. Pardonnez-moi donc, je vous en conjure! Si l'insulte a été grande, elle a été involontaire, et l'expiation sera plus grande encore. De plus, vos paroles m'accusent, madame. Roger- Tancrède lui-même, dans la dernière lettre que j'ai reçue de lui, semble aussi me croire coupable, de quel crime? je l'ignore. C'est ce crime, que je dois, que je veux connaître; encore une fois, parlez, madame, je tous en supplie humblement; pour vous et pour moi, il faut que ces ténèbres s'éclaircissent.
— Vous l'exigez? murmura-t-elle faiblement.
— Je n'ai que le droit de prier, madame; aussi je vous supplie.
— Qu'attendez-vous de moi? reprit-elle d'une voix étranglée par rémotion ; une histoire banale, celle de toutes les jeunes filles qui, séduites par les paroles enivrantes d'un séducteur, se laissent tromper et roulent ainsi dans un abîme, dont rien, pas même une conduite exemplaire, un dévouement absolu, un repentir sincère ne peut les retirer. La faute commise est irréparable; elles sont à jamais marquées au front d'un indélébile stigmate d'infamie; le séducteur, lui, se glorifie de sa victoire; il porte le front haut; il a le sourire sur les lèvres; que lui importe Phonneur d'une jeune fille? Cette victime sans défense, immolée à sa vanité féroce de séducteur? il s'éloigne, il a oublié jusqu'àl'existencede celle dont la vie ne doit plus être qu'un long martyre. Vous le voyez, ainsi que je vous le disais, général, cette bistoire est banale, sans intérêt ; elle esteommune et n'entache enrienrhonneurde l'homme qui a froidement perdu une jeune fille !
— Madame! madame! s'écria-t-il avec désespoir, ne me parlez pas ainsi, au nom du ciel! vous me brisez le cœur; cette histoire est fausse, je n'y crois pas Je ne veux pas y croire!...
— Cette histoire est vraie, monsieur, répondit-elle avec un sang-froid terrible; cette histoire est la mienne; la femme séduite c'est moi!.... le séducteur, c'est vous!
— Moi 1 s'écria-t-il, en se redressant terrible, moi, votre séducteur, madame! moi, dont le respect pour vous ne s T est jamais démenti une seconde! moi, l'ami de votre mari auquel je dois la vie ! moi, le témoin de votre mariage L... Je suis votre séducteur!.... Oh! vous 'raillez bien cruellement, madame !
— Je ne raille pas, monsieur, répondit-elle en hochant tristement la tête;
je n'invente rien, je ne dis pas un mot qui ne soit strictement vrai; voilà ce dont on m'accuse, le crime qu'on m'impute et dont mon mari m'a jeté les preuves au visage, en me disant textuellement les paroles que vous venez d'entendre.
— Infamie! et c'est moi 7 moi, qui vous accusais aussi! Ohl vous le comprenez maintenant, n'est-ce pas, madame, il faut que vous me disiez tout; je ne prie plus, madame, j'exige! car j'en ai le droit. Parlez donc, madame, je le veux I
Ces paroles furent prononcées avec un tel accent de haine et de colère que la jeune femme, brisée déjà par la douleur, se laissa aller, à demi évanouie, sur le dossier de son siège.
— Qu'ai-je fait, misérable que je suis? s'écria le général en tombant aux pieds de Fanny Dayton. Oh! pardon! pardon! madame, mais votre rancune m'appartient, ainsi que votre vengeance, puisqu'on me fait le complice de ce crime imaginaire! revenez à vous, ayez pitié de moi qui donnerais ma vie pour vous... Courage, madame! Je vous le jure, ces biens que vous avez perdus je vous les rendrai, vous serez heureuse, pardonnez-moi!
La jeune femme ouvrit languissamment les yeux.
— Ces émotions me tuent, murmura-t-elle en soupirant; épargnez-moi, monsieur; vous savez bien, vous, si je fus coupable!
— Oh! madame!...
Il y eut quelques instants de silence.
Lucien attendait, anxieux et triste.
Ce fut la jeune femme qui reprit d'une voix douce et plaintive, mais mélodieuse comme le chant d'un oiseau blessé :
— J'aurai du courage! dit-elle. Je dois, jusqu'à la dernière goutte, épuiser le calice que moi-même j'ai préparé ; je suis venue pour tout vous dire : vous saurez tout... puis vous méjugerez.
— Oh! madame, dès ce moment j'ai la conviction de votre innocence; vous êtes la plus pure et la plus chaste des femmes!
— Attendez ! reprit-elle avec un sourire mélancolique, tandis que ses yeux se remplissaient de larmes,.. J'étais bien jeune encore, lorsque le jour du sac deBlack-Hill, pendant que les derniers fuyards royaux étaient poursuivis par vos troupes, James-Town que j'habitais avec ma famille et que l'ennemi avait incendié pendant sa fuite, fut préservé d'une ruine complète par le dévouement d'un détachement français, commandé par le capitaine Roger^Tancrède de Tancarville, par vous, monsieur, et par un troisième officier nommé Alain Kergras, votre frère de lait, je crois, monsieur.
— Oui, madame; en effet, Roger-Tan crède vous enleva du milieu des flammes qui étaient sur le point de vous atteindre; mon frère de lait et moi, nous fûmes assez heureux pou 1 * rendre le même service à vos parents.
~- C'est cela. Ohl je me souviens, cardes cet instant j'aimai Roger; il était si beau, si noble, si vaillant, hélas!... Les soldats que vous aviez vaincus étaient de misérables maraudeurs, nommés vachers, qui, ne reconnaissant aucun drapeau, pillaient indistinctement les Anglais et les Américains, Votre
ami, craignant le retour de ces bandits, persuada à mon père, dont la propriété était en effet très isolée, de se retirer à Boston*
— Où il vous escorta,
— Je passerai rapidement sur les événements qui suivirent et que vous connaissez aussi bien que moi. Roger, pendant les rares instants que la guerre lui laissait, fréquentait assidûment notre maison, où il était reçu comme un ami, plus encore, comme un sauveur, Vous vous le rappelez, n'est-ce pas, général? car bien souvent, vous et votre frère de lait, vous êtes venus vous asseoir à ce foyer où chacun vous aimait. Enfin la guerre se termina par le triomphe des Américains; la paix fut signée et les Anglais contraints d'abandonner pour toujours ce sol sur lequel ils avaient si longtemps commandé en maîtres. Roger m'aimait; moi, je l'aimais aussi d'un amour sincère et profond; mon père et ma mère voyaient avec joie cet amour qui leur permettait d'acquitter la dette sacrée qu'ils avaient contractée envers M. deTancarvilLe. Roger déclara son amour et fut agréé; notre mariage fut fixé à six mois de là; j'avais alors dix-sept ans. Ce fut trois mois avant mon mariage, qu'un soir, en revenant un peu tard d'une promenade aux environs de la ville de Salem, je crois, vous fûtes attaqué à l'improvisle par sept ou huit bandits, et, malgré votre défense héroïque vous auriez succombé, si Roger, qui fut gravement blessé en vous défendant, n'était accouru à votre secours,
— Ceci est parfaitement exact, madame; j'étais renversé, évanoui, couvert de blessures, incapable de résister plus longtemps aux misérables qui s'acharnaient sur moi, si Roger, heureusement pour moi, ne s'était jeté au milieu de ces bandits ; je lui dus la vie cette fois-là encore.
— Ge malheureux événement retarda notre mariage de près do trois mois ; Tordre d'embarquement était arrivé depuis quelque temps déjà; les troupes françaises opéraient leur mouvement de concentration; il fallait partir; notre mariage eut lieu enfin. Il fut célébré quatre jours à peine avant le départ delà flotte française. Je m'embarquai avec mon mari. Cinq mois plus tard, j'étais présentée au cercle de la reine Marie-Antoinette, à Versailles. Pauvre reine! Ce fut M. le marquis de Lafayette qui se fit, en cette circonstance, notre introducteur. Nous vous avions quitté, vous, monsieur, dès notre arrivée à Brest, certaines affaires exigeant, pendant quelque temps, votre présence en Bretagne; je ne vous revis que quelques mois plus tard, à notre hôtel de la rue des Réservoirs, à Versailles, pendant un voyage que mon mari avait été contraint de faire en Poitou où se trouvaient ses propriétés.
— C'était, je crois me le rappeler, pendant le printemps de 1784, madame j'avais le plus vif désir de voir Roger; je l'attendis même pendant près d'un mois; mais des affaires pressantes me contraignirent à m'éloigner avant son retour; depuis, ce fut en vain que j'essayai de le rejoindre; l'horizon politique s'assombrissait de plus en plus; le comte s'était retiré dans ses terres où je me préparais à me rendre, afin de le voir une fois encore avant de quitter la France pour un an ou deux, lorsque je reçus de lui un billet dont le contenu me frappa de stupeur et qu'il me fut impossible de comprendre; ce billet, le voici, je le porte toujours avec moi.
Il ouvrit son portefeuille et en retira un papier jauni et coupé dans les plis.
LA FORÊT VIEHGE 71
— Écoutez! dit-il, et il lut d'une voix que l'émotion faisait trembler :
« Vous étiez mon ami le plus cher; votre horrible trahison m'a brisé le cœur; j'enlève votre enfant; vous ne le reverrez jamais. Je vous abandonne, vous et votre indigne complice, à vos remords. Que Dieu vous pardonne; moi, je ne puis que vous haïr!
<t Comte Roger-Tancrède de Tancarville. ■■>
— Ce billet, continua le général, en repliant le papier qu'il renferma dans le portefeuille, me parut l'œuvre d'un fou. Q te s'était-il passé? qu'était-il arrivé qui justifiât une semblable missive? Je pressentis qu'un affreux malheur était dans l'air; je connaissais la jalousie de Roger, et je tremblai pour vous et pour lui; tout en essayant de comprendre comment je pouvais être, moi, mêlé à cette tragédie terrible. Je partis aussitôt, résolu aie voir, et, n'importe par quel moyen, exiger une explication catégorique. Lorsque j'arrivai à franc é trier à son château, il était désert depuis huit jours déjà. Voici ce que j'appris : Après une scène qui avait du être terrible» mais qui demeura secrète, le comte avait quitté le château en emportant son enfant roulé dans son manteau. Trois jours plus tard, vous étiez partie, vous, madame; nul ne put me renseigner sur la direction prise par vous et par votre mari. Je revins à Paris, en proie à une violente douleur. Je comprenais qu'une épouvantable accusation pesait sur moi, mais comment prouver mon innocence? Pendant quatre ans je tentai les plus grands efforts, je fis les démarches les plus folles pour retrouver le comte. Puis la Révolution éclata et, malgré moi, je fus contraint, non pas à renoncer à me justifier, mais à attendre que l'occasion se présentât de le faire; voilà tout ce que je sais de cette histoire, madame, mais j'espère en Dieu, qui n'abandonne pas ceux qui ont foi en sa justice : un jour, j'en ai la conviction, je prouverai mon innocence et la vôtre.
— Dieu le veuille I monsieur, répondit la comtesse en soupirant; laissezmoi maintenant vous apprendre ce que vous ignorez; car il faut que vous sachiez tout.
— Oui, madame, tout! répondit-il d'une voix sourde.
— Mon mari m'avait présentée, à Versailles, comme étant un peu son parent, un certain marquis de Ghênevailles; le marquis était jeune encore, assez joli homme, fort riche, et très bien en cour; il était fort infatué de sa personne, ne croyait pas à la vertu des femmes, et certaines aventures, assez scandaleuses, lui avaient persuadé que toute conquête lui était facile. Bien que je vécusse assez retirée, à cause de l'abandon dé mon mari, sa qualité de parent avait engagé le comte à autoriser le marquis à me faire visite; pendant votre séjour à Versailles, vous avez dû vous rencontrer plusieurs fois chez moi avec lui.
— En effet, je crois me le rappeler, madame; j'éprouvais même pour cet homme, je ne sais pourquoi, une sorte de répulsion instinctive, que rien cependant ne semblait justifier.
— Le marquis me fit la cour; d'abord je n'y attachai aucune importance,
et j'eus le tort de rire de ses protestations d'amour; il s'entêta; un jour il osa me parler daus des termes qui me firent monter la rougeur au front ; il me dit qu'il m'aimait; bref, je lui signifiai son congé, en lui défendant de jamais reparaître devant moi. Le marquis devint livide; il me lança un regard de vipère et sortit sans prononcer un mot. Je ne le revis plus. Quelques jours plus lard, mon mari revint. J'étais heureuse de ce retour qui me rendait mon protecteur naturel; puis j'avais à annoncer à mon mari une nouvelle qui devait le combler de joie : j'allais être mère!.,. Contre mon attente, Roger reçut cette nouvelle en fronçant le sourcil et en pâlissant légèrement, puis, d'une voix dure, que jamais il n'avait prise arec moi, il m'ordonna de faire mes préparatifs de départ pour une de nos propriétés d'Anjou. Surprise et presque effrayée du ton du comte, je me retirai sans lui répondre, et, me l'enfermant dans ma chambre à coucher, je fondis en larmes; je sentais que quelque chose venait de se briser dans mon cœur, et que je ne possédais plus l'amour de mon mari. Mais, comme j'étais loin de soupçonner, hélas! le malheur affreux qui me menaçait.
— Du courage, madame! dit le général, en voyant que la voix de la comtesse faiblissait.
— J'en aurai! répondit-elle avec un accent nerveux et saccadé... Notre voyage fut triste, mon mari n'échangea pas dix paroles avec moi pendant tout le temps qu'il dura. Cependant l'époque de mes couches arriva: je devins mère après des souffrances affreuses. Je remarquai que le comte fronça imperceptiblement les sourcils lorsqu'on lui présenta l'enfant auquel j'avais donné le jour, et qu'il détourna la tète. Un soupçon terrible me mordit au cœur; mon mari,- dominé par sa jalousie, avait des doutes sur sa paternité î Le lendemain du jour où j'étais accouchée, en m'éveillant, je vis le comte assis à mon chevet; il avait passé la nuit entière à me veiller; il était pâle ; ses traits avaient la rigidité du marbre, « Madame, me dit-il, en me regardant fixement dès que je m'éveillai, cet enfant est-il à moi? — Oh! monsieur... » m ! écriai-je en fondant en larmes; et, prise d'un tremblement convulsif, je retombai sur mes oreillers et je m'évanouis. Lorsque je repris connaissance, mon mari était là, près de moi, froid, impassible, implacable : « Madame, me dit-il, donnez-moi, je vous prie, la clef du tiroir secret dans lequel vous renfermez vos papiers et votre correspondance. » Cette demande me sembla si extraordinaire que je le regardai un instant sans comprendre : « Vous refusez? » reprit-il. Cette clef, je la portais pendue à, mon cou par une tresse faite des cheveux de ma mère et de mon père. Je la retirai et je la lui présentai ; il alla au meuble que je lui désignai, rouvrit, chercha uu instant, puis il revint vers moi; il tenait à la main un paquet attaché par une faveur rose; ce paquet contenait quelques lettres... ces lettres étaient toutes de votre écriture!
— De mon écriture ! s'écria le général avec épouvante.
— Ou du moins, votre écriture était si parfaitement imitée que chacun devait s'y tromper; mon mari les lut toutes, les unes après les autres, à haute voix; elles respiraient l'amour heureux, satisfait et surtout passionné, mêlé à des remarques railleuses à l'adresse de mon mari. Je compris que j'étais perdue. Qui avait pu mettre à mon insu ces lettres là?... Je baissai la tète;
LA FORÊT V1KUGE
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lie partisan s'enfonça dans la for£L ou il ne tarda pas à disparaître.
mes larmes m'étouffaient; je ne pouvais même pas pleurer. Le comte, sa lecture terminée, me jeta les lettres au visage avec une expression de dégoût et de mépris telle que je faillis devenir folle de désespoir. Que dire? Gomment me justifier? Gela était impossible, et pourtant, j'étais innocente! 11 y eut un silence : ce fut le comte qui le rompit, moi, je n'étais plus qu'une masse inerte sans énergie et sans espoir* « Écoutez-moi, madame, me dit-il d'une voix profonde, et retenez bien mes paroles, car cet entretien est le dernier que j'aurai avec vous. Si vous m'aviez avoué votre faute, peut-être vous aurais-je pardonné, car mon amour pour vous n'avait pas de bornes. Maintenant, cet amour n'existe plus, vous l'avez tué; mais le souvenir de cet amour m'engage à user de clémence envers vous; trompée par un indigne séducteur, vous êtes, par votre jeunesse et par votre ignorance de notre monde, plus malheureuse que coupable. Cependant, à cause de vous, ma vie est perdue, mon avenir brisé, mon bonheur détruit à jamais. Je ne me sens pas le
LÎV, 10. F. ROY, êdiL — Reproduction interdite 10
courage de vous pardonner. Ce soir, j'aurai quitté le château pour toujours; vous n'entendrez plus parler de moi; je vous rends votre fortune et je vous laisse libre, mais seule! — Seule ! murmurai-je faiblement et parlant comme dans un rêve, car je me croyais en proie à un horrible cauchemar. — Oui, reprit-il, car cet enfant, ce fruit odieux de votre honte, je remporte avec moi. Oh! ne craignez rien, madame, s*ccria-t-il en remarquant l'effroi qui se peignait dans mes regards à ses paroles, je n'ai nullement l'intention de le tuerî..* non, cet enfant, je lui ferai tracer la première lettre de votre nom sur le bras, d'une manière indélébile, puis je l'abandonnerai à des paysans. — Monsieur, vous ne ferez pas cela! m'écriai-je, l'excès même de ma douleur me donnant des forces, vous ne m'enlèverez pas mon enfant 1 — Je le ferai, me répondit-il avec un sang-froid glacial, je l'ai résolu; libre à vous de le chercher, madame; si vous le retrouvez, c'est que Dieu vous aura pardonné. Voilà votre châtiment; femme sans mari, mère sans entant, je vous livre à vos remords. — Laissez-moi l'embrasser encore une fois, une seule.,. Ditesmoi si c'est un fils ou une fille, je vous en supplie, au nom de cet amour que vous prétendez avoir eu pour moi. — Non, fit-il sèchement. Adieu pour jamais, madame. » Je tombai évanouie, presque morte. Quand je revins à moi, le comte était parti. Le lendemain, un homme se présenta au château; cet homme était porteur d'une lettre du comte. Je donnai l'ordre qu'il fût introduit. Dès qu'il fut seul avec moi, il me fit voir son visage que jusque-là il avait tenu caché; je le reconnus alors, c'était le marquis de Chênevailles : « Me suis-je vengé, madame? » me dit-il avec un x T ire de démon, et il sortit aussitôt, en jetant la lettre sur mon lit» Cette lettre ne contenait que ces mots : « Adieu, madame, je suis mort pour tous; vous m'avez tué; puisse le ciel vous pardonner comme je vous pardonne. »
— Oh ! e'est affreux! s'écria le général.
— Deux jours plus tard, je quittai le château ; je n'entendis plus parler du marquis; le démon avait accompli son œuvre; depuis neuf ans, je cherche en vain mon enfant! s'écria la comtesse avec accablement. Comprenez-vous maintenant, mon ami, mon frère, pourquoi je me suis introduite dans cette chambre, pourquoi j'ai consenti à rougir devant vous?
— Je vous comprends, et je vous remercie, madame, de la confiance que vous avez mise en moi; c'est une œuvre de rédemption que vous rue proposez, je l'accepte avec joie; je vous vengerai, moi! et cet enfant, je vous le jure, je saurai le découvrir; je vous le rendrai, madame, ainsi que Famour de votre époux, je vous en fais le serment. Avez-vous obtenu quelques renseignements ?
— Le comte, implacable dans sa vengeance, a pris un soin extrême pour dissimuler les traces de sa fuite; pourtant, le hasard m'a fait découvrir que quinze jours après avoir quitté le château, il s'était embarqué à Brest, sur un brick de commerce, nommé V Aventure; ce brick, commandé par un ofiicier bleu, appelé Raboisson, faisait, à cette époque, le trajet de Brest à New-York et à Boston.
— Raboisson! je connais un marin de ce nom; plusieurs fois même je me suis trouvé avec lui; c'est aujourd'hui un de nos plus intrépides et de nos
plus habiles corsaires; il est âgé de quarante à quarante-cinq ans; il est grand, solidement charpenté, ses traits sont énergiques.
— Je n'ai jamais vu l'officier dont je vous parle; par un hasard inouï, une fatalité étrange, il me fut toujours impossible de le rencontrer. Je m'étais rendue à Brest dans l'intention de l'interroger, de lui demander si le comte s'était embarqué seul à bord de son navire, ou s'il avait emmené l'enfant avec lui.
— Ge n'est pas probable, et, par cela même, c'est possible: un homme qui médite froidement une vengeance en calcule toutes les conséquences et choisit surtout les moyens les plus impossibles et qui, à cause de cela, peuvent assurer plus certainement le succès de cette vengeance. Je verrai le capitaine, fallût-il, pour le rencontrer, le poursuivre sur toutes les mers du globe; je l'interrogerai, il n'a aucun motif pour me cacher la vérité; ce détail, peu important en apparence, est précieux pour nous, madame; c'est une lueur qui servira à nous guider dans la nuit épaisse où nous marchons; et, qui sait? peut-être Dieu permettrà-t-il que cette lueur devienne un phare.
— Ah! combien je me félicite, mon ami, d'avoir cédé au mouvement de mon cœur qui me poussait vers vous; je ne sais pourquoi, je sens l'espoir rentrer dans mon âme; il me semble que Dieu, qui connaît mon innocence, me prend enfin en pitié.
— Ne vous laissez pas aller à un fol espoir, pauvre femme ! qui sait ce que l'avenir nous réserve encore? l'horizon se rembrunit de plus en plus autour de nous; hélas! nous traversons une sombre époque. Qui sait si nous parviendrons à résister à la tempête, et si nous serons debout encore lorsqu'elle sera passée? mais prenez courage, faites-moi parvenir ces lettres que saris doute vous avez conservées: ma confiance en Dieu est grande : il nous soutiendra dans cette lutte.
— Oui, monsieur, oui! s'écrîa-t-elle avec exaltation, car nous serons deux., maintenant, à chercher.
— Pardon, belle dame, nous serons trois, si vous voulez bien le permettre I dit une voix sonore.
La portière se souleva, et Alain parut.
La comtesse poussa un cri d'effroi.
— Rassurez- vous, madame, reprit le jeune homme en saluant, je suis une de vos anciennes connaissances, moi aussi,
— = Oh! c'est mal de nous avoir écoutés, Alain, dit le général d'un ton de reproche.
— Tu te trompes, mon ami; j'ai entendu les derniers mots de votre conversation, voilà tout; mais comme tu ne me refuseras pas de m'apprendre ce que j'ignore encore, cela importe peu, quant à présent,
— J J avais pourtant poussé les verrous?
— En dehors de leur gâche, oui, mon ami; ce qui fait que la porte elle*. même n'étant pas fermée, je n'ai eu que la peine de la pousser pour pénétrer ici comme sur la place de la Révolution; tu étais trop ému pour songer à ce que tu faisais, voilà pourquoi, pensant t'enfermer, le contraire est arrivé.
La comtesse ne put s'empêcher de sourire.
— Je vous remercie de ce que vous avez dit en entrant ici, monsieur; nous sommes de vieux amis, voici ma maiu s fit-elle gracieusement,
Le capitaine baisa galamment la main mignonne que lui tendait la comtesse et, la conservant un instant dans les siennes :
— Madame ? dit-il avec émotion, je vous suis doublement dévoué : je suis le frère de lait de Lucien, vous le savez, mais ce que vous ignorez, c'est que je suis un pauvre paysan dont il a fait un homme, presque son égal. J'ai à peine dix jours de plus que lui; nous ne nous sommes jamais quittés; il m'a appris le peu que je sais, et m'a aidé à gagner le grade dont je suis fier : je lui dois tout.
— Tais-toi, bavard insupportable ! interrompit le général en souriant, assieds-toi là, et, au lieu de caqueter comme une pie, raconte-nous plutôt comment ils se fait qu'au lieu de dormir tu sois éveillé comme une potée de souris.
— Voilà, madame, la façon dont il me traite chaque fois que j'essaie de faire son éloge! dit le jeune homme avec un désespoir comique.
— Je crois que vous ferez bien d'en prendre votre parti, capitaine.
— C'est ce que je fais, madame, il le faut bien. Voici maintenant le récit demandé, il ne sera pas long : Figurez-vous, madame, que j'adore la lecture: pendant les courts instants de loisir que nous laissent les chouans, je dévore, c'est le mot, tous les romans, bons ou mauvais, qui me tombent sous la main. Or, j'ai remarqué que les scènes les plus palpitantes de ces romans se passent toutes dans de vieux châteaux gothiques, hantés par des fantômes et bourrés de portes secrètes, de corridors et de souterrains inconnus. En entrant dans le château où nous sommes, je me suis dit : Boni voilà l'occasion de m'assurer si les romanciers sont des conteurs de bourdes, ou s'ils disent la vérité; cherchons les portes secrètes.
— Et vous avez cherché? dit en souriant la comtesse que ce verbiage amusait et dont les pensées commençaient, sous l'influence de ce récit fantastique, à devenir moins tristes.
— Avec acharnement, madame, continua le capitaine, bien que Lucien se moquât de moi et essayât de m'en empêcher. Je ne trouvai rien. Pourtant je n'étais pas convaincu; mais, comme je tombais de sommeil, je consentis à me mettre au lit Le cri poussé par Lucien, en entrant dans sa chambre, me donna à réfléchir; son excuse me sembla une mauvaise plaisanterie ; je n'en crus pas un mot. Mon frère de lait, dis-jeen moi-même, est devenu bien douillet; lui que j'ai vu se laisser extraire, sans sourciller, une balle qu'il avait reçue en pleine poitrine; ce n'est pas naturel; il y a quelque chose là-dessous. Cependant je n'insistai pas, et je me couchai, bien résolu à me tenir éveillé; malgré moi, je Favoue à ma honte, à peine ma tête fut-elle sur l'oreiller que je m'endormis; mais mon sommeil était agité; moi qui, d'ordinaire, dors si bien, je faisais des rêves atroces. Soudain je m'éveillai en sursaut : il m'avait semblé entendre un cri, une exclamation; je me jetai alors au bas de mon lit, et je m'habillai; je prêtai l'oreille, je crus entendre un murmure de voix dans la chambre de Lucien. Il cause avec le général Charette, me dis-je; le général sera entré, sans bruit, pendant que je dormais. Je fus sur le point de me
recoucher, pourtant je réfléchis que mou frère de lait pouvait avoir besoin de mois et je m'avançai à pas de loup vers la porte. J'entendis vos dernières paroles, je n'hésitai plus et j'entrai. Voilà la vérité vraie, madame! Maintenant je suis convaincu plus que jamais que les romanciers ont raison et qu'il existe des portes secrètes dans les vieux châteaux gothiques.
— Gela est parfaitement exact, capitaine, je suis entrée ici par une porte secrète qui se trouve dans le cabinet de toilette, derrière une grande armoire porte-manteau, dont le panneau du fond se déplace en pesant sur un ressort dissimulé dans une cannelure»
— Là! que dis-je? s'écria-t-il, en frappant joyeusement des mains.
— Ehbienl oui, tu as raison, Alain, j'en dois convenir; d'aileurs, une fois n*est pas coutume,
— Merci, cher ami, je reconnais là ton féroce orgueil, tu es vexé d'être contraint d'avouer que tu as eu tort, n'en parlons plus! À présent que vous êtes convaincue, madame, de mon innocence, et que vous avez daigné m'accepter en tiers, laissez-moi vous affirmer que nos recherches aboutiront à un bon résultat.
— Dieu vous entende, capitaine!
— Il m'entendra, madame ! la paix que nous allons conclure nous donnera tout le temps nécessaire pour nous occuper sérieusement de cette affaire.
La comtesse hocha la tète avec découragement.
— Vous ne croyez pas à la paix, madame?
— J'y croyais il y a quelques heures; je suis maintenant convaincue quelle est au contraire plus éloignée que jamais.
— Que voulez-vous dire, madame?
— Expliquez-vous ! s'écria le général.
La comtesse sembla réfléchir un instant*
— Au faitl dit-elle, pourquoi essayerais-je de vous cacher une chose que d*ici à quelque jours, vous saurez? Ecoutez-moi donc: vous vous souvenez que le général Charette, vers la fin du souper, fut contraint de se lever de table ?
— Oui, dit Lucien, pour recevoir de nouveaux hôtes.
— Savez-vous quels étaient ces nouveaux hôtes, messieurs ? Votre père, le marquis de Bodegast, général, et le comte de Sombreuil, qui arrivent d'Angleterre, et qui, à peine débarqués, sont accourus eu toute hâte, tant les nouvelles dont ils sont porteurs sont importantes,
Et ces nouvelles? demanda le général avec anxiété.
— Les voici : Le comte de Puisaye et le marquis de Bodegast ont obtenu du ministère britannique que l'Angleterre enverrait un puissant secours à la Vendée: une expédition formidable se prépare à Portsmouth et à Southamphon; les dépenses faites pour cette expédition montent h la somme de deux millions de livres sterling.
— C'est-à-dire cinquante millions de francs, dit le général, pensif.
— L'amiral Warren commande en chef l'escadre anglaise, qui sera forte de quinze vaisseaux de lignes, lorsqu'il aura rallié l'amiral Bridport; vous pouvez être assurés de l'exactitude de ces renseignements ; j'ai lu moi-même la dépêche.
— Connaissez- vous, madame, le nombre des troupes et le point sur lequel les Anglais se proposent d'opérer?
— Quant à ce dernier détail, je crois que Ton n'est pas encore tombé d'accord sur le point le plus favorable à une descente; quant aux chiffres, les voici : l'expédition porte trois régiments d'émigrés et un corps d'artillerie formant 3,200 hommes d'élite, sous les ordres de M. d'Hervilly, ami particulier du comte de Puisaye, 80,000 fusils» 80 pièces de canon, des uniformes pour 60,000 hommes, des vivres pour un an, de la poudre, des balles, des boulets suffisamment pour alimenter pendant deux ans toutes les forces royalistes; de plus des chevaux de transport, des médicaments, des caissons, et plusieurs millions en numéraire.
— En eïfet, cette expédition est formidable!
— Attendez, ce n'est pas tout : ces troupes seront commandées par le comte d'Artois en personne: ce prince s'est enfin résolu à sa mettre à la tête des Vendéens qui, depuis tant d'années, défendent la cause de la royauté avec tant de courage et d'abnégation.
— Malheureuse Bretagne! s'écria le général avec douleur, malheureux Bourbons, qui amènent nos ennemis naturels sur le sol sacré de la patrie 1 Et c'est mon père, le descendant d'un des champions du combat des Trente, qui a traité avec les Anglais!..- La cause royale est perdue !...
— Est-ce donc à propos de ce traité que M. de Gharette est ainsi parti au milieu de la nuit? demanda le capitaine.
— Non, répondit la comtesse avec hésitation, bien que ce départ y ait trait cependant; il doit assister demain à un grand conseil de guerre où se trouveront Frotté, Scépeaux, Stofflet, etc., et dans lequel on doit s'entendre sur ce qu'il convient de faire.
— Alors, dit tristement le général, tout espoir de paix est anéanti?
— Qui sait? murmura la comtesse, devenue rêveuse; tous ces chefs se détestent et se jalousent; chacun voudra' agir sous sa responsabilité personnelle,
— Nous n'avons plus rien à faire ici, dit Lucien, peut-être vaudrait-il mieux partir?
— Ge serait une faute, fit observer Alain, d'autant plus que nous sommes censé ignorer ce qui se passe; notre devoir nous ordonne au contraire d'attendre le général Gharette*
— Messieurs, dit la comtesse en se levant, permettez-moi de me retirer; je suis ici depuis bien longtemps.
— Un mot seulement, madame : vous reverrai-je ?
— Non, pas maintenant; je vous ferai parvenir à Reunes les papiers dont je vous ai parlé.
— Merci; et si la guerre recommence, que comptez-vous faire? La comtesse hésita.
■ — Je ne sais, répondit-elle enfin, d'une voix sourde; Dieu m'inspirerai.,. Le général s'inclina.
— Au revoir, madame, et prenez courage, dit-il; maintenant nous sommes alliés.
La comtesse lui tendit la main en souriant, et elle sortit par la porte secrète, laissant les deux officiers républicains fort perplexes sur le résultat de la mission dont le général Hoche les avait chargés.