‹ Aimard Foret Vierge 1893 BNFChapitre 6 sur 35 · QUEL FUT LE RÉSULTAT DE LA MISSION DU GÉNÉRAL DE BODEGAST · texte numérisé non relu

QUEL FUT LE RÉSULTAT DE LA MISSION DU GÉNÉRAL DE BODEGAST

Maigre la nuit passablement accidentée qu'ils avaient passée, les deux officiers républicains se levèrent de bonne heure, et profitant de la liberté complète dont ils jouissaient, ils quittèrent leur appartement et descendirent avec l'intention de faire un tour de promenade dans le parc, assez petit, mais dessiné de la façon la plus pittoresque, qu'ils avaient aperçu de leurs fenêtres, et qui s'étendait assez loin derrière le château.

Le vieux domestique qui, la veille, leur avait servi de guide les attendait au bas des degrés*

En apercevant le général, cet homme s'approcha respectueusement de lui et lui présenta une lettre sur un plateau, en lui disant seulement ces mots :

— De la part de mon maître.

Le général prit la lettre et s'enfonça dans une des allées du parc, en compagnie de son aide de camp.

Lorsqu'il se crut à l'abri de tout regard indiscret, Lucien s'arrêta, décacheta la lettre et la lut à demi-voix.

Voici quel était son contenu :

« Mon cher cousin (car je ne veux pas vous donner d'autre nom), une personne que j'aime au-dessus de tout réclame ma présence à vingt lieues d'ici; je ne puis manquer à ce rendez-vous donné à Timproviste. Pourquoi ne Tavouerais-je pas? tous deux nous sommes jeunes, vous me comprendrez; il y a de l'amour sous jeu. Puisque la guerre me laisse des loisirs, j'en profite pour aimer; n'ai-je pas raison? Je serai absent deux jours; je vous laisse maître chez moi, c'est-à-dire chez vous; lâchez de passer le temps Je moins mal possible, et ne m'en veuillez pas trop de mon abandon. L'amour est mon péché mignon, vous le savez; donc, vous serez indulgent.

« Groyez-moi, mon cher cousin, votre bien affectionné ami et cousin

« S. À. DE Cl-IARETTE DE LA CONTRIE. "

— Que penses-tu de cela, Alain? demanda lo général lorsqu'il eut achevé la lecture de cette singulière missive.

— EhJ je pense, mon cher ami, que le citoyen de Charette est décidément un homme très fort; que c'est bien joué et que, si nous n'avions pas été prévenus, nous nous y serions parfaitement laissé prendre.

— Oui, d'âutaut plus que tous les termes de cette lettre sont choisis avec

un soin extrême, et qu'il y règne un ton de bonhomie et de franchise capable de tromper les plus fins.

— Oh! nous avons affaire à un rusé diplomate.

— Je suis, je te l'avoue, très embarrassé ; les nouvelles que nous a données la comtesse sont d'autant plus graves que Hoche ne se doute en aucune façon de ce que les royalistes machinent contre lui; les minutes valent des jours en ce moment.

— C'est vrai, il faudrait Fa ver tir; mais comment faire? nous sommes dans un pays qui nous est complètement inconnu, et, de plus, sillonné dans tous les sens par les chouans.

— J'ai profité des quelques heures de nuit qui me restaient pour faire au général en chef un rapport détaillé de tout ce que nous avons appris ; mais comment envoyer cette dépêche? Nous sommes seuls ici; nos moindres démarches sont épiées, sans doute; et cependant il est de la plus grande importance que Hoche soit averti sans retard, afin qu'il puisse prendre ses précautions et se mettre en mesure.

— Veux-tu que je parte?

— J'y ai songé ; m9is j'ai réfléchi que ce départ, que rien ne motive en 1 apparence, éveillerait les soupçons et j'ai reconnu l'impossibilité de t'envoyer

au quartier général; d'ailleurs, je suis convaincu que tu ne ferais pas une lieue sans être arrêté et peut-être fusillé.

— Dame! mon ami 3 c'est un risque à courir; entre nous, la chose en vaut bien la peine.

— Ne me parle plus de cela; il ne s'agit pas de se faire sottement, tuer; il faut réussir.

— Ah ! si mon père était ici!

— Oui, il nous sortirait d'embarras, lui, l'homme de ressources par excellence; malheureusement il n'y est pas et il faut que nous sortions d'affaire nous-mêmes.

Tout en causant ainsi, en langue italienne, afin de ne pas être compris des espions s'il y en avait aux environs, ils avaient continué leur promenade et avaient atteint la lisière d'un fourré assez épais.

Tout à coup le général s'arrêta, il avait aperçu ou cru apercevoir au milieu des ronces, la tête d'un homme qui semblait les guetter.

— Que te disais-je? s'écria le général en désignant à son frère de lait un buisson dont les branches feuillues s'agitaient encore faiblement.

— Pardieul dit le capitaine, j'en aurai le cœur net, et» si ce drôle est un espion, eh bien! je le démasquerai.

En parlant ainsi, le jeune homme s'enfonça résolument dans le fourré, suivi de près par le général.

— À peine avaient-ils fait quelques pas qu'ils aperçurent un homme qui sortit de derrière un tronc d'arbre où il était embusqué, et qui, loin de s'enfuir à leur approche, s'avança au contraire au-devant d'eux, en jetant des regards investigateurs autour de lui.

— Parbleu f voilà un gaillard qui a de l'audace 1 murmura le général. Mais soudain le capitaine s'arrêta en réprimant un cri de joie.

LA P0R1ÏT VIERGE

— Dans îos foi-ùLs vierges du nouveau monde j'ui passé des heures à contempler Je paysage

abrupt qui m'entourai!.

LlV. 14. F. ROT, édil.— Reproduction interdite.

82 LA F OMÎT VIERGE

< — Qu'y a-t-il? demanda vivement Lucien.

— Il y a, répondit Alain en riant, que décidément le ciel nous protège.

— Gomment cela?

— Tune reconnais pas cet homme?

— Ma foi, non i

— C'est mon père!

— Ton père I... est-Il possible?

— Très possible, tu vas voir; je dois avouer par exemple qu'il est parfaitement déguisé ; les chouans les plus rusés ne le reconnaîtraient pas; il faut l'œil d'un iils pour ne pas s'y tromper.

— Eh! not/ monsieur 1 dit en riant le partisan, il parait que vous ne me reconnaissez pas, tant mieux! sur ma foi de Dieu!

— Je F avoue, Hervé; mais comment se fait-il que tu sois ici?

— Je suis ici parce que vous y êtes, général, et que je me suis promis à moi-même de ne pas vous perdre de vue, tant que vous seriez dans l'antre du tigre.

— Mais je n'ai pas eu trop à me plaindre de lui, jusqu'à présent, du moins; je l'ai trouvé charmant au contraire.

— Tant pis, not' monsieur, tant pis î fit le vieux patriote en hochant la tète, c'est quTl médite quelque trahison, alors.

Le jeune homme tressaillit, et, s'adressant à Alain :

— Veille sur nous pendant que je cause avec ton père, lui dit-il. Le capitaine serra la main d'Hervé et s'éloigna sans répondre.

— Je crois que tu as raison, Hervé, reprit le jeune homme.

— Moi, je ne le crois pas, j'en suis sur.

— Ks-tu seul ici?

— Excusez-moi, not' monsieur, nous sommes une vingtaine, embusqués " derrière tous les buissons.

— Comment as-tu fait pour parvenir jusqu'ici?

— Bah ! je connais le marais mieux peut-être que ceux qui y sont aujourd'hui réfugiés, cela n'a pas été difficile.

— Penses-tu que tu pourrais, avec autant de facilité, opérer ta retraite?

— Cela ne fait pas pour moi le moindre doute; les chouans sont bien malins, mais depuis hier soir à la brune, que je rôde aux environs avec mes gars, nous avons tout visité, tout vu. tout entendu, et du diable si un chouan s'est aperçu de notre présence.

— Alors tu sais que le général est parti cette nuit à Timproviste?

— Je le sais : il était accompagné de MM. de Bodegast, votre père, de Sombreuil, de Tinténiac, de Kergoat et de G-randlieu; ils ont quitté le château à onze heures du soir ; deux troupes de chouans, commandéespar ïélémaqueet Coco, les escortaient, en courant adroite et à gauche sur la lisière de la sente*

— Sais-tu où allait Charette?

— Non, mais si cela vous intéresse, je le saurai bientôt.

— Il faut le savoir.

— Ce soir je vous le dirai; rien ne nous gène ici; il ne reste presque personne à la ferme; descendez à huit heures dans le parc, je vous attendrai.

— C'est convenu; as-tu parmi tes hommes un gars solide et adroit sur lequel tu puisses compter entièrement?

— Je puis compter sur tous mes gars; mais il y a surtout Tète-de-Plume, mon lieutenant, qui est bien le plus malin singe que je connaisse, bien qu'il semble à moitié idiot ; vous l'avez vu dans les ruines de Beau port, not' monsieur, ce géant qui parlait si peu et qui obéissait si promptement.

— Oui, oui, je me le rappelle.

— Est-ce que vous avez besoin de lui?

— Précisément : j'ai appris, cette nuit, une nouvelle de la plus haute gravité: cette nouvelle, il importe que le général en chef en soit informé dans le plus bref délai; il s'agit tout simplement du salut de l'année.

— Humt il y a donc réellement trahison ?

— Trahison horrible, Hervé ! si le général Hoche n'est pas prévenu à temps, l'armée est perdue.

— Oht oh! c'est grave en effet; avez-vous préparé une dépèche'?

— Oui, je l'ai faîte à tout hasard, espérant que Dieu, qui protège la France, me procurerait l'occasion de la confier à des mains sûres et de la faire parvenir au général.

— Yous voyez que Dieu ne vous a pas failli, not* monsieur; donnez la dépêche, dans dix minutes elle sera partie.

■ — Il faut qu*elle soit remise au général.

— Elle le sera, je vous l'aflirme, quoi qu'il arrive.

— Souviens-toi, Hervé, que tu tiens notre salut à tous entre tes mains.

— Comptez sur moi, général, répondit le vieux partisan d'une voix ferme, avant quarante-huit heures vous recevrez une réponse du général Hoche.

— Ta main, Hervé!... et maintenant, parai les minutes sont précieuses.

— A ce soir, ici, général !

— A huit heures, j'y serai.

Le partisan se glissa alors comme un serpent dans les broussailles où il ne tarda pas à disparaître.

Le jeune homme alla, tout pensif, rejoindre son frère de lait qui se promenait, en fumant un cigare, d'un air indifférent, dans une allée voisine.

Quatre jours s'écoulèrent avant que le général Gharette ne revint à Fonteclose; ce ne fut quedanslasoiréedu quatrième jour, aune heure déjà avancée, que le général arriva au château. Sans vouloir recevoir personne, il s'enferma dans son appartement; il paraissait harassé de fatigue, mais son visage était radieux.

Ces quatre jours, pendant lesquels ils demeurèrent seuls, s'écoulèrent assez tristement pour les deux officiers républicains. Malgré l'apparente liberté dont ils jouissaient, ils s'aperçurent bientôt qu'ils étaient entourés d'une surveillance occulte, et que tous leurs mouvements étaient épiés.

Cependant, malgré cette surveillance, le général réussit à se rencontrer deux fois avec Hervé. La première fois, le vieux partisan lui apprit que le général Gharette s'était rendu dans le bois de la Hmrnmrie où il avait présidé un conseil de guerre auquel tous les principaux chefs de F armée catholique

assistaient et que, de là, il était parti pour parcourir les paroisses en compagnie de plusieurs de ses adhérents.

Le matin même du jour où Charette revint à Fonteclose, le général républicain rencontra de nouveau Hervé. Tête-de-Plume était enfin de retour; il avait réussi, après mille difficultés, à traverser le pays insurgé et à parvenir jusqu'au général Hoche, auquel il avait remis la dépêche, dont il rapportait la réponse.

Hervé donna cette réponse au général qui rouvrit aussitôt et la parcourut rapidement des yeux.

Le style de cette lettre était laconique mais clair.

Elle ne contenait que ces quelques lignes, hachées et brusques :

« Je reçois ta dépêche; elle m'a frappé de stupeur; venant de toi je n'ai pas hésité à y ajouter foi complètement. Cette coupable tentative sera la ruine du parti royaliste. Sa monstrueuse alliance avec l'étranger le perd à jamais; quand les Anglais paraîtront, grâce à ton patriotisme, je serai en mesure de les recevoir de façon à les dégoûter de tenter une autre expédition sur nos côtes.

* Le représentant en mission me charge de t'adresser de chaleureuses félicitations.

* Je suis heureux de t'annoncer que tu es nommé général commandant la première division de Tannée de TOuest; que le capitaine Alain Kergras, ton aide de camp, est promu au grade de chef de brigade, et qu'il prendra, aussitôt après ton retour, le commandemet de la cavalerie de ta division; je sais quelle est ton amitié pour lui, je ne veux pas vous séparer. Continue à servir la République comme tu l'as fait jusqu'à présent; surveille attentivement les ennemis.

« Prouve-leur au besoin que nous connaissons leurs machinations liberticides et que nous ne sommes pas leurs dupes. Je serre ta main amie.

« Salut et fraternité.

Le général commandant en clief l'armée de i : Ouesl,

« Lazare Hoche.

« Rennes, 8 prarial anIK de la République française une et indivisible. »

Lorsqu'il eut terminé la lecture de cette lettre, le général releva la tête, et, regardant en souriant le vieux partisan, immobile devant lui:

— Merci, Hervé, lui dit-il en lui serrant la main.

— Alors, vous êtes satisfait, hein? not' monsieur, fit Hervé. Allons tant mieux, ma foi de Dieu !

— Oui, je suis satisfait, mon brave père nourricier, et je veux que tu le sois aussi; il y a dans cette lettre quelque chose qui te regarde.

— Moi? bon ! vous plaisantez, nof monsieur; quoi donc peut me i^egarder ? fit-il en haussant les épaules d'un air incrédule-

— Ah! tu doutes de mes paroles! eh bien! écoute ceci; et il lut; « Le capitaine Alain Kergras qui, en plusieurs circonstances importantes* a rempli les fonctions de chef de brigade, est promu à ce grade. » Que penses-tu de cela, Hervé ? continua-t-il en repliant la lettre et la mettant dans une poche de son uniforme.

— Est-il Dieu possible? s'écria le partisan en joignant les mains, en proie à une émotion qu'il ne parvenait pas à maîtriser, mon fils, mon petit Alain, général, comme vous, not' monsieur!

A peu près; au reste, depuis longtemps Alain mérite cette récompense, et ce n'est que justice de la lui avoir donnée, Hervé.

— Oh ! oh! puisque vous le dites! au fait, cela doit être, not' monsieur; c'est égal, c'est crânement beau! tant pis : Vive la République! s'écria-t-il en jetant son chapeau en l'air.

Le brave homme ne se connaissait plus; la joie l'affolait.

— Veux-tu te taire, malheureux! lui dit Lucien en riant, oublies-tu où nous sommes ?

— Bah ! au diable les chouans et toute leur séquelle!

— Que se passe-t-il donc ? s'écria Alain en accourant avec inquiétude ; voilà mon père qui crie : Vive la République! à pleins poumons, il veut donc nous faire fusiller sans rémission?

— Allons donc ! il n'y a pas de danger ( s'écria le partisan en le serrant dans ses bras ; embrasse-moi, général !

— Avec plaisir, mon père; mais la joie vous aveugle; ne voyez-vous pas que je suis capitaine?

— Je sais ce que je dis : je te répète que tu es général, sur ma foi de Dieu I Alain pâlit et regarda Lucien,

— J'ai voulu laisser à ton père le bonheur de t'annoncer cette nouvelle, répondit en souriant le jeune homme à cette interrogation muette.

— Eh daî pour sûr, je suis fièrement content I quel malheur que ces gueux de chouans aient assassiné ta pauvre mère ! c'est elle qui serait heureuse, aujourd'hui !

A ces touchantes paroles, si naïvement échappées du cœur, le père et le fils tombèrent en fondant en larmes dans les bras l'un de l'autre.

Pendant tout le temps que dura l'absence du général Charette, les officiers républicains furent servis dans leur appartement, et ils n'eurent aucune relation avec les autres hôtes du château.

Le serviteur qui avait, dès le principe, été affecté à leur service pénétrait seul dans leur retraite ; il s'acquittait avec intelligence et célérité de ses devoirs, mais il était muet, se bornant à répondre à toutes questions que le général lui adressait, par cette phrase qui semblait stéréotypée sur ses lèvres, et qui coupait court à toute conversation :

— Je ne sais pas, général.

Le temps commençait à paraître long aux deux officiers, et à leur peser lourdement; aussi, ce fut avec une joie réelle qu'ils apprirent enfin le retour de Charette à Fonteclose.

Depuis la visite qu'elle leur avait faite d'une façon si étrange, au milieu

de la nuit, Lucien et son frère de lait; n'avaient plus reçu de nouvelle de la comtesse de Tancarville; elle ne leur avait pas donné signe de vie; de plus, ils avaient entendu dire par des chouans qui causaient entre eux et sans doute ne les croyaient pas aussi près, que la comtesse et la baronne avaient subitement quitté le château pour se rendre dans le Bocage. Cette nouvelle était-elle vraie, était-elle fausse? ils ne savaient à quoi s'en tenir à ce sujet qui les inquiétait vivement.

Le lendemain du jour où Gharette était revenuj les deux officiers achevaient de déjeuner tête à tête, lorsque le comte de Kergoat entra dans la salle où ils se trouvaient, et, après les avoir salués poliment, mais avec une froideur qu'ils remarquèrent, il leur annonça que le général Gharette désirait les voir, et il les. invita à le suivre.

— Enfin! dit Lucien en se levant,

Le général Gharette se tenait dans un vaste salon , meublé dans le style de la Renaissance et éclairé par deux fenêtres en ogives, dont les vitres, petites et poussiéreuses, ne laissaient pénétrer qu'une lumière assez faible et tamisée.

Gharette, en grand costume de chef vendéen, était assis dans un grand fauteuil armorié; une vingtaine d'officiers et de chefs de bandes, parmi lesquels Lucien reconnut Stofflet et Frotté, se tenaient debout autour de lui, appuyés sur la poignée de leur sabre; le jeune officier républicain tressaillit intérieurement en apercevant, debout et sombre, à la droite de Gharette, son père, le marquis de Bodegast.

Aussitôt que les officiers eurent été introduits par le comte de Kergoat, Gharette se leva et lit quelques pas à leur rencontre, puis il les salua poliment et remit son chapeau sur sa tète.

Ce froid cérémonial dont le général républicain saisit tout de suite la portée, lui fit comprendre à l'instant quelle serait l'issue de cette conférence . Gharette, en le recevant avec cet apparat inusité, au milieu de ses officiers et de ses adhérents, affichait la prétention de traiter de puissance à puissance avec la République française, et d'imposer des conditions bien plus que d'en recevoir ; il fallait qu'il se sentit ou du moins qu'il se crut bien fort pour agir ainsi.

Cependant, Lucien ne laissa percer au dehors aucun des sentiments qui l'agitaient intérieurement ; pas un des muscles de son visage ne tressaillit ; il demeura calme et souriant.

Il répondit au salut du général par un salut complètement semblable, et> comme lui, remit son chapeau sur la tête, geste imité aussitôt par son aide de camp; puis il attendit froidement qu'il plût au général de lui adresser la parole, sans paraître attacher la plus légère attention aux regards curieux fixés sur lui. Sur un geste de Gharette, un valet avança une chaise au général qui la repoussa.

— Ne voulez- vous donc pas vous asseoir, général? lui demanda Gharette avec une pointe d'ironie.

— Citoyen, répondit froidement mais nettement le général, je ne refuse pas ; seulement, comme je représente ici la République française, une et

indivisible, je cherche, pour m'asseoir» uq siège convenable, et semblable au vôtre; mais, comme je n'en vois pas, je resterai debout.

Charette se mordit les lèvres jusqu'au sang; mais il se leva; la leçon avait porté.

— J'ai vu par vos lettres de créance, général, reprit-il, que vous êtes envoyé vers moi par le général Lazare Hoche , dans le but de poser, de concert avec moi, les bases d'une paix solide qui mette enfin un terme à la guerre qui, depuis si longtemps, désole cette malheureuse et fidèle province.

— Telle est en effet la mission dont je suis chargé, citoyen; mais avant que d'aller plus loin, je vous fais observer que je ne puis accepter la discussion sur le terrain où vous semblez vouloir la placer*

— Qu'est-ce à dire, général? s'écria Charette en fronçant les sourcils.

— C'est-à-dire, reprit Lucien toujours froid et calme, que ce serait singulièrement intervertir les rôles; je suis le représentant d'un gouvernement fort respecté par l'Europe entière, qui vient, au nom de l'humanité, tendre la main à des hommes égarés, à des rebelles; veuillez ne pas l'oublier.

— Votre langage est bien hautain, monsieur! s'écria Charette, en arrêtant d'un geste les murmures qui s'étaient élevés aux flères paroles de l'officier républicain. Ne savez-vous pas où vous êtes?

— Je le sais parfaitement au contraire, citoyen, voici pourquoi je parle ainsi que je le fais. La République veut en finir une fois pour toutes avec les traîtres qui traitent avec l'étranger et, pour entretenir une guerre fratricide, n'hésitent pas à l'appeler sur le sol sacré de la patrie.

Ces paroles causèrent une indicible stupeur parmi les assistants, stupeur qui, presque aussitôt, dégénéra en un tumulte effroyable. Des cris, des menaces s'élevèrent de tous côtés; quelques-uns des chefs les plus exaltés semblèrent même vouloir s'élancer sur cet audacieux qui les bravait ainsi en face.

Le général croisa les bras sur sa poitrine, et, la tôte haute, un sourire dédaigneux aux lèvres, il attendit que le calme se rétablit-

— Avez- vous donc plusieurs vies à perdre, monsieur! s'écria Charette, pour oser vous exprimer ainsi devant des gentilshommes dévoués au roi*

— Je ne sais de quel roi vous parlez, et peu m'importe! je vous parle au nom de la patrie qui, pour la dernière fois, consent, par ma bouche, à vous accorder un généreux pardon, à la condition que vous mettrez bas les armes immédiatement; que vous licencierez les rassemblements de paysans que vous avez réunis, et que vous quitterez sous huit jours le territoire de la République.

— C'est trop d'audace!... Oser nous braver ainsi!... Qu'on lui impose silence! s'écrièrent les Vendéens avec fureur.

Charette lui-même, malgré ses efforts et le prestige dont il. jouissait parmi les siens, ne parvint qu'avec lesplus grandes difficultés à dominer le tumulte et à rétablir une apparence de calme.

— On ne m'imposera pas silence, reprit le général d'une voix éclatante, parce que je parle au nom de la patrie outragée, de l'honneur méconnu! Et quoi! citoyens, en êtes- vous arrivés à ce degré de folie furieuse, que, pour

soutenir les droits annulés d'une famille que la France tout entière a chassée, vous ayez recours à ce moyen fratricide de traiter avec les éternels ennemis de votre pays, d'accepter For et les hommes de l'Angleterre? Et ce sont des Bretons, des descendants de ces vaillants qui combattirent et portèrent de si grands coups sur le champ glorieux de mi-Voie; ce sont les compatriotes des Duguesclin, des Clisson, qui n'ont pas craint que leur main se séchât en signant ce honteux traité! Je suis Breton, moi aussi, et la rougeur me monte au front, la douleur brise mou cœur, en songeant que la haine et l'ambition peuvent égarer ainsi des hommes, dont, depuis des siècles, le nom était synonyme de loyauté! Je vous en supplie, citoyens, réfléchissez! il en est temps encore ! Continuez, s'il le faut, cette lutte gigantesque et glorieuse que jusqu'ici vous avez soutenue si vaillamment pour des principes que vous croyez justes; mais, au nom de la patrie éplorée qui vous parle par ma voix, n'appelez pas les secours étrangers, ne laissez pas les Anglais poser le pied sur cette noble terre de Bretagne, car elle s'entr'ouvrirait pour les engloutir, et vous disparaîtriez tous dans un ouragan de ter et de flammes, non pas seulement vaincus, mais déshonorés et flétris du nom de traîtres! Voyons, citoyens, ne restez pas plus longtemps sourds à la voix de la patrie; ayez pitié de cette pauvre terre, depuis si longtemps désolée par une guerre impie! La République est prête à vous ouvrir les bras; la paix, au nom de l'honneur et de la fraternité humaine; le général Hoche, dont vous connaissez tous la loyauté et le grand et beau caractère, vous accordera les conditions les plus larges et les plus généreuses! et. sur mon honneur de citoyen et de soldat, ces conditions seront immédiatement ratifiées par la Convention nationale. Vous le savez, le régime odieux de la Terreur a cessé ; lorsque l'Europe entière reconnaît le gouvernement qui régit la France, ne vous obstinez pas dans une lutte insensée qui ferait verser inutilement des flots de sang français.

Subissant malgré eux l'influence de cet homme qui s'imposait si audacieument à eux, reconnaissant la justesse des reproches qu'il leur adressait d'une voix tour à tour menaçante, indignée et suppliante, peu à peu les chouans avaient fait silence, leurs visages avaient pâli, la honte avait courbé leurs fronts.

Lorsque le général se tut enfin, un silence de plomb semblait peser sur cette assemblée si bruyante quelques minutes auparavant; on aurait presque entendu le bruit de la respiration haletante de toutes ces poitrines oppressées,

Les officiers vendéens se regardaient tristement entre eux, sans que personne osât prendre la parole.

Gharette se résolut enfin à rompre ce silence qui commençait à devenir embarrassant pour tous les assistants, mais il le lit sur un ton qui formait un complet contraste avec celui qu'il avait employé jusque-là.

— Général, dit-il en s'inclinant avec courtoisie, vous êtes aussi habile avocat que redoutable militaire; vos paroles chaleureuses, les nobles sentiments que vous avez si bien exprimés retentissent encore dans nos cœurs; elles nous auraient convaincus, si nous pouvions l'être. On ne discute pas des convictions, on les subit; nous sommes des hommes convaincus, nous avons fait serment de mourir pour le roi et de nous ensevelir sous les ruines de la monarchie; ce

LA FOHÈT ViEJtGL

Jvucîen regagnait le camp, lorsqu'il aperçut plusieurs soldais qui s'acharnaient

contre un vieillard.

serment, quoi qu'il puisse advenir de nous, nous le tiendrons, et, croyez-le bien, si nous sommes vaincus, notre mort ne sera pas inutile pour la défense des principes sacrés que nous aurons soutenus jusqu'à notre dernier soupir. Le sang des martyrs n'a jamais coulé en vain, et nous sommes les martyrs d'une cause que nous prétendons juste! l'avenir décidera entre nous et la République; Dieu et Roi! telle est notre devise; Patrie et Liberté! telle est la

LlV< 42 F. ROÏ, êdît — Reproduction interdite \2

vôtre; quatre mots sublimes qui hurlent d'être séparés et qui, un jour que probablement nous ne verrons pas, seront réunis. Entre la République et nous, il y a un abîme que rien ne saurait combler; nous ne nous comprenons pas : nous ne nous comprendrons jamais. Nous n'avons ni la même foi, ni les mêmes idées, ni les mêmes aspirations; nous ne parlons même plus la même langue; donc, tout nous sépare. Essayer de nous réunir serait tenter une tâche impossible, essayer de faire refluer la mer sur elle-même et d'enchaîner les flots furieux que rien, si ce n'est Dieu, n'est asse^ puissant pour contenir. Une plus longue discussion serait donc oiseuse et n'amènerait aucun résultat satisfaisant ni pour vous, ni pour nous. Certes, nous respectons le général Hoche, nous admirons son beau et grand caractère, digne des temps antiques : la fatalité nous ordonne de le combattre, nous obéirons; il nous vaincra peutêtre, soit, nous tomberons bravement sous ses coups redoutables, sans nous plaindre comme sans reculer. Geci est peut-être du fanatisme, eh bien! c'est le fanatisme du droit, comme vous avez, vous, celui de ce que vous nommez a Liberté. Donc, brisons là, votre mission est terminée; vous serez, dès que vous voudrez, reconduit en sûreté jusque en vue de vos lignes; mais nous espérons que, maintenant que l'homme public a fait son devoir, l'homme privé se souviendra qu'il a ici des parents et des amis qui seront heureux de le posséder encore quelques jours au milieu d'eux.

— Je vous remercie des paroles que vous me faites l'honneur de m'adresser, citoyen, mais je ne puis accepter vos offres gracieuses; mon devoir exige que je parte à l 'instant, et, puisque vous me le permettez, dès que mon cheval et celui de mon aide de camp seront sellés, nous nous éloignerons avec le regret de ne pas avoir mieux réussi auprès de vous à empêcher une guerre fratricide et à arrêter l'effusion d'un sang précieux.

— Qu'il soit donc fait ainsi que vous le désirez, général, vos chevaux vous attendent; la rupture de la trêve sera déclarée dans soixante-douze heures et les hostilités recommenceront immédiatement.

— Adieu, citoyen, que le sang versé retombe sur ceux dont les coupables machinations vous mènent à votre perte!

— Adieu, général! Dieu, qui nous voit, sourira, je l'espère, à nos efforts. Les deux hommes s'inclinèrent cérémonieusement l'un devant l'autre. Gharette, suivi de tous les autres chefs, accompagna les officiers jusqu'à

l'endroit où leurs chevaux les attendaient.

Le général salua de nouveau et se mit en selle ainsi que son aide de camp, A ce moment, tous les Vendéens ôtèrent leurs chapeaux et les agitèrent

au-dessus de leurs têtes en poussant, d'une voix tonnante, le cri de ;

— Vive le roi !

— Vive la République! répondirent les deux officiers d'une voix non moins forte en saluant gracieusement.

Et ils s'éloignèrent au petit pas, suivis par une escorte de chouans commandée par un officier qui semblait s'obstiner à se tenir en arrière de sa troupe.

Aucun incident digne d'être mentionné ne troubla leur voyage; partis vers midi du château de Fonteclose, ils atteignirent un peu après dix heuresdu soir les ruines de l'abbaye de Beauport où il avaient résolu de passer la nuit.

Au moment où ils s'engageaient dans l'étroit sentier qui conduisait au sommet de la colline, un formidable: « Qui vive? » les arrêta court.

— Officiers supérieurs républicains, répondit aussitôt le général, en ordonnant du geste à sou escorte de se tenir un peu en arrière, mais sans faire de démonstrations hostiles.

Un cri de joie répondit au général: plusieurs hommes armés de torches parurent aussitôt, semblant littéralement surgir déterre.

Le général reconnut Hervé en tête de ces hommes.

Le partisan vint saluer les jeunes gens qui mirent pied à terre et dont les chevaux furent emmenés.

— Mon ami, lui dit Lucien, je te recommande ces braves gens qui m'ont fidèlement escorté jusqu'ici.

— Qu'ils soient les bienvenus, général, ils passeront la nuit où ils sont et seront traités comme des ci-devant princes, dit en riant le partisan.

Toutes choses étant ainsi réglées, les deux troupes se mêlèrent et continuèrenL leur route vers les ruines,

— Je ne vous attendais pas aussi tôt, dit joyeusement Hervé; je ne vous précède que de deux heures ; il paraît que vous avez fait diligence.

— Oui, nous avons bien marché; tu étais donc demeuré là-bas, malgré mes recommandations?

— C'est justement pour cela qu'il y était resté, fit Alain en riant, tu connais bien l'entêtement du vieux, Lucien» il n'en fait jamais qu'à, sa tête.

— Tu dis vrai, garçon, et puis, je n'étais pas fâché de surveiller un peu votre escorte : tout s'est bien passé, tant mieux!

— Oh! oh! tu vas un peu loin, il me semble, Hervé.

— Peut-être, général, mais vous le savez, je ne suis pas payé pour aimer les chouans et avoir confiance en eux, dit-il d'une voix sourde.

Lucien ne répondit pas.

Deux minutes plus tard, on entra dans les ruines, ce qui mit fin naturellement à la conversation.

Quant aux deux officiers, Hervé les conduisit dans le souterrain.

La première personne que le général aperçut en pénétrant dans la salle, où déjà il avait une fois passé la nuit, fut son frère.

Les deuxjeunes gens s'embrassèrent avec elfusion.

viir

DE LA GRANDE JOlii QUE LE KLOAREK CAUSA A SON FRÈRE

Hervé Kergras, qui peut-être n'avait quitté la salle que pour laisser aux deux frères la liberté de s'embrasser tout à leur aise, rentra alors accompagné de son fils-

Alain, en véritable cavalier qu'il était, avait voulu s'assurer par lui-même

que le cheval de son frère de lait et le sien, après avoir été consciencieusement bouchonnés* avaient été placés surune moelleuse litière* avec une abondante provende devant eux.

Tl rentrait, fort satisfait de la façon dont les bonnes bêtes avaient été traitées.

— A table, citoyens! dit alors le partisan; nous avons fait aujourd'hui une longue route, et, pour ma part, je meurs de faim.

— Pardieu ! j'en ai autant à ton service, père, dit gaiement Alain.

— Et moi done! ajouta Lucien en riant.

Les convives se placèrent : le kloatek prononça le bénédicité, et le repas commença.

— Je n'espérais pas te rencontrer ici! dit Lucien à son frère.

— Pourquoi donc cela? demanda Tancrède.

— Parce que, d'après ce que tu m'avais dit, je comptais presque te voir à Fonteclose.

— J'en arrive, il y a deux heures, n'est-ce pas, Hervé?

— Oui, monsieur l'abbé, répondit le partisan, la bouche pleine, deux heures ou deux heures et demie au plus.

— Tu viens de Fonteclose?

— Oui, mon frère, j'y étais même arrivé avant toi.

— Oh! lit-il d'un ton de reproche, et pendant quatre jours que je suis resté dans ce château, je ne t'ai pas vu une seule fois! c'est mal, frère.

— Ne me condamne pas sans m'entendre. Lucien; tu connaîtras bientôt les motifs qui n'ont contraint à t'éviter. Je ne te dirai que ceci : on meFavait défendu; maintenant, restons-en là, je te prie, quant à présent.

— Gomme il te plaira! répondit-il d'un air piqué.

— Tu m'en veux et tu as tort, Lucien, car tu me causes du chagrin et je ne le mérite pas.

— C'est vrai, frère; pardonne à ma mauvaise tête : là, c'est fini; je n'y pense plus; rions et causons, sans attrister le bon repas que nous offre notre ami Hervé.

— Puissamment raisonné! dit Alain en riant: au diable le chagrin! le souci tuerait un chat. Buvons! À ta santé, Lucien;... oh! pardon, monsieur Tancrède, je crains d'avoir dit une sottise; malheureusement cela m'arrive souvent.

— Et tu ne t'en aperçois qu'après, dit gaiement Lucien.

— Ma foi, oui.

— Ne vous gênez pas avec moi, ne suis-je pas votre ami, capitaine?

— Pardon, monsieur l'abbé, c'est général qu'il laut dire, car il Test, par ma foi de Dieu! le gars, et il ne Ta pas volé!

— Qu'en sais-tu, père?

— C'est not' monsieur qui l'a dit, et il le sait lui!

— Ah! bon ! si tu crois tout ce qu'il dit quand il parle de moi, il te mènera loin,

— Ce sera un prêté pour un rendu, mauvaise langue t avec cela que tu te gênes sur mon compte, toi !

LA FORÊT VTEttGE 93

— Oh ! moi , c'est différent ! je n'en dirai jamais assez, fit-il avec une émotion contenue,

— Je vous félicite sincèrement de cette heureuse nomination, mon cher général, dit Tancrède.

— Tenez* monsieur, voulez-vous me rendre un véritable service? dit le joyeux garçon.

— Certes, monsieur, si cela est en mon pouvoir.

— C'est parfaitement en votre pouvoir, monsieur Tancrède; il s'agit tout simplement de ne m'appeler ni monsieur, ni général, et de me nommer Alain tout court, comme mon frère de lait.

— Bravo! bien! topé dà! voilà qui est bien parlé! s'écria le partisan en emplissant les verres.

— Allons) je vois que non seulement nous sommes amis, mais que bientôt nous serons frères.

— Comme avec Lucien! je vous remercie, monsieur Tancrède.

— Je vous ferai observer, mon cher Alain, que je me nomme Tancrède comme mon frère se nomme Lucien; veuillez donc, je vous prie, ne pas m'appeler autrement désormais.

— Ah! c'est trop de bonté!

— Pourquoi donc? Chacun de nous, au lieu d'un frère, en a deux à présent, voilà tout.

— Tancrède, dit Lucien, je te suis sincèrement reconnaissant de ce que tu viens de dire.

Le souper continua ainsi dans les conditions les plus agréables* Lorsqu'il fut terminé, Tancrède se leva, et s' adressant à son frère :

— Veux-tu que nous laissions Alain et son père causer cœur à cœur de leurs affaires, et que nous allions respirer un peu l'air dans les ruines avant que de nous livrer au sommeil?

— Je ne demande pas mieux, dit Lucien en allumant un cigare; la fumée ne t'incommode pas?

— Nullement; ne suis-je pas Breton?

— C'est vrai! alors je suis à tes ordres.

Ils quittèrent Ja salle et montèrent dans les ruines.

La nuit était magnifique ; il était près de minuit; un silence profond, interrompu seulement par ce susurrement mystérieux qui jamais ne s'arrête, régnait dans toute la nature. Tout était calme et reposé,

Le ciel, d'un bleu profond, était sablé de milliards d'étoiles qui scintillaient comme des pointes de diamant; la lune, presque dans son plein, nageait dans Téther, déversant à profusion ses pâles rayons sur le paysage auquel ils donnaient une apparence fantastique, une brise folle courait dans les arbres dont elle faisait frissonner les feuilles; c'était enfin une de ces nuits lumineuses comme on n'en rencontre que dans cette vieille Armorique, si calomniée, dans les derniers jours du printemps, nuits presque tropicales qui élèvent le cœur, agrandissent les idées et poussent l'âme à la rêverie.

Les chouans de l'escorte dormaient, étendus sur des bottes de paille.

Les deux frères allèrent s'asseoir côte à côte, sur un fût de colonne ren-

versé, à l'entrée des ruines, afin de jouir d'un eoupd'œii du paysage grandiose qui, dans toutes les directions, se déroulait comme un immense kaléidoscope à leurs regards éblouis»

— Que c'est beaul murmura le général en se laissant aller à ses pensées- Combien de fois, pendant mes longues nuits de bivouacs dans les forêts vierges du nouveau monde, ai -je passé des heures entières à contempler le paysage abrupt qui m'entourait, en songeant à la Bretagne, cette terre où je suis né, où respirent tous ceux que j'aime, toi, mon frère, mon père, qui m'a renié, et pour lequel, pourtant, je conserve, dans mon cœur, un amour si profond! Pauvre père! fit-il avec un soupir; je Fat vu aujourd'hui, ïancrède; tout mon être s'élançait vers lui; j'aurais voulu le serrer dans mes bras, l'embrasser, et lui dire : Père! père! je suis votre fils, votre fils premier-né, que vous aimiez tant autrefois; dites, mon père, est-ce que vous ne m'aimez pas encore? Je l'aurais fait, Tancrède, sur mon âme, je l'aurais fait, malgré tous les hommes qui m'entouraient et l'impérieux devoir que j'avais à remplir.

— Pourquoi ne Fas-tu pas fait, Lucien?

— Pourquoi? dis-tu f parce que mon père était là, devant moi, sombre, morne, sévère, ne semblant ni me voir, ni m/entendre, et que j'avais la mort au cœur en songeant que ce noble et rigide vieillard, dont l'honneur et laloyauté furent, pendant sa longue carrière, les seuls guides, était confondu avec de misérables ambitieux, des intrigants, des hommes avides de sang et d'or, des Charette, des Scépaux, des Stofflet, des Sombreuil, ettant d'autres, qui s'abritent lâchement derrière sa vertu et son nom illustre pour justifier leurs honteuses machinations, et innocenter leurs crimes!

— Frère, je t'en prie, ne parle pas ainsi.

— Pourquoi donc? nous sommes seuls, personne ne nous entend, il me semble? Laisse-moi, Tancrède, épancher mon cœur dans le tien; j'ai trop souffert, vois-tu, pendant cette heure que je suis demeuré dans cette salle, devant ces hommes, l'élite de la noblesse bretonne, qui n'ont pas craint, eux, les descendants des preux qui luttèrent si vaillamment pour l'indépendance de leur pays, de s'allier aux Anglais, ces implacables et éternels ennemis de la Bretagne.

— Lucien, n'es-tu pas un peu sévère dans tes appréciations? Je ne suis rien, moi, pauvre kloarek, dont la mission sur cette terre est de prier pour ceux qui souffrent, quels qu'ils soient, de les consoler et de les secourir; mais il me semble que les reproches que tu adresses à la noblesse sont bien graves; tu es noble aussi, toi, frère, cependant tu as abandonné la caste à laquelle tu appartiens, pour t'allier avec des hommes qui, il y a quelques années, étaient bien au-dessous de toi

— Et qui, aujourd'hui, n'est-ce pas? Tancrède, sont mes égaux, sinon mes supérieurs.

— Je ne prétends pas jeter un blâme sur ta conduite, mon frère; je constate un fait, voilà tout, s'écria vivement le jeune homme.

— Tu es dans Terreur, Tancrède; que signifie le mot noblesse? il veut dire, n'est-ce pas, l'élite de la nation, ce qu'il y a de plus grand?

— Certes, mon frère î

— Qui furent les premiers nobles? des guerriers renommés par leur courage, des savants illustres, des sages. Rien n'est changé; tout est encore de même aujourd'hui; les premiers de la nation sont toujours des sages, des guerriers et des savants, et toujours il en sera ainsi, car l'égalité physique de même que l'égalité morale, ne saurait être que relative. Dieu n'a pas donné à tous les hommes une somme égale de force et d'intelligence; il y en aura toujours parmi eux quelques-uns que leur génie élèvera au-dessus des autres et fera les chefs et les pasleurs du peuple. Tout ce que peuvent faire les législateurs pour le bien général de l'humanité, c'est de ne reconnaître qu'une noblesse, celle du cœur et du talent, d'établir des lois protectrices devant lesquelles grands et petits devront s'incliner, de rendre la justice égale pour tous, d'abolir enfin des privilèges nuisibles et hors du droit commun parce qu'ils ne profitent qu'à un petit nombre aux dépens de la majorité. Me comprends-tu, frère?

— Oui, je crois te comprendre à peu près» mais je ne vois pas bien encore comment la noblesse...

— Ecoute-moi! s'écria le général, se laissant aller de plus en plus à ses pensées : l'humanité est ainsi faite, que tout change et se transforme fatalement; avec le temps, les choses les meilleures dégénèrent et deviennent mauvaises; le sang, pour rester pur et ferme, a besoin d'être renouvelé par un sang plus jeune; la noblesse héréditaire est non seulement une injustice, mais encore un contresens moral, presque un crime.

— Un crime, frère?

— Mon Dieu, oui, Tancrède : ne voit-on pas tous les jours le descendant d'une race illustre être un scélérat ou un imbécile? Eh bien I ce scélérat ou cet imbécile jouit injustement des privilèges et des immunités accordés à ses ancêtres à cause des éclatants services qu'ils ont rendus au pays; il commande des armées, gouverne même des peuples; il détruit par son ineptie ou sa méchanceté, le bien que ses ancêtres avaient fait; protégé par leur ombre illustre, il persécute des hommes plus grands que lui par l'intelligence ou par le cœur, devient leur bourreau, et, pour assouvir un orgueil incommensurable et une jalousie féroce, il conduit les nations dont son nom l'a fait le chef aune ruine terrible et inévitable. Les premiers révolutionnaires en France furent tous des nobles; ils donnèrent seul l'élan à la nation qui gémissait depuis des siècles sans oser se plaindre; mais bientôt ils eurent peur de ce qu'ils avaient fait, et ils reculèrent; ils voulaient la liberté, mais une liberté de commande, qui respectât les droits qu'ils s'étaient arrogés, les privilèges qu'ils avaient arrachés, soit par la crainte soit par la bassesse, à la faiblesse des rois; les titres dont ils étaient si vains et qui les plaçaient au-dessus des autres hommes. Alors, la noblesse fut dépassée; elle devint l'ennemie du peuple dont elle avait voulu se faire un instrument, pour contraindre le souverain à lui accorder de nouvelles faveurs. Souverains et noblesse furent engloutis par la tourmente révolutionnaire qu'ils avaient soulevée; ce fut la loi du talion, loi fatale et inexorable. Une autre noblesse surgit alors, la noblesse du génie, qui sur les ruines d'une civilisation décrépite, en édifia aussitôt une autre, et, par le baptême terrible du sang, cette moelle de lion qui agrandit le cœur, créa une civilisation forte, puissante, irrésistible, qui est appelée à régénérer

le monde. Regarde autour de toi, frère, compte, si ta le peux» les immenses progrès qui ont été accomplis en quelques années ; les hommes de génie qui ont surgi de toutes parts sur cette vaillante terre de France qu'il suffit de frapper du pied pour en faire sortir des héros. La noblesse doit disparaître ou se rallier aux idées nouvelles; beaucoup de nobles l'ont compris déjà, tous le comprendront un jour. Je suis parti soldat, moi; tous mes grades, je les ai gagnés à force de -courage et de lutte; aujourd'hui, je suis arrivé plus haut qu'aucun de mes ancêtres; n'est-ce donc pas une nobiesse 5 cela? Mon blason est-il terni, parce que je me suis bravement mêlé aux rangs de ce peuple dont mon premier ancêtre est sorti lui aussi? J T ai servi ma patrie, et j'ai, par les services que je lui ai rendus, donné un lustre nouveau au nom que j'ai l'honneur de porter et que je tiens de mon père. En France, aujourd'hui, on ne vaut que par soi-même; il n'y a pas d'illusions à se faire à ce sujet. Malheur à ceux qui ne le veulent pas comprendre; défendre des principes caducs, combattre pour le maintien d'institutions absurdes, ce n'est pas du dévouement, c'est de la trahison, car les motifs de ce feint dévouement sont l'ambition favorable et l'orgueil. Voilà, frère, ce que j'aurais voulu faire comprendre à notre vénéré père; voilà quelle aurait été ma justification, et, j'en ai la conviction au fond du cœur, si j'avais pu lui parler ainsi, mon père, au lieu de me maudire, m'aurait ouvert ses bras et il m'aurait dit...

— Mon fils, je vous bénis et je vous pardonne, dit une voix ferme qui fit tressaillir les deux jeunes gens, car votre cœur est grand et vos intentions sont bonnes !

Lucien et Tancrède se levèrent comme s'ils avaient reçu une commotion électrique*

Le marquis de Bodegast était immobile, calme, triste, les yeux pleins de larmes; ses cheveux, d'une blancheur de neige, flottaient sur ses épaules; ses traits pâles, sur lesquels se jouaient les rayons argentés de la lune, avaient une expression que rien ne saurait rendre : le noble vieillard semblait presque transfiguré.

— Mon père! mon bien-aimé père! s'écria Lucien en éclatant en sanglots et en tombant à ses pieds.

Tancrède, lui aussi, s'était jeté aux genoux du vieillard et l'implorait avec des larmes.

— Relevez-vous, mes enfants, dit le marquis en se baissant vers eux et leur tendant les bras, relevez- vous et venez sur mon cœur !

Il y eut un long et silencieux embrassement.

Ces trois hommes, à l'âme grande, aux instincts généreux, vaincus par l'émotion, ne trouvaient pas un mot pour exprimer ce qu'ils éprouvaient; ils pleuraient ensemble, confondaient leurs larmes 3 et une joie immense gonflait leur cœur.

Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles on n'entendit que leurs sanglots.

Le marquis releva enfin la tête, serra une dernière fois ses enfants sur sa poitrine haletante de bonheur, et, s'asseyant enti*e eux deux :

— Sois béni, Tancrède, dit-il au jeune kloarek d'une voix que l'émotion

Un de ses aides de camp lui annonça ...

rendait tremblante, sois béni, mon enfant bien-aimê! car c'est toi qui m'as empêché de maudire mon premier-né et qui Tas, après tant d'années, rendu à ma tendresse.

— Oh! mon père! s'écrièrent les deux jeunes gens en couvrant ses mains de baisers.

— J'ai eu de grands torts envers toi, Lucien, reprit le vieillard d'une voix triste, je.le reconnais à présent, ne m'en veuille pas !

LlV. 43. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. 13

— Vous en vouloir, à vous, mon père, que j'aime au-dessus de tout au monde! s'écria le jeune homme avec passion, oh! vous ne le croyez pas, mon père,

— Non, je ne le crois pas, Lucien, reprit-il avec un pâle sourire, car tu es bon et tu m'aimes î Qh ! de quelle somme immense de bonheur je me suis privé en repoussant tes filiales caresses! Combien je regrette aujourd'hui ce qui s'est passé; j'aurais pu être si heureux auprès de toit mais, hélas! à quoi bon revenir là-dessus? il est trop tard maintenant, iît-il avec un soupir étouffé.

^— Mais nous sommes réunis enfin, mon père; nous ne nous quitterons plus, n'est-ce pas?

Le vieillard hocha tristement la tête,

— Ce serait trop de bonheur, murmura-t-iL

— Qui s'oppose à cette réunion, mon père? demanda doucement Tancrède.

— Pourquoi nous séparer? ajouta Lucien d'une voix caressante.

— Hélas! mes enfants, tout nous sépare; vous le savez comme moi, le passé enchaîne l'avenir; nous avons, vous et moi, marché dans des voies différentes; emporté par une haine, injuste peut-être, trompé, séduit, entraîné par des hommes que j'aimais et dans la loyauté desquels j'avais foi; dominé peut-être aussi par mon orgueil de caste, tu vois que je te parle franchement, Lucien, je me suis fait l'ennemi de cette République dont tu es un des plus braves et des plus dévoués soldats; et puis, tu sais, mon enfant, la vieillesse est oublieuse, égoïste, elle a des idées arrêtées sur toutes choses; c'est l'immobilité dans la vie, la halte sur le bord de la tombe; elle se gourme dans une expérience de convention qui n'est le plus souvent qu'une continuation des sottises de la jeunesse, tant ce qui dérange ses habitudes, froisse ses convictions, éveille ses susceptibilités hargneuses, lui est insupportable; la routine est tout pour elle; nous ne devons donc pas suivre la même route; car la jeunesse, c'est la foi et l'espérance; la vieillesse, la désillusion et les regrets. Royaliste, je devais- rester royaliste : autour de moi, tout le monde partageait mon opinion; toi, envolé de bonne heure du nid paternel, h cet âge où Ton n'a pas encore de croyances nettement dessinées, mais seulement des aspirations; jeté au milieu d'hommes jeunes, bouillants, généreux; nourri pour ainsi dire par des principes philosophiques qui étaient alors si à la mode, tu devais tressaillir de joie, à ce mot magique de liberté dont tu ne comprenais pas encore le sens si élastique; hélas! que ne fait-on pas, au nom de la liberté? Ce mot renferme tout, le bien comme le mal, beaucoup de bien, sans doute, mais bientôt tu le reconnaîtras, encore plus de mal. Compagnon de La Fayette et deRochambeau, tu as combattu sous les drapeaux d'un peuple opprimé qui revendiquait ses droits. Ta voie était trouvée, désormais ; tu devais y persévérer quand même; qui sait si toi, si ardent patriote aujourd'hui, tu ne paraîtras pas bien tiède et bien froid, dans trente ans d'ici, à ceux qui te succéderont? Car il en est ainsi toujours dans la vie, mon cher enfant ! Les jeunes générations poussent les vieilles, et, reprenant la question où celles-ci lont laissée, elles la développent et l'agrandissent en ne regardant plus

LA FOUET VIEliGE 99

qu'avec un sourire de pitié les trembleurs qui les ont précédées. Lorsque la Révolution éclata en France, ses premiers jours eurent un rayonnement splendide; on se crut un instant revenu à Fâge d'or. Tu te jetas à corps perdu dans le mouvement, sans réflexion comme sans arrière- pensée; moi, je restai enfermé dans mon château, entouré de mes vieux amis, de mes paysans; la tempête passait au-dessus de ma tête, les épaisses murailles de mon manoir empêchaient les éclatantes fanfares de la liberté de parvenir jusqu'à mon oreille; je vivais dans le passé avec mes souvenirs; toi, tu t'élançais vers l'avenir, inconnu et radieux, avec toute la fougue de la jeunesse. Tout cela était dans Tordre. Un jour vint où Ton voulut nous enlever, à nous autres, vieux gentilshommes, non seulement notre roi et nos titres, mais encore nos prêtres et notre religion; c'en était trop! Les Bretons sont chrétiens d'abord, ensuite foncièrement attachés à leurs vieilles coutumes : quant à leur amour pour le roi, je n'en dirai rien; ce ne fut pas la mort de l'infortuné Louis XVI qui causa le soulèvement de la Bretagne ; les paysans bretons, attachés au sol, se soucient peu de la monarchie; ils ne connaissent que leurs seigneurs et les recteurs de leurs paroisses; ils détestent surtout la tyrannie. La noblesse laissa d'abord agir les paysans qui réclamaient leurs prêtres; quand elle entra dans le mouvement, ce ne fut que par égoïsme et par orgueil; malheureusement, je me laissai entraîner à prendre part h la révolte. Mon nom, la considération dont ma famille était entourée dans la province, tout me désignait pour être un des chefs du mouvement. Les républicains agissaient avec nous en barbares, des atrocités sans nom se commettaient journellement, la Bretagne était devenue une fournaise; j'avais été atteint dans ce que j'avais de plus cher; la haine l'emporta sur la prudence, je me laissai convaincre par mes amis et je devins un des chefs de la rébellion; dès ce moment, nous étions à jamais séparés, mon fils ; bien plus, nous étions ennemis, combattant l'un contre l'autre, exposés à nous rencontrer face à face sur un champ de bataille, au milieu du carnage; c'est affreux cela, n'est-ce pas?

— Mon père !

— ■ Que veux-tu, mon fils, telleest notre position > à nous autres vieillards, que nos enfants soient contre nous: toute révolution en est là; malheureusement, la chose est sans remède ; j'ai donné des gages au parti royaliste; j'ai fait le serment de défendre le roi jusqu'à ma dernière heure, un serment est une chose sainte, la parole d'un gentilhomme de notre maison ne doit pas être soupçonnée. Je ferai mon devoir comme tu feras le tien; mais je te l'avoue, je vois maintenant la profondeur du gouffre dans lequel je suis tombé, et j'ensuis effrayé; en entendant tes nobles paroles, j'ai compris combien je m'étais trompé, j'ai eu peur de ce que j'avais fait.

— Il en est temps encore, mon père, retirez-vous de cette rébellion que Dieu a condamnée, demeurez neutre entre nous. A quoi bon, puisque vos pensées ne sont plus les mêmes, partager le sort de ces hommes qui vous ont trompé et entraîné malgré vous dans une voie que vous regrettez d'avoir prise i

— Pourquoi, mon fils?., parce que j'ai donné ma parole, et que rien, pas

même les plus affreux supplices, ne m'y ferait manquer. Hélas! Lucien, tes paroles m'ont condamné à mort !

— Au nom du ciel, mon père, que dites-vous?

— Je dis ce qui est vrai, mou fils ; j'ai fait le serment de marcher avec les royalistes, à leur tête même; ce serment, je le tiendrai; de Puysaye m'a contraint, malgré une résistance obstinée, à mettre à coté de la sienne ma signature au bas du traité infâme qu'il a conclu avec le ministère britannique; cette faiblesse, indigne de moi, cette faute que j'ai commise, exige un châtiment exemplaire; peut-être Dieu, dont la bonté est infinie: me pardonnera-til en faveur de mon repentir.

— Il vous a déjà pardonné, mon père, dit doucement Tancrède, puisque votre repentir est sincère.

— Oh ! oui, bien sincère, mes enfants, c'est un remords incessant qui me ronge le cœur; j'ai failli, moi, descendant d'une si noble race! Eh bien! je ne survivrai pas h ma honte : ceux qui m'ont entraîné à commettre ce crime, cette trahison envers mon pays, assisteront à mon expiation. Puisse ma mort faire entrer le repentir dans leur cœur ! Je marcherai, comme je m'y suis engagé, à la tête des royalistes, mais sans tirer l'épée; au premier coup de feu, je briserai cette arme que je n'aurais jamais dû sortir du fourreau, pour soutenir une cause fatale, et, calme et souriant, je marcherai à la mort.

— Prenez garde, mon père, s'écria vivement Tancrède, ce ne sera plus une expiation, ce sera un suicide que vous commettrez, et vous le savez, l'Église réprouve le suicide comme un crime odieux. Non, mon père, vous ne ferez pas cela, vous n'offrirez pas ainsi votre poitrine désarmée aux balles républicaines !

— Mon père, je suis, moi, dans les rangs de ceux au-devant desquels vous marcherez ainsi; la balle qui vous renversera mourant, sortira peut-être du fusil d'un de mes soldats; ne me léguez pas ce remords horrible, ne me condamnez pas à être parricide, je vous en supplie, mon père!

Il y eut un assez long silence; le marquis, la tête penchée sur la poitrine, semblait plongé dans de profondes réflexions; ses fils, assis à ses côtés, attendaient, haletants, sans oser lui adresser la parole.

Enfin le vieillard se redressa; son visage était calme et souriant, son regard brillait.

— Soitl dit-il, je renonce à me faire tuer ainsi; en effet, pauvre enfant, ce moyen est affreux î

— Oh! merci, merci 9 mon père, vous avez cédé à mes prières, vous avez

compris.

— J'ai compris, mon fils, répondit-il, avec une froide résolution, que je dois mourir, mais non comme je me Tétais proposé.

Après avoir prononcé ces paroles, le marquis se leva et commença à se promener de long en large, dans les ruines, d'un air pensif.

Lucien fit un mouvement pour suivre son père, Tancrède le retint.

— N'insiste pas, lui dit-il; laisse-le libre de réfléchir à sa guise; bientôt il reviendra vers nous; sois-en sûr, le cours de ses pensées sera changé.

— Pauvre père! murmura le général, pourquoi ne m'as-tu pas averti qu'il

m'écoutait ? c'est mal, Tancrède; si je l'avais su là, je n'aurais pas parlé ainsi que je l'ai fait.

— Et c'eût été tant pis, Lucien! Notre père est surtout un homme d'un esprit droit et d'idées larges, la vérité le frappe toujours; il la reconnaît et l'accepte, sans que pour cela elle modifie en rien les résolutions qu'il peut avoir prises antérieurement, bien qu'elles aient une intluence extrême sur celles que plus tard il devra prendre; il fa écouté avec la plus sérieuse attention, il a reconnu la justesse de tes raisonnements, et il en a été convaincu ; tu en as la preuve; maintenant, il est évident qu'un immense travail s'opère dans son esprit ; on n'abandonne pas ainsi, en un instant, les convictions de sa vie entière, sans que le cœur se déchire; mais, ferme et droit comme il Test, notre père sortiras j'en suis certain, vainqueur de cette lutte qu'il engage contre lui-même : attendons ; ne le troublons pas.

— Ce qu'il m'a dit m'effraie, Tancrède; crois-tu qu'il mettra à exécution l'horrible projet dont il nous a fait part?

— Je n'ai pas, malheureusement, le plus léger doute que telle soit en effet son intention; il se fera tuer froidement, comme il nous Ta dit, si nous ne prenons pas nos précautions pour le sauver malgré lui.

— C'est affreux! mais que faire?

— Hélas ! je l'ignore, frère; je ne suis pas soldat, moi, je ne puis que le raisonner, et peut-être m'imposera-t-il silence. Tues soldat, toi; vois, imagines invente, mais sauve-le!

— J'y tâcherai, Tancrède, car cette pensée me tue; pauvre père!

— Le voici qui revient vers nous; pas un mot, je t'en supplie, de ce que nous avons dit.

En effet, le marquis revenait lentement vers les jeunes gens; il reprit sa place au milieu d'eux, et les regardant avec affection :

— De quoi parliez- vous, enfants? Vous causiez, il me semble ? demanda-t-il,

— Oui, mon père, se hâta de répondre Lucien* mon frère m'interrogeait sur les aventures qui me sont arrivées depuis que j'ai quitté notre manoir de famille, pour me lancer dans le tourbillon du monde, et je lui répondais de mon mieux-

— Voyons, Lucien, raconte-nous un peu ce qui t'est arrivé de saillant depuis ta trop longue absence; ton frère a raison, dit le marquis avec bonhomie; j'ignore complètement la vie que tu as menée; cela m'intéressera, j'en suis sûr : rien ne nous presse d'ailleurs; parle, je t'écoute.

■ — Je ne demande pas mieux que de vous satisfaire, mon père, mais il est une chose que je désirerais vivement connaître, moi aussi.

— Laquelle, mon fils?

— Comment se fait-il, ou plutôt par quel hasard ai-je eu le bonheur de vous rencontrer ici cette nuit, et d'obtenir de vous un si généreux pardon?

— Oh! le hasard n'y est pour rien, Lucien, répondit le marquis en souriant, c'est un homme qui t'aime de toutes les forces de son âme, un ange, dirais-je, s'il n'était pas mon fils et ton frère, qui a tout fait; je me suis laissé convaincre par lui que je ne pouvais pas te juger sans t'entendre; déjà, ce matin 3 ta fière contenance devant les chefs vendéens m'avait favorablement disposé à ton

égard : Tancrède réussit facilement à me faire faire sa volonté; je pris le commandement de ton escorte, et tu sais le reste. Oh! c'est un rusé diplomate, val ce cher enfant-là ; lorsqu'il s'agit de faire le bien, rien ne lui coûte*

— Cher Tancrèdet s'écria Lucien en embrassant son frère.

— Aimez-vous bien, enfants, dit doucement le marquis, marchez toujours dans la vie, la main dans la main, appuyés l'un sur Vautre, et vous serez forts; le malheur n'aura pas prise sur vous.

— Oh! nous n'aurons toujours qu'un même cœur, s'écria Lucien.

— Tu le vois, glissa Tanrcède à l'oreille de son frère, il a oublié ce qui s'est passé; ne réveillons pas ses souvenirs.

— Voyons, monsieur l'aventurier, dit gaiement le marquis, dites-nous un peu ce que vous avez fait pendant tant d'années que vous êtes resté éloigné de nous; confessez-vous, nous serons indulgents, et, si vos fautes ne sont pas trop graves, eh bien! nous vous accorderons facilement l'absolution de vos séduisants péchés de jeunesse, n'est-ce pas, Tancrède?

— Oh I oui, mon père; mais il faut que sa confession soit entière,, sans cela je serai inexorable.

— Tiens-toi bien, Lucien, tu vas avoir affaire à forte partie ; allons, commence, enfant, je t'écoute.

Le général, sans se faire prier davantage, raconta alors tout ce qui lui était arrivé pendantles quinze ou seize ans qui s'étaient écoulés depuis sa séparation d'avec sa famille; cependant, malgré la recommandation qui lui avait été faite, il passa légèrement sur certains détails, en effleura à peine certains autres; il y en eut même quelques-uns qu'il jugea convenable de supprimer entièrement; ne voulant pas exposer son frère à rougir de ses folies de jeunesse, un peu vives peut-être pour une ;ime aussi chaste et un cœur aussi candide.

Le marquis s'aperçut facilement de cessupressions, dont il sut le meilleur gré à son fils, et la nuit tout entière s'écoula ainsi dans les plus charmantes causeries.

Un auditeur indifférent et étranger n'eût certes jamais deviné, en voyant ces visages placides, ces voix douces et ces regards limpides, combien de douleurs poignantes étaient cachées sous ce calme apparent.

Quand le jour parut, le marquis se leva.

— Il est temps de nous séparer, dit-il; tu n'as plus besoin de mon escorte, Lucien, et je suis impatiemment attendu là où il faut que je retourne.

— Ehl quoi, mon père, vous me quittez déjà? s'écria douloureusement le jeune homme.

— J'ai promis de revenir au plus vite; mes chouans sont reposés, dispos ; rien ne nous empêche de nous remettre en route.

— Encore quelques instants, je vous en supplie, mon père.

— Je le voudrais, répondit-il tristement, mais cela m'est impossible.

— C'est ce que nous allons voir î dit bas à Lucien, Hervé qui parut subitement, et s'adressant au marquis : Ëtes-vous satisfait, not' monsieur, de l'hospitalité qui vous a été offerte dans ces ruines?

— Très satisfait, Hervé, et je t'en remercierais, si ton dévouement absolu ne m'était pas connu de longue date.

LA FORÊT VIEKGU 103

— Pourquoi donc alors, monsieur le marquis, voulez-vous me faire de la peine, vous qui connaissez si bien nos vieilles coutumes bretonnes et qui les pratiquez avec une si grande exactitude?

— Te faire de la peine, à toi, Hervé } mon vieux serviteur! je ne te comprends pas, explique-toi, mon ami.

— Dam! monsieur le marquis, ce n'est pas bien malin, cela; vous savez qu'après toute querelle de famille, on scelle la réconciliation en partageant le pain et le sel, sinon, cela jette un nuage entre les parents et la réconciliation n'est pas considérée comme franchement faite, voilà!

Le marquis sourit, ses yeux s'emplirent de larmes et il tendit la main au paysan qui la pressa respectueusement dans les siennes.

— Tu as trouvé le véritable et le seul moyen de me retenir, méchant garçon, dit-il d'un ton de bonne humeur; allons t je ne veux pas manquer en cette circonstance à nos vieilles coutumes armoricaines; je reste, dans deux heures seulement je me remettrai en route.

— Je savais bien, moi, que je parviendrais à vous faire retarder votre départ; venez, monsieur le marquis, le déjeuner est tout prêt; il vous attend.

Deux heures plus tard, le marquis prit définitivement congé de son fils niné.

— Je vous reverrai, n'est-ce pas, mon père? dit le jeune homme,

— Jeté le promets, Lucien, répondit le marquis en le serrant entre ses bras; ton frère sera notre intermédiaire; c'est lui qui te conduira vers moi.

— Je compte sur votre parole.

— Enfant, je désire te revoir, plus que tu ne désires toi-même te retrouver avec moi, maigre ta sincère et profonde amitié pour ton vieux père ; crois donc à ma parole.

Les deux troupes quittèrent ensemble les ruines, puis, après avoir échangé les derniers adieux, elles tournèrent l'une à droite, l'autre à gauche, et bientôt elles se perdirent de vue, malgré la lenteur calculée avec laquelle elles marchaient, afin de rester plus longtemps ensemble.

GOMMENT LES ÉMIGRÉS DÉBARQUÈRENT DANS LA lîAUil DK QUIBEliON,

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