ET CE QUI EN ADVINT
Plus d'un mois s'était écoulé depuis la scène par laquelle se termine notre précédent chapitre.
Pendant ces trente et quelques jours; les événements avaient marché avec une rapidité foudroyante.
La guerre avait recommencé sur tous les points à la fois; plusieurs chefs vendéens, Cormatin et Solihac entre autres, avaient été arrêtés.
Le redoutable et chevaleresque Bois-Hardy et deux de ses lieutenants s'étaient bravement fait tuer à la tète de leurs bandes t plutôt que de se rendre.
Les terribles colonnes mobiles avaient recommencé à parcourir le pays qu'elles sillonnaient dans tous les sens.
Les chouans, comme s'ils eussent obéi à un mot d'ordi*e> se dirigeaient en masse vers les côtes du Morbihan.
Enfin, le 27 juin 1795, l'escadre anglaise formant la première division des troupes de débarquement, et commandée par le commodore Warren, opéra une descente dans la baie de Quiberon, au village de Garnac; les émigrés furent reçus par des bandes de chouans, conduits par d'Ailigre, Dubois, Georges Gadoudal, Mercier, au nombre d'environ cinq mille hommes.
Ils dispersèrent quelques détachements républicains au cri de : Vive le roi! et s'assurèrent du rivage.
La baie de Quiberon est formée d'un coté par la côte de Bretagne, de l'autre par une presqu'île d'environ deux lieues de long, et dont la largeur varie d'une demie à trois quarts de lieue; c'est la fameuse presqu'île de Quiberon, jointe à la côte bretonne par une bande de sable, étroite, d'une lieue de longueur, et nommée la Falaise.
Le fort Penthièvre, occupé par sept cents républicains seulement, et construit au centre de la presqu'île, défendait les approches de celle-ci du côté du continent.
La première division de l'expédition anglaise, bien plus considérable qu'on l'avait supposé, comptait cinq mille hommes de débarquement.
Cette division, composée presque entièrement de Français émigrés, portait la cocarde blanche, afin de conserver à l'expédition son caractère national.
Une seconde division, forte de quinze cents hommes de débarquement, sous les ordres du jeune comte de Sombreuil et rassemblés en Hanovre, devait suivre immédiatement.
Puis, le débarquement des deux premières divisions heureusement opéré, paraîtrait enfin la troisième, portant nue année anglaise, et ayant à son bord le comte d'Artois qui prendrait le commandement en chef de l'expédition.
Le fort Penthièvre, impétueusement attaqué par le comte de Puisaye, avait été enlevé presque sans combat.
Puisaye s'y était aussitôt établi fortement; par un ouvrage solidement construit en pierres, il avait relié la forteresse avec un rocher de soixante pieds de hauteur, qui flanquait la presqu'île à l'ouest, du côté de la pleine mer, de sorte qu'elle était entièrement coupée et que tout passage était fermé d'un rivage à l'autre.
Puis, tout le matériel apporté par l'escadre anglaise avait été débarqué, et on avait distribué aux chouans, dont dix mille occupaient déjà la ligne importante de Lorient à Auray, des habits, des armes et des munitions; des émissaires avaient été expédiés dans toutes les directions pour attirer et stimuler les principaux chefs vendéens, Charette, Stofflet, Scépeaux, etc., qui de leur côté, avaient audacieusement recommencé les hostilités.
La situation était plus que grave; elle était excessivement critique, mais
1,À FOHÊT VIERGE
A la voix de leur clieJ, ils s'élancèrent désespérément en avant.
Hoche ne s'était pas laissé décourager par cette attaque lorrnidable : parti de tiennes en tonte bâte, avec cinq mille hommes au plus, en appelant à lui toutes lestroui^es disséminées çà et là, le G juillet, dis. ou douze mille hommes l'avaient rejoint à Auray, son quartier général.
Telle était la situation des choses, au moment où nous reprenons notre récit.
l ilV. 14, — W KO Y, wliUiiii'. — !\e]jix>duclioii itiLurdiio.
Hoche se croyait, grâce aux renforts qu'il avait reçus et à ceux qu'il attendait incessamment, assez fort pour attaquer les chouans, qui, au nombre de plus de dix mille, commandés par Vauban et Georges Cadoudal, s'étaient établis solidement, et occupaient, en avant de la presqu'île deQuiberon, toute la ligne entre Saint-Michel» Carnac et Sainte-Barbe»
Le poste de Sainte-Barbe avait une importance extrême; c'était lui qui maintenait les communications ouvertes entre la presqu'île et le littoral.
Ce fut sur ce point que Hoche résolut de concentrer ses plus grands efforts.
L'attaque fut vive; la résistance plus vive encore.
Le général de Bodegast, à pied, Tépée à la maiti, marchant en tête de ses troupes, s'élança deux fois à l'assaut des retranchements; deux fois il fut repoussé.
Il tenta une troisième attaque; Vauban appela à son aide les émigrés du régiment d*Hervilly; le général de Bodegast les culbuta au pas de course et se précipita à leur suite dans les retranchements.
Les royalistes, étonnés par cette charge audacieuse, lâchèrent pied et se mirent en retraite sur la presqu'île où ils rentrèrent dans le plus affreux désordre, entraînant avec eux une foule de femmes et d'enfants, et poursuivis par les républicains, la baïonnette dans les reins.
Ils étaient perdus, si les chaloupes canonnières de Tannée anglaise, embosse es de chaque côté de la falaise, n'avaient tout à coup ouvert leur feu sur les républicains qu'elles couvrirent d'une grêle de boulets et contraignirent à s'arrêter.
Mais le but que Hoche s'était proposé, il l'avait atteint; les émigrés et les chouans, tous renfermés maintenant dans la presqu'île, pouvaient presque être considérés comme prisonniers.
Hoche établit aussitôt son quartier général- Lucien de Bodegast regagnait le camp, lorsqu'il aperçut plusieurs soldats qui s'acharnaient contre un vieillard* à demi renversé et qui se défendit comme un lion contre eux, aidé par, ou plutôt accompagné d'un enfant qui suppliait les soldats de se retirer, tout en s'ëlançant bravement contre eux, feLU péril de sa vie, dans le seul but de protéger le vieux royaliste.
Le général accourut aussitôt, et obligea les soldats à lâcher prise: le Vieillard était évanoui et perdait son sang par deux affreuses blessures ; l'enfant agenouillé près de lui, sanglotait et se tordait les bras avec désespoir. Lucien, saisi d'une immense pitié, ordonna d'enlever le blessé et de le transporter à l'ambulance,
L'enfant se releva alors, le remercia par quelques paroles chaleureuses et rejoignit les soldats qui emportaient le blessé sur leurs fusils croisés.
Le jeune officier tressaillit et retint à peine un cri de surprise.
Ce vieillard blessé était le comte de Kergoat, l'enfant était sa fille.
Après un moment d'hésitation, le général dit quelques mots à un de ses aides de camp qui s'éloigna aussitôt en toute hâte, et lui, il se dirigea vers le quartier général, où le général en chef l'attendait avec impatience.
Après avoir fait son rapport, Lucien, sans perdre un instant, se rendit à une masure du village où, d'après son ordre, son aide de camp avait fait
transporter le blessé. Gomme il entrait dans cette masure, il rencontra le chirurgien qui en sortait.
— Eh bien f lui demanda-t-il.
— Huml général, répondit le chirurgien, votre protégé est bien malade,
— Reste-t-il espoir de le sauver ?
— Je crains qu'avant deux heures il soit mort.
— C'est affreux !
— Bah 1 aujourd'hui lui, demain un autre, vous ou moi peut-être, qu'y faire ? c'est la chance de la guerre! répondit le chirurgien avec la plus complète indifférence.
Et, après avoir salué le général, il s'éloigna en fredonnant la Marseillaise*
— Il a raison, murmura Lucien, en le suivant machinalement du regard, puis il ajouta, en entrant dans la maison : Pauvre enfant!
Le comte avait repris connaissance : il essayait de consoler sa fille; la malheureuse enfant, agenouillée au chevet du lit, tachait vainement d'étouffer ses sanglots.
Lorsque le blessé aperçut le général, il le reconnut aussitôt; il poussa un cri de joie et lui tendit la main eu souriant.
— Je vous remercie, général, lui dit-il avec émotion ; je sais que c'est grâce à vous que je dois de ne pas avoir été impitoyablement massacré, et d'avoir été transporté ici.
— Je n*ai fait que ce que tout autre eût fait à. ma place, monsieur.
— Oui, tout autre qui vous eût ressemblé, reprit le blessé avec intention, et s'adressant à sa fille qui, absorbée par sa douleur, n'avait pas fait un mouvement et, sans doute, no s'était pas aperçue de la présence du général ;
— Andrée 1 lui dit-il doucement,
*— Mon père? répondit la jeune fille en relevant aussitôt la tête,
— Éloigne-toi un instant, ma mignonne, j'ai quelques mots à dire en particulier à M- deBodegast, reste dans la chambre à côté; dans dix minutes tu entreras. Va, chère petite, je t'en prie.
La jeune fille se pencha vers son père, lui mit un baiser au front, tourna sur elle-même sans prononcer un mot, fit un léger salut au général, et sortit.
Le comte la suivait ardemment des yeux. Lorsqu'elle fut sortie et qu'elle eut refermé la porte derrière elle, il regarda le général, et d'une voix ferme :
— Dites-moi la vérité, général, fit-il; je suis un homme mort, n'est-ce pas?
— Monsieur... répondit Lucien avec embarras,
— Pas d'hésitation, général, c'est un soldat qui s'adresse à un autre, et qui veut savoir la vérité, parce qu'il a besoin de la connaître, afin de profiter du peu de temps qui lui est accordé encore pour mettre ordre à ses affaires; soyez donc franc avec moi, je vous en supplie.
— Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je dois vous avouer que le chirurgien qui a posé le premier appareil sur vos blessures, m'a assuré que vous aviez à peine deux heures à vivre; mais, vous le savez, la science n'est pas infaillible, et...
— Deux heures, c'est plus qu'il ne m'en faut pour ce qui me reste à faire; n'essayez pas de me donner une espérance que je n'ai point, je sens que la
vie me quitte à grands pas; je vais essayer de mettre à profit ces deux heures. Général bien que nos opinions ne soient pas les mêmes, que nous combattions pour deux causes opposées, je vous tiens pour un des hommes les plus honorables que je connaisse. Voulez-vous me rendre la mort presque douce?
— Parlez, monsieur, tout ce qui dépendra de moi pour cela je le ferai, je vous en donne ma parole de soldat, et de gentilhomme, ajouta-t-il avec un sourire triste.
— J'avais le pressentiment que vous consentiriez à faire ce que je vous demanderais*
— Les derniers vœux d'un mourant sont sacrés, monsieur, parlez donc pans (5rainte.
— Merci. De toute ma famille, dans deux heures, moins peut-être, il ne restera plus que ma pauvre Andrée, ma fille. Tous mes parents ont été guillotinés, noyés et fusillés à Nantes, par les ordres de ce tigre à face humaine qu'on nommait Carrier. Comment ai-je réussi à lui échapper et à sauver ma fille de ses mains impitoyables, c'est ce que je n'ai jamais pu ra'expliquer; moi mort, Andrée restera seule, abandonnée; il y a plusieurs alliances entre votre famille et la mienne ; voulez-vous accepter le legs que je vous fais de la malheureuse orpheline?
— Je vous le jure, monsieur, je serai un père, un frère pour elle. Le blessé sembla hésiter un instant.
— Je désirerais plus, dit-il; vous êtes bien jeunes, tous deus, l'honneur d'une jeune fille est un miroir que le moindre souffle peut ternir à jamais,..
— Je vous entends, monsieur. Je vous répondrai franchement. Je n'ai fait qu'entrevoir votre fille; probablement, elle, absorbée par sa douleur, ne m'a pas même vu ; elle est bien jeune encore pour se marier à un homme qu'elle ne connaît pas; laissez-la libre de son choix; vous mort, elle partira sous bonne escorte pour Rennes, où elle habitera la maison d'une de mes parentes; si, plus tard, moi qui suis libre aussi et qui n'aime personne, je réussis à lui plaire, je vous engage ma parole de l'épouser; la pauvre enfant a trop souffert déjà pour la condamner à contracter une union qui, conclue contre sa volonté, ferait le malheur de sa vie entière; d'ailleurs, qu'elle accepte ou qu'elle réfuse mon nom, je vous le répète, je serai non seulement son tuteur, mais encore son frère et son ami, et tous mes efforts seront dirigés vers son bonheur.
— Vous venez de parler en honnête homme et en homme de cœur, général, je vous remercie; agissez comme vous le jugerez convenable, ce que vous ferez sera bien fait, j'en ai la conviction, et pourtant j'aurais voulu.., mais n'en parlons plus, peut-être tout est-il mieux ainsi. Veuillez, je vous prie, général, prendre dans mon habit qui est là, sur cette chaise, un portefeuille qui s'y trouve,
Lucien obéit et voulut lui remettre le portefeuille.
— C'est inutile; gardez Je, dit le blessé dont la voix faiblissait; plus tard vous l'ouvrirez.
Le jeune homme lui présenta un cordial préparé sur une table; le comte but à long traits.
— Je me sens mieux, murmura-t-il ; la mort approche* Aussitôt que la
LA KORKT VIERGE 109
Ré solution commença, je prévis ce qui devait arriver, etje pria mes précautions en conséquence. Je réalisai à petit bruit ma fortune, et je plaçai mes fonds en Angleterre et en Hollande, chez deux riches banquiers de Londres et d'Amsterdam. Vous trouverez leurs noms inscrits sur les pages de mon portefeuille, ainsi que le reçu des sommes que j'ai déposées chez eux; ces sommes sont considérables ; elles se montent à huit millions de livres; yous trouverez aussi mon testament, fait en faveur de ma fille, naturellement, dans une des poches du portefeuille.
— Quelle destination donnez- vous à cette fortune, monsieur?
— Celle qui vous paraîtra la plus avantageuse.
— Peut-être, provisoirement du moins, vaudrait-il mieux laisser cet argent où il est
— Je partage votre avis; pourtant vous agirez selon les circonstances. Vous trouverez aussi, dans mon portefeuille, un plan tracé par moi du château de Kergoat, qui, il y a unan> a été brûlé par une colonne infernale; sur ce plan, il y a une marque rouge; cette marque indique la place où j'ai enterré toute ma vaisselle et mes bijoux de famille; il y en a pour une somme considérable. Lorsque la paix sera faite, et la tranquillité rétablie, vous déterrerez ce trésor, pas avant. Maintenant, votre main, monsieur; je compte sur votre parole et je vous remercie de me l'avoir donnée. Je vous devrai de mourir tranquille et rassuré sur le sort de ma pauvre enfant... J'aurais voulu... enfin, encore!,.. Ennemis, il y a une heure, nous sommes maintenant liés pour Féternité qui bientôt va commencer pour moi.
Lucien lui serra la main sans répondre et les yeux pleins de larmes.
— Veuillez, je vous prie, appeler ma fille, je sens que je n'ai plus longtemps à vivre,
— Me voici, mon père, s'écria la jeune fille en s'élançant dans la chambre. Elle embrassa tendrement le blessé à plusieurs reprises : Mon père, reprit-elle avec une émotion contenue, pardonnez-moi.
— Te pardonner, mon enfant?
— Oui, mon père; malgré votre défense, j'ai écouté votre conversation et j'ai entendu tout ce que vous avez dit; il est un dernier vœu que vous avez formé, il ne tiendra pas à moi que ce vœu ne s'accomplisse, et que vous mouriez, sinon heureux, du moins satisfait.
— Que veux-tu dire, chère enfant?
La jeune fille sourit, et, se tournant vers Lucien qui se tenait, debout et immobile, au pied du lit :
— Général, dit-elle, il y a un instant, mon père vous a offert ma main; vous lui avez répondu ces paroles : Elle est bien jeune pour se marier à un homme qu'elle ne connaît pas ; laissez-la libre de son choix; si, plus tard, moi qui suis libre aussi et qui n'aime personne, je réussis à lui plaire, je vous engage ma parole de l'épouser. La pauvre enfant a trop souffert pour la condamner à contracter une union qui, conclue contre sa volonté, ferait le malheur de sa vie entière. Ai-je bien retenu vos paroles?
— Oui, mademoiselle, j'ai en effet dit cela, et telle était bien réellement mon intention.
— Mais maintenant que vous me savez riche presque autant que vous Tètes vous-même, vous hésitez, vous craignez qu'on ne vous accuse, et si je 'ne fais point le premier pas vers vous, jamais vous ne consentirez à le faire.
Lucien baissa la tête sans répondre.
— Ah! reprit-elle avec un sourire triste, j'avais deviné ce sentiment généreux; eh bien! ajouta-t-elle, d'une voix douce et un peu tremblante, ce pas, je le fais: général, voulez-vous me faire l'honneur d'accepter ma main?et> croyez-moi, c'est librement et avec joie que je vous l'offre.
Le blessé poussa un cri de joie.
Lucien était vaincu par tant d'abnégation filiale; il s'inclina sur cette main que lui tendait la jeune fille et la toucha respectueusement de ses lèvres; puis, s'élançant vivement vers la porte, il dit quelques mots à voix basse à un aide de camp qui se tenait dans la première pièce et cela fait il revint aussitôt vers le comte, qui le regardait avec une surprise extrême, ne comprenant rien a l'action du jeune homme.
— Attendez, monsieur, dit-il d'une voix douce, en échangeant un regard avec la jeune fille.
— Oui, mon père, attendez, car j'ai deviné, moi, dit-elle avec émotion, en présentant au blessé une tasse de la potion préparée pour lui.
Un quart d'heure s'écoula sans qu'un mot fut prononcé entre les trois personnes. Tout à coup, on entendit un bruit de pas au dehors; des éperons et des fourreaux de sabre résonnèrent et quatre personnes entrèrent dans la chambre.
Ces quatre personnes étaient : le général Hoche, les conventionnels Tallien et Blad, envoyés par la Convention et qui étaient arrivés au camp dix minutes auparavant, et le commissaire administrateur de Tannée.
— Citoyens, dit le général, après avoir salué les arrivants, pardonnez-moi le dérangement que je vous occasionne, mais la circonstance dans laquelle je me trouve est exceptionnelle. Je désire que vous sanctionniez par votre présence, le mariage que je vais contracter à l'instant même avec la citoyenne Andrée- Adélaïde de Kergoat> flLle du citoyen de Kergoat, blessé mortellement et étendu sur ce lit.
— Citoyen, répondit Tallien, nous acceptons l'honneur que vous voulez bien nous faire, et nous signerons l'acte de mariage.
— Merci, citoyen représentant.
— Ce que tu fais là, Lucien, dit Hoche, est grand et généreux; je te félicite sincèrement.
Pendant que ces quelques mots étaient échangés, le commissaire, après avoir interrogé à voix basse la jeune fille, avait libellé le contrat.
— Yoilà qui est fait, dit-il; il ne manque plus que les signatures.
Et, au milieu du silence général des assistants, il lut le contrat qui n'avait que quelques lignes.
— Maintenant, citoyens, dit-il, signez!
Lucien prit aussitôt la plume, signa, puis il passa la plume à la jeune fille qui écrivit son nom près du sien.
— A mon tournait le comte, en faisant un mouvement pour se soulever sur son lit.
Il se passa alors une chose étrange.
Tallien et Blad, les deux conventionnels, soulevèrent doucement le mourant et le soutinrent assis, pendant que, d'une main tremblante, il écrivait son nom sur la feuille de papier que lui présentait le général Hoche.
Puis, les deux conventionnels replacèrent avec précaution le blessé sur le lit et signèrent immédiatement après le général Hoche.
Le commissaire administrateur signa le dernier.
Le mariage était, accompli, rien ne pouvait plus le rompre; le blessé poussa un soupir de joie.
— Messieurs, dit-il, agréez mesj remercîments les plus sincères ; grâce à vous, je meurs sans regrets et sans crainte pour mon enfant.
Les assistants saluèrent silencieusement, et se retirèrent, après avoir, l'un après l'autre, serré cordialement la main à Lucien et à sa charmante femme.
Dès que le bruit des pas des chefs de l'armée eut cessé de se faire entendre, Lucien prit la main de sa femme, et tous deux s'agenouillèrent au chevet du mourant.
— Mon père, dit Lucien avec émotion, bénissez vos enfants.
Une demi-heure plus tard le comte de Kergoat rendit le dernier soupir, sans agonie et sans souffrance apparente.
Sa fille lulfernia pieusement les yeux et veilla toute la nuit à son chevet, en priant et en pleurant*
Vers le matin, le général obligea la jeune fille à prendre quelques instants de repos qui lui devenaient indispensables.
Le corps fut enseveli, puis inhumé ; par les soins du général, les honneurs militaires furent rendus sur la tombe du vieux gentilhomme qui était mort bravement pour soutenir des principes qu'il croyait bons.
Le bruit des coups de feu apprit à la jeune fille qu'elle était pour toujours séparée de son père qu'elle aimait tant et qui, lui, l'avait tant aimée.
Andrée quitta le lit sur lequel elle s'était jetée toute vêtue; elle aperçut le général qui revenait tristement; bondissant comme une gazelle effarée, en une seconde elle fut vers lui.
— Monsieur, lui dit-elle doucement, je voudrais savoir où est la tombe de
mon père?
— Venez 1 lui répondit-il laconiquement.
Et il la conduisit.
Andrée s'agenouilla sur la terre humide et fraîchement remuée de la fosse
et fit une longue et ardente prière.
Puis elle se leva, et fixant un regard chargé de larmes sur le général : ~ Maintenant, dit-elle d'une voix brisée, je irai plus que vous pour
m 'aimer et me protéger!
— Je vous aimerai et je vous protégerai, je vous le jure sur cette tombe à peine recouverte, répondit-il avec émotion.
Il lui ouvrit les bras entre lesquels la jeune fille se blottit comme un oiseau blessé, en poussant un gémissement douloureux.
Elle était évanouie. Le générai l'enleva dans ses bras robustes et l'emporta dans la masure.
Pendant deux ou trois jours la pauvre enfant ne fit que pleurer; elle usa ainsi la première violence de sa douleur,
Lucien, lorsqu'il la vit plus calme, lui proposa de la faire conduire à Rennes, chez la marquise douairière de Champvallon, parente assez proche de sa famille.
— Pourquoi m'éloigner de vous? lui demanda-t-elle avec douceur; vous suis-je importune?
— Vous ne le croyez pas, madame!
— Eh bienl s'il en est ainsi, laissez-moi à votre côté, près de Ja tombe de mon père, où j'ai la consolation d'aller pleurer et prier; je suis fille de soldat, habituée à la vie des camps et au bruit des batailles; je tiendrai si peu de place que c'est à pe^ine si vous vous apercevrez de ma présence.
— Oh! madame!
— Et puis, si vous étiez malade, blessé, qui prendrait soiu de vous, monsieur? Je conserverai mes vêtements masculins et je serai là, près de vous, comme j ; étais auprès de mon pauvre père. D'ailleurs, qu'ai-je à craindre au milieu de votre armée? Vos soldats vous aiment; ils me respecteront et m'aimeront à cause de vous !
— Je n'insiste pas davantage, madame; restez donc, puisque vous le désirez.
— Est-ce que cela vous contrarie?
— Loin de là, madame; cette fière résolution me charme; d'ailleurs ne faut-il pas que vous appreniez à connaître l'homme auquel vous vous êtes si noblement engagée pour la vie?
Un pâle sourire glissa sur les lèvres de la jeune femme; ses grands yeux de gazelle pétillèrent de malice.
— Ohl je vous connais depuis longtemps, moi, monsieur, dit-elle en rougissant légèrement.
— Vraiment? demanda- t-il avec curiosité.
— Je vous ai vu plusieurs fois; mais vous ne m'avez pas remarquée, ce qui n'est pas étonnant ; la première fois^ ce fut en 1790; je n'étais alors qu'une enfant, j'avais douze ans à peine, à une soirée chez le duc de Mercoeur.
— Eh quoi! ce charmant lutin aux cheveux blonds que toutes les dames se disputaient, c'était vous?
— Vous vous le rappelez? s'écria-t-elle avec une certaine animation.
— Certes, madame.
— Mais ce n'est pas tout : Je vous ai revu encore une fois à Rennes, il y a un an et demi, chez votre parente, madame de Champvallon ; c'était au plus fort de la Terreur; je me trouvais chez elle, où mon père m'avait cachée, après m'avoir fait échapper de Nantes. La marquise était souffrante : ce fut moi qui vous conduisis près d'elle lorsque vous vîntes lui apporter une carte de
Le corU'-gCj guidé par le jeune kloarck, aUcignii enfin J'culrée d'une grotte.
civisme, en l'assurant qu'elle n'avait rien à redouter des autorités révolutionnaires,
Lucien se frappa le frout.
— Ah! fiHl avec émotion, voilà donc cette ressemblance que je cherchais vainement et qui m'a frappé, lorsque le hasard me fit vous rencontrer, il y a un mois, dans les ruines de Beauport.
LlV. 45 — F. ROY, fidit. — Rcprnriuctinn interdite. 1o
114 LA FORÊT VIERGK
— Ainsi, s'écria-t-ell.e, c'était bien réellement vous qui étiez assis dans ombre, près de moi, et caché dans votre manteau?
— Oui, murmura-t-il.
— Ohl s'écria-t-ellfi avec élan, j'en avais le pressentiment; mon cœur l'avait deviné. *
Et, honteuse, rougissante, la jeune femme cacha son visage dans ses mains en fondant en larmes.
Elle avait laissé échapper sou secret.
Il ne fut plus question de séparation entre les nouveaux époux si singulièrement liés l'un à l'autre ; maintenant, ils se comprenaient.
Cependant, malgré îe brillant succès qu'il avait obtenu sur les Vendéens, le général Hoche se trouvait dans une situation extrêmement critique.
Tout autour de lui, devant et derrière, le pays qu'il occupait était hostile, non seulement à son armée, mais encore à sa cause; il était contraint de faire venir des vivres de fort loin, sous de fortes escortes, et encore les arrivages étaient très longs et surtout très difficiles*
Aussi, plus son armée grossissait, plus il éprouvait de difficultés pour la nourrir.
Les conventionnels usèrent, avec succès il est vrai, pour approvisionner l'armée, des procédés révolutionnaires dont la Convention avait l'habitude pour parer aux besoins du moment. Mais ces moyens extrêmes, en poussant les paysans au désespoir, augmentèrent les périls de la faible armée républicaine isolée au milieu de ces populations exaspérées.
De plus, le général Hoche avait en face de lui un ennemi très nombreux, et surtout très redoutable, qui, enfoncé dans la presqu'île, occupait une position en apparence inexpugnable, appuyée d'un côté "sur le fortPenthièvre et de l'autre sur l'escadre anglaise.
Il fallait en finir à tout prix.
Puisaye, qui était un véritable homme de guerre, que les royalistes accusèrent à tort de trahison, et qui fut au contraire trahi par l'agence royaliste de Paris, qui s'étudia à faire avorter tous ses plans, avait conçu une manœuvre qui, bien exécutée, aurait pour l'armée républicaine des conséquences désastreuses, et peut-être aurait causé sa ruine totale.
D'après ses ordres, quatre mille chouans, commandés par Tinténiac, d'Allègre et Mercier, débarquèrent à Sarzeau; une seconde division de trois mille hommes, sous les ordres de Jean-Jean et de Lantivy, descendit un peu au-dessus de Quimper.
Ces deux divisions, formant un effectif de sept mille combattants, devaient se réunir le 14 juillet à Bard, en arrière des républicains, et prendre à revers le camp de Sainte-Barbe, pendant que lui, il l'attaquerait de front.
Ce plan était bien conçu, d'une réussite presque certaine; mais l'agence royaliste y mit ordre; elle voulait agir en dehors des Anglais et s'assurer, sans leur concours, d'une place du littoral. N'ayant pu s'emparer de Saint- Malo t elle tenta d'enlever Saint-Brieuc; apprenant le débarquement de Tinténiac, elle le somma, au nom du roi ? de marcher sur Saint-Brieuc et de
s'en rendre maître. Tinténiac, contraint, malgré lui, d'obéir, se fit tuer de désespoir, deux jours plus tard, à l'attaque du château de Coëtlogon.
Puisaye, persuadé que ses ordres avaient été exécutés, fit embarquer Vauban avec douze cents chouans, en lui prescrivant de faire une fausse attaque par la gauche des républicains à Garnac, en essayant de se lier à Tinténiac sur les derrières de leur camp '•
Vauban devait tirer une première fusée s'il parvenait à débarquer, et une seconde dans le cas où il serait repoussé et ne pourrait tenir sur le rivage; Vauban tira sa première fusée.
Mais les républicainsc accoururent en nombre supérieur; la cavalerie du général Alain Kergras le prit eu flanc, fit une charge vigoureuse et le contraignit à se rembarquer en désordre; le chef vendéen tira alors sa seconde fusée, mais celle-ci ne fut pas aperçue par les royalistes.
Le comte de Puisaye se persuada donc assez légèrement, et sans songer à s'en informer d'une manière précise, que Vauban avait réussi à donner la main à Tinténiac.
Un peu avant le lever du soleil, Farinée régulière vendéenne sortit de la presqu'île et marcha fièrement, en colonnes d'attaque, contre les républicains.
Gette armée comptait cinq mille hommes.
Le régiment de Royal-Émigrant était en tête; à droite s'avançaient les régiments de Royal-Marine et de Dudrenay, soutenus par sis cents chouans sous les ordres du duc de Lëvis.
Le régiment d'Hervilly, avec mille chouans, formait la gauche, puis venait l'artillerie des canonniers toulonnais, commandés parle général Rotalie-
Ce fut ainsi que l'armée royale déboucha de la falaise et marcha sur Sainte-Barbe.
Eu entendant au loin la fusillade qui pétillait :
— C'est Tinténiac! ils sont à nous! s'écria de Puisaye, et il fondit avec fureur sur les avant-postes républicains commandés par le général Humbert.
Ce général, obéissant aux ordres qu'il avait reçus, ne soutint que mollement ce choc impétueux et se replia en bon ordre dans le camp*
Les républicains, froids et sombres derrière leurs retranchements, attendirent, impassibles, le choc des royalistes.
Ce choc fut terrible ; l'acharnement des Vendéens était extrême.
Lorsqu'il vit la lutte bien engagée, Hoche, qui suivait d'un œil calme les péripéties de ce sanglant combat, leva son épée au-dessus de sa tête.
Tout à coup» de redoutables batteries furent démasquées sur le flanc des royalistes : un vent de mort passa sur eux, et un ouragan de mitraille, d'obus et de boulets s'abattit sur les Vendéens ; des files entières disparaissaient fauchées par la mitraille; presque tous les chefs étaient blessés ou tués; le massacre était effroyable.
Cependant» personne ne reculait d'un pouce; les royalistes accomplissaient
1. Tous les renseignements relatifs à l'affaire de Quiberon m'ont été fournis par l'excellent ouvrage de MLiimile de nonnechose, intitulé : Lazare Hocha.
H6 LA FOUET VIEttGE
des prodiges de valeur et tentaient les plus héroïques efforts pour franchir des retranchements si fièrement défendus.
Ils étaient là, Français contre Français, tous résolus à vaincre ou à mourir:
Cependant la fusillade avait cessé sur les derrières du camp républicain.
Puisaye comprit que Vauban avait échoué et que Tinténiac ne s'était pas trouvé au rendez- vous assigné.
Il fallait renoncer à une victoire désormais impossible. En pleurant de rage, Puisaye ordonna enfin la retraite.
Elle commença, mais dans le plus grand désordre, sous un feu terrible.
Les républicains sortirent alors de leurs retranchements et se précipitèrent sur les royalistes. Le général Alain Kergras accourut avec sa cavalerie et se déploya dans la plaine, pour rejeter les Vendéens dans la mer avant qu'ils pussent atteindre le fort Penthièvre.
Au milieu du désordre, d'Hervilly, qui combattait bravement de sapersonne pour arrêter la confusion, reçut un biscaïen en pleine poitrine.
C'en était fait de l'armée royale si l'amiral Warren n'avait fait avancer ses chaloupes; celles-ci avaient recueilli Vauban et ses douze cents chouans.,
Ils s'élancèrent sur la falaise dont ils protégèrent [rentrée, couvrant la désastreuse retraite de l'armée royale, et ils tinrent en échec les républicains sur lesquels les chaloupes ouvrirent en môme temps un feu épouvantable.
Les républicains s'arrêtèrent, reculèrent à leur tour ? et rentrèrent dans leur camp.
Les pertes des émigrés étaient énormes; mais, au même instant, il leur arrivait du renfort. Au moment même du combat, la seconde division de l'expédition, commandée et formée de régiments au service de l'Angleterre, était entrée dans la rade de Quiberon, mais trop tard pour prendre part à l'action.
Sombreuil, qui commandait cette division, avaitseulobtenu.de l'amiral l'autorisation de descendre à terre.
Il avait vaillamment combattu comme volontaire; il se trouvait auprès de d'Hervilly, lorsque celui-ci fut blessé; il le reçut dans ses bras, et ce fut lui qu'avant de mourir d'Hervilly désigna pour prendre le commandement à sa place, sous la direction supérieure du comte de Puisaye.
Non seulement l'échec éprouvé par les royaliste avait été terrible, mais l'effet moral produitpar cette défaite avait eu des conséquences excessivement graves pour le succès de l'expédition.
Les émigrés, les Vendéens, les chouans, si remplis d'ardeur, si téméraires d'abord, commençaient à douter et à ressentir des craintes sérieuses; ces républicains si faibles, pris, pour ainsi dire, à l'improvisle, avaient, sous les ordres d'un général aussi habile qu'infatigable, accompli des prodiges d'audace et de valeur; ils avaient maintenant l'avantage du nombre, et leur confiance, augmentée encore par le succès, décuplait leurs forces et ne leur laissait pas admettre la possibilité d'une défaite.
Cependant tout pouvait se réparer.
Sombreuil était brave, entreprenant; quoique bien jeune ilavait toutes les aptitudes de l'homme de guerre.
Un coup d'éclat, une manœuvre audacieuse bien combinée sufûsaientpour sauver l'expédition et donner la victoire aux royalistes.
Sombreuil s'employa d'abord h relever le moral des troupes et à réorganiser son armée; puis» lorsqu'il crut avoir, autant que possible, réparé le mal et ranimé l'ardeur de ses soldats, il se prépara à agir vigoureusement et à prendre une fois encore l'offensive.