ET CE QUI S'ENSUIVIT
Après avoir opéré son débarquement, le comte de Puisaye ayant, ainsi que nous l'avons dit plus haut, enlevé par un vigoureux coup de main le fort Penthièvre, dont il avait reconnu toute l'importance pour lui, l'avait flanqué de retranchements du côté de la pleine mer, de sorte qu'il coupait complètement la presqu'île d'un rivage à l'autre»
Là était la clef de la position occupée par les émigrés; de la conservation de ce fort dépendait le salut de l'armée royale.
Le comte de Sombreuil le comprit; aussi insista-Ml vivement auprès du comte de Puisaye, et cela à plusieurs reprises, pour que la défense du fort Penthièvre fût exclusivement confiée à sa garde.
Puisaye aimait de Sombreuil, qu'il appréciait à sa juste valeur; et il eût désiré pouvoir lui accorder sa demande. Mais il craignait, avant tout, d'indisposer les émigrés des autres divisions dont il connaissait l'orgueil et les ridicules susceptibilités, et de soulever ainsi de nouveaux conflits dans l'armée; à son grand regret, il fut contraint de refuser.
Ce refus causa la perte de l'armée royale.
Avant de quitter l'Angleterre, par ordre du ministère, on avait incorporé dans les trois divisions de l'expédition un nombre considérable de prisonniers républicains, dont les Anglais, toujours économes, n'étaient pas fâchés de se débarrasser.
Ces prisonniers, afin d'échapper aux horribles souffrances des pontons anglais, avaient accepté avec un feint enthousiasme, la proposition de s'engager dans les rangs des royalistes, bien résolus, au reste, à les trahir à la première occasion, ou tout au moins à les abandonner pour reprendre leur place dans l'armée républicaine.
Déjà, un grand nombre de ces prisonniers i ai sant partie de la garnison du fort Penthièvre, brûlant du désir de rejoindre ceux avec lesquels ils avaient toujours combattu, avaient essayé de déserter; presque tous avaient réussi, en profitant de la marée basse, à se glisser le long des murs, à se jeter dan
l'eau qui couvrait à peine, alors, les sables de la falaise, et pendant les nuits sans lune, au risque de périr, ils étaient parvenus à gagner les avant-postes de Hoche, en ayant soin de remarquer attentivement les passages guéables qui se trouvaient à droite et à gauche du fort.
Malgré les plus grandes précautions et une surveillance incessante, chaque nuit, de nouveaux déserteurs s'échappaient du fort.
Les émigrés commençaient à s'inquiéter de ces désertions continuelles* qu'ils ne parvenaient pas à empêcher; leur situation devenait de plus en plus difficile, et, malgré les exhortations de de Sombreuil, le découragement s'emparait d'eux de nouveau; ils avaient le pressentiment d'une catastrophe prochaine.
Un soir, c'était le 18 juillet^ vers onze heures, le général en chef Hoche, après avoir fait une ronde dans le camp, rentrait, en compagnie des deux conventionnels Tallien et Blad, dans la grange où il avait installé son quartier général, lorsqu'un de ses aides de camp lui annonça que le général Lucien de Bodégast était là et qu J il insistait pour être admis en sa présence, ayant à lui faire une communication importante.
— Lucien de Bodégast, dit Tallien, ce nom ne m'est pas inconnu.
— C'est le général au mariage duquel tu as assisté comme témoin.
— Àhl très bienl j'y suis, maintenant : il me revient beaucoup.
— N'est-ce pas un ci-devant? demanda Blad,
— C'est un bon patriote, un officier d'un grand mérite, dit Hoche assez sèchement, et, de plus, un homme que j'estime et que j'aime,
— Ce diable de Hoche! s'écria Tallien en riant, quand on lui parle d'un de ses officiers, il devient intraitable.
— Qu'importe, au fait, qu'il soit noble ou qu'il ne le soit pas, dit Blad avec un sourire contraint, s'il sert bien la patrie.
— C'est lui qui, le premier, nous a avertis du traité signé parles royalistes avec le ministère anglais et de l'expédition préparée contre nous.
— Oh! ohl s'il en est ainsi, nous n'avons que des louanges à lui adresser, reprit Tallien*
— D'autant plus que, sans les renseignements qu'il estpar venu à se procurer et qu'il nous a immédiatement donnés, nous aurions été pris à l'improviste, et Dieu sait ce qui serait arrivé I
— Tu as raison, dit franchement Blad, le général Bodégast, noble ou non, a bien mérité de la patrie.
— Àh! tu en conviens maintenant, fit Hoche avec ironie.
— Que veux4u I tant de traîtres nous entourent que la méfiance nous doit être permise.
— Ce n'est que trop vrai, Blad, mais quant à cet homme, j'en réponds corps pour corps : voilà deux ans que nous servons ensemble et j'ai appris à le connaître.
— Excuse-nous, Hoche, dit alors Tallien d'un ton conciliant, et donne Tordre que cet officier soit introduit.
Hoche fit un geste de la main à l'aide de camp qui se retira et revint presque aussitôt accompagné du général ; puis il sortit.
Lucien salua les assistants et accepta le siège que Hoche lui offrit
— Tu as demandé à me parler pour affaire sérieuse, Lucien, dit amicalement le général en chef : me voici prêt à t'entendre. Qu'as-tu à me dire ?
— J'ai, je le crois, citoyen général, une bonne nouvelle à t'annoneer, et je suis heureux de la présence des citoyens conventionnels,
— De quoi s'agit-il donc? demanda curieusement Tallien.
— De prendre le fort Penthièvre, dit nettement Lucien.
— Eh I s'écria Blad, prendre le fort Penthièvre, voilà en effet une bonne nouvelle! est-ce toi, citoyen, qui te charges de cette expédition?
— Je demande seulement à marcher à la tête des hommes qui seront chargés par le général en chef d'opérer contre la forteresse.
— Cette demande est trop juste pour t'être refusée; maintenant, parle, dit Tallien, et je te jure, moi, que je t'accompagnerai.
— C'est entendu, citoyen représentant.
— Explique-toi, Lucien, dit Hoche, quel plan as-tu formé?
— Aucun, général ; un homme dont je suis sûr s'est présenté à moi, il y a une heure, en me disant que si tu consentais à l'écouter, il te fournirait les moyens de Vemparer du fort.
— Est-ce un déserteur royaliste?
— Non, général, c'est un bon patriote que tu connais depuis longtemps et que tu estimes, c'est mon père de lait...
— Cœur-d ? Acier? demanda Hoche.
— Le célèbre contre-chouan! s'écria Tallien,
— Lui-même, répondit simplement Lucien.
— Il y a quelque chose à faire avec cet homme, il me semble.
— J'en suis certain, appuya Hoche.
— Et moi je l'affirme, conclut Lucien.
— T'a-t-il donné quelques détails sur les moyens qu'il compte employer? demanda le général en chef.
— Il ne m'a pas dit un mot; c'est à toi seul, général, qu'il veut faire part de son plan.
— Où est Cœur-d' Acier?
— Là, dehors.
— Quïl entre!
Lucien ouvrit la porte.
— Viens, Hervé, dit-il.
Le vieux contre-chouan parut.
— Te voilà, Cœur-d' Acier, lui dit Hoche avec cet accent sympathique qui lui faisait de ses soldats autant de séides; approche, mon brave, je suis content de te voir.
— Et moi aussi, mon général, répondit le Breton en saluant à la ronde.
— Il y a plus de huit jours que je n'ai entendu parler de toi ; qu'es-tu donc devenu pendant ce temps? tu n'as pas l'habitude de rester si longtemps sans do nner de tes nouvelles.
— C'est vrai, mon général; c'est qu'il m'était venu une idée, dans l'intérêt delà République et dans le votre.
— C'est d'un bon patriote, cela : quelle était cette idée, Cœur-d'Àcier?
— Eh! dai mon général, le citoyen général Bodégast a dû vous 3a dire: à vous donner le fort Penthièvre, tout simplement*
— Tu trouves cela simple, toi, Cœur-d'Acier?
— C'est une façon de parler, mon général, mais ce n'est pas la mer à boire, quoiqu'il faille y barboter tant soit peu, dit-il en riant.
Nul ne possédait à un plus haut degré que Hoche ce talent précieux qui consiste à savoir interroger les hommes de l'espèce de celui en face duquel il se trouvait; il les écoutait avec une patience admirable, les suivait dans toutes leurs divagations, sans les troubler par des interruptions gênantes, et toujours il réussissait à en obtenir tous les renseignements dont il avait besoin- Savoir interroger un paysan ou un soldat illettré est beaucoup plus difficile qu'on ne le suppose généralement. L'homme illettré, si on le presse, se brouille, s'interloque, et répond tout de travers; au lieu que si on sait le guider adroitement, tout en feignant de comprendre ses phrases absurdes et entortillées, sa pensée ne tarde pas à se dégager claire de ce chaos, et la vérité se fait jour.
— Conte-nous donc un peu cela, Cœur-d'Acier, reprit Hoche, tu es homme de bon conseil, et je serai charmé de connaître ton idée ; elle doit être excellente.
— Vons me faites bien de l'honneur, mon général, répondit le partisan, extraordinairemenfc flatté de ce compliment. Alors, j' vas vous raconter la chose par le commencement, pas vrai?
— Oui, conte-nous-la par le commencement, cela vaudra mieux.
— Pour lôrs, mon général, vous saurez donc que j'étais furieux de voir ces gueux de royalistes installés si à leur aise dans le fort Penthièvre qu'ils nous avaient enlevé par traîtrise; je dis, nous avaient, parce que je m'y trouvais depuis deux jours, ayant été chargé, par le général Humbert, de remettre une dépêche au commandant du fort; nous nous sommes bien défendus, oui-dà, mon général; mais que pouvions-nous faire, sept cents hommes que nous étions, et qui ne nous attendions à rien? Nous fûmes obligés de nous rendre; c'est-à-dire la garnison. Moi, je n'en faisais pas partie; je ne voulus pas capituler; je serrai, en enrageant, la main aux camarades, et, au moment où l'on ouvrait la porte aux chouans, moi, je piquai une tête dans la mer, v'ian.
— Tu ruminais quelque chose, hein? dit en souriant le général,
— Juste comme vous dites, mon général; ça ne pouvait pas se passer commença; je suis Breton, moi, c'est-à-dire têtu; je voulais ma revanche; pour lors je| plonge comme un canard, et je viens ressortir sur la falaise où je saute en me secouant comme un chien mouillé, et en criant comme un furieux en montrant le poing au fort : « Scélérats de patriotes, gueux de patauds ! ahî vous avez voulu me noyer, vous me le payerez, gredins de bleus! » et ci et cà/ettout en criant et en gesticulant, j'entrai dans le fort, mêlé aux royalistes, dont beaucoup étaient aussi mouillés que moi, et sans doute avaient été jetés à Peau pendant l'attaque. C'était adroit 5 hein, mon général?
L'heure csl venue, dit-elle eu montrant sou couteau.
— Je le. crois bien, mais tu courais le risque délre fusillé si tu avais été reconnu, mon pauvre garçon 1
— Il n'y avait pas de danger» mon général» c'étaient tous des émigrés qui arrivaient tout droit d'Angleterre, ou des prisonniers qui avaient été engagés sur les pontons ; finalement, je lis si bien, des pieds et des mains, que je finis par me faire admettre au nombre de ceux désignés pour tenir garnison dans
LlV. 40. — l'. nOy t edit. — ItcprodudJOD ÎDlerdilc. 4*5
le fort; pour lors, tout en travaillant aux retranchements, en furetant d'un côté et d'un autre, je fia connaissance avec plusieurs prisonniers qui ne demandaient pas mieux que d'abandonner les chouans, et revenir sous le drapeau de la République : vous avez dû vous en apercevoir?
— En effet, il nous est arrivé beaucoup de déserteurs.
— C'est moi qui vous les ai conduits, mon général, la nuit, à la marée basse; j'ai trouvé un gué.
— Tu as trouvé uu gué 1 s'écria Tallien.
— Et, au lieu d'en profiter pour nous rejoindre le plus tôt possible, tu ne viens qu'aujourd'hui! dit Blad, en fronçant le sourcil.
— Tu avais ton plan, hein, vieux madré? dit Hoche, en échangeant un regard avec les conventionnels pour leur recommander le silence.
— J'avais un plan, oui. mon général, reprit Hervé en souriant avec finesse. J'avais découvert un gué, c'est vrai, mais je n'en connaissais pas la largeur 5 et c'était ce que je voulais savoir. J'ai servi de guide à ceux de mes camarades qui voulaient se sauver; je prenais tantôt â droite, tantôt à gauche; parfois je faisais des détours; je marquais les places dans ma tête, en me réglant sur les échancr ures de la côte et les angles des bastions ; les camarades n'y voyaient que du feu, A quoi aurait servi un misérable gué, large comme une peau de bique, où un homme aurait à peine pu passer? A rien du tout, n'est-ce pas, général?
— En effet, à rien du tout, tu as raison, Gœur-d ; Acier.
— Je le savais bien, aussi j'ai pris mes précautions : je connais le gué, maintenant, comme je connais mon chapeau, sans comparaison, mon général; le fond est solide, de sable -fin, doux aux pieds; il n'a pas de trous, il est facile à traverser à marée basse, avec de l'eau jusqu'au mollet à peine, et quinze hommes peuvent y marcher de front, sans se gêner, dans sa partie la moins large; de plus, les camarades qui sont restés là-bas nous feront la courte échelle pour monter, si cela nous est agréable; je n'aurai qu'à les avertir de la nuit où vous déciderez l'attaque, ce qui sera bientôt fait. Voilà, mon général; êtes- vous content?
— Très content, Cœur-d' Acier.
— Citoyen, tu as bien mérité de la patrie, dit Tallien avec emphase.
— Vous êtes bien honnête, citoyen, je n'ai fait que mon devoir.
— Ainsi, tu te charges de guider la colonne que j'enverrai de ce côté?
— Oui, mon général: et elle arrivera à bon port, je vous le promets,
— J'ai réclamé Le commandement de cette colonne, général, dit vivement Lucien.
— Tu as mérité cette récompense, répondit Tallien ; nous irons ensemble, citoyen général*
^— Maintenant, dites-moi tout de suite à quelle nuit vous fixerez l'attaque, mon général; faut que je retourne là-bas.
— Comment, tu oseras te risquer à rentrer dans le fortt s'écria Blad avec une surprise mêlée d'admiration.
— Dame! citoyen représentant, répondit Hervé avec bonhomie, si je n'y allais pas, qui est-ce qui préviendrait les camarades?
LA FORÊT YIERGE 123
— G' est juste ! fit le conventionnel.
— Voyons, reprit Hoche, c'est aujourd'hui le 30 messidor, n'est-ce pas? eh bien! dans la nuit du 2 thermidor, nous essayerons d'enlever le fort Penthièvre.
— Bon, c'est bien entendu, n'est-ce pas, général, vous dites le 2 thermidor?
— Ou le vingt juillet, si tu le préfères, c'est entendu !
— Je leur dirai la nuit du vingt au vingt et un juillet, ils me comprendront mieux; ils n ? ont pas, autant que nous* l'habitude du calendrier républicain. Dame! des gens qui vivent en Angleterre! Pardon, excuse, mon général et la compagnie, si vous n'avez pas autre chose à me dire, je m'en vais.
— Quand reviendras-tu?
— Le temps de prévenir les autres, mon général; avant la fin de la nuit je serai de retour au camp.
— Val.*, mais n'oublie pas de venir tout droit ici, dès que tu seras rentré; tu m'entends, nous avons à causer ensemble.
— C'est convenu, mon général.
Et, après avoir salué, il sortit.
Ainsi qu'il l'avait dît, avant le lever du soleil, il était rentré au camp, et, selon Tordre qu'il avait reçu, il se dirigeait en toute hâte vers le quartier général.
Hoche l'attendait avecimpatience, il s'enferma avec lui, et pendant plusieurs heures, il l'interrogea et lui demanda des renseignements, puis il le congédia.
Cœur-d'Acier se rendit aussitôt à la maison occupée par le général de Bodégast.
Lorsque Cœur- cV Acier entra, le général déjeunait en tête à tête avec le général Alain Kergras et Andrée, toujours triste et un peu souffrante.
Le vieux partisan fut très bien accueilli par les deux jeunes gens qui poussèrent un cri de joie en l'apercevant, et l'obligèrent à prendre place entre eux et à partager leur déjeuner, offre que le partisan accepta sans cérémonie; ses courses de la nuit lui avaient considérablement ouvert L'appétit.
— Eh bien? lui demanda le général avec intérêt.
— Tout marche à souhait, not' monsieur.
— Mon père est à Penthièvre?
— Oui, c'est lui qui commande la garnison en sous-ordre.
— T'a-Mlvu?
— Je me suis bien gardé de me montrer à lui, cela aurait fait tout manquer; il croit que vous ignorez sa présence dans la presqu'île; mais il est surveillé de près, et le moment venu, rapportez-vous-en à moi.
— Dieu veuille que nous réussissions ! dit tristement le général.
— Je ne vois aucune probabilité contre, dit Alain; l'embarcation du chassemarée anglais est bien cachée; j'ai causé avec le patron, auquel j'ai eompto la moitié de la somme promise; il est tout disposé pour nous.
— Je ne sais pourquoi ce départ pour l'Angleterre m'effraie : mon père lie pourra vivre en exiL
— Son exil ne sera que temporaire, mon cher Lucien; avant six mois, nous réussirons à le faire revenir auprès de nous.
— Je l'espère comme toi, Alain; cependant, j'aurais préféré qu'il ne quittât pas la France.
— Tu as tort; écoute, je veux être franc avec toi. Si Hoche était le maître, certes, ton père n'aurait rien à redouter: malheureusement, il n'en est pas ainsi; il est obligé d*obéir aux ordres qu'il reçoit des deux représentants en mission ; et, qui sont ces hommes? Tailien, Blad, deux des plus féroces membres de la Convention.
— Mais, mon ami, Robespierre est mort, grâce à Dieu, et la Terreur avec lui.
— C'est une erreur, Lucien, nous sommes en pleine réaction thermidorienne au contraire : les soixante-treize représentants mis hors la loi par Robespierre et rappelés sur les bancs delà Convention, se vengent cruellement de leurs ennemis : la Terreur est dans toute sa force; si l'on guillotine moins, Ton fusille davantage. La Convention veut en finir avec la Vendée qui, depuis si longtemps, tient en échec les forces de la République ; le traité signé par les royalistes avec l'Angleterre lui offre l'occasion qu'elle cherche depuis si longtemps d'être impitoyable : elle le sera,
— Non, mon ami, je ne puis croire cela, tu rembrunis le tableau ; quelquesuns des chefs seront sacrifiés, peut-être, je l'admets, comme une mesure rigoureuse, mais Hoche ne souffrira pas...
— Hoche ne peut rien, te dis-jeî s'écria Alain avec feu; le jour de l'échauffourée de Vauban, à Carnac, tu te rappelles, n'est-ce pas?
— Sans doute^ eh bien?...
— Eh bien! mes cavaliers, tout en sabrant les fuyards, avaient ramené une cinquantaine de prisonniers; parmi eux se trouvaie nt des vieillards, des femmes, même des enfants. Blad était accouru aux premiers coups de feu : « Qu'est cela? me demanda- t-il de sa voix sifflante, en montrant les royalistes. — Des prisonniers, répondis-je. — Des traîtres ! » me dit-il, en me jetant un regard de vipère, et il les fit tous hacher à coups de sabre, femmes, enfants et vieillards.
— Ohî c'est affreux ï
— C'est comme cela, mon cher ami* Souviens-toi de mes paroles : quand les Vendéens seront vaincus, ce qui ne tardera pas, malheur à ceux qui tomberont entre nos mains.
— Crois-tu donc?*..
— Qu'ils seront fusillés?,.. Qui, mon ami, tous, fussent-ils dix mille : on ne fera grâce à aucun; Quiberon sera une date sanglante et fatale dans notre histoire. Cette fois surtout, la Convention a eu trop peur, pour se montrer compatissante : ces malheureux sont condamnés d'avance, voués à la mort par l'implacable gouvernement qui nous régit; félicite-toi de ce que ton père ait, grâce à nous, les moyens d'échapper à cet horrible hécatombe et de se réfugier en Angleterre; s'il était pris, personne ne pourrait le sauver, ni Hoche, ni toi, ni même les représentants, quand bien même ils le désireraient; ils ont reçu les ordres delà Convention, et ces ordres, sois-en bien convaincu, ils les exécuteront, quelles qu'en doivent être les conséquences, et quand
même ils devraient marcher dans le sang jusqu'aux genoux. Voilà ee que je voulais te dire, parce que je le sais de bonne source. Ne regrette donc pas l'exil temporaire de ton père ; cet exil, si douloureux qu'il soit, peut seul le sauver.
— Croyez mon fils, not' monsieur, dit d'une voix|profonde Hervé qui, avec la plus sérieuse attention, avait écouté cette conversation entre les deux jeunes gens.
En ce moment, un aide de camp entra.
Le général de Bodégast était appelé à se rendre au quartier général à l'instant même pour assister à un conseil de guerre.
Dans ce conseil de guerre, présidé par le général Hoche, commandant en chef de l'armée, et dans lequel les deux représentants de la Convention, Tallien et Blad, siégeaient aussi, furent prises les résolutions suivantes :
Dans la nuit du lendemain, le fort Penthièvre serait, vers onze heures du soir, c'est-à-dire à la basse mer, attaqué de trois côtés à la fois, par trois colonnes, dirigées, celle de gauche parle général Humbert; celle de Pextrême droite par le général de Bodégast, en ayant en sous-ordre le général Valleton et radjudant-général Kergras qui, avec cinq cents hommes d'élite, escaladerait, n'importe à quel prix, le rocher relié au fort par les retranchements des émigrés. Hoche lui-même dirigerait le centre.
Afin de ne pas donner réveil à l'ennemi et de ne pas lui laisser soupçonner la surprise méditée par les forces républicaines, les colonnes seraient averties par les caporaux et sous-officiers, et se réuniraient, sans qu'il soit fait d T appel à la tête du camp, à dix heures du soir, feux éteints comme de coutume.
Pendant la nuit du 19 au 20 juillet, il s'opéra un changement subit dans l'atmosphère : le baromètre éprouva une baisse considérable.
La journée du 20 juillet, le temps fut à L'orage; la mer déferlait avec fureur sur la rive; le vent venait du large, et, par intervalles, sifflait avec violence; le soleil, presque constamment caché, était pâle, ses rayons n'avaient point de chaleur; des nuages d'une teinte jaunâtre, bas et chargés d'électricité, couraient lourdement dans l'espace ; les oiseaux de mer se réfugiaient à tired'aile dans les rochers du rivage , en poussant des cris plaintifs; tout présageait un ouragan terrible pour la nuit.
Hoche voulut remettre l'expédition au lendemain; les deux représentants s'y opposèrent, soutenant, avec une apparence de raison, au reste s que plus le temps serait mauvais, moins les royalistes soupçonneraient une attaque et, par conséquent, plus ils seraient faciles à surprendre.
Hoche n'avait aucune objection plausible à faire à un pareil raisonnement; d'ailleurs, il était placé sous les ordres des conventionnels; de bonne ou de mauvaise volonté, il lui fallait se soumettre et obéir.
Donc, à l'heure indiquée, les trois colonnes d'attaque se trouvèrent réunies à l'endroit désiré.
On partit.
Le ciel était sombre, la nuit noire; pas une étoile ne brillait dans Téther couleur d'encre; le vent soufflait en foudre; la mer mugissait avec fureur.
A. peine les colonnes s'étaient-elles engagées sur la falaise que l'orage, qui depuis si longtemps menaçait, éclata avec une rage inaccoutumée, même dans
ces parages; une pluie glacée, mêlée de grêlons, tombait dru sur les soldats en même temps que le vent, tourbillonnant sur la plage, soulevait des flots de sable qui aveuglaient les troupes et les empêchaient d'avancer.
Après des efforts inouïs pour continuer leur marche, les hommes, qui ne distinguaient plus l'endroit même où leur pied se posait, avaient perdu leur direction et n'entendaient plus la voix de leurs chefs : tremblants de froid et découragés, ils s'arrêtèrent dans un désordre affreux.
Cependant, après quelques instants de répit, encouragés et ranimés par les exhortations chaleureuses de Hoche et de Blad qui marchaient à leur tête, ils se remirent en route, et, après des efforts surhumains, ils atteignirent enfin, sans être aperçus, le pied des remparts, au centre même de la position.
Là ils s'arrêtèrent et attendirent, avant de tenter l'assaut, des nouvelles de l'attaque de gauche*
Mais la colonne commandée par le général Humbert, plus malheureuse que celle du centre, perdue dans l'obscurité, vaincue par la violence de l'ouragan, ne parvint au fort qu'aux premières heures du jour, à l'instant même où la division centrale, commandée par Hoche, était découverte par la garnison du fort.
Les canonniers toulonnais commencèrent alors un feu plongeant qui donna l'éveil à une chaloupe anglaise embossée près de la falaise; cette canonnière ouvrit alors un feu terrible sur la colonne du général Humbert, la couvrit de mitraille et d'obus, l'écrasa et la contraignit à reculer.
Hoche comprit que ce serait folie de s'obstiner; d'ailleurs, il avait prévu ce qui arrivait; il rallia froidement les troupes et ordonna la retraite, au pas ordinaire.
La tentative échouait; la journée semblait perdue; non parla faute des hommes, mais par celle des éléments.
La seule chance de succès qui restait encore aux républicains, chance bien faible à la vérité, reposait maintenant tout entière sur l'attaque de droite, commandée par le général Lucien de Bodégast, et guidée par Cœur-d'Àcier.
Cette attaque qui, même par une belle nuit, aurait présenté d'immenses difficultés, semblait maintenant complètement impossible. La mer inondait le banc de sable, montait à des hauteurs énormes, et battait à coups pressés le rocbastionné au pied duquel les soldats devaient arriver.
La nuit était horrible , l'ouragan faisaitrage, les ténèbres étaient complètes.
Lucien ne se décourageait pas; il était sûr des hommes qui le suivaient et que lui-même avait choisis; résolu à périr plutôt que de reculer d'une semelle, il ordonna aux soldats de se presser les uns contre les autres, en se retenant réciproquement par leurs vêtements, afin d'opposer une masse compacte et résistante aux lames en fureur qui accouraient sans discontinuer sur eux, et parfois les couvraient tout entiers.
Cette précaution prise, la colonne continua résolument sa marche. Il vint un moment terrible, où, accablée de fatigue, succombant presque sous l'effort de la tempête, la petite troupe fut contrainte de faire halte devant les flots qui redoublaient de fureur, et de recevoir leur choc sans avancer ni reculer.
LA FORÊjT [VIERGE 127
Enfin, il y eut une accalmie de quatre ou cinq minutes. L'ouragan semblait reprendre haleine avant de porter un coup décisif à ces rudes lutteurs dont il ne pouvait vaincre l'obstination.
Les républicains respirèrent : à la voix de leur chef, profitant de ces quelques minutes de répit qui leur étaient accordées, ils s'élancèrent désespérément en avant.
Protégés par les ténèbres qui les enveloppaient, et le bruit immense de la mer en furie, sur Tordre de leur chef, sans ralentir leur course, ils se ruèrent sur le roc qu'ils escaladèrent par un effort suprême; s'acerochant aux ronces, aux arbrisseaux, enfonçant leurs baïonnettes dans les crevasses et s'en faisant des échelons, enfin, s'aidant les uns les autres, après des prodigues de force, d'adresse, et d'audace, ils parvinrent à couronner le sommet du rocher.
Mais tout n'était pas fait encore, le parapet restait à gravir.
Le cri d'alarme d'une sentinelle suffisait pour donner l'éveil à la garnison, faire découvrir les républicains et les faire précipiter tous d'une hauteur de soixante pieds dans la mer hurlante au-dessous d'eux,
La situation était des plus critiques ; ils'agissait bien réellement de vaincre ou de mourir: il ne leur restait pas d'autre alternative. Les républicains le savaient; ils ne furent pas ébranlés, au contraire, leur courage monta au niveau de l'œuvre titanesque qu'ils avaient juré d'accomplir ; ces hommes de fer, que la liberté fanatisait, niaient le danger; un peu plus, ils auraient nié la mort qu'ils bravaient en riant.
Hervé n'avait pas trompé le général. Ainsi qu'il l'avait annoncé, ses complices étaient nombreux et attendaient anxieusement son arrivée; lorsque son signal retentit tout à coup au milieu du fracas épouvantable de la tempête, des voix amies se hâtèrent de répondre, des ombres se penchèrent avec empressement sur les créneaux, des mains furent tendues aux républicains, et ceux-ci s'élancèrent comme des lions sur la plate-forme.
Il y eut alors un coup de théâtre terrible.
Les royalistes, qui déjà se croyaient vainqueurs, furent surpris et massacrés; les canonniers toulonnais, pris à revers, égorgés sur leurs pièces encore fumantes; les Vendéens qui tombèrent entre les mains des républicains, impitoyablement massacrés.
Puis, tandis que Ménage courait, par son ordre, ouvrir la porte du fort, le général de Bodégast plantait le drapeau tricolore sur la muraille, aux cris mille fois répétés, par les soldats ivres de joie, de:
— Vive la Képublique !
Tout à coup Hoche, qui continuait lentement sa retraite, s'arrêta; soudain il fit volte-face; il venait d'apercevoir le drapeau dont les larges plis se déroulaient en ondoyant aux caprices de la brise.
Les républicains, brûlant de venger leur précédente défaite, se précipitèrent au pas de course à la suite de leur général et pénétrèrent sans résistance dans la forteresse.
Hoche embrassa Lucien avec effusion, nomma Ménage clief de brigade, et, sans perdre une seconde» il s'empressa de prendre les mesures les plus
urgentes afin d'empêcher un retour offensif des Vendéens, consolider la victoire et la rendre définitive.
Puisaye, au premier bruit qui lui parvint de la prise du fort, comprit que la partie était perdue pour lui.
Il ne s'agissait plus maintenant de défendre la presqu'île ouverte au flot toujours grossissant des troupes républicaines, il fallait, et là était le dernier espoir des chefs royalistes, engager une lutte suprême, afin d'arrêter assez longtemps les vainqueurs pour permettre aux débris mutilés de l'armée royaliste de se rembarquer et d'échapper ainsi à une perte totale.
Leur dernier espoir était là.
Sombreuil et de Puisaye, avec un dévouement admirable, prirent, au milieu d'une confusion épouvantable» de vaines dispositions.
Le désordre était à son comble, augmenté encore par une multitude de paysans, de femmes, d'enfants et de vieillards, qui couraient en désespérés vers le rivage en entraînant avec eux les valeureux bataillons qui essayaient de se former, et qui n'avaient que leur poitrine à opposer aux feux roulants de la mousqueterie et des canons.
Les Vendéens n'avaient plus ni artillerie, ni retranchements; les républicains étaient maîtres de tout
Sur quelques points cependant, ralliés par Sombreuil, les royalistes bondirent, comme des lions aux abois, sur les républicains, et les contraignirent, pour un instant, à reculer.
Mais que pouvait l'héroïque valeur de trois ou quatre mille hommes, mal disciplinés, contre quinze mille soldats que la victoire enivrait?
Les royalistes étaient de plus en plus acculés sur la mer ; la marée était basse, le temps sombre ; la tourmente durait encore; les lames bouleversées rendaient presque impossible rapproche des embarcations.
L'escadre anglaise, mouillée à une lieue au large^ ignorait encore la prise du fort.
Vainement Puisaye expédia à bord un pilote intrépide, et le marquis delà Jaille, son aide de camp, pour demander des secours : voyant que tout était désespéré, quoique son honneur exigeât qu'il restât à terre pour mourir avec ceux qu'il avait entraînés dans le péril, il sauta dans une barque au fort Haliguen, pour hâter, dit-il, l'arrivée des secours et mettre en sûreté sa correspondance, qui eût, prétendit-il plus tard, compromis toute la Bretagne.
Les émigrés virent cette fuite avec désespoir, et, peut-être non sans raison, accusèrent Puisaye de trahison*
Cependant» Sombreuil combattait toujours avec une énergie et un dévouement admirables.
La flotte anglaise s'était rapprochée du rivage et avait ouvert un feu terrible sur les républicains.
Le rivage offrait alors le plus affreux spectacle,
La mer en fureur repoussait au plein les embarcations vers lesquelles une multitude de malheureux de tous les sexes et de tous les âges tendaient vainement les mains en hurlant de désespoir; plusieurs, affolés de terreur, entraient dans la mer qui les engloutissait ou les rejetait roulés ou brisés
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L'Éclair avait lacû deux mustangs magnifiques.
sur le sable; et cela au milieu de la fusillade continuelle des républicains, et des bordées de l'escadre, dont les canons vomissaient une grêle de fer et de mitraille autour et souvent, trop souvent sur eux, à cause, dirent plus tard les Anglais, de PagiLation de la mer qui empêchait de rectifier le tir, circonstance bien malheureuse pour les émigrés français.
Le fort Neuf, à peu près démantelé et situé à l'extrémité sud de lapres-
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qu'île, fut Je refuge suprême des royalistes; huit cents d'entre eux s'y jetèrent, conduits par SombreuiL
Cependant, les grenadiers républicains, Hoche à leur tête, avançaient toujours.
Ils étaient émus de pitié pour une si grande infortune et criaient:
— Bas les armes ! à nous les patriotes !
Beaucoup d'entre eux répétaient sans cesse;
— Rendez-vou&Fôn ne tous fera rien !
A trois cents pas du fort- les républicains firent halte.
Hoche se porta en avant des siens.
Sombreuil sortit du fort : il demandait k capituler et offrait sa vie pour sauver celle de ses compagnons et qu'ils fussent traités en prisonniers de guerre.
Les représentants de la Convention étaient là : Hoche n'était pas le maître ; d'ailleurs la loi était précise: tout en admirant le généreux dévouement de son adversaire, le général fut contraint de refuser ses propositions.
Pourtant il prit sur lui d'accorder aux vaincus une demi-heure pour se rembarquer. Somkreuil rentra au fort la mort dans Fâme.
— Vous avez une demi-heure pour vous embarquer, dit-il seulement à ceux qui se pressaient anxieux autour de lui.
Et il ordonna de déposer les armes ; un murmure de douleur et de honte parcourut les rangs des émigrés, mais ils obéirent.
La demi-heure écoulée, Hoche marcha en avant; aucun émigré n'avait profité du répit accordé par le général républicain. Les chaloupes anglaises n'avaient pu être mises à la mer.
Les royalistes furent entourés et faits prisonniers ; plusieurs d'entre eux se tuèrent, d'autres se jetèrent dans les flots pour échapper au sort qui les attendait.
Les huit cents prisonniers du fort Neuf, réunis à ceux du fort de Penthièvre, formaient environ trois mille hommes.
Ils furent envoyés à Auray, sous l'escorte du général Humbert, accompagné du conventionnel B) ad.
Parmi ces prisonniers se trouvaient l'évêque de Dol et vingt-deux prêtres qui, en qualité de missionnaires, avaient, avec lui, suivi l'expédition anglaise.
Les prisonniers furent entassés pêle-mêle dans les églises et les prisons de cette petite ville pour attendre leur jugement.
Alors, après les combats acharnés, ^commencèrent les massacres juridiques.