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des banquiers qui lisent eu cachette, un perdrait sur • la location.
J’étais un amoureux des midi à quatorze heures, mais madame Bouilly me pardonnait à cause de mon père, qui avait de jolies qualités comme écrivain noir.
Je passais mes journées entières à lire. Ma chambre donnait sur les jardins. Je voyais de ma fenêtre le parterre de madame d’Ablon et la pelouse commune où la chèvre s’ennuyait.
Un soir que j'avais dévoré tout le premier volume . de Notre-Dame de Paris , je vis Sophie, l’aînée des demoiselles d’Ablon, accroupie dans l’herbe à côté de la clîevre. Ce tableau m’enchanta. Je donnai à la chèvre le doux nom de Djali et mademoiselle Sophie me représenta Esméralda au naturel. Jusqu’alors, je ne l’avais pas beaucoup remarquée. Elle était dans cet âge pénible où les jeunes filles ont de longues jambes et des mains rouges. Cela ne l’empêchait pas d’être une charmante créature, quand l’appui de sa fenêtre mêla montrait à demi -buste; mais, dès qu’elle marchait, ses grands pieds battaient maladroitement le sable, et ses épaules pointues relevaient à tour de rôle son petit camail de soie noire d’une fanon toute disgracieuse.
Liban avait coutume de dire en parlant d’elle :
* — Elle est du bois dont on fait celles qui ont le fil !
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Mais Liban, après tout, n’était qu’un domestique. Ce devait être un juge médiocre pour des filles de bonne maison.
Je trouvais, moi, que Sophie avait l’air pédant et même un peu niais. Il y avait en elle cette détestable importance de la pensionnaire que certaines femmes gardent jusqu’à soixante ans.
J’aimais mieux Aimée, le démon. Celle-ci était franchement folle et laide à faire plaisir. Elle avait des brutalités de petit prolétaire, des accès de criaiileries insupportables, des chansons qui ne fatiguaient jamais sa voix pointue et acide comme une grappe de groseilles vertes. Mais elle bondissait si gaiement dans le foin I Elle avait tant de' hâte de porter le pain ou les sous aux pauvres qui venaient à la grille! Elle riait de si bon cœur, montrant sans vergogne ses larges dents inégales !
Liban n’osait pas trop se prononcer sur le compte d’Àimée. Il avait pris l'habitude de faire une sieste après son déjeûner, qui était pour ldi un très-bon repas, — de même que le dîner, le goûter et le souper. Quaud on l’éveillait à ces heures de bienfaisant repos, il se laissait entraîner à de véritables imprécations. Or, Aimée, bruyant lutin, avait soin de l’éveiller cinq ou six fois par semaine.
Liban disait ;
— Pour le présentement, c’est, vulgairement parlant, un assez vilain singe, mais qui vivra verra.
Donc, ce soir-là, Sophie m’apparut sous un jour tout nouveau. Il me sembla qu’elle rentrait de mille façons dans le portrait que le grand poète fait de son héroïne. C'était une sauvage que cette fillette, une bohémienne. Je lui trouvais sous la peau de ces tons chauds comme on dit dans la belle langue. Elle ne pouvait point passer tout à fait pour une Espagnole au teint bruni, mais il y avait dans sa pâleur des glacis dorés qui m’enchantaient.
Ou plutôt j’étais enchanté de faire en moi-même une certaine quantité de phrases romantico-techuiques, où j’utilisais les bien-aimés néologismes de mes poètes favoris.
Tout ehemin mène à Rome : tout sentier conduit à l’amour.
L’amour me venait par un abonnement de trois francs au cabinet de lecture.
J’étais beaucoup plus neuf qu’on ne l’est ordinairement à cet âge joli du baccalauréat ès-lettres. Ma nature sotitaire m’avait épargné jusqu’à ces naïves aspirations qui naissent dans les cœurs de seize ans, au bruit des vanteries amoureuses du'don Juan lycéen. Je ne savais pas. Je ne désirais pas savoir. J’avais de moi-même une excessive défiance. Il fallait, de toute nécessité, les philtres dont la bonne madame Bouilly faisait commerce, pour m’ouvrir la porte des rêves.
Je compris pour la première fois de ma vie cette
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locutk)D : devenir amoureux d’une femme. Cela signifie proprement : voir une femme au travers d’un prisme calculé à merveille pour embellir ses beautés, en reléguant ses défauts dans l’ombre.
Voilà toute la définition. A l’heure où j’écris, je suis encore prêt à soutenir cette thèse ainsi formulée : Aimer une femme, c’est la voir autrement qu’elle n'est.
Le bandeau de l’Amour mythologique est un symbole imparfait. C’était bon pour ces temps où l'on ne connaissait pas la dioptrique. L’Amour n’a pas de bandeau : il porte seulement de fallacieuses lunettes. Loin d'être aveugle, l’Amour a des yeux qui sont des kaléidoscopes.
— Si je pouvais devenir amoureux d’une fille d’Ève, pensai-je, il me la faudrait avec ces longs . yeux, avec cette taille bizarrement gracieuse, avec ces rutilants cheveux aux reflets cuivrés comme le bronze florentin !
Car, voyez la perversité profond! Je pensais en style d’in-octavo jaune!
La pensée, cette chose intime et personnelle étroitement, se frelatait en moi au contact de six volumes que je m’ingérais tous les jours.
Dans notre civilisation, tous les pauvres enfants, trop fiers pour s’abrutir au billard, boivent ce stupéfiant opium que débitent les cabinets de lecture.
Il y eut un moment où la chèvre mangea une poi-
gnée«tle trèfle dans la main de Sophie. Mon cœur battit. Esmeralda se mit à caresser Djali. Je m'accoudai, rêveur, à l'appui de ma croisée. Mes yeux demi-fermés se noyèrent dans cette délicieuse vision.
Tout à coup j’entendis un bêlement, puis deux éclats de rire agaçants.
Je ne pensai pas un instant que la chèvre se moquât de moi, mais quant aux demoiselles d’Âblon, c'était bien différent.
Elles me regardaient. Ce diablotin d’Aimée riait avec une haïssable insolence.
Sophie, plus réservée, cachait son hilarité derrière son grand chapeau de paille. Mais ce n’qn était que plus piquant. Le grand chapeau tressaillait, tant on riait de bon cœur!
Cependant, pourquoi toute cette joie railleuse? Portais-je sur le visage cette inscription : Abonné de madame Bouilly? Pouvaient- elles deviner que ce jeune homme châtain, accoudé à son balcon, venait de lire le premier volume de Notre-Dame de Paris, et qu’il se croyait un peu Phébus de Chateaupers?
Soyons de bon compte. 11 n'y a rien de plus absurde que le rire des jeunes filles! ni de plus impertinent !
Elles ne savent pas pourquoi elles rient ! Leur rire est forcé, convulsif, malséant. Et j’ai connu de mal-
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heureuses femmes qui gardaient jusqu'à l’âge le plus vénérable ce rire niaisot et terrible de- l’ingénue !
Je me mis à détester mademoiselle Sophie d'Ablon. Je devins un peu plus misanthrope. C'était le moins que je pusse faire. Quand les demoiselles d’Ablon descendaient au jardin, je fermais violemment ma fenêtre.
Il me prenait parfois des remords comme si j’eusse commis ur. sacrilège. J’avais comparé cette pensionnaire pointue , ce fruit mal venu d’une civilisation fâcheuse, cette petite demoiselle d’Ablon, à la création sereine et large d’un de nos plus beaux génies. <
Parce qu’il y avait une chèvre! Je méritais mon sort!
Mettre le nom d’Esméralda sur le front de la fille d’un receveur général ! d'un ventru, comme on disait alors, d’un vil linancier, — d’un bourgeois!
Mon Dieu oui! j’insultais ainsi le pauvre M. d’Ablon jusque dans sa tombe !
J'évitais autant que possible madame d’Ablon, à qui je gardais rancune d’avoir mis au monde une pareille enfant. Quand je me rencontrais face à face avec elle dans les allées ou sous la porte-cochère, je saluais froidement. Je pensais bien que ma politesse glacée devait l’humilier, mais je tenais bon.
Un jour, je l’entendis qu i disait à la concierge :
— Le jeune fils de M. Félix de “* a l’air d’un enant bien tranquille.
Je crois que je jurai enfer et damnation comme les grandes dames de la Tour de Nesle.
J'étais un enfant ! un enfant bien tranquille!
Je ne m’endormis qu'à trois heures du matin cette nuit-là, et je résolus de me rendre célèbre par mes débauches.
Dès le lendemain je me rendis à la Chaumière. Quelques jours après, les vacances n’étaient pas encore écoulées, et Liban avait gagné les dix francs de sa gageure : j’avais fait plusieurs faridondaines.
Madame d’Ablon ne parut point mortifiée de cela, mais Liban me dit :
— Nous y avons été. Les habits le sentent. On peut entrer là-dedans jusqu’à la cheville, histoire de s'instruire en voyageant. Mais si ça dépassait les frontières jusqu’à porter le chapeau sur l’œil, fumer la pipe dans la rue ou venir du côté des boulevarts avec une bergère de ces pays-là ostensiblement, on défalquerait la pension.
— Qui ferait cela, Liban? demandai-je. Avez-vous de l’autorité sur moi?
Liban avait pour jeter son plumeau sous le bras gauche un geste de toute beauté.
— Pour votre bien, oui, me répondit-il; — je suis ici depuis quatorze ans... Monsieur m’a renvoyé cinq fois pour beaux traits de dévouement et outrepassa-
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lion de pouvoir... n’empêche que les sultanes ont fui comme des ombres, et que moi, vulgairement parlant, je suis inamoville à l'instar d’Henri IV décorant le pont Neuf !
Ma lorgnette de spectacle. — M. Léo F.berhard. — Première contredanse.
Vous avez vu en moi toujours un jeune homme grave et d’apparence très-sage. J’éprouve un singulier plaisir à vous montrer les puériles misères de ma jeunesse.
Le quartier latin m’ennuyait. Je n’avais pas la robuste gaieté qu’il faut pour entendre longtemps hurler ces messieurs et piauler ces demoiselles, sans contracter une migraine chronique. Ils ont assurément, là-bas, une singulière façon de se divertir.
Mais qu’importe la façon, pourvu qu'on se divertisse?
Je fis connaissance de deux ou trois charmants enfants, qui se donnaient une peine horrible pour mettre en action les vignettes de Gavarni. Notre Gavarni, cet adorable poète, ne sait pas le mal qu’il a fait aux écoles. Sur dix étudiants, il y en a quinze qui se damnent pour ressembler aux héros de son Pays latin.
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Nous sommes ainsi en France. Plus je vieillis, plus je m’endurcis dans celte opinion, que nos peintres, nos poètes, nos comédiens ne copient pas du tout la nature. C’est la nature qui copie nos comédiens et nos poètes. Cela semble paradoxal. C'est rigoureusement vrai.
Il y a chez nous des modes qui courent. Hommes et femmes, nous prenons la physionomie qui est en vogue.Chose plus étrange, nous appelons ces pauvres gens, qui singent laborieusement des travers cent fois édités, des oriywaux.
Je ne sais vraiment pas si j’imitais en ce temps-là quelqu’un ou quelque chose. Ce n’était pas la littérature qui me manquait. A six volumes in-octavo par joui 1 , j’avais d’innombrables modèles. Mais ma haine contre lesdamesd’Ablon allait grandissant et m’occupait trop pourquej’eusse leloisirdejouer la comédie.
A cette haine se joignait un mépris implacable, dont je ne saurais absolument pas donner les motifs. Celte femme, qui me trouvait un enfant bien tranquille, ces deux libelles, qui avaient ri en me regardant, devaient avoir quelque chose sur la conscience. Il y avait certainement un mystère dans celte maisonlà. On y veillait jusqu’à deux heures du matin, et l’ombre d’un homme se projetait parfois sur les rideaux de mousseline des Indes après minuit sonné.
J’achetai une lorgnette de spectacle pour voir mieux et plus clair au fond de ces noirceurs ; ma
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