AI^ÉE
colère me fit espion. J’abandonnai la danse à la Chaumière pour le métier plus sédentaire d’Asmodée.
Ma jumelle me montra le premier soir un délicieux salon, meublé d’une façon toute moderne et avec une exquise simplicité, Sophie était au piano ; Aimée regardait les images. Un homme de vingthuit à trente ans, vêtu avec une sorte de sans-gêne austère, tenail’compagnie à madame d’Ablon.
Oui était cet homme? Jamais je ne l’avais vu, ni dans la cour, ni au jardin.
Le second soir, même décor. Sophie brodait, Aimée jouait avec sa poupée. L'homme au costume négligé entretenait madame d’Ablon.
Le troisième soir, Sophie lisait ; madame d’Ablon causait avec deux visiteurs, dont l’un était l’homme en redingote. L’autre faisait sauter Aimée sur ses genoux. Cet autre était M. Félix de ***, mon père.
Le fait vous semblera peu surprenant : j’y suis résigné. Moi, je tombai de mon haut.
Entre la maison de madame d’Ablon et la nôtre, il n’y avait qu'une jolie allée de marronniers; mais la pensée ne m’était jamais venue que mon père pût connaître madame d’Ablon. Une crainte me monta au cerveau. Je me dis : — Si mon père voulait me faire épouser cette Sophie!
Comment trouvez-vous ceci? Ma frayeur fut grande. J’entassai arguments sur arguments pour
repousser victorieusement cette inconvenante prétention de mon père. Je fis mon thème sans rire : je ne songeais pas encore à me marier. Il est bon de laisser passer la première fougue de la jeunesse avant d’entrer en ménage. Pourquoi se hâter ainsi? L’expérience prouve d’ailleurs que ces mariages d’affaires ont souvent de déplorables résultats.
A cela, mon père n’avait pas honte de répondre : C’est une famille très-bien posée. Ce n’est pas à chaque coin de rue qu’on trouve des filles de rece * veur général. Au physique, la demoiselle est fort agréable; elle a reçu une belle éducation...
Je mis la main sur mon cœur et je répliquai tout net:
— Dans mes opinions, le mariage est un acte trop sérieux pour...
— Ne vous faites pas de mal ! interrompit Liban, qui était entré à mon insu; — vulgairement parlant, ça vous passera sous le nez !... Il y a une trentaine de mille livres de rentes dans la maison, et ce petit singe d’Aimée est poitrinaire... ça s’en ira sur le coup de ses dix-huit ans... Mademoiselle Sophie sera Me unique... Est-ce que vous ruminez souvent tout seul?
J’aurais poignardé ce Liban. Je cherchais à dissimuler ma jumelle.
— Tiens I tiens! reprit-il, vous vous êtes payé une viennoise 1... vous êtes un sournois... Si je de-
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meure jamais en face de vous, je fermerai mes rideaux pour vous murer ma vie privée... Je viens vous dire que monsieur vous demande.
Mon père me donna une bonne poignée de main.
Il me regarda des pieds à la tête. J'étais encore un peu ému du flagrant délit constaté par Liban. Il remarqua cela.
— Vous avez donc du plaisir à me revoir, Charles, me dit-il ; c’est étonnant comme vous ressemblez à votre mère... Je crois que vous serez un très-joli garçon... tenez-vous au jour pour que je vous voie... Vous ne vous mettez pas bien... votre redingote pince trop à la taille... cest étudiant et du plus mauvais goût!... Demain vous direz à Liban de vous mener chez Caillet et Ferembach... Ce sont des artistes que Gavarni et moi nous avons faits... Etesvous content de Liban?
La question me surprit. Je ne sais trop ce que je balbutiai.
— Liban, poursuivit-il d’un air dégagé, est un vieux serviteur. S’il vous manquait de respect, menez-le rondement... il ne faut jamais laisser prendre un pied aux domestiques.
C’est une véritable curiosité que ce besoin de révolte qui prend parfois les maîtres les plus soumis.
Ce soir-là, mou père avait évidemment une velléité de faire des barricades contre Liban.
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J1 ajouta néanmoins en feuilletant ses papiers parmanière d’acquit ;
— Au fond, c’est un serviteur très*- fidèle... ce que je vous en dis n’est pas pour vous rendre dur envers lui.
Mon père était tout gaillard. Les eaux'lui avaient fait du bien. Il me demanda comment j’avais employé mes loisirs en son absence.
— J'ai beaucoup lu, lui répondis-je.
— J’espère que ce ne sont pas mes livres? répliqua-t-il vivement.
Les auteurs sont sujets à ces pauvres coquetteries.
Je répondis :
— Pardonnez-moi, mon père, j’ai relu une partie de vos ouvrages.
— Comment! relus! s’écria-t-il en fronçant le sourcil.
Mais le contentement perçait.
— Croyez-moi, Charles, reprit-il avec bonté ; occupez-vous de choses sérieuses. Le mouvement de noire époque ne va pas vers ces jeu-x de l’esprit dont l'ensemble s’appelle l’art. L’art est un mot^ emphatique et vide. Si je faisais un dictionnaire, je définirais,!’ art : la maladie qui tient les belles intelligences en dehors des luttes sérieuses et des vicloires’utiles.
— Je bénis Dieu qui vous a fait malade, mon père! m’écriai -je.
Il y eut, dans le coup d’œil qu’il me jeta, de l'étonnement, du plaisir et une étrange colère.
— Faites-vous déjà des phrases comme cela, Charles? murmura-t-il; — je vous le dis : ces façons de parler ont mauvaise tournure. Cela sent le livre! Si vous deviez tomber dans le fossé où je barbotte , ce serait pour moi un chagrin mortel !
Ces paroles furent prononcées avec une véritable tristesse. Il fut évident pour moi que mon père était mécontent -de son lot en cette vie. Tant de gens l’enviaienUcependant, et regardaient d’un œil jaloux sa couronne d’écrivain à la.mode!
Le lendemain, Liban me conduisit chez Caillet et Ferembach, tailleurs de Gavarni et de mon père. Gavarni était l’homme le plus élégant de France et mon père avait la prétention légitime de ne lui céder en rien. Liban me dit en arrivant au seuil :
— C’est au Palais-Royal que j'achète mes habits bourgeois pour fréquenter la société. Ça coûte moitié moins cher et c’est mieux établi... Mais les hommes d'esprit ont des lubies frivoles qui leur passent, et j’avoue que c'est tlalleurde payer une redingote cinquante écus, si toutefois on en a les moyens.
M. Caillet était uu jeune homme mélancolique et doux; M. Ferembach était un gros jeune homme, Alsacien de sourire. II plaisait aux gens ronds. Son associé, pâle comme une romance, séduisaitles penseurs.
On n’a jamais pu savoir au juste lequel des deux
possédait cette paire de ciseaux savauts qui, pareille à la baguette des contes de fées, transfigurait un homme de fond en comble ! Il suffisait de due à Cail- Iet ou à Ferembach : je veux être grave, je veux être sémillant, je veux être intéressant, je veux être important.
Ferembach etCaillet étalaient le drap sur la table. Les ciseaux-fées grinçaient. Huit jours après, on vous apportait, dans une toilette de taffetas, la gravité demandée, la légèreté, les grâces affadies du ténor, ou l’aplomb bouffi du financier. „>
J’espère que Caillet et Ferembach ont fait une immense fortune. En tout cas, Gavarni, ce poète charmant, cet esprit délicat et profond, qui doit rester comme une des plus éminentes figures de ce tempsci, n’a jamais fait de meilleurs élèves que Ferembach et Caillet.
Liban leur tint à peu près ce langage :
— Le père veut que le jeune homme n’ait rien d’étudiant ni de carabin quelconque dans la dégaine... encore moins l’homme de lettres en herbe, ni surtout d’artiste, vulgairement parlant.
Caillet m’examina. Ferembach me toisa.
Ferembach dit en riant comme un gros sans-souci qu’il était :
— Je vois la chose. . .
Et Caillet avec sensibilité ;
— Monsieur sera content. .
Digitizec
Mon père surtout fut content. Ces sorciers <le tailleurs, saisissant sa pensée avec une diabolique adresse, firent de moi un petit notaire assez bien réussi. Dès lors, partout où je me montrais, je passais pour un homme grave et ennuyeux. J’aurais cru faire preuve d’ingratitude en ne témoignant pas ici à ces deux enchanteurs, la reconnaissance que je leur dois.
Quand j’allai prendre ma première inscription à l’École de droit, j’avais déjà l'habit de Caillet et Ferembach. Dans les bureaux on me regarda. Les vieux serviteurs de la Faculté m’adressèrent des sourires. Je lus dans leurs yeux bienveillants qu’ils voyaient en moi déjà l’étoffe d’un futur suppléant.
Cependant mon père ne m’avait rien dit qui pût me faire craindre l’emploi de la violence au sujet de mon mariage avec l’aînée des petites demoiselles d’Ablon. J’-eus bien un peu la pensée qu’il cachait son jeu, mais les semaines, puis les mois s’écoulèrent, et nulle tentative ne fut faite contre ma position célibataire. Je respira'. Les cours étaient commencés : je me mis à étudier le droit avec une certaine ardeur.
Cela me plut. La carrure des lois romaines me séduisit surtout. Nous avions un professeur fort éloquent qui mêlait, avec un art singulier, l’histoire à la jurisprudence. Son enseignement substantiel et curieux faillit faire de moi un avocat.
Mai§ le droit français m’épouvanta. Notre code
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dont nous sommes si fiers me sembla tout d’abord une œuvre indécise, lourde, mal digérée, engendrant le doute comme les marécages font le brouillard. Aussitôt que j’eus ouvert ces livres respectables où les commentateurs ont déposé le trésor de leur expérience, je fus pris d’une répugnance invincible. Lesexplications me parurent intiniment plus obscures que le texte. Je vis cette pauvre loi écartelée comme une criminelle. Je la plaignais sincèrement, ne pouvant la sauver, et je me mis à étudier la musique.
il Faut bien l’avouer. Je suis resté enfant plus longtemps qu'il n’est ordinaire. L'origine de mes résolutions n’avait jamais rien de viril. Je me fis musicien à cause de ces violoncelles qu’on voit dans les conteurs allemands. Je me noyai avec un étrange plaisir dans les abstractions de la fantaisie germanique. Je parvins à boire beaucoup de bière et à me donner l’air à peu près ahuri. Mon désir était d’être fou comme tous les violons d’Hoffmann. Je fumais tout exprès pour voir ces fameuses spirale s bleuâtres qui montent en s’échappant du fourneau d’une pipe.
J’entendis une fois Liban dire au valet de pied de madame d’Ablon :
— Vulgairement parlant, ce garçon-là n’est pas tout à fait ce qu’on appelle un imbébile... Ça a des manières d’oison... mais à la longue, ça sera un clerc d’avoué tout comme un autre.
Il s’agissait de moi, c’est manifeste.
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J’eus de l’orgueil. C’est ainsi toujours que les esprits originaux et vastes sont jugés par les subalternes. Je devais évidemment monter très haut. Mais dans quelle direction et par quelle voie? Là était le problème à résoudre, car le droit n’était pas mon fait et je ne mordais pas au violoncelle. Cet instrument est peumaniable.Malgrésesbellesetlarges ressources, je n’engage pas les jeunes enthousiastes à le cultiver.
J'étais tranquille. Depuis quelques jours je mûrissais le projet de m’adonner entièrement à la peinture, lorsque la foudre éclata soudain dans mon ciel.
C'était un soir. Il faudrait être de bien mauvaise foi pour nier les pressentiments. Je me souviens que j’avais trouvé tout détestable au dîner et que j'avais quitté l’orchestre de FOpéra-Comique au second acte du Domino noir . Sur le boulevard, un marin de la Belle-Poule m’avait mis son coude dans l’estomac, et vis-à-vis de la Madeleine, j'avais rencontré cet homme brun qui joue horriblement bien de la vielle en imitant le chant du rouge-gorge.
Mon esprit était en grand deuil.
Je rentre. Je trouve sur ma table une lettre affranchie : A Monsieur Charles de'" Je l’ouvre. Madame d'Ablon m’invitait à une soirée dansante !
Je tombai de mon haut. U n’y a pas d’autres expressions que celle-là pour peindre le choc subi.
Une invitation ! à moi qui n’avais jamais fait de visite! Le bout de l’oreille se montrait-il assez claire-
ment? On dansera, (lisait le carnfde papier lithographié. Oh ! certes, on danse toujours. Il faut un prétexte à l’ivresse. Combien d’infortunés jeunes gens ont été pris à la faveur d’une valse ou d’une sauteuse !
Je note ici pour les malveillants que je poussai le sang-froid et l’impartialité jusqu’à me dire : C’est peut-être une invitation à la douzaine. Mon père va chez ces gens-là. Ils auront cru devoir m’engagér.
On est capable de tout pour se rassurer. Mais pendant que j'étais là, pensif et interdit auprèsde-ma cheminée, mon père entra.Au grand jamais mon pèren’entrait dans machambre.Mon père me dit dès le seuil :
— J’espère, Charles ! On vous traite en homme! Une invitation pour vous tout seul !
I w a complicité sautait aux yeux.
Je témoignai à mon père, d’une façon légèrement ironique, toute la satisfaction que j’éprouvais à le voir dans ma modeste retraite. Son regard lit le tour de la chambre.
— Genre artiste! murmura t-il ; cette infirmité devient épidémique !
Ma chambre, à mon sens, était arrangée avec un goût exquis. On y voyait toute sorte d’objets qui avaient une physionomie : des pipes turques, des nattes australiennes, un harpon à baleines, une tête de mort en terre cuite, un kagiar, des fleurets avec leurs masques et plusieurs ébauches Jetées à la diable. J’avais peine à cacher mon orgueil.
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— Triste! triste ! dit mon père, ta haine du goût bourgeois a produit le goût idiol!
— Vous plaisez à madame d'Ablon. Charles, re- • prit-il en changeant de ton. C’est une femme charmante qui a lïmmense défaut d’être un peu basbleu. J'ai tardé à vous présenter parce que vous verrez là des artistes et des littérateurs. Mauvais monde.
— Comment, est-il possible, m’écriai-je presque indigné, que vous ayez tant d’aversion pour tout ce que vous devriez aimer, mon père?
— Mauvais monde ! répéta-t-il en secouant la tête avec lenteur ; — mais madame d’Ablon est riche, et sa tille est fort simplement élevée.. . Ces dames valent véritablement mieux que leur entourage.
Mes oreilles se dressèrent. J'attendais l'ouverture au sujet du mariage.
Mon père me demanda :
— Avez-vous remarqué mademoiselle d’Ablon?
— Nous y voilà! pensai-je au lieu do répondre.
La préoccupation me tenait si bien, que mon père
fut obligé de répéter sa question.
Je répondis en lin :
— Une pensionnaire... Je l’ai entendue ricaner par ci, par-là... Toutes les petites filles laides ricanent de la môme manière.
Mon père me regarda d'un air surpris :
— Avez-vous déjà cette maladie de l'observation,
Charles? murmura-t-il. — Nous pourrons nous vanter d’avoir vécu dans le plus sot de tous les siècles... . c’est haïssable et c’est honteux... L’orgueil des enfants ne veut plus du rire des jeunes filles !...
Un mouvement d’impatience m’échappa. Mon père me prit la main.
— Votre mère était une rieuse, Charles, me dit- il avec une sensibilité qui me prit au cœur. Il faudra demander une contredanse à mademoiselle d’Ablon...
— Moi, danser! fis-je avec dédain.
Pour le coup il éclata de rire.
Mais il n’aimait point blesser, quoique son humeur fût un peu amère parfois.
— Mon enfant, poursuivit-il d’un ton affectueux et plus grave, — vous danserez cette fois pour me faire plaisir.
Quand il fut parti, je m’assis auprès de ma fenêtre. Mon cœur était plein de révoltes. N’est-ce point abuser de la puissance paternelle que de contraindre un jeune homme à danser? Si je cédais pour la contredanse, ce précédent ne m'engagerait-il pas lorsqu’il s’agirait du mariage! Eu vérité, mou père ne prenait pas même la peine de voiler ses batteries. « Madame d’Àblon est riche et sa fille est fort simplement élevée. > Mariage d’argent! le dégoût me prenait.
Je pense que vous aurez remarqué cela. Mon père
SU
s’était fâché tout rouge parce que je n’avais pas eu la complaisance de lui dire : Mademoiselle Sophie est un ange.
Il est difficile de pousser plus loin la tyrannie.
Tout en songeant, je mis au point ma lorgnette de spectacle, et je la braquai sur le salon de cette famille ennemie qui menaçait ma liberté. Il ne se passait guère de soirée sans que je commisse ainsi le péché d’espionnage. Pourquoi? Par haine assurément.— Le salon était désert. Et de fait, j’avais vu partir la famille en voiture. Madame d’Ablon et sa lille étaient à l’Opéra.
Le lustre allumé prouvait cependant qu’on recevrait après le spectacle. Qui? L’inévitable, l’homme au costume négligé. Celui-là ne manquait jamais de faire une faction de deux ou trois heures chez les d’Ablon. Je ne puis dire comme il me déplaisait.
Quoiqu’il n'y eût personne, ma lorgnette resta braquée. Je me mis à regarder avec une distraction malveillante, les ornements du salon. C’était, à mon gré, opulent et mesquin à la fois : du blanc avec des dorures : ce qu’on voit partout; fl donc!
Avec un peu d’argent, dépensé selon l'intelligence, on peut avoir de si drôles de choses ! Ne peut-on peindre du moins les boiseries en vieux chêne ? et faire au plafond quelques caissons bleu de ciel pour rappeler les voûtes des cathédrales!
Mais ces bourgeois ! le blanc et l’or. — Notez que
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le blanc sale et l'or un peu terni ne sont pas déplaisants avec le style de Louis XVI. Je ne réprouve que l'or neuf et le blanc éclatant. Pensez-vous que les vieilleries, ces reliques bien-aimées, aient jamais été neuves? moi j’en doute. En tout cas, si jamais elles ont eu ce défaut, les hommes de goût ont dû les outrager à bon droit. Une armoire âgée de moins de cent ans et qui ose se montrer, est une effrontée.
Mon mépris débordait pendant que je contemplais ces glaces aux cadres scintillants, ces panneaux moulés à plat et dorés avec réserve, ce lustre que j’avais dû maudire à quelque devanture de la rue Vivienne. Gomme Néron, je souhaitais que la bourgeoisie n’eût qu’une tête pour la mettre, celte tête stupide, dans un bonnet de coton.
Mais tout à coup celte solitude du salon s'anima.
C’était un sourire de jeune fille : une de ces .candeurs pensives et suaves qui n’éblouissent et n'éclatent qu’aux heures d’aimer, une de ces patientes séductions qui ne se lassent point de charmer, un adorable visage encadré de cheveux blonds, comme la lune d'été se joue dans les nuées folles, présageant la chaleur du lendemain, une douceur exquise, une âme céleste rétlétée dans un regard d’enfant.
Le bout de ma lorgnette avait rencontré un portrait Je ne savais pas le nom du peintre; un maître sans contredit, qu’il soit illustre ou inconnu. J'ai ap-
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pris depuis <jue le modèle était madame d'Abkm à l’âge de dix-huit ans.
Madame d’Ablon approchait maintenant de la quarantaine.
Je 11e crois pas avoir éprouvé en ma vie une émotion à la fois plus vive et plus complexe. Mon cœur cessa de battre. Un enthousiasme extravagant mé monta au cerveau. Toute mon àme était dans mes yeux. <
Souriez, si cela vous plaît. Ce fut une péripétie, un évènement, une révolution.
Je fus fait homme par cette toile qui était un chefd'œuvre.
J'eus l'intuition de ce grand mystère : le bonheur. J'avais lu mes poètes sans les comprendre. La poésie entra e'n moi tout ;ï coup avec douleur, avec violence.
Je regardai de travers tout mon passé de lectures, radotage enfantin, Irelle langue que j’avais machinament balbutiée, — comme ces chères petites filles récitent en latin, sans ouïr autre chose qu’un vain son, les sublimes simplicités de l’Oraison dominicale.
Le cœur me vint. Et c’est un fait merveilleux qu'on puisse si longtemps parler d’une chose sans la sentir! Le cœur naît. Il n’y avait rien avant. C’est un changement bien plus complet que cette transformation matérielle apportée par la puberté elle-même.
Là où le menton de l’adulte était frais et nu, la barbe moutonne. Je Vous le dis : ce n’est rien. Mais là où
dormait la froide ignorance, la passion s’allumo et flambe. Voilà le miracle!
J’étais à cette fenêtre, tout ému et tout frémissant.
Un instant j’eus peur, tant mes orgies de lecture me laissaient de défiance. Je me demandais en tremblant si ce n’était pas là une impression factice, une réminiscence de l’un des trois mille volumes empruntés à la bibliothèque de madame Bouilly. Mais non. J’étais bien moi-même pour la première fois. Je ne copiais aucun in-octavo. Je sentais avec mon âme.
Je me suis dis : J’aimerai cette pensée; car le portrait était pour moi une pensée. J’aimerai celle qui mefera vibrerainsi dans toutes les cordesde mon être.
Et cet espoir d’aimer m’éblouit comme un rayon.
— Vulgairement parlant, dit derrière moi Liban, mon persécuteur, tous les goûts sont dans la nature ; mais c’est tout de même drôle de passer sa soirée à lorgner un salon où il n’y a personne... . . ,
— Je ne regarde pas ce que vous croyez, répondis-je.
Liban avait un diable de sourire qui exaspérait.
— Après ça , reprit-il , puisque vous êtes invité, vous pourrez la voir toutà votre aise samedi prochain.
Je devinai qu’il parlait de Sophie. Je fus humilié si profondément que la sueur m’en vint aux tempes. Moi ! amoureux«de Sophie?
Cette nuit entière, j’eus la fièvre. Je rêvai de femmes. Mes visions se succédaient et différaient entre
elles, selon une sorte de conjugaison charmante dont le portrait de madame d’Ablon était le type.
Mais, dès le lendemain matin, mon impression perdit de sa sincérité. Je la discutai, je l’embellis, je la gâtai. Le soir de ce premier jour, j’avais déjà fait de l'art avec cette grande et bizarre émotion. Il ne m’en restait au cœur qu’une vague meurtrissure, et j’achevai de me blaser en lui demandant sans cesse des épreuves pâlies de l’image primitive.
Je revis le portrait. Ce n’était plus qu’une très jolie fille, coiffée d’adorables cheveux blonds.
Caillet etFerembach furent chargés de me faire un habit de bal. Je demandai une coupe élégante et un peu hardie; mais Liban avait apporté un autographe de mon père. Mon père commandait pour moi un costume complet de jeune fleur du commerce. Ce fut ici que j’entrevis ses mystérieux espoirs. Il désirait me transplanter dans le verger de la banque et faire de moi un joli jeune premier de caisse. Mon goût rf était point là ; mais j'avais encore deux années de droit pour organiser ma résistance.
Caillet et Ferembaeh, placés entre l’ordre de mon père et ma volonté formellement exprimée, durent délibérer dans le silence du cabinet. Leur collaboration produisit un chef d’œuvre. J’eus un habit qui n’était pas artiste, mais qui répandait un indicible parfum de fantaisie. La coupe ne contrecarrait pas ostensiblement les préjugés de mon père. 11 y avait
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dans le jeu des basques et dans le posé des revers un caractère hautement sérieux qui pouvait parler commissions, comptes de retour et remises : niais la cambrure était un poème, mais le collet avait un flou suprême et je ne sais quelles aspirations vers l’idéal. , •
Il semblait dire, cet habit éclectique : Je suis oiseau, voyez mes ailes...
Je vis arriver le soir du samedi avec un très-grand trouble. Liban, depuis le commencement de la semaine, avait, en me regardant, des airs détestablement sarcast'ques. Je lui aurais cassé les reins, vulgairement parlant, avec une véritable volupté.
Dussé-je vivre cent ans, je me souviendrai toujours de pion entrée dans le salon de madame d’Ablon. J’avais l’estomac dans un étau. L’était cent lois pire qu’à mon examen de bachelier. Je restais écrasé sous le poids de cette conviction profonde et douloureuse, que tous les regards étaient fixés sur moi. Les lumières me gênaient, la chaleur me suffoquait, le bruit me rendait sourd.
La première personne que je vis, ce fut Sophie. Elle me salua, voyant que je ne me décidai point. La pensée d’un suicide me vint, tant je me trouvais odieux et méprisable.
Je crois bien deviner l’effet que vous, produisent tous ces enfantillages. Vous vous dites : Ce grave Charles était amoureux fou de Sophie, parce que So-
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phie, fille du portrait, lui ressemblait un peu.
Sur l’honneur, vous vous trompez. D’abord Sophie ne ressemblait pas au portrait : c'était une brime assez dégourdie qui- subissait énergiquement l’effet de cet âge fâcheux qu’on appelle la mue, en terme de famille. Elle avait le cou maigre et osseux, les épaules aiguës, la poitrine hardiment plate. Ses jambes étaient longues et grêles à faire pitié.
Sa robe débat faisait ressortir tout cela : une robe de Irai rigoureusement jolie et taillée pour une personne qui aurait eu tout ce qui manquait à Sophie.
Non, je ne l’aimais pas.
Mais par contre, ce qui est presque la même chose, je la baissais furieusement.
Souvenez-vous ! Elle avait ri de moi le jour de la chèvre. Ce soir, elle me saluait la première : seconde insulté.
C’était une fille sans pitié !
En outre, elle personnifiait pour moi le mariage absurde et menaçant.
Quinze cents romans, tous portant l'estampille du cabinet de madame Bouillv, me cornaient aux oreilles les quinze cent mille plaisanteries éditées contre le mariage.
Les maris font toujours rire Gavarni. Je trouve qu'il a bien de la bonté. Ces dames aussi ont leur côté gai, et quelque jour, un père de famille se rencontrera pour crayonner le comique célibataire.
Je vous entends : homme marié ! dites orous. Locataire de ce Charenton où luit la lune de miel !...
Mon père vint me prendre par le hras et me conduisit à madame d’Ablon, qui me reçut avec un tout gracieux sourire. Elle me complimenta d’être le (ils de mon père et ce fut une affaire linie.
J»; me perdis dans les groupes et je commençai à m’apercevoir que l’attention générale ne m'était pas exclusivement dévolue. 11 y avait des gens qui ne me regardaient pas ; cela me soulagea. En observant mieux, je découvris cette vérité inopinée que personne absolument ne me regardait.
Pour le coup, je me sentis à Taise, mais je fus un peu humilié.
Comme je cherchais un moyen adroit d’accomplir ma corvée, c’est-à-dire de solliciter la main de cette maigre Sophie pour une contredanse, des cris aigus s’élevèrent, on dit autour de moi :
— C’est Aimée qui fait la méchante.
On était habitué à cela. Madame d'Ablon ne donnait pas de soirée qu'on ne fût obligé d’employer la violence pour expulser sa fille cadette ; un vrai diable!
La foule s'ouvrit. Une bonne aussi belle que Liban apparut, traînant par la marin ce démon d’Aimée qui se battait comme une petite lionne, malgré sa toilette de bal. Je ne sais quel méfaitelle avait commis, je vis seulement son minois gonflé de larmes et de colère.
— Détends- moi ! lire dit-elle en passant.
Puis, voyant que je n’obéissais point à cet appel, elle me tira bel et bien la langue.
Pendant que je rougissais jusqu’aux oreilles, j’entendis une voix qui disait derrière moi avec un léger accent allemand :
— C’est celui-ci?
— Oui, répondit mademoiselle Sophie d’Ablon.
Je me sentis aussitôt frapper sur l’épaule et je me
retournai au moment oii ce pauvre diablotin d’Aimée, cédant à la force, sortait enfin du salon.
Je vis devant moi cet homme au costume négligé qui était le plus intime familier de la maison d’Ablun. Comme il arrive aux personnes un peu abandonnées dans leur tenue, il avait l’air beaucoup plus jeune de près que de loin. C'était une tête pâle, très-longue et très maigre, avec une puissante mâchoire et un front vaste , caché en partie sous des mèches de cheveux incultes. Ses cheveux avaient une couleur blondàtre que certains jeux de la lumière teignaient en roux sale. Le nez, charnu et bien nourri, étalait un embonpoint de moine au milieu de toute cette maigreur. Les oreilles étaient longues; le cou musculeux s’élancait hors du collet d’habit trop court.
La bouche, remarquablement sculptée, n’avait point de moustaches. C’est à peine si quelques poils de favoris, incolores et mal venus, serpentaient le long des joues. Tout homme, dit-on, ressemble à un
animal. Celui-ci était du genre veau. La lymphe abondait sous ce cuir fade, couleur de suif, et e’eùt été la plus mollasse laideur que l’on puisse imaginer, sans le feu bizarre qui brillait sous une frange de cils blonds, au fond d’une voûte sourcilière creusée avec lierté.
Malgré moi, je le regardai très-attentivement. Il arrivait au bras d’un ami de mon père qui me dit :
— Charles, M. Léo Eberhardt a désiré vous connaître.
Ce nom faillit me foudroyer.
Vous êtes un peu de lettres. Cela fait partie de ce faisceau de qualités et de défauts qui complètent en vous le plus original et !e plus radieux des ensembles. Vous connaissez les œuvres d'Eberhardt, qui est à la fois le maître de Heine et le rival de Jean- Paul, (pii rêve comme Hoflman, et qui, sorti de son nuage, semble avoir hérité de la déduction claire et fatale de Leibnitz. Vous savez que c’est un grand écrivain, un grand artiste, un grand politique, un de ces élus à qui Dieu prodigue les dons les plus splendides et les plus contradictoires.
Moi, je venais de lire sa Théorie du souvenir, la plus magnifique page de l’histoire psychologique de notre temps. J'étais sons le charme. Léo Eberhardt se transligura pour moi. Je ne vis plus dans tout son visage que le rayon magnétique .de sa prunelle, et j’eus comme une puérile passion d’être son ami, sou
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élève, son serviteur, n’ importe quoi enfin qui lui appartînt et qu’il aimât.
Il me tendait la main. Je la touchai respectueusement.
— Vous avez pour père un grand écrivain, jeune homme, me dit-il; remerciez Dieu qui vous a donné cette splendide noblesse.
Le rouge de l'orgueil me monta au front. Tel suf- . frdge isolé vaut dix millions de bravos vulgaires. Eberhardt, le soleil du firmament littéraire de rAilemagne méridionale, donnait à mon père le titre de grand écrivain.
Je ne sais pourquoi je ne baisai point les doigts que je tenais.
Je vis s'avancer vers moi mon ennemie, mademoiselle Sophie d'Ablon. Ce fut comme une douche d’eau froide tombant sur mon enthousiasme. Sophie adressa en passant un sourire surnois à cet immense Eberhardt. La figure de celui-ci prit une expression singulière, et j'eus comme un froid dans le cœur.
Il me serait impossible de rendre clairement le vague de celte impression. Ce fut comme au théâtre, vers le début d'un drame, lorsque le spectateur voit poindre un de ces jalons grossiers, posés par l'écrivain pour faire naître l'avant-goût de terreur.
Sophie baissa les yeux en arrivant près de mo'nSes épaules me semblèrent plus aiguës, sa bouche plus grande, pendant qu'elle me disait :