‹ AiméeChapitre 5 sur 8 · AIMÉ · texte numérisé non relu

AIMÉ

— Monsieur votre père m'a demandé uue contredanse en votre nom. . .

Ma foi, j’ai encore la chair de poule en songeant à l’effort que je fis pour répondre à ces simples paroles. Elles firent une plaie à ma vanité et s’y retournèrent comme un poignard. Je cherchai une réponse. Le grand Eberhardt était là qui m’écoutait. La honte de n’en point trouver me saisit à la gorge et m’étouffa. Ma détresse eût excité la commisération d’une hyène. Sophie se mit à ricaner comme le jour de la chèvre. Il est vrai qu’elle ne me regardait point, mais son rire était pour moi, je le sentais.

Cet âge est sans pitié.

Le grand Eberhardt posa sa main sur mes cheveux et médit :

— Charles, ne soyez pas fâché d’être timide. Les enfants qui ne sont pas timides manquent de cervelle ou de cœur.

Il m’est arrivé bien souvent d’expérimenter la justesse de cette observation, au moins pour ce qui regarde la cervelle. L’adolescent doué d’une dose suffisante de sottise est tout de suite à son aise dans le monde. Je rangerais volontiers la précocité de l'aplomb parmi les plus fâcheux symptômes qui se puissent remarquer chez ces jeunes espoirs de la France, comblés de prix de thèmes au grand concours.

Mais ce jour-là. tel n’était point mon avis. Ce mot

enfant acheva de me terrasser. Ce fut le dernier coup de massue. Je ne sais pas comment la main de mademoiselle d’Ablon se trouva dans la mienne. L’opchestre préludait. J’avais le vertige. J’entendis M. Léo Eberhardt qui criait avec son léger accent tudesque :

— Allez donc, monsieur Charles !

J’allai comme on va au supplice. Ma tête tournait; mes jambes étaient paralysées. Pendant tout le temps que dura la contredanse je cherchai une parole, une seule, afin de prouver à cette haïssable jeune fille que je n’étais pas tout à fait un innocent. Rien 11e me vint, sauf à la fin de la poule. Mon esprit en travail me fournit alors une comparaison entre la température du salon et celle du dehors. Je n’osai la formuler. La niaiserie suprême de cette trouvaille mit le comble à ma détresse.

Il y avait longtemps que je ne regardais plus ma danseuse. Je frissonnais intérieurement à la pensée de ce sourire qui devait relever le coin de ses lèvres, élargissant sa bouche jusqu’aux oreilles. Parmi la confusion de ma pensée je ruminais de vagues et absurdes projets de vengeance. Tout à coup en donnant la main pour la pastourelle, je sentis les doigts de Sophie froids comme de petits glaçons. Il y avait dans cette main une vibration singulière, un frémissement qui me lit mal. Je levai enfin les yeux sur Sophie. Elle ne souriait point et nulle trace de moquerie ne

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restait sur ce pauvre visage bouleversé. Sa poitrine battait. Elle avait la joue très-pâle et le dessous des yeux bleu. Sa physionomie me parut exprimer une profonde souffrance et surtout l’effort fait pour cacher cette souffrance.

Je cessai de haïr Sophie : j’eus pitié. Mais la curiosité fit diversion presque aussitôt et je fus pris d’un irrésistible désir de sonder ce mystère. Moii trouble avait disparu comme par enchantement. Être déconcerté c’est s’occuper de soi-même p or, je m'occupais d'autrui en ce moment. Tout en faisant de mon mieux pour ne point brouiller la pastourelle, je suivis le regard de Sophie et j'aperçus à l’autre extrémité du salon la cause vivante du trouble où je la voyais plongée.

Autre choc. Il me sembla que je rêvais. Le portrait, le fameux portrait était là, souriant, avec «ne robe de gaze et des bluets dans les cheveux. 11 y avait bien quelques légères différences : la toile pendait là " dans son beau cadre d’or; on pouvait comparer.

L’œuvre du peintre était évidemment plus spiritualiste, plus virginale, que sa vivante copie. Je m'exprime ainsi parce que l'idée ne me vint pas que cette charmante jeune femme, entraînée dans un entretien vif et souverainement intéressant avec le grand Léo Eberhardt, put être l’original du portrait.

Je m'extasiai moi-même sur la ressemblance extraordinaire, mais je ne me dis point : c’est la même

femme. Le portrait avait des cheveux -plus légers sur un Iront pins rayonnant. La touche du^portrait souriait mieux, le front pensait davantage...

Mais je n’eus pas le temps de détailler beaucoup ces nuances. J’entendis la respiration de Sophie sitller dans sa poitrine. Elle avait des larmes plein les yeux.

Le quadrille s’achevait. Comme je la ramenais près de sa mère, elle jeta un dernier regard à ce groupe, composé de la blonde aux bluels et du grand Eberhardt. Je crus qu’elle allait se trouver mal.

Mais tout aussitôt je la vis sourire, et son effort me serra le cœur.

— Comme te voilà pâle, Sophie ! lui dit madame d’Ablon.

— Monsieur Charles m’a fait danser le galop, répondit-elle.

Cela n’était point. Je saluai, tout rouge de ce mensonge, et je me retirai.

J’avais le secret d’un pauvre cœur d’enfaut. A l’œil nu, eu quelques secondes, je venais d’en voir bien plus long qu’avec ma lorgnette de spectaele en plusieurs semaines.

Je me dirigeai malgré moi vers la partie du salon où était Eberhardt. Quoique bien novice, je savais écouter. J’étais sur de trouver quelque groupe où l’on parlerait de ce petit drame dont une péripétie venait de m’apparaître par hasard. Dans un salon, il suffit de choisir son monde un peu, et de prêter j’d-

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reille à propos pour avoir le mot de toutes les énigmes.

A dix pas d’Eberhardt, deux hommes laids et une femme, qui n’était plus entre, deux âges, tenaient conseil. C’était mon affaire; je me glissai derrière eux. ■

La femme disait :

— Elle a vingt ans de moins que sa sœur, madame d’Ablon.

— C’est d’un second mariage i demanda uu des vilains messieurs. .

L’autre monsieur, qui était le plus laid des deux, arrêta la réponse et s’écria :

— Voyez donc ce ffauvre Félix de “*! Voici la troisième fois qu’il fait ses visites ! Il commence à comprendre qu’il n’aura pas le fauteuil !

— C’est un homme qui se meurt de ii’ètre rien, répliqua l’autre, — pas même académicien!

La femme antique déplia son éventail. Elle avait la pudeur de mettre son éventail au-devant de sa bouche quand elle riait. C"*, le voyageur, la vit rire une fois qu’elle n’avait point d’éventail. Celui-là, certes, se connaissait en cavernes, et pourtant il fut étonné.

Elle était muse, et muse bien redoutable.

Les deux messieurs avaient l’honneur de cultiver l’art dramatique : l’un faisait des tragédies ; l’autre était un gai vaudevilliste.

Le tragique fil de loin un signe d’amitié à mon père et dit : >

— Il a eu son moment de vogue...' Le public a des caprices comme une femme qui se croit jolie.

— Pas de talent! ajouta le vaudevilliste.

— Genre neutre! acheva la muse.

— Mais, reprit-elle avec sensualité, — cette petite baronne d’Haynard qui passait pour être si sage!..; le velche la mènera loin !

— Elle a cent mille livres de rente! prononça emphatiquement le faiseur de couplets.

Il y avait plus de naïveté chez le tragique, car il répliqua :

— Elle n’est pas veuve que je sache !

La muse haussa les épaules.

— Vous êtes jeu ne! fit le vaudevilliste.

— Comment! comment! se récria l’homme de l’Odéon, — croyez-vous?...

La muse dit, non sans majesté :

— Il ne faut pas juger ces natures-là.

Et le vaudevilliste :

— Il a d’immenses besoins !

Je ne comprenais peut-être pas très-clairement,, mais j’éprouvais comme une vague sensation de dégoût. Ce dégoût ne se rapportait point à Eberhardt. On devait le calomnier.

Tout en écoutant, j’essayais d’apercevoir mon père que les groupes voisins me cachaient. C’était la pre-

mière. fois Que j'entendais celte aigre voix de ia malveillance. J’aurais voulu me serrer contre mon père, efle consoler pour cette phrase qui mêlait lu, pitié à l’outrage: C’est un homme qui se meurt de n’être rien!...

En cherchant, mes regards revenaient toujours à la. jeune sœur de madame d’Ablon, madame la baronne d’Haynard. Je découvrais en elle à chaque instant de nouvelles perfections. J’étais amoureux.

Je me fis montrer son mari, grand garçon qui jouait à la Bourse. Je lui vis tous les vices. Je fus jaloux d'Eberhardl. Je plaignis Sophie, que j'enlaidissais à plaisir, dans ma compassion méprisante, de toute la beauté de sa rivale.

Liban dit à mon père, quand nous rentrâmes :

— Monsieur veille trop : ça n’a pas de bon sens !

Mon père me sembla en effet très-fatigué. La sueur brillait à ses tempes, blanches comme de la cire.

Je l’entendis qui parlait bas à Liban, pendant qu’on le déshabillait.

— Le ministre a été très-bien, disait-il; il n’est resté que cinq minutes et il a pris le temps de m’adresser un mot aimable... Je peux compter sur la voix du vieux C*“. Je n’ai pas perdu ma soirée.

Liban vous avait un air d'importance...

Mon père se serait bien gardé de me révéler le se-

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crel (le ses petits espoirs si ardents et des microscopiques douleurs qui usaient sa vie. 11 n'avait qu'un Acliate : c’était Liban. ’

L’âme de Madelon.

Je n’ai jamais rencontré d’homme plus entraînant que ce Léo Ebcrhardt. Il était non-seulement laid, mais encore sa laideur allemande était, au premier aspect, repoussante dé froideur et de fadeur. Il semblait qu’il fût impossible d’apprendre le sourire à cette grande vilaine bouche ; il y avait quelque chose de ridicule dans l’embonpoint insolent de ce nez, usurpant les trois quarts d’un maigre visage; la taille était disgracieuse , le geste gauche et mal venu.

Mais quand il parlait, tout cela changeait. Cet homme était l’éloquence même.

Quand il chantait ses Lieder, plus suaves et plus beaux que ceux de Schubert, tout cela s’illuminait en prenant de l’harmonie. Cet homme était l’art et l’inspiration.

Il plaisait souverainement aux femmes.

Je m’explique : toutes les femmes qui ne l’aimaient pas le détestaient.

GO

AlMf'F.

Bien des fois je l’ai entendu se vahter de cela, car ce n’était pas un don Juan bien haut ni bien large. Il était excessivement lier de ses triomphes amoureux.

Ses œuvres portaient toutes le cachet d’un talent de premier ordre. Il travaillait peu, et son travail difficile manquait de fécondité II m’a été donné d’assister au laborieux enfantement de sa comédie si fameuse : la Houe de. fortune. La première scène fut deux ans sur le chantier. Chaque mot venait s’ajouter, sans ratures, à la-ligne commencée. J’ai vu telle question , posée par un de ses personnages, rester sans réponses pendant des semaines sur son manuscrit.

Son succès n’était pas populaire. Sa plume infertile lui rapportait peu, ceci pour ne pas dire qu’elle ne lui .rapportait rien. Il n’avait pas une grande fortune. Il dépensait beaucoup d’argent à cause de l'incroyable irrégularité de sa vie.

Ce n’est pas que sa vie fût somptueuse, au contraire. Dans ses habitudes, il ressemblait assez a un de ces étudiants de la vingtième année qui se sont ralliés à l’opinion de Diogène et qui narguent le respect humain. Il était mal couvert, logé médiocrement, et toujours on le voyait à pied, marchant sur les grosses semelles de ses grands souliers; mais ce ne sont pas les choses indispensables à l’existence qui coûtent cher. Le désordre est le plus écrasant de tous les luxes.

AiMfit;

Eberhardt, selon la mystérieuse expression de la muse, avait de grands besoins.

Il mangeait peu, il était fort sobre, il ne jouait jamais, les excès de sa générosité ont rarement fatigué les échos ; mais il avait de grands besoins.

Quels étaient ces grands besoins? J'ai suivi de très près Léo Eberhardt; par nature, je très-curieux : je n’en sais pas aujourd’hui plus long que le premier jour. De plus clairvoyants auraient peut-être percé le mystère, moi, je ne l’ai pas pu. Les hommes qui ont de grands besoins fuient par tous les pores comme Ces vases mauresques nommés alcarazas, où nulle fissure ne se découvre à l’œil nu.

Eberhardt consentit à m’éclairer de ses rayons. Je lui plus. Il me prit sous son aile et je vécus pendant près d’une année dans son intimité. Mon père, qui était un homme de grand sens, n’aurait certes point vu celte liaison d’un bon œil, s'il n’eût été prévenu ; mais Eberhardt n’était pas seulement un poète éminent, un artiste de haute portée, un philosophe profond et lumineux ; c’était encore un critique fort remarquable. Il faisait et défaisait les réputations en Allemagne. Mon père était aveugle à son endroit; il ' ne le voyait plus qu'au travers d’un certain article publié par Eberhardt dans la principale revue de Vienne, article, où mon père était placé au premier , rang des romanciers français.

Mon père ne se fâcha qu’une seule fois à l'occa-

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sion de cette intimité. L’album de la jolie baronne lui tomba entre les mains. J’avais écrit trois strophes sur l’une des pages de cet album. Mon père rentra à la maison, suffoqué par la colère.

Il me défendit de faire des vers, ü me dit que je les faisais très-mal. Il m’accabla de reproches et d’invectives. Je ne crois pas l’avoir jamais vu malade de pareille indignation. — Il parla de me chasser de chez lui.

Hélas! oui, je faisais de vers; j’en faisais d’énormes quantités. Eberhardt ne les trouvait pas mauvais, moi, je les trouvais très-beaux. Je les lisais à l’adorable baronne. La baronne m’appelait son poète ordinaire. J’étais amoureux jusqu’à l’extravagance.

Il s’est rencontré des jeunes poètes, accueillis par les charmantes baronnes avec une distinction flatteuse, tout exprès pour donner le change aux barons et servir de paratonnerres. Je ne voudrais pas accuser madame d’Haynard d’un semblable machiavélisme, mais il est certain que le baron me faisait les gros yeux. C’était un beau garçon, qui, en fait de littérature, ne connaissait que le cours de la Bourse. Il avait souvent des liquidations très-sortable$ et s’entendait bien à son métier.

C’était un plaisir pour moijque de causer de l’inquiétude à ce galant homme. Je n’avais, du reste, aucun autre bénéfice dans la maison de M. le baron.

Je faisais de vers et j'étais amoureux. Mon père changeait à vue d'œil ; chaque jour sa tristesse mortelle augmentait. Eberhardt disait qu’il avait le spleen. Liban secouait la tête. Je suis sûr d’avoir vu Liban pleurer. Où le cœur va-t-il se nicher?

Un soir, Liban me dit :

— Avec de l’habitude, j’aurais fait comme les autres, un tas d’articles dans les journaux et recueils; mais l’apprentissage n’y est pas. J’ai ramassé cinq cents francs en rognant sur ceci et cela, eu faisant danser l’anse, vulgairement parlant... Si on avait voulu le rapiner en grand, ça n’aurait pas été dilïicile... jamais il ne regarde à rien.

Je ne comprenais pas du tout le sens mystérieux de cet exorde.

Liban se caressait le menton et tâchait de garder son air d’importance; mais je lisais sur son visage une émotion extraordinaire.

Je le priai de s’expliquer. Il haussa les épaules et atteignit brusquement sa tabatière.

— Jamais une obole! reprit-il. — Ça n’est pas dans les propensions de mon tempérament... Voilà des années que je le sers: il était jeune et moi aussi... Par ainsi donc, si j’ai gratté çe billet de cinq cents, c'était à bonne intention.

Bien! bien! s’interrompit- il, vous ne saisissez pas? Il avait de l’esprit pour nous trois... quoiqu’il ait manqué d’atout dans plus d’une partie... voici la

vim£r

chose'? on va vous mettre les points sur les i... Je me suis laissé dire que dans les petits journaux taquioeurs et gredins, vulgairement parlant, tous ces blancs-becs sont des crève-de-faim qui écorchent l’un et l’autre pour dîner à vingt-cinq sous... Combien pourrait-on en avoir pour cinq cents francs?

• Je n’y étais pas tout à fait encore.

Liban ouvrit sa tabatière en me jetant un regard do suprême dédain.

— Depuis que monsieur baisse, continua-t-il, toutes ces petites bêtes sont après lui, vulgairement parlant, comme la vermine autour d‘un malade. Ils gagnent leur pain à ce métier-là... Et dire que la sagesse des nations prétend qu’il n’y a pas de sots métiers !... Mais elle prétend bien qu’il faut que tout le monde vive.. .Elle est toquée, lasagesse des nations!... Je me suis donc fait ce raisonnement : Puisque ces bestioles malfaisantes assassinent un homme pour cent sous, elles ne demanderont pas mieux que de chanter un cantique pour dix francs. Qu’est-ce que ça. leur fait? S’ils ne sont pas plus de cinquante hannetons dans cette partie-là, je les achète tous en un tas avec mes cinq cents francs...

Pauvre Liban !

— Reste à savoir, poursuivit Liban, — oii ça se vend, ces moucherons-là. Dites-moi un peu la route du marché.

Je n’essayai même pas d’expliquer à Liban com-

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bien la petite presse est digne, probe, austère et peu vénale. C'eût été peine perdue, il avait son idée et n’en voulait point démordre. La petite presse lui pardonnera en songeant qu’il ne pouvait point la comprendre; ce n’était qu’un pauvre diable d'honnête homme.

J'ignore où il trouva la foire qu’il cherchait; j'ignore à quelle espèce de gens il s'adressa : la chose certaine, c’est que, peu de jours après, quelques-unes de ces folioles honteuses, dont l’existence même est un mystère pour les gens de bonne compagnie, contenaient l’éloge de mon père. Mon père ne le sut probablement jamais; il en eût éprouvé un noir chagrin. Liban, fier et satifait, m’apporta tous ces articles, disant :

— Ils peuvent l'abîmer désormais; j'ai mis, vulgairement parlant, le baume sur la blessure!

Pendant les mois qui suivirent, je ne visplusdu toutnos voisines. Ma lorgnette de spectacle était k demeure au fond de mon tiroir. Je me formais. Mon père éprouvait un certain plaisir mélancolique k suivre mes petits succès de jeune homme. Il m’engageait souvent k fréquenter les maisons utiles, où l’on peut faire de grandes connaissances.

J' affirme que mon père travail jamais intrigué pour lui-même .

Vers le milieu de ma seconde année de droit, mon illustre ami Eberjiardt tue lit recevoir une nouvelle

à l’une de nos revues parisiennes. J’en faillis devenir fou de joie. Le jour où elle parut, madame d’Hayuard l'eut toute la journée sur son guéridon, et plusieurs de mes anciens .camarades m’accostèrent dans la rue en me disant :

— Tiens! tiens! tu fais donc gémir la presse!...

C’est flatteur. Écoutez! c’est bien flatteur!

Ma nouvelle était intitulée : L’âme de Madelon. L’avez-vous lue ? Elle promettait. Je n’ai pas tenu.

Quand je rentrai, le soir, Liban était debout sur le seuil de la porte. Manifestement il me guettait. Je flairai un compliment, et d’avance j’en savourai les douceurs. Liban devait connaître ma gloire nouvelle par madame Bouilly.

— Il paraît que vous avez fait un mauvais coup, vous ! me dit-il avec brutalité dès qu’il m’aperçut.

Je restai un instant abasourdi* puis le sang me monta au visage. Il me déplaisait, en ce jour de triomphe, d’être malmené par un laquais.

— Mons Liban, lui répondis-je en prenant mon courage à deux mains, vous êtes un impertinent drôle, et je Finirai par vous donner sur les oreilles!.

Liban, au lieu de se fâcher ou de paraître déconcerté, mit sa main sous le revers de sa livrée noire et me jeta un regard de complaisance.

— Allons, grommela-t-il, la coquille est cassée > voilà un petit homme!

Puis, changeant de tou subitement ;

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— Je demande excuse à monsieur, ou plutôt pardon. car je crois que la locution passe pour vicieuse.,, mais je ne suis pas un auteur, moi !... Je n’écris pas des nouvelles dans les revues pour faire mourir mon père de chagrin !... Je ne suis qu’un simple domestique, vulgairement parlant.

Il y avait dans ces dernières paroles une grande amertume et beaucoup de fierté. L’allusion faite à mon père ne me plaisait point; mais, voulant éviter une guerre de paroles avec ce Liban, j’essayai un regard de mépris et je fis mine de passer outre. Mais Liban ne l’entendait pas ainsi. Il me barra le cliemin sans façon.

— Votre père va vous tancer comme il faut, dit-il en jetant de côté toute feinte humilité ; il aura raison. Souvenez-vous bien de cela : il a raison, — et, de plus, il est malade. Si vous laites le rodomont, c’est bien ; on saura que vous n’avez pas de cœur!

Il s’efforça et me laissa le champ libre, en ajoutant :

— Monsieur est au lit. Il vous attend.

J'avais le cœur bien gros en montant l’escalier. Le succès de l'Ame de Madelon allait-il décidément m’être imputé à crime ? Devait-on me maudire parce que Dieu m’avait départi ses dons les plus précieux? Dans d’autres familles, on entoure le débutant heureux, et les caresses de ceux qu’il aime sont sa meilleure ovation. Ma gloire à moi était châtiée comme une honte. Pourquoi cette injustice?

Je m'arrêtai sur Kî can e du premier étage. Je me mis à la fenêtre, la tète entre mes deux mains. J’étais à bout de courage, et je songeais à fuir la maison paternelle pour cultiver librement mon talent littéraire. La fenêtre donnait sur le jardin de madame d'Ablon; au l»out du jardin était la maison. Comme toujours, le petit salon du rez-de-chaussée était éclairé. Je m’essuyai brusquement les yeux pour, regarder quelque chose de très-extraordinaire. Madame d’Ablon était au piano : elle passait pour forte musicienne. Pendant qu’elle jouait Fou vertu re d’ Oberun, mon ami Eberhardt, derrière son dos, baisait la main de Sophie.

Je n'avais pas ma lorgnette de spectacle. Sophie me parut bien changée depuis le soir du bal. A cette' distance, elle me faisait PcITet d'une très-gracieuse jeune tille. Elle ressemblait à ma passion, madame d’Haynard; elle prenait quelques airs du fameux portrait. Elleétait belle.

Mais réloignement produit de ces mirages.

Entre elle et Léo Eberhardt, je vis tout à coup la ligure de ce lutin d’ Aimée.

Celle-ci avait énormément grandi. Elle était maigre comme une gaule. Elle mit son doigt sur sa bouche d’un aii- menaçant... Eberhardt et Sophie me parurent fort troublés, Eberhardt surtout. La pantomime de ces trois personnages «lisait énergiquement qu'Aiinée venait de surprendre un secret.

AJMÉE OU

— Que faites-vous là, Charles? Mie dit le médecin (le mon père, qui sortait (le son appartement.

Je balbutiai je ne sais quelle réponse. Il me regardait avec attention et méfiance.

— Votre père n'est pas bien, Charles, pas bien du tout... du tout... Il a du chagrin... Le chagrin fait mourir... . \

Ceci fut ponctué très-largement.

— Est-ce que vous auriez de l’inquiétude? demandai-je d'une voix tremblante.

Il me prit la main et la tint serrée entre les siennes. Il me regardait toujours.

— Charles, prononça-t-il lentement et tout bas, Jeà enfants ne savent pas toujours mesurer le mal qu’ils font... Je vous crois un jeune homme doux et bon...

— Mon père aurait-il donc dit!... m’écriais-je, tandis que deux larmes jaillissaient violemment de mes veux .

. Il m’interrompit du geste.

— J’ignore tout, me dit-il ; — votre père 11e m'a rien confié !... mais souvenez-vous de ceci, Charles : il y a des hommes que le chagrin tue comme le plus sûr poison !

II lâcha ma main, me lit un signe de tète où il y avait de la compassion et disparut.

Je devais avoir une très-forte fièvre. Je franchis le seuil de l'appartement de mou père et j’arrivai droit

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à sa chambre à coucher. Je frappai en tremblant, car je m’attendais à de cruels reproches. La voix de mon père, qui me dit d’entrer, était libre et presque gaie. Je pensais le trouver au lit. Il était debout au coin de sa cheminée.

L’image de mon père m'apparaît souvent, et toujours je le vois tel qu’il était ce soir-là. C’est le plus profond et le plus vivant de mes souvenirs. Il avait vieilli beaucoup dans ces derniers temps, et ses beaux cheveux prenaient la nuance grise. Ses traits amaigris avaient une pâleur mate, sauf les pommettes des joues qu’un point rose piquait. On voyait vers les tempes ses veines bleues, comme il arrive aux femmes phthisiques. Ses mains étaient d’ivoire. Le sourire triste qui relevait ses lèvres blanches me fit mal.

Il portait un habit noir sous une ample robe de chambre ouatée. Malgré ce double vêtement et la saison chaude, il avait froid, il grelottait.

C’était un homme souverainement distingué. Ses ennemis eux-mêmes accordaient à son talent, comme à sa personne, la tenue, le charme, l’élégance. Peutêtre ce front charmant rappelait-il un peu trop le type féminin. J’ai peine à exprimer cela : l’ampleur manquait, mais non pas la dignité; la force, mais non pas la hauteur.

— Charles, me dit-il avec un enjouement qui dé" concerta mes terreurs, — je suis bien aise de vous

voir. J’ai pensé à vous tous ces temps-ci, beaucoup. Vous n'avez pas de vocation tranchée, n'est-ce pas, Charles? Vous ne tenez pas à taire Je métier d'avocat?

— Non, certes, mon père, répondis-je.

Il m’avait rapproché de lui d'un signe et tenait sa main sur mon épaule. Il me regardait; son sourire se faisait plus mélancolique et plus doux.

— X mesure que je perds ma vigueur, murmurat-il, j'aime mieux ta mère à qui tu ressembles, Charles. Elle vient me visiter plus souvent. Elle me demande ce que je fais pour toi...

Il s’arrêta. Je crois que mon père était incapable de jouer la comédie. Il parlait en ce moment comme il sentait. Ces heures malades apportent souvent je ne sais quels vagues attendrissements.

— Je n'ai encore rien fait pour toi, reprit-il.

— Mon père I... voulus-je l'interrompre.

Il attira ma tète et me baisa au front; c’était la première fois. Les larmes me vinrent aux yeux. Il continua en se parlant à lui -môme :

— C’est un métier qui rend égoïste...

Puis, il s’assit sur un canapé, au coin du feu, et me fit une place auprès de lui.

— - Mon Charles, me dit-il, — j’ai parmi mes amis une douzaine de médecins. Je les ai tous consultés, non pas pour prendre leurs remèdes, — mais pour savoir. La mort menaçante fait de chacun de nous un enfant curieux....

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