AIM1ÎE
— Ne parlez pas ainsi, mon père! m’écriai-je.
Il eut ce pâle sourire qui donnait à sa physionomie une extraordinaire expression de bonté.-
— Ne parlez pas ainsi ! répéta-t-rl ; — Je dis ces propre paroles à ta mère quand elle m’avoua qu’elle se sentait mourir... Si fait, mon pauvre enfant, il faut parler ainsi. Mes amis médecins m’ont tous dit : Ce n’est rien; mais en dehors des mots prononcés, il y a un langage... J'ai compris la sentence rendue à l’unanimité : je suis perdu.
Il passa mon mouchoir sur mes yeux mouillés, comme une mère ferait à sa fdle.
— Sauvé, plutôt ! s’écria-t-il avec une gaîté qui m’étreignit le cœur. Sauvé ! je répète ce mot selon ma conscience. Je suis las de la vie, et cette fatigue est incurable : elle se nomme désespoir... Ne m’interromps pas, Charles; je sais d’avance ce que tu vas m’objecter : mes succès, ma position, mon nom... Kcoule-moi bien. Le succès n’est qu’un mot vide de sens. Que faut-il pour ternir un miroir? Le souffle d'un enfant. Le succès engendre la jalousie, com.r.e la chaleur fait pulluler les insectes; et il suffit d’une seule jalousie pour empoisonner le succès. Quiconque a bâti l’édifice de son bonheur sur ce sable mouvant, est un condamné. J’ai failceia; j’en meurs !
— Charles, s’interrompit-il, je ne t’ai pas assez , aimé, je n’ai pas été assez père vis-à-vis de toi. C’est le succès, ou plutôt la poursuite acharnée du
succès. J’ai bon coetir. J’aimais ma pauvre femme. J’ai passé autrefrois des heures à sourire à pleurer auprès de ton berceau. Puis la maladie morale est venue. Cette fièvre de succès qui développe le moi chez l'homme démesurément et follement, comme certains moyens barbares développent le foie des animaux, martyrs de nos gourmandes sensualités. Je ne sais où est allé mon cœur. Je me suis mis à écouter aux quatre vents du ciel pour entendre le pauvre écho de mon nom. Enfantillage vil ! folie! misérable folie !
Il avait lâché ma main tout à coup. Ses yeux étaient cloués au sol. Un voile sombre était sur ses paupières.
— Et j’ai souffert! prononça-t-il avec effort, et le sommeil a déserté mes nuits! et mes jours ont été pleins de tortures! Il' n’y a point d’angoisses comparables à celles de l’orgueil. Souviens-toi bien de ceci, Charles. En France, l’homme de lettres sème son sang, son cœur et sa vie pour recueillir le sarcasme des sots et le dédain de ceux qui se croient forts.
La France rend-elle à l'homme de lettres, en fortune et en gloire, ce qu’eîle lui doit en illustration? Le doute à cet égard est au moins permis. On m'a dit qu’en d’autres contrées, en Angleterre surtout, la plume conduisait à l’opulence et au pouvoir. L’Angleterre couronne ses poètes et dore le sentier où marchent ses écrivains. Chez nous, en est-il
ainsi? Notre littérature, qui est l'honneur du monde; fleurit généralement par la volonté de Dieu, au milieu de l'indifférence de la foule. L'esprit pâlit, ainsi opprimé par les jalousies de l'écrivain vulgaire. J'ai dit le mot : jalousi&s. Nous sommes les Athéniens; nous nous lâchons contre tout Aristide- dont le nom est prononcé trop souvent. Chacune des tètes obscures qui se perdent dans nos cohues croit avoir droit à un piédestal. Le premier venu parmi les moutons de ce troupeau envie le pasteur dans sa vanité burlesque, et se dit : Si j'avais sa houlettej’en ferais bien autant que lui !... Comme toutes les brebis qui ne savent pas bêler, une fonction a été inventée : l’avocat des moutons; le critique, ordinairement fruit sec de l'invention, vaincu des luttes théâtrales ou romancières, le critique, chargé spécialement de venger sa propre défaite sur les reins du triomphateur. La critique, en France, répond à celte immense j ancu ne du vulgaire jaloux. Chacune des injures de la critique soulève un grand cri de bienêtre. Plus elle est acerbe, mieux elle réussit. On ne lui demande ni talent ni savoir, on ne réclame que l'insolence. N’est-ce pas une joyeuse chose que de voir un balourd frapper de son gourdin un homme illustre? et ne paierait-on pas pour assister à ce spectacle du moucheron tyrannisant le lion? Ce ne serait rien que de tuer le lion, mais quand le lion est mort, les moucherons cherchent un âne pour l’affu-
hier de sa peau. Et les moutons de rire, contents, glorieux, vengés ! Et la foule de s’écrier en montrant le carnaval de l’âne : voyez pourtant, voyez ce que c’est (ju’un lion!... -
La fièvre mettait des tons ardents aux joues amaigries de mon père. Je comprenais parfaitement le but de cette plainte dont je ne peux rendre ni toute l’amertume ni tout le découragement. Mon père voulait me dégoûter de la littérature. L'Ame de Madelon était là-dessous, bien qu’aucune parole, ayant traifc à ce forfait, commis par moi, n’eût encore été prononcée.
Mon père était de ces hommes qui s’exaltent en parlant, et qui dépassent presque toujours'Ie but par une trop grande dépense d’éloquence.
'. Je n’osais l’arrêter précisément parce qu’aucune allusion n’avait été faite à ma situation personnelle.
Il reprit haleine longuement et péniblement.
— Vous m’accuserez peut-être d’exagération, Charles, continua-t-il; vous aurez tort. Je parle avec passion, il est vrai, mais c’est la passion de la vérité. Pour en revenir au point de départ : mon succès, ma position, mon nom, je me résume :
Oui, j’ai eu du succès : cest-à-dire une série de cuisantes douleurs. Souvenez -vous qu’une seule voix qui blâme empêche d’entendre le tonnerre des appaudissements; or, cette voix du blâme ne se tait
AlYIÉi;
jamais. C’est l’envers fatal et nécessaire de tonte
ovation.
Ma position n’existe pas. Je ne connais point d’hommes de lettres qui ait une position. Quelques écrivains gagnent de très-grosses sommes; presque jamais ce n est le fruit pur de la plume. Je parle ici au point de vue sérieux et marchand, comme ils disent. Pour trouver le lieu où le talent soit une sorte de patrimoine, il faut passer la frontière des lettres et atteindre le sol de l’industrie.
Je reviendrai tout à Phèdre aux écrivains 1 qui gagnent beaucoup d’argent.
Mon nom, enfin tenez! la colère me monte au cerveau. Qu’est-ce qu’un nom, je vous le demande? Entendez-vous désigner familièrement par ce terme celte récompense trop grande qu'on appelle autrement la gloire? Je n’ai pas de nom. Les libraires vous diront que que mon genre n'est plus de mode. Comprenez cela, Charles, nous subissons la mode comme la nuances des indiennes. Nous sommes un jouet entre les mains de la partie brutale des lecteurs que j’appellerai le Vulgaire. Le vulgaire achète, un jour de largesse, pour quelques francs ou pour quelques sous, le droit de nous juger et de nous condamner. Nous sommes sa chose comme le fruit dont il rejette avec dédain les épeluchures. Si nous amusons ses loisirs, il nous fait l'aumône d’un bravo protecteur, i Mais nous l'ennuyons presque toujours, et il nous siffle.
Al.VtÉK 77
Charles,, je vois bien que vous trouvez le tableau assombri et trop noir. Vous avez entendu ça et là de grandes acclamations, vous avez vu s’élever des pavois, vous avez assisté à des ovations. Je n’aurai point l’injustice de le nier. Il est parfois dans la vie de l’écrivain des heures triomphales, — mais demandez leur à tous, ;t tous ! — demandez aux plus heureux, aux plus glorieux, si le public adopta jamais l'enfant cliéri de leur verve et de leur génie. Demandez-leur si, bien souvent, l’acclamation bruyante ne s’éleva pas autour du berceau d’un nouveau-né rachitique ou d'un bâtard des jours découragés. Demandez-leur si la couronne décernée, ne surprit pas parfois leur conscience, et ne fil pas monter le rouge du dépit a leur front.
C’est ici la transition, Charles, pour arriver aux écrivains qui gagnent beaucoup d’argent. Vous méprisez l’argent, n’est-il pas vrai? C’est de votre âge et je n'y vois point de mal. Les enfants perdent d'euxmêmes la passion de jouer aux billes. Chaque année transforme notre moi. Il serait insensé, le vieillard qui nierait l’amour par défaut de mémoire. L’adolescent qui nie l’argent n’est qu'aveugle.
L’argent est non-seulement le principal but de la vie civile, mais encore le mètre, la mesure exacte et impitoyable, au moyen de quoi nous jaugeons, tous tant que nous sommes, la capacité humaine. A ce point de vue, on pourrait presque dire que l’argent
est aussi dé la gloire. C’est du moins le seul signe tangible de la bataillé gagnée.
Suivez-moi bien, Charles. On ne reçusse pas un remède parce que le goût en est amer. La tristesse que je vais faire naître en vous, vous sera profitable.
Suivez-moi bien. Supposez un homme de génie, non pas un de ces génies primordiaux, soleil de l’esprit humain qui eurent pour nom Homère ou Moïse, mais un génie mitigé, ramené «à des proportions modernes, un génie tel qu’il en peut naître encore en nos siècles.
Un poète, je suppose. Nous avons eu, nous avons de grands poètes.
Souvenez-vous de ce fait que je vous signalais tout à l’heure : la surprise chagrine, la honte étonnée que produisent certains triomphes. Rapprochez ce fait qui vous est inconnu, de cet autre fait impossible à nier : la décadence progressive de presque tous les beaux esprits de ce siècle.
Le second fait sera bientôt pour vous une démonstration du premier.
Vous êtes dans le mouvement. Je ne citerai aucun nom. Vous savez aussi bien que moi le bilan de toutes ces espérances trompées. Pour tant d’aurores radieuses, combien avons-nous eu de soleils à l’heure de midi? — Et dans quels sombres nuages vont se couchant les rares et pâles soleils qui ont lui?
Ne cherchez point la raison tie celle décadence qui semble une contagion. Elle est dans l'étonnement du triomphe. Elle est dans l’influence exercée par le vulgaire sur le poète. Elle est dans ce blasphème de l'abdication du génie.
Le génie est lait pour conduire la foule. Du moment que le génie se laisse conduire parla foule., il prévarique lâchement et Dieu l’abandonne.
Le triomphe qui étonne pervertit. L’archer, qui gagnerait un prix en atteignant un but qu’il n’a point visé, perdrait la justesse de son coup d’œil.
Il ést une misérable vérité, c’est que, de nos jours,
rien n’est désintéressé, pas même le génie. Le
génie travaille et s’efforce pour conquérir deux *
rémunérations : la renommée et la fortune. S’il aperçoit la fortune et la renommée au bout d’une voie qui n’est point la sienne, il change de route,
La foi n’y lait rien : il n’y a plus de fui. La religion littéraire se révolte bien un peu, niais elle cède. Et l'orgueil qui sait toujours se reprendre à quelque branche, grossit et s’enfle en criant ce mensonge : J’ai fondé une école ?...
Mon père méprit la main et la serra convulsivement:
— Ils n’onf rien fondé, Charles, s’écria-t-il, — sinon le système de plate obéissance aux fantaisies de la cohue. C’est la cohue qui a la haute main sur les courants littéraires : cohue des salons ou cohue du carrefour!
VlMÉli
La cohue dicte ses lois à l'homme qu’elle appelle un maître, — comme nous commandons notre repas au cuisinier que nous appelions un chef.
Maîtres^et chefs sont pour obéir.
Le goût déchoit; le niveau des œu vies intellectuelles s’abaisse; parce qu'au lieu de rester dans la sphère éthérêe, le poète, plus humble que Yatel qui du moins servait un prince, vient prendre tous les jours les ordres du vulgaire.
Que serait une classe où les marmots coifferaient du bonnet d’âne le pédant subjugué?
Voici longtemps que le monde a commencé ce mouvement de tête en bas. Les aveugles indiquent la route au clairvoyant; les culs-de-jatte mènent la course. C’est l’anarchie monstrueuse et mortelle.
Diras-tu non? Tu ne te souviens donc plus de Celuici qui bondit dans l’arène des penseurs comme un lion, comme un beau lion d’Afrique, si jeune et si lier, que sou premier rugissement lit trembler du haut en bas les caduques murailles de l’institut?
Qu’est-il devenu ? On ne sait trop. Qu’a-t-il fait? Une école : une petite classe d'enfants méchants et mal débarbouillés qui continuent, à cinquante ans qu’ils ont, de jouer desniches auxbourgeois, comme au bon temps des lames deTolède et des souliers à la poulaine!
Et cet autre, vivante symphonie, fils légitime des belles heures d’Apollon, cet autre, poète aussi dans la grande acception du mot, cet autre, dont la jeune
ATMÉE
type lit vibrer tout au fond de nos cœurs de si suaves, de si angélkfues accents, qu'est-il devenu? qu'a-t-il fait?
Vois-tu les cheveux blancs de ce troisième, couronnés de pampres en carton? Crois-tu aux enthousiasmes qui glapissent autour de la poésie populaire?
Ces trois-là, Charles, ont été mordus par la vipère politique. C'est la cohue qui donne For et les branches de lauriers.
La cohue qui vit de cuivre et de chardons.
Il faut flatter la cohue, il le faut sous peine de gloire posthume, c’est-à-dire de mort.
Et comme la cohue vire sur son axe invisible plus vite et mieux que la meilleure des girouettes, il faut changer avec la cohue, avant elle, si l’on peut, lestement et docilement.
Charles, si les hommes de génie sont obligés de passer sous ces fourches caudines, je le le demande, quelles humiliations doivent subir ceux qui n’ont que du talent?...
Mon père s'arrêta. Je demeurai muet.
Le détour me semblait énorme pour arriver à l’Ame de Madelon.
Je ne puis dire que F âpre éloquence de mon père ne fit sur moi aucune impression, mais je dois avouer qu'elle était loin de me convaincre complètement. Uy avait pour cela deux raisons : mon père dépassait le but, et j’étais trop jeune.
Pour comprendre ce qu'il y a de profondément vrai sous l'exagération de certaines diatribes, il faut avoir vécu. Je n'avais fait que lire, puis écrire : deux formes de songer. D'ailleurs, l'Ame de Madelon plaidait vigoureusement au-dedans de moi contre les idées de mon père.
; Qui avais-je trahi pour écrire l’Ame de Madelon ? qui avais-je flatté? quelle lâcheté commise? quelle palinodie chantée?
Mon père me regardait d’ùn œil intermittent, si je puis m'exprimer ainsi. Sa paupière allait se baissant et se relevant. Sur sa pauvre figure de malade, plusieurs impressions passèrent. J’y vis, tour à tour, de la défiance et de l’espoir, selon les diverses interprétations qu'il donnait in petto à mon silence.
Il reprit avec plus de calme eu prêtant à son accent une sorte de solennité :
— Charles,- je ne crois pas que vous soyez un génie. 11 n’y a rien là de blessant pour vous : on ne suppose pas le génie ; on ne l’admet que sur pièces authentiques et preuves irréfragables. Quant au talent, denrée moins rare, il se peut que vous en ayez, et même beaucoup : je n’en sais rien; je ne désire pas le savoir.
Je dus faire une grimace,” car mon père s’interrompit encore.
Son dernier mot avait produit sur moi l’effet d’un lourd talon de botte qui se pose sur un pied malade.
Evidemment, mou père n avait pas lu l'Ame de Madelon !
Chose singulière! Tout Paris avait dévoré l’Ame de Madelon. Et chez moi, dans ma propre majon, personne n’avait daigné feuilleter ces pages où s'épanouissait la fleur vierge de ma pensée.
L’univers en ce moment me jugeait. Il n'y avait pour se récuser que Liban et mon père.
Vous, qui savez tout, pourriez-vous me dire pourquoi j'encense eu ce moment une rapide et mignonne vision ? Mon imagination me montra Sophie d’Ablon coupant les feuilles de la Hevue et lisant l’Ame de
Madelon. , . .
Les épaules de Sophie étaient rondes; sa bouche moins large dessinait mieux l’arc d’amour. Elle ressemblait de plus en plus au portrait...
Mon père répéta très sévèrement :
. — Je ne désire pas le savoir. Le talent est un mal-
heur, Charles, et je ne vous veux que du bien.
Cette fois, j’ouvris la bouche pour protester.
Mon père m'arrêta d'un geste froid et doux.
— Charles, continua-t-il en me touchant ia main, il y a du moins une chose que je sais parfaitement, c'est que vous êtes un enfant loyal... une chose que j’espère, c’est que vous serez un honnête homme... uûe chose eniin que je soupçonne, c’est que vous avez de la fierté ; je ne vous ne blâme pas de cela, Charles... mais avec de la loyauté, de l'honneur et de la
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fierté, il ne faut pas se faire homme de lettres, mon fils, surtout quand on a du talent.
C'étaient maintenant [ses deux mains qui pressaient tendrement la mienne.
Voulez-vous une comparaison t Figurez-vous une fillette que sa mère prend par la douceur pour lui glisser au doigt l’anneau d’un mariage trop raison- * nable.
J’étais muet toujours.
Mon père me dit avec un redoublement d’onction :
— Tu ne me réponds rien, mon Charles?
Mon Charles! 11 y avait captation.
J'étais presque aussi embarrassé qu'à ma première contredanse.
Pour ne pas nie faire esprit fort à plaisir, j'avoue que j’avais bien quelque émotion, mais mon trouble prenait sa source ailleurs que dans l’éloquence de mon père. C’était le son particulier de sa voix creuse* et sourde, c’était sa pâleur et cet éclat fébrile qui brillait dans ses yeux agrandis.
Sans l’Ame de Madelon , il est probable que j’aurais cédé tout de suite, mais l’Ame de Madelon me tenait. J’entendais au dehors comme un grand murmure : c’était Paris tout entier qui parlait de l’Aine de Madelon I
— Mon père, m'écriai-je, croyant avooir trouvé un de ces arguments qui gagnent les batailles, je ne vous dirai pas que vous avez du génie, après la définition
AHUÊK
que vous en avez donnée, mais qui oserait vous refuser du talent, un grand, un immense talent, un talent de premier ordre ?...
Il retira ses mains ; je poursuivis néanmoins avec courage -,
— Qui oserait prétendre qu’à votre magnifique talent ne s'unit pas une loyauté complète? Qui oserait douter de votre honneur ?...
Mon père avait croisé ses jamhes l'une sur l’autre, il regardait le foyer. Peu à peu ses sourcils se fronçaient.
Comme j’hésitais, il me dit d’un ton sarcastique et positivement provoquant :
— Personne ne conteste absolument cela, monsieur Charles... faites-moi la grâce de conclure.
— Voici la conclusion, mon père... Votre talent, votre loyauté, votre honneur, votre fierté même, vous ont-ils empêché de conquérir une des plus belles positions de ce temps-ci ?
J’allais sans doule ajouter quelque petite chose pour arrondir mon discours, mais l’orage qui couvait éclata tout d'un coup. La figure de mon père se décomposa littéralement par l’effort qu’il faisait pour contenir sa colère.
J’eus peur et je me repentis.
— Ma position! répéta-t-il avec un éclat de voix extravagant; une position, moi!... fou! misérable fou! enfant! niais! sourd! aveugle! Je te montre
l'endroit du parapet d'où je me suis jeté tète première dans la rivière... je te montre l’eau trouble qui m’a noyé... Tu as sous tes yeux mon corps mort... Et tu raisonnes!... Et tu caresses le parapet!... Et tu regardes complaisamment la rivière!... Et tu dis en examinant le noyé : Voilà ut» gaillard dans une situation digne d’envie !... Va-t’en, Charles! tu me ferais mourir enragé!... Va-t’en! Fais ce que tu voudras! Tu es juste assez stupide pour manier la plume... Va-t’en! Je ne te maudis pas! Je te proclame membre de la Société des gens de lettres 1
Je vous répète là textuellement les paroles de mon père, mais je renonce à vous dépeindre le délire de son courroux. Ce qui vous semble moquerie dans tout ceci, avait les allures de l'épilepsie. Son mépris voulait écraser. Chacune de ses paroles frappait mon oreille comme un soufflet claque sur la joue.
Son doigt me montrait la porte d’un geste si impérieux que je ne crus pas devoir résister. Je me levai pour sortir.
Comme je gagnais le seuil, un gémissement me fit retourner. Je n’eus que le temps de m’élancer vers mou père, en proie à une violente attaque de nerfs.
J’ai dû vous le dire : il ^ avait de la femme beaucoup dans cette nature capricieuse, élégante et faible. 11 se renversa dans mes bras après une courte crise et resta longtemps les yeux fermés. Son souille se ralentit jusqu’à devenir presque insensible.
AIMftfc
— Mou père ! uioii père ! criais-je dans mou effroi ; pardonnez-moi ! Je ferai tout ce que vous voudrez !
Il rouvrit enfin les yeux à demi et me désigna, d’un mouvement plein de fatigue, un verre qui était sur la tablette de la cheminée. Je le lui tendis. 11 but une gorgée avec beaucoup de peine.
Quand il me rendit le verre, ses doigts froids me touchèrent la main, et il me sourit.
— G’est ainsi que je mourrai, Charles, me dit-il.
Je pris cela pour un reproche, et ma tète se
courba.
— Charles, poursuivit-il en essayant de sourire, les hommes ont toujours tort quand Us veulent convertir les enfants. Dieu ne permet point cela. Il faut l’expérience et le malheur.
Son geste caressant m’attira. Je m’assis tout auprès de lui sur un talxmret. Sa main s’appuya sur mes cheveux, et il murmura, en laissant retomber ses paupières appesanties :
— Je ne croyais pas t’aimer tant que cela, Charles, mon pauvre enfant... tu es le portrait vivant de ta mère !
Je dois me rendre cette justice : j’étais tout entier a mon père. Je ne pensais pas plus à VAinc de Mode - Ion que si je n’euse point été l’auteur de ce cher opuscule.
— Ta mère était ainsi, reprit -il, tenant à ses idées, mais douce, mais bonne, mais regrettant si vite le
eliagrin qu’elle avait pu faire! J’ai entendu ce que tu disais pondant ma crise, Charles; j'entends tout quoiqu'il me soit impossible de donner signe de vie.
Je me sentirai mourir et cela me plaît..
— Je vais miens, je vais beaucoup mieux, s’interrompit-il en voyant mon air consterné : il ne Faut pas t’effrayer, mon Charles, de ces pensées de mort qui me reviennent sans cesse... ce n’est point l’effet d'une lâche préoccupation : je suis prêt; tout est en ordre chez mon notaire, et l’abbé Morin m’a visité trois fois cette semaine.
Je dus pâlir subitement, car mon père me serra contre sa poitrine.
— Enfant! murmura-t-il, tu as plus peur que moi!
Ce mot n'était pas exempt d’un certain contentement.
Vous éprouverez ici un sentiment pénible, je le sais et je m'y résigne. Vous vous représenterez votre pauve ami Charles, introduisant le scalpel de l’observateur dans les derniers battements du coeur de son père.
Vous vous tromperez. Mon père était homme de lettres. Je l’ai été un peu. C’est un double malheur qui explique tout.
Sur ma conscience, j’étais tout entier à l'angoisse. C’est plus tard que l’intuition s’est faite. Je le dis comme je le pense, avec chagrin, avec pitié, Pliomme qui vit dans la liction feint sans cesse. Il
drape sa vie, il corrige les épreuves de sa mort.
— Écoute-moi bien, Charles, continua-t-il avec une soudaine bonbonne, c’est cette heure (jui va faire le souvenir que tu garderas de moi... Je me souviens surtout des derniers instants de ta mère.... Il n'est pas dit que je mourrai demain, ni ce mois-ci, ni cette année. Je m’éteins; ce peut être long... Je n’ai jamais été incrédule, quoique parfois, dans les essais échappés à ma jeunesse, j'ai parlé avec légèreté de choses profondément respectables... Autant par conviction que par convenance, j’ai voulu finir dans le giron de l’église qui me baptisa enfant, qui me donna, vers la douzième année, le pain de la communion, et qui bénit ma main de jeune homme dans la douce main de ina femme bien-aimée... Choisis ta femme, Charles; si elle est bonne, morte ou vivante elle veillera sur toi ; c’est ta mère qui me reconcilie avec Dieu, ta simple et sainte mère, par qui je t’aime enfin de tout mon cœur, Charles, mon pauvre enfant l...
Les pleurs jaillirent de mes yeux. Sa paupière était humide. Il me repoussa doucement et fit effort pour secouer l'émotion qui l’énervait.
— J’ai donc entendu ce que tu m’as dit [tendant ma crise, reprit-il en changeant de ton; — tu m’as dit : je ferai tout ce que vous voudrez.
— Et je vous le répète, mon père* m’écriai-je.
— C’est très- bien, Charles, c'est très-bien! Tu as
hou cœur; tant mieux !... Mais je disais autrefois à ta mère : Je ne veux rien par obéissance. Je te le dis à toi aussi, mon Charles. L'obéissance me déplaît : elle garde presque toujours rancune... c’est la persuasion qu’il me faut ; je ne serai content qu’après t’avoir convaincu. Je plaide pour toi contre ta fantaisie, mon lits, et cela me donne de la force. Tu as vu la sirène à mi-corps seulement. A l’âge que tu as, la profession littéraire nous a semblé à tous, comme ii toi, belle, brillante, glorieuse. A ton âge, pas plus que toi, nous n’apercevions l’horrible queue de poisson qui termine le torse de la nymphe.
Je n’abuse pas de la mythologie, tu le sais bien, Charles. Pardonne-moi cette comparaison en faveur de sa souveraine justesse. La muse, de nos jours est une enchanteresse qui sourit au-devant d’un trou profond où l’on se noie.
Tu n’as eu à m’opposer qu'un seul argument : ma position.
Au lieu de me fâcher, j’aurais du le répondre ; je vais réparer ma faute.
Tu m'accordes du talent, mon fds, beaucoup de talent. Je m’empare de cet aveu. Tu ne me contesteras pas non plus ce fait, que ma carrière d’écrivain a été laborieuse et longue. J’ai eu de nombreux succès. Mon père m'avait laissé en mourant vingt mille francs de rentes... Ta mère était pauvre. En mourant, je te laisserai, moi, deux cent mille francs à peu près...
Ne m’interromps pas. Nous discotons sur un fait : ma position. L’argent est ici un élément qui ne peut être négligé. Nous allons arriver tout à l'heure à la considération, au crédit, aux honneurs, aux autres unités, enfin, qui composent ce total qu'ou nomme une position.
Le résultat comme argent a donc été hautement négatif. Demande au premier venu de mes amis ou de mes eunemis, ce qui est tout un, si j’ai été un dissipateur...
Dans ma classe au collège Henri IV, nous étions une soixantaine. J’avais six ou huit camarades d'élite. Je ne les ai point perdus de vue. Tu les connais pour la plupart.
Il y avait d’abord Bodin, le gros Alfred Bodin qui faisait bien les thèmes. On disait au collège Henri IV : fort comme Félix, bête comme Alfred. Bodin est notaire rue Richelieu. C’est ce gros monsieur, officier de la Légion-d'Honneur, qui est entré l’autre soir très-tard chez les d’Ablon et pour qui madame la comtesse de Raimbault m’a trés-uettement coupé la parole.
Bodin est un personnage. Son fils aura plus d’un million.
Il y avait Mirail, le paysan du Danube qui euviail ouvertement mon esprit. Qu'il était lourd et stupide, ce Mirail! Tu l'as vu chez moi, car il daigne encore venir me voir. Il s’est fait éleveur dans le Calvados,
sa patrie. Il est membre correspondant de l’Institut. On ne sait pas sa fortune. Sa tille a épousé un petit pair de France.
Il y avait Ricquier, dit à lallouppe, enfant malatdif et obtus. Ses parents le traitèrent par l’algèbre et la trigonométrie. Fruit sec de l’École polytechnique, il se lit recevoir ingénieur civil. Plusieurs ponts écroulés sont sortis de sa main, ainsi qu’un bassin à flot où l'eau ne veut pas venir. C’est un personnage.
Il y avait Monnot, le pauvre Monnot, surnommé la Poule-Mouillée. On le refusa à Saint Cyr. Ses parents l’embarquèrent. Il montre l’exercice aux soldats du sultan. C'est un très-grand personnage.
Lusigny est banquier, Lusigny qu’on fouillait toujours quand il manquait quelque chose dans les pupitres. Lusigny est un immense personnage.
Moi seul... et j'étais le premier, le plus fort, le plus bravo, le moins laid, le plus riche au poiutdu départ.
Moi seul, je suis pauvre, obscur, sans crédit. Au lieu de monter, moi, j'ai su descendre. Tous ceux-là qui me jalousaient me protègent.
Ils disent, et comme ils ont raison, seigneur Dieu ! Ils disent : Félix s’est cassé le cou! Si Félix avait employé à quelque chose de sérieux ses aptitudes naturelles, il aurait maintenant une position.
Mon Charles, pauvre enfant, c’est précisément ce qui me manque : une position! ,
AIMKE
Je n’ai pas appliqué mes aptitudes naturelles à quelque chose de sérieux. Les choses sérieuses ce sont le notariat, l’élève des veaux, le carré de Phypothénnse, les fredaines truflrées (quand on sait s’en servir), les' comptes de retour, le cirage anglais, les culottes cousues à la mécanique.
Hors de cela point de salut t L’art n’est tolérable que si on l’élève à la dignité d'un commerce. J’ai gâté ma vie : j'ai fait Part stérile. Que mon malheur soit au moins comme un poteau sur ta route et te dise : Ne suis pas ce chemin de malédiction.
Mon père s'arrêta pour boire une gorgée d’eau. A part même le parti pris de colère et de rancune qui empoisonnait son argumentation, j'aurais pu lui répondre que la récompense de l’écrivain n’est pas du tout comparable au lucre d'un escompteur ou au crédit d'un homme public. Cette récompense est toute en lui et si haute, qu elle domine même cet éefatant bénéfice tju’on nomme la gloire.
Mais je me gardai bien de prononcer une parole.
Mon père était exténué de fatigue. Sa tête s’inclina sur sa poitrine.
— Ces iniquités nous blessent davantage, — murmura-t-il, — parce que nous sommes plus orgueilleux. Je meurs de cela, Charles, — comme Racine mourut faute d'un regard de Louis XIV. Mon
roi, à moi, c’était le monde : je meurs découragé, désespéré, vaincu. Le monde a détourné de moi ses yeux. Je meurs de n’entendre plus mon nom prononcé sur ma route...
Il se leva brusquement et me regarda en face.
— Charles, — me demanda-t-il, — mes paroles ont-elles fait impression sur toi?
— Oui, mon père, répondis-je sans hésiter.
— Est-ce bien vrai. Chai les 1 ?
— Mon père, c’est bien vrai.
— Veux-tu consoler mes derniers jours ?
— Je le veux de tout cœur, mon père.
Il tendit la main, prit la mienne et la serra comme on fait après un pacte conclu.
Puis il sonna. Liban parut.
— Liban, lui dit-il, faites la malle de M. Charles. Il part pour Londres.- — Quand cela^ demanda Liban.
— Ce soir, répondit mon père.
Arrivée à Londres. — Le tiimanrlt ■ au soir.
Ainsi donc, j'allais quitter un pays où tous les cabinets de lecture, tous les cafés et tous les restaurants avaient sur leurs tablas P Ame deMadelon : J'étais, je vous l’ai dit, fort amoureux de cette charmante madame d’Haynard, qui ressemblait tant au fameux portrait. Bien des fois, depuis la soirée chez les d'Àblon, je m'étais dit que madame d’Haynard ferait le destin de toute ma vie.
En ce moment critique, je ne pensai pointa madame d’Haynard, je ne songeai qu'à l'Ame de Madelon.
Chère enfant, petite toilette adorée, vous m’écrivez tout exprès pour me reprocher de n’avoir point encore tracé votre nom dans ces pages qui vous sont dédiées. Je l’écrirai tant que vous voudrez : Hélène, Hélène, Hélène I Vous ne me dites pas seulement que ce récit est le plus joli, le plus délicat, le plus vrai que vous ayez lu jamais. Quelle distraction, Hélène! Rêvez-vous donc déjà? à votre âge!
AIMÉK „
Et pour qui cette fantaisie du nom écrit en toutes lettres? A qui voulez-vous le montrer?
Je sais un beau jeune homme qui me parlait de vous, œ printemps, là-bas, tout là-bas, dans ces immenses plaines de la Hongrie oit les oiseaux tourbillonnent comme des nuages et obscurcissent le ciel dans leur vol. Dans cet étrange village de Szegedin, plus grand qu'une capitale, il est un vieux château turc : un carré de remparts qui s’affaissent, flanqué de huit tours basses et larges, coiffées chacune d’un turban de pierre.
Sur l’une des tours, qui regarde la Theiss, rivière vassale du grand Danube et dans laquelle tiendrait six fois notre Seine de Paris, le drapeau autrichien déploie ses blafardes couleurs. C'est la prison du bandit épique Rosza Chandor qui couche sur la terre mouillée par haine et mépris du matelas allemand.
Une fois, notre cousin Jean m’attendit plus longtemps que de coutume au pied de cette tour païenne. Le lendemain, j’y vis un nom gravé dans la pierre granitique, un nom de femme.
Plaignez-vous encore, Hélène! Jean est le plus noble cœur que je connaisse. Ce fut au pied de la tour de Szegedin que je compris pourquoi Jean admirait si froidement 1rs beaux cheveux des comtesses viennoises, et pourquoi Jean ne s'extasiait pas sur le galbe merveilleux des dames de la Saxe royale.
Jean n avait pourtant pas fait l'Ame de Modelon...
Hélène, ma chère petite Hélène, j’irai vous voir heureuse. C'est Jean que j'aime le mieux après vous.
Je vous conduirai ma femme. Elle se souvient de
vous : un hébé qui voulait la chèvre...
Mon père me guettait pendant qu'il donnait l’ordre à Liban de préparer ma malle pour le soir même. Je ne bronchai pas. J’étais désormais une victime résignée. Il se peut d’ailleurs que je ne fusse point très-fâché de voir un peu de pays. Je n’avais encore jamais voyagé.
Mon père reprit en me tendant la main :
— Charles, je suis partagé entre la joie et la peine.*J’ai delà joie en songeant que je vous barre une route pleine de souffrances et de perversité : j’ai de la peine parce que nous voilà séparés au moment où je me sentais pour vous le cœur d'un père. A Londres, vous aurez un crédit. Ne vous laissez manquer -de rien. Je veux vous dire une chose pour vous bien démontrer que mon désir n'est pas de peser tyranni* * quement sur votre vocation. C’est en France seulement que la littérature est une manie et une iulir- j\ mité. Vous savez l'anglais fort bien déjà. Vous vous perfectionnerez a Londres. S'il vous plaît d écrire enanglais. do vous faire homme de lettres anglais, je vous donne mon consentement des deux mains. Les Anglais peuvent avoir des milliers de défauts, mais ils se montrent du moins reconnaissants envers ceux ipii les instruisent ou les amusent. Si le ciel eût
voulu que noire bon ami Alexandre Dumas fût le fils d’un cokney, il serait, à l'heure qu’il est, riche comme une demi-douzaine de Rothschild. Parlons raison. Vous avez sans doute envie de savoir ce que vous allez faire à Londres ? v ; - ■ . v
— Mon père, finlerrompis-je, — en dehors de la profession d’homme de lettres, toutes les carrières me sont à peu près indifférentes.
— Je vous approuve encore, Charles, en ce sens que toutes les autres carrières sont passables. Étant une fois mise de côté, la profession d’homme de lettres, comme vous appelez sans rire cette burlesque fonction du bavard qui veut forcer f univers iuécouter ses inutiles harangues, le proverbe devient sincère; il n’y a point de sot métier. L’état de médecin a du bon, celui d'avocat aussi. J’aime assez le notariat ; l’administration n’est pas sans charmes. Mais note bien une chose, Charles, mon enfant. De nos jours, toutes les hiérarchies sont un peu interverties. Ce qui était en haut déchoit; ce qui était en bas surnage. Les professions libérales arrivent à n’êlre plus que des pis-aller. Il faut, pour les remplir, quelque intelligence, un peu d’instruction et même un petit grain de tenue. A quoi bon tout cela, puisque ^commerce peut s’en passer? Le commerce, c'est le haut bout, il n’y a pas à dire non. Le commerce a tous les droits et tous les privilèges. Il n'exige rien, sinon un faisceau de qualités néga.
OU
tives. Quiconque est assez avisé jKuir rompre avec cette infirmité que nous appelons Vesprit, quiconque -borne la science rnatliêmati<|ue aux quatre règles, la philosophie à l'égoïsme bien entendu, l’art aux dessins des châles ou aux (Humilions de l'indienne, la littérature au cours raisonné des fonds publics, peut rêver l’avenir d’un prince... Te répugnerait-il d’entrer dans le commerce?
— Je vous ai dit, mon père, répliquai-je d‘un ton morne, — (|ue je n’aurais d’autre volonté que la vôtre.' -
Il sourit et murmura :
— Quand on est une fois millionnaire, ou jieut faire çit et là quelque petit vaudeville...
— Kpargnez-moi au moins la raillerie!... commençai-je.
— Du tout, Charles, du tout! Je suis content, je suis gai, je veux que tu le sois. Je vois en toi un échappé des galères parisiennes : peux-tu m’empêcher de fêter ta délivrance ? Je veux que tu me remercies, Charles, non pas ce soir, peut-être, mais avant huit jours.
— Tu ne sais pas, reprit-il avec une légère emphase, lu ne peux pas savoir ce que c’est que le commerce anglais!... Il faut avoir vu cela pour y croire. L’Inde, mou ami, Valrna mater l l'inépuisable mine de toutes les richesses!...
Je me rappelle parfaitement le discours de mou
100 • AlMfcit; .
père. Je pourrais le reproduire en entier, mais je n’ai garde. Ce plaidoyer bouffi sortait entièrement de son style et de ses habitudes. Il s’échauffait de bonne foi, mais il n’était plus lui-méme. — J’ai vu souvent cela chez le grand avocat qui défend une mauvaise cause.
D'ailleurs, à quoi bon plaider? La cause était gagnée. Je ne résistais plus.
Pendant que Liban faisait mes paquets, mon père se mit à son secrétaire et minuta pour moi plusieurs lettre de recommandation. La principale était adressée à M. Arthur Mamby, chef de la maison Mambv et Sons, Piccadilly. Ce nom me frappa médiocrement, ltien ne me faisait.
Mon père me donna sur la vie de Londres d’excellents renseignements que j’écoutai peu. 11 me promit de me venir voir la saison prochaine, si sa santé le permettait. Il me recommanda de lui écrire souvent. - *
Je sortis de sa chambre la tète lourde, l’œil ébloui. Mon état était voisin de l’ivresse.
Je l’avais embrassé, il m'avait mis de l’argent dans la main. Il m'avait souhaité lion voyage.
Huit heures sonnaient à l’horloge commune. Le chemin de fer partait à- neuf heures et demie. Il était temps de s’éveiller, si tout cela n’était qu’un rêve.
Liban m'attendait sur le pas de ma porte.
— J’ai pris une des malles de monsieur, me dit-il,
la plus grande pour tout emporter ; car vous ne reviendrez pas . vulgairement parlant, par le retour du train de plaisir..
Il ricanait, en pliant avec soin mou pauvre habit, — P babil Caillet et Férembach.
— Vous êtes donc bien content de me voir partir, Liban? dis-je avec un gros soupir.
J'avais envie de pleurer.
— Pourquoi content? me répondit Liban. Dans 1 état domestique, on est ici pour souffrir les diverses importunités. Il y a plus gênant que vous... mais je conçois qu'on vous coupe de vive force la manie d'insertion dans les revues et autres périodicités... Nous en avons par-dessus la tête, vulgairement parlant du métier plumitif!
Sans le vouloir, ^ce brave Liban caricaturait si parfaitement l'amertume fatiguée de mon père, que je ne pus m'empêcher de sourire.
Il lança mon habit plié sous son bras.
— Un chacun, me dit-il, a par devers soi les péchés de sa jeunesse, si elle fut orageuse. Vous êtes à l'âge de la correction et des amendements qu’on peut apporterai! caractère d‘un jeune homme bien élevé... Loin de voir avec plaisir l’heure qui. va sonner de votre départ pour 1rs contrées étrangères, ça m’ennuie de penser qu'on ne vous verra plus un petit peu le soir, un petit peu le matin... L'habitude s’y
mêle, et ça vous manque sans qu’on sache pourquoi,
si on est assez faible pour s’attacher... Mais c’est pour votre bien, et les voyages forment l’esprit en parcourant le monde.
Puis, sans transition :
— J’ai mis la brosse à tète avec les peignes dans lapocbe de côté; les bottes neuves soûl au l'oud; vous trouverez toutes vos cravates dans le portefeuille. C’est bien fait, les malles, maintenant : j’y reprocherais seulement trop de compartiments variés et de cachettes superflues... vulgairement parlant... Les trois douzaines de chemises sont ensemble et les chaussettes visitées par l’inspection.,. Je n’ai pas besoin de surajouter qu’après quatorze ans dans la maison de monsieur, et vous ayant vu tout nabot, croître de jour en jour, ce sera sensiblement avec plaisir que je recevrai à l’occasion de vos nouvelles. ■ - . .
Il y avait eu vérité de l' attendrissement dans les élégantes constructions de cette phrase. Liban était un homme de cœur à sa manière.
Je lui offris la main. Il s’y attendait. Il ôta sou Imunet grec pour la serrer, et me dit :
— Quant à ça, on revient de plus loin... et 1* Angleterre, par le télégraphe et la vapeur, est une île du continent désormais.
Je restai seul dans ma chambre environ dix minutes. Je ne savais pas que j’aimais ma chambre. Quand je regardai la maison de madame d’A^Ion, de l’autre
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côté de i’allée des marronniers, les larmes me vinrent aux yeux. ‘ .
Je braquai ma lorgnette. Voici ce que je vis :
Aimée, les cheveux ébouriffés, était seule au salon. Elle dormait la tête appuyée sur ses deux mains croisées. Auprès d'elle, la revue était ouverte. Auprès de la revue, il y avait une cocotte en papier, posée sur ses deux pattes et sur sa queue.
On avait déchiré une page delà revue pour faire la cocotte !
Sur cette partie de cocotte qu'on appelle la tète, et qui ressemblait à un capuchon de moine, je pus lire, en gros caractères :
Madelon !...
Vanité profonde des triomphes humains !
— Le liacre est en lias, me dit Lilxm qui rentrait.
11 chargea ma malle sur ses épaules. Je le suivis en silence. En bas, il y avait une voilure qui empêchait mon fiacre d'avancer. Par la portière ouverte, je vis une blanche tète de jeune fille que couronnait une auréole fleurie.
— Nous avons lu votre nouvelle, me dit madame d’Ablon; — votre père doit être bien content?
Sophie souriait dans sa coiffure de bal.
La tête du grand Eberhardt m'apparut derrière son diadème fleuri.
— Pas mal, Charles, pas mal, — criait- il au moment oü l'équipage partait; — joli début.
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Madame «d'Aldon me salua de la main. Sophie garda son sourire de marbre.
Elles avaient un point eoumHin, cette Sophie et ma charmante baronne d’Haynard. Elles ressemblaient toutes deux au portrait. Sophie urr peu plus chaque jour, chaque jour un peu moins madame la baronne.
Sophie ramena en moi le souvenir de la baronne. Encore une douleur! Ce qui me fâchait principalement, c’était le plaisir qu’allait avoir cet idiot de baron en apprenant mon départ. Pauvre baron !
Je montai bien tristement dans mon (iacre. Une demi-heure après, je forçais de vapeur sur Boulogne.
— Pas de danger que je le quitte, quand même il me renverrait; ainsi n’ayez pas d’inquiétudes.
Telles furent les dernières paroles de Liban. Elles me firent du bien. Liban était toute la famille de mon père.
C’est une ville hybride, moitié anglaise, moitié française. On n'y demeure pas. Elle a juste l'importance d’un embarcadère entouré d'auberges.
* La colonne napoléonnienne est là qui regarde les blêmes falaises de Folkstone. De loin comme de près, la joyeuse Angleterre est lugubre.
Les Français de Boulogne ont déjà la tournure
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britannique» Toutes lesetiseigoes y sont faites pour les gentlemen et les ladies. J'aime mieux Londres, tout odieux qu’il est. Ou y rencontre plus de Parisiens.
Que vous étiez une délicieuse enfant, Hélène! Comme ce bleu et ce blanc, dévotion de votre douce mère, allaient bien au sombre azur de vos yeux! Comme vos cheveux prodigues tombaient gaiement sur la riche courbe de vos petites épaules! — Jean m’aime, parce que je lui disais là-bas vus pleurs radieux et vos éclatants sourires.
Ce sont les enfants anglais qui me font songer «à votre enfance. 11 n’y a là-bas de beau que les enfants.
Les jeunes tilles sont déjà tristes. Je ne sais pourquoi les dents des Anglaises continuent de grandir depuis la naissance jusqu'à la mort. Nos filles de Normandie vendent leurs cheveux. J’ai connu de blondes vignettes. — Ophélie, Olivia, Diana, Glary,
— dont la dépouille eût été vraiment précieuse pour le commerce de la tabletterie.
Mais les enfants de Hyde-Park! des rêves de mères! La santé, la grâce, la force! Et des soutires! -• •
A bien réfléchir, on se dirait, il est vrai : Cet auge aux cheveux de lin marchera dans six ans sur des pieds immenses et nouera un mince ruban de velodrs noir autour de son grand cou cartilagineux;
— le chérubin aura des favoris acajou en côtelettes.
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Ce sera miss Molly, blafarde efeèche; ce sera sir Arthur, ventru et pléthorique.
On ne se dit pas cela. On est sous le charme. Vat-on songer, en voyant celte couvée de poussins mignons et lestes, que l’automne en fera de lourds chapons? '
. Il faut aller voir les enfants anglais le long de la rivière serpentine, quand ils admirent les moutons de la reine, les canards de la princesse royale, les pintades du prince de Galles et les pigeons du prince Albert. Il faut y aller, s'il fait par hasard un temps passable, et que le soleil londonien, guéri un instant de sa fluxion chronique, montre boudeusement, au-dessus des grands arbres de Saint-James, sa pâle face de valétudinaire bouffi.
C’était un dimanche au soir. Nous mouillâmes sous London-Bridge. Je laissai mes bagages en douane et je me lis rouler au travers des rues silencieuses de la cité jusqu’à Piccadilly.
Il est bon de voir Londres, pour la première fuis, un dimanche au soir.
L’ennui puriiain vous saisit avec une violence telle, que vous êtes bronzé du premier coup.
Les trottoirs sont morts, les maisons sont fermées. La comédie pieuse dépasse tellement le but, qu’on dirait une cité frappée par le feu du ciel.
Malheur à qui se met en deuil pour parler à Dieu! La prière est un chant. C’est à Sodome qui ne prie
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pas de cacher dans l.a nuit le blasphème de son silence.
Ces dévots anglicans vous ont un méchant air de conspirateurs. Se cache-t-on si bien pour prier seulement ?
M. George Manby vint me recevoir à la |»orte dès que j’eus fait passer mon nom. C’était, assurément, une distinction hors ligne. Ou ne reçoit point le dimanche soir. Mon père avait eu des rapports du raides et fort intimes avec M. Arthur Manby. Celui-ci s’en souvenait.
Georges, grand garçon, d’une vingtaine d'années, corps d’Hereule, ligure d’oiseau, me précéda en me demandant tout bas des nouvelles de ma santé. Je lui répondis en anglais de Paris, lin son rauque et guttural témoigna sa satisfaction.
Jecrois qu'il m’aurait donné le doigt sans la solennité du dimanche au soir.
En arrivantau seuil du salon, il me dit : — Silence 1
Il entra le premier, je le suivis. Tout le long du chemin, nos pas s'étaient étouffés sur des tapis ras et durs. Les maisons anglaises sont vêtues du haut en bas comme un gentleman prudent qui relève le collet de son twine, un jour de brouillard* On ne peut nier qu’elles ne soient chaudes et confortables. L’ennui s’y accumule sans déperdition aucune. Point de courants d’air pour balayer les larges bâillements. De génération en génération, le spleen indigène s’y