‹ Aimer: pièce en trois actesChapitre 23 sur 63 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

temps. La vie passe ! Vous ne sentez pas comme les jours glissent et se perdent les uns dans les autres ? Je me vois encore arrivant ici pour la première fois, demandant ma route, me trompant, ne trouvant pas votre portail. Je me rappelle le premier aspect de votre maison, dans les arbres, si différent de Taâpect d'aujourd'hui, Tœil dont je regardais ces choses. Et puis votre arrivée. Vous veniez de la roseraie... Mais c'était à l'instant ! Mais c'était tout à l'heure ! Et il y a un mois ! Un mois ! Y songez-vous ?

HÉLÈNE

C'est vrai. Cela fait un mois.

CHALLANGE

Songez-vous à ce qu'elle emporte encore, cette journée-ci qui glisse, qui fuit, comme une voleuse ! Songez-vous que nous ne vivons qu'une fo^s, et que le champ se réduit sans cesse de nos possibilités ! Déjà, tout ce que nous n'aurons plus I Vous ne sentez pas, en vous avançant vers la vie, tout ce que la vie nous retire ? Quand on est extrêmement jeune, on croit que tout sera toujours possible. Mais déjà que de restrictions! Que de barrières ! Moi, je me désespère sans cesse de tout ce que je n'aurai pas ! Je ne serai pas marin. Je ne serai pas savant. Je ne serai pas artiste. Trop tard 1 Défendu, tout cela ! Impossible I Je pense à tout ce que sont les

autres. C'est affreux tous ces autres ! N*être que soi, madame, quand il y a tous les autres ! Il me semble que chaque jour on abdique un nouveau pouvoir ! Ah ! chaque seconde est précieuse ! La vie entière n'est qu'un moment !

HÉLÈNE

Oui, un moment. Nous le savons bien, nous, les femmes, pour qui ce moment est encore deux fois plus rapide que pour vous. C'est pourquoi ce moment, il faut le vivre avec douceur, avec cajme, profondément. La vie est à peine assez grande pour contenir un seul bonheur. Ce sont ceux qui veulent tout saisir qui n'auront rien eu à la fin. Il faut étreindre avec passion une seule chose, et prendre bien garde de ne pas la laisser tomber.

CHALLANGE

Une seule chose ? C'est bien grave ! La fatigue peut venir.

HÉLÈNE

On ne se fatigue jamais de ce qui est vraiment bien. Tenez, cette vue, je la regarde tous les matins, de ma chambre, depuis des années, et tous les matins, cependant, elle me ravit, elle m'étonne. Tous les matins, je songe devant elle : « Quelle merveille ! » Elle est toujours nouvelle pour moi. On n'épuise pas un vrai bo|iheur. Tous les bonheurs y sont contenus.

Dana un être qu'on aime, il y a tous les êtres. Le monde tient dans un jardin.

CHALLANGE

Non ! non ! Les êtres sont divers ! Les pays sont divers ! C'est un crime de réduire le monde à la pauvre mesure humaine !

HÉLÈNE

Mais, si l'on ne sait pas se borner, comment réaliser jamais quelque chose de parfait ?

CHALLANGE

Ah ! oui, la perfection I

héi£ne Sans doute !

CHALLANGE

Mais la perfection, c'est un mur !

vous après que vous l'aurez atteinte goûterez, et puis vous la goûter aujourd'hui, demain, tous les jours qu'on ne renouvelle pas, c'est une l a d'autres buts après le but atteint, el perfections après la perfection ! Vu jamais entendu, se révolter en vous femmes possibles que vous étouffez i vous, qui vous éblouiraient peut-être s permettiez de vivre I Une autre f

pensez-vous ? Vous n'êtes qu'une parcelle de vous-même ! Autre chose ! Sentez-vous la magie de ce mot ? Devenir, dans d'autres décors, et parmi de nouveaux visages, un autre soi ! Ah ! ce que vous avez est parfait, je le sais ! Elle est parfaite, votre Charente avec son passé de châteaux. Elle est parfaite, votre maison, parfaite de proportions, dé couleurs, d'aprangement ! Il est parfait, ce paysage^ Mais, madame, il y a le monde !

HÉLÈNE

Taisez-vous ! Vous m'étourdissez ! Autre chose ? Une autre personne ? C'est effrayant ! Le monde ? Mais ce n'est qu'un mirage ! Mais oui ! Romantique que vous êtes ! Vous croyez que vous me troublerez ? Non ! non ! Et je vais vous répondre. Les voyageurs qui ont connu les plus merveilleux coins du monde préfèrent toujours leur ciel natal !

GHALLANGE

Ils le disent, mais ce n'est pas vrai ! Là-dessus, vous pouvez me croire ! Le village natal ? Mais il nous brûle les pieds ! Nous n'y touchons que pour y puiser plus d'ardeur pour d'autres . départs ! Comment, d'ailleurs,* aimer un sol où le hasard nous a fait naître, que nous n'avons pas même choisi !

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