AMBASSADE EN ECOSSE
En Ecosse, la cause de la France était populaire. Ennemis he're'ditaires de TAngleierre, les Ecossais étaient venus prendre du service sous l'étendard de Charles VII. Le roi avait fait connétable le comte de Douglas. Si, grâce aux archers écossais, quelques avantages de guerre avaient été obtenus, comme à Beaugé, la fortune changeante avait abandonné l'armée royale à Crevanet à Verneuil ; cependant l'émigration des Ecossais en France continuait, elle apportait des contingents nouveaux inappréciables au moment où le duc de Bedfort s'apprêtait à porter un coup décisif en enlevant Orléans (1428). Consolider par une alliance ces sympathies de deux peuples amis, en lutte avec l'Angleterre, devenait un acte de prévoyante diplomatie. Une mission fut envoyée auprès du roi Jacques pour lui proposer un projet d'union entre le Dauphin (plus tard Louis XI) alors âgé
AMBASSADE EN ECOSSE lOI
de cinq ans et la princesse Marguerite qui n'en comptait que trois. On promettait au roi d'Ecosse la cession du duché de Berry ou du comté d'Evreux à son gré, après la libération du royaume.
Deux autres ambassadeurs, le comte d'Evreux et l'archevêque de Reims complétaient cette mission. Mais, Alain Chartier qui partit avant eux et fut admis le premier auprès du roi Jacques, bien que par sa modestie accoutumée, il se place au second rang, paraît avoir joué le rôle principal (i). Cette ambassade atteste la confiance que Charles VII accordait à son secrétaire. On raconte qu'Alain Chartier stipula entre autre apport de la jeune princesse, l'envoi en France, de cinq mille archers écossais. Contingent considérable pour le temps et dont la petite armée royale avait grand besoin.
(i) Delaunay, Thèse, p. 84
Le Lay de Plaisance.
Le Débat du Réveille matin.
Les deux Fortunés d'amour.
Le Lay de la Belle Dame Sans-Mercy
En plaçant ainsi au dernier rang de ses œuvres, les poésies le'gères d'Alain Charrier, qui dans l'ordre chronologique devraient occuper la première date, nous indiquons que par eux seuls, ces Débats d'amour seraient insuffisants pour justifier l'hommage que la ville de Bayeux se propose de rendre à notre écrivain national.
Il est à craindre que ces poésies légères aient exclusivement hanté l'esprit de l'artiste de talent, auteur de la statue élevée par la ville de Paris au poète Alain Chartier. Il le représente, en effet, dans l'attitude un peu plaisante d'un diseur de petits vers débitant le sourire aux lèvres, avec un geste comique, une tirade qu'on peut croire empruntée au Débat du Réveille inathi. C'est aussi certainement sous une pareille impression qu'un rédacteur, appartenant à la grande Presse Parisienne, a pu écrire avec
autant de légèreté que d'inexactitude, qu'Alain Chartier était un simple faiseur de petits vers ne méritant pas d'être honoré d'une statue ; il est vrai que cet historien littéraire qui appelle l'éloquent quadrilogue ixvectif, quadrilège inventif ^ et signale le Lay de la Belle Dame sans MERCY sous le titre de la Belle Dame sa?is mari ! n*a sans doute jamais eu sous les yeux les pages écrites par MM. Lenient, Géruzez et Delaunay. La protestation de ce journaliste contre le projet de l'édilité bayeusaine n'aurait pas manqué de portée si les « Bajocasses » comme il écrivait, n'avaient eu en vue de rappeler par un monument la mémoire du patriote dont l'âme vibra sous l'étreinte des douleurs de la France. Nos lecteurs savent maintenant quelle idée ils doivent avoir des écrits politiques d'Alain Chartier, ils nous permettront donc de passer rapidement sur les poésies légères.
S'ils désirent en avoir une idée complète, sans recourir à l'édition de Duchesne, celle qu on trouve le plus facilement dans les bibliothèques publiques, ils liront l'étude déjà plusieurs fois citée, consacrée à Alain Chartier, par M. Delaunay. Ce savant candidat au Doctorat ès-lettres analyse dans le chapitre 1 1 de sa thèse (i) les
(OThorin éditeur, 1876; Fontemoing, successeur.
poésies légères d'Alain Chartier ; il indique la place qu'elles occupent dans la littérature du xv^ siècle, à côté des compositions d'Eustache Deschamps, de Christine de Pisan, de Gaston d'Orléans. Cette recherche très distinguée, intéresse particulièrement l'histoire littéraire. Si captivante qu'elle soit, elle ne rentre pas dans la démonstration que nous désirons faire : Prouver qu'Alain Chartier, parvenu à la maturité de son talent, fit œuvre de bon français, de sage penseur, d'éloquent écrivain, de négociateur utile d'ambassades importantes.
Cela étant bien entendu, disons un mot des poésies légères.
M. Lenient, dans son Histoire de la Satire en Fratice, au moyen âge, (p. 238) explique l'entrée en scène d*Alain Chartier à la Cour; comment il succéda et dans quelles conditions, au censeur rigoureux Eustache Deschamps, tombé en disgrâce auprès des dames qu'il ménageait de moins en moins.
Le Lay de Plaisance recommande de faire appel à tous les gays esbatements, aux jeux, aux danses sous les frais ombrages, de fiiyr mélancolie, d'entendre les balades nouvelles au son des harpes et vielles.
Le Débat du Réveille matin, dialogue entre deux jeunes compagnons couchés dans le même lit, met en scène un amoureux qui ne peut dormir et un indifférent ennuyé que son camarade trouble son sommeil. Il cherche à se débarrasser de sa plainte en lui donnant à espérer que son amie ne sera pas toujours cruelle.
Et puis quand ell' vous sentira, Humble, secret et bien amant, Par Dieu son cueur s'adoulcira.
Dame n'a pas un cueur d'aimant.
Les Deux Fortunés d'amour. Ce titre préféré par André Duchesne à celui de Débat du gras ET du maigre, c'est-à-dire, sans doute, du chevalier heureux et de bonne mine opposé au chevalier déçu, dépité et amaigri par la peine, ce titre, disons-nous, s'applique à un Débat dans lequel un chevalier fortuné voit dans l'amour la source de toutes les joies, tandis que son camarade trompé dans ses espérances, se plaint de n'éprouver que tristesses et amertumes.
Le Lay de la belle Dame sans mercy. Alain Chartier dans ce poème fait parler une femme spirituelle ne répondant aux protestations passionnées de son adorateur que par un gai persiflage. Elle se montre si constamment cruelle
que le pauvre chevalier meurt de douleur. Ce dénouement mécontenta, paraît-il, vivement les belles dames de la cour, qui signifièrent une requête contre Alain Chartier, lui reprochant d'avoir voulu par avance: « rompre la queste DES humbles servans » c'est-à-dire décourager mal à propos,, les aspirants d'amour : Deux mois sont donnés au poète pour préparer sa défense, il la présente dans une pièce qu'il intitule : Excusaiion, où il essaie d'expliquer sa faute, protestant à l'avenir, de sa soumission aux dames. L'amour pardonne au poète :
Puisqu'à m'a court tu te réclames J'en suis content, et tant t'en di Que je remetz la cause aux dames.
Hélas! le poète connut, à son tour, les infortunes d'amour. La mort lui tollit, (lui enleva) sa maîtresse et il résolut de renoncer à toutes joyeuses écritures.
Adieu chansons que voulentiers chantoye.
Et joyeulx ditz ou je me délectoye !
Cette grande peine de cœur, Alain Chartier réprouva, pensent ses biographes, peu de temps après la date de la bataille d'Azincourt. Le souvenir sans cesse renaissant de cette néfaste
journée, n'était pas fait pour rendre moins profonde la tristesse du poète, aussi, depuis 1420, ne trouvons-nous sous sa plume : « que la BONNE RAISON des PAROLES et la GRAVITÉ des SENTENCES » sclon le jugement de Pasquier.