SCÈNE II I I
Penser qu'on est les fils du vrai pays de gloire, Et fuir, abandonner Paris, passer la Loire, Lutter quand même encore, et s'avouer tout bas Que l'on n'est pas de force, et que l'on ne peut pas ! Sentir autour de soi, sur soi, partout, dans l'ombre, Des gens ayant pour eux la Fortune et le nombre 9 Reculer aujourd'hui comme hier, pour demain, Sans doute, reculer après quelque tuerie; Et, par lambeaux, les pieds saignants, l'âme meurtrie, Roulant l'un après l'autre au fossé du chemin, Lâcher à chaque pas un peu de la Patrie!
AGNÈS
Mais, Jeanne?
MARGUERITE
D'un seul mot, la Dame de Beauté Nous rappelle qu'il est des sujets de fierté. Aux sombres souvenirs vous êtes trop fidèle, Alain; Jeanne eut son tour aussi : parlez-moi d'elle, Des voix qu'elle entendait; dites-moi, dites-nous Tout ce que vous savez de la bonne Lorraine. C'est elle, en Paradis, que je prie à genoux De m'aider, — si jamais Dieu veut que je sois reine, - Et je compte bien faire en sorte, sur ma foi, Que Jeanne, ce jour-là, soit contente de moi !
ALAIN
Avait-elle vraiment des visions étranges ?
Je l'ai cru, je le crois comme tout cœur français;
Elle seule écouta ce qu'ordonnaient les anges,
Et je dis simplement les choses que je sais.
Je sais que j'ai subi, moi si vain de ma lyre,
Le charme d'une enfant qui ne savait pas lire,
Et que j'ai laissé là mes rimes et mes chants
Pour me faire soldat et pour courir les champs.
Je sais qu'à son appel, lorsque par le royaume
Elle allait chevauchant, bannière en main, sans heaume,
— Nu-tête, mais ayant une auréole au front! —
Tous tant que nous étions, entraînés pêle-mêle,
Effaçant d'un seul coup l'inoubliable affront,
Nous suivions, sans jamais rompre d'une semelle,
Son bon courtaud de guerre, — un paysan comme elle!
Ah! le digne Français que ce brave cheval!
Droit aux Anglais, toujours, par le mont et le val
Il poussait, aux naseaux ayant deux jets de flamme :
Il ne se pouvait pas qu'il lui manquât une âme!
Eussions nous peu de monde, et l'ennemi beaucoup,
Il allait son chemin, la bride sur le cou.
Son pas rythmé scandait la marche vengeresse
Mieux que tous les clairons et que tous les tambours;
Et, — comme s'il n'eût fait que changer de labours, —
En vaillant tâcheron, sagement et sans presse,
Il faisait sa besogne, et broyait du sabot
Les hommes de Bedford et les gens de Talbot.
C'est qu'il était pesant, le bon cheval de Jeanne!