SCÈNE II lj
Quand, luisant au soleil en terrible attirail,
De la pourpre au harnais, du sang à la balzane,
Il éventrait les rangs d'un heurt de son poitrail,
On eût dit le sillon que fouille et que chavire
Le soc d'une charrue ou l'avant d'un navire!
— Et puis, figurez-vous, bien droite sur larçon.
Une étonnante fille en habits de garçon! —
Derrière eux, La Trémoïlle, et La Hire, et Xaintrailles
Venaient, élargissant le sillage vainqueur;
Et des frissons sacrés vous prenaient aux entrailles
A voir aller ainsi la Jeanne des batailles
L'épée au poing, l'éclair aux veux, — la France au cœur!
MARGUERITE, à part.
O Jeanne!
ALAIN
Le bon duc se meurt, et Jeanne est morte. Ce que mes veux jadis ont vu de noble et beau S'en va; je m'en irai bientôt, mais que m'importe0 D'ailleurs, le vrai silence est celui du tombeau! Si je vous dis cela, c'est que j'ai quelque honte De remuer ainsi les deuils que je raconte ; Quand, forçant à s'ouvrir mon cœur que je fermais Vous avez évoqué les êtres que j'aimais, Vous m'avez fait manquer à la pudeur suprême Dont je m'étais juré le respect à moi même: Toujours m'en souvenir, — et n'en parler jamais!
MARGUERITE, avec enthousiasme.
Vengez-les donc, au moins ! Qu'en vos strophes de flamme
Sans y lire leurs noms on respire leur âme,
— Comme du flacon d'or ou du jardin fermé
S'épandent les parfums dans un air embaumé ! —
Après la villanelle aux étoiles chantée
Donnez-nous le refrain des braves et des forts :
Tu fus Anacréon, poète, sois Tyrtée!
Et que l'œuvre nouvelle, aux quatre vents jetée,
Soit digne de ma France, et digne de tes morts !
ALAIN
Non. — Ne m'imposez pas, Madame, un trop beau rôle Qu'il sied de confier à d'autres mieux-faisants; Ce fardeau-là serait bien lourd à mon épaule : Elle a plié déjà sous la charge des ans. S'il faut à ce pays un hymne qui l'émeuve Pour entraîner ses fils à la suprême épreuve, Allez 'aux jeunes gens; laissez en paix les vieux : C'est encore à vingt ans que l'on chante le mieux! C'est de larmes d'amour qu'alors l'œuvre est pétrie, Si la bouche a crié, c'est que l'âme étouffait; Quand même il s'agirait du deuil de la Patrie, Une femme est au fond de tout ce que l'on fait ! Nous ne savons chanter que si quelqu'un nous aime, Mais un écho, parfois, répond, — illimité : C'était pour un baiser qu'on rimait le poème, Et l'on en est payé par l'Immortalité !