BIOGRAPHIE
Alain est né à Lille en Flandres. C’est ce qu'affirment tous les historiens les moins éloignés de l'époque à laquelle il vivait depuis Albéric deTrois-Fontaines{2) jusqu'à Trithème. Il est vrai que ce dernier, comme Voss (3) après lui, fait d'Alain un Teuton (teutonicus), qualification que Sixte de Sienne et Giraldus ont remplacée par celle d'allemand (alemannus, germanicus), et Possevin par celle de belge ( belgius), mais c'est que le pays flamand avait avec l'Allemagne assez de rapports pour qu'un Allemand s'y trompât à son avantage.
(4) Dict. des sciences phitosoph. Paris, Hachette, tome 1.
(2) Alberici trium fontium chronica, éditée par Leibnitz. Conférez Othon de S. Blaise, continuateur d'Othon de Frysingue (Sa chronique est insérée dans plusieurs recueils notamment dans la Bibliotheca Patrum cisterciens. de Teissier). Henri de Gand et Hartmann Schedell dans sa Chronica Mundi, la Chronica belgica; Trithème, de Script. ecclesiasticis.
(3) Gr.Vossius. de poetis latinis.—Sixte de Sienne, Bibliotheca sancta. — Giraldus. dialog. ” de poetis. — Possevinus, apparatus sacer.
De
Manriquez et D'Ionghelle ont contesté l'authenticité de cette origine , en prétendant que de Lille (de insula, de insulis, insulensis) n'était qu'un surnom (1). Il est vrai qu'il en fut souvent ainsi et que l’auteur de l'Homme des Champs, pas plus que l’auteur de la Marseillaise n'était né à Lille. Il est vrai encore que saint Anselme n'était pas de Cantorbéry, ni Roscelin de Compiègne , et qu'ils ont dù ces noms, l'un au siége qu'il a occupé, l’autre au lieu où il a enseigné ; mais ici les témoignages sont trop nembreux et trop précis pour qu'il y ait doute. La tradition a établi une possession d'état qui n’a pas été sérieusement contestée (2).
Cependant au XVIIL.* siècle l'abbé Lebœuf reprit cette discussion (3). Ce n'est pas qu'il niât que le nom d'Insulensis fût relatif à une ville, mais il l’entendait de tout autre que Lille en Flandres ; c'était L'Île en Médoc, L'Ile dans Je comtat Venaissin ; l'Isle-Adam, près Paris, sous prétexte qu'il y avait auprès de ce dernier lieu un couvent de Citeaux, ordre auquel était voué Je Docteur universel — que l'île de Médoc était dans le ressort d'un seigneur de Montpellier auquel Alain a dédié l'un de ses ouvrages : Le De fide contra hæreticos (4) — que le comtat Venaisin doit être la patrie d'un écrivain qui fait preuve
(1) Manriquez. Annales cistercienses seu verius ecclesiæ annal. a condit. cisterc.— Jongelinus : Purpura sancti Bernardi et notitia abbatorum ordinis cisterc.
(2) On a voulu s'appuyer encore sur un passage d’un des ouvrages attribués à Alain : les Prophéties de Merlin, dans lequel cet auteur déclare être né à Lille. Mais comme nous le verrons p. 102, cet ouvrage est très suspect. —Dans les T'heologiæ regulæ, Alain prend un exemple dans la fabrication de l’hydromel ; n'est-ce pas bien encore un homme du nord ?
(3) Lebeuf. Dissertations, dans l’histoire de Paris, tome 1], part. 2, page 293, et avant lui Gariel : Series prefect et episcop. Magalon. Bossuct. Hist. des variations de l’Église protestante.
(&) Voir page 64, ce qui est dit au sujet de la dédicace de ce livre.
dans ce même ouvrage d'une si grande connaissance du mouvement et des opinions hérétiques du midi de la France. Ce sont là, on le voit, des inductions bien légères, des suppositions gratuites opposées sans nécessité à une tradition constante. M. Schmidt s'attachant à la même dédicace du De Fide et aux mêmes observations, en a. conclu tout différemment que le De Fide contra hæreticos était l'œuvre d'un autre Alain ; nous verrons plus loin sur le livre même si cette explication est plus admissible (1). |
On s’est , il est vrai, souvent trompé sur la patrie d'Alain en le confondant avec un de ses nombreux homonymes. Demster l'a cru allemand en le prenant pour un Alain ou Alleyn, abbé de St. - Jacques , près de Wurtzbourg. ( Herbipolensis) (2). Mais celui-ci n était pas même allemand, c'était un écossais, comme le prouve ce vers de son épitaphe :
Scotia me genuit, Germania condit Alanum.
J. Trithème , qui fut ensuite abbé du même couvent, le cite comme originaire de l'île de Man et comme étant mort en 4455 (3). L'erreur de Demster est donc bien singulière.
Drexell a fait du Docteur universel un abbé sicilien , en s'appuyant de cette dénomination des îles (de insulis) (4). Manriquez en a fait un espagnol, le confondant sans doute avec un religieux ami de Saint Bernard , qui vécut dans la Péninsule et porta aussi le nom d'Alain (5).
(4) Schmidt. Histoire et doctrine des Cathares. Voyez plus luin page 66. (2) Demsterius. Historia ecclesiastica gentis scotiæ.
(3) J. Trithème. Chronica monasterii sancti Jacobt herbipolensis. Voyez Niceron sur Trithème.
(&) Drexelius. Commentaire in Daniele.
(5) Manriquez, |. c,
La date.
Alain professeur à Paris.
Discussion,
es Ad
Rien ne peut aider à préciser la date de la naissance de notre philosophe. Les événements de sa vie sont aussi fort peu connus.
Si on lui attribue les Commentaires sur les prophéties de Merlin, œuvre assez problématique, ainsi que nous le verrons plus loin , il était tout petit enfant en 1128 (4).
Faut-il, en prenant à la lettre un distique de ses Paraboles, croire qu'il ait été élevé par une belle-mère très-dure qui empéchait son père de lui venir en aide :
Aufert sæpe solo nigra nubes lumina solis Et patris auxilium sæva noverca mihi.
Mihi pout être mis ici pour nobis, hominibus , comme en divers passages de ses poésies, mais d'un autre côté Alain y fait souvent aussi allusion à sa personne, comme dans ces vers fréquemment cités :
Simpliciter cæcus prohibetur ducere cæcum, Ne cæcus cæcum ducat in antra suum ;
Sed tamen insanum prohibere nequimus Alanum Quin dubio cæcos ducere calle velit. . . .
Aucun fait ne se présente donc dans cette biographie avant qu'on trouve notre docteur professeur et l'un des plus célèbres professeurs de Paris, au rapport d'Henri de Gand et de Trithème (2). D. Brial l’a contesté (3). Il s'étonne que ni Jean
(1) Ci-après, page 101.
(2) Henricus Gandavensis. Descriptoribus ecclesiasticis. Voyez l'édi-
tion de Lemire (Mirœus) dans ses Nomenclatores septem. — Trithème, de Scriptoribus ecclesiasticis.
(3) Histoire littéraire de France, ouvrage commencé par les Bénédictins de S. Maur et continué par l'académie des inscriptions et belles-lettres, tome XVI, p. 396. Notice très-étendue de D. Brial sur Alain de Lille.
TR
de Salisbury, qui nomme tous les professénrs de son temps, ni Guillaume-le-Breton , qui cite les poètes célèbres qui l'ont précédé, n'en aient pas fait mention (1). Il s étonne plus encore que les manuscrits d'Alain ne lui donnent pas cette qualité. Il est facile de répondre que les manuscrits du XIIL.e siècle joignent plus souvent au nom de l’auteur la qualité de magister ou de chanoine , d’abbé , d'évêque, que le titre de professeur.
Quant à Jean de Salisbury, de l'aveu même de don Brial , il parle des professeurs qui ont brillé de 1136 à 4148. Or le Docteur universel était très-jeune à cette époque, puisqu'il est mort en 4202. Guillaume-le Breton a composé son poème vers 1220. À cette époque Alain était mort depuis dix-huit ans et peut-être retiré du monde depuis trente. Il n’est donc pas étonnant qu il ne soit pas question de lui. Enfin on ne peut pas prétendre, comme on l'a fait, que le professeur célèbre à Paris fut Alain de Bencliff (Becolinus) et non Alain de Lille, car le premier, au rapport de Mathieu Paris enseignait , en 1230, et à cette époque le Docteur universel n'existait plus.
Il faut donc admettre avec une tradition constante que celui-ci enseignait à Paris (2). Henri de Gand nous apprend qu'il le faisait dans l’école ecclésiastique (præfuit ecclesiasticæ scholæ). On appelait ainsi l'école établie originairement près de l'évêché de Paris (cloître Notre-Dame), et auprès de laquelle bien d'autres étaient venues se grouper, avant la constitution de l'Université. C'est dans celle-là même que Guillaume de Champeaux avait donné ses leçons lors de ses premières
(1) Jean de Salisbury, le célèbre ami de S. Thomas de Cantorbéry. Voyez son Metalogicum, et son Policratus et ses épitres. —Willelmus Brito, dans sa Philippéide et sa chronique en prose.
(2) Henricus gandavensis, de script. eccles. 1. c, Trithème, idem. On
voit même dans les T’heologicæ regulæ Alain prendre la Seine pour sujet d'un exemple.
Enseignat-il à Montpel-
lier ?
it
luttes avec Abeilard (1). Le mot præfuit semble indiquer qu’Alain eut la qualité de régent ou de maître des études , quelquefois cependant, ce terme ne désigne que la simple occupation d'une chaire (2). Quant à Sander, qui fait de notre docteur un maître de Sorbonne, et à Sixte de Sienne qui en fait un modérateur de l'Académie, ils emploient des expressions vicieuses qui, prises au pied de la lettre, seraient des anachronismes, puisqu'elles désignent des fonctions toutes récentes (3).
Etienne de Borbon, frère prêcheur du XIIIe siècle, auteur d'un traité estimé sur les Sept Dons du Saint-Esprit, parle d'Alain comme ayant enseigné la théologie à Montpellier (4).
On a rejeté cette allégation en s'appuyant sur ce que l’enseignement de Montpellier s'était borné au droit et à la médecine jusqu'en 1422, époque à laquelle le pape Martin V y institua une chaire de théologie.
(4) Confèrez Duboulay. historia universit. parisiens, M. de Réwusat : Âbeilard. — Est-ce parce qu'il était pourvu d'une chaire officielle qu’Alain parle avec tant de dédain de ces pauvres écoles dont la détresse nous a été peinte par les chroniqueurs ?
In sterili steriles aratrum facit aggere sulcos, Et labor in miseris est sine fruge scholis (Parabolæ).
{ 2) Conférez Duboulay, 1. c. Crevier. Histoire de l'Université de Paris. —Valet de Vireville, De l’instructiou publique au moyen-âge.
(3) Ant. Sanderus, Descriptoribus F landriæ, Sixte de Sienne. Biblioth. sancta,
(4) Stephanus de Borbone, né à Bellavilla, mort en 1261. Son grand ouvrage intitulé : De septem donis Sancti Spiritus est resté manuscrit. Cependant différents passages en ont été édités par Quetif et Echard dans leur recueil : Scriptores ordinis prædicatorum. 1 faut en remarquer un où il est parlé en détail des Cathares et un autre cité ci-après dans lequel il s'agit d'Alain. |
Sa vocation religieuse.
Légendes.
La raison paraît décisive, cependant Etienne de Borbon, auteur grave et très instruit, dans lequel Vincent de Beauvais déclare avoir tant puisé, devait être bien informé. Ne pourraiton pas supposer qu'Alain à été chargé d'enseigner la théologie à Montpellier, sans titre officiel, mais seulement pour combattre la propagande albigeoise (1). Tant de membres de l'ordre de Citeaux ont été, à cette époque, chargés de la même mission comme prédicateurs, que notre savant docteur a bien pu y être employé comme théologien. Ainsi se trouveraient expliqués bien des faits de sa vie : ses études sur les hérésies du Midi, ses relations avec les seigneurs de Montpellier et autres circonstances sur lesquelles nous aurons à nous expliquer plus loin (2).
Non seulement Alain fut un professeur célèbre, mais il jouit de la plus grande réputation comme poète, comme orateur, comme philosophe, comme théologien (3).
Comment le célèbre professeur, l’illustre écrivain fut-il conduit à se retirer du monde? C'est ce que la tradition explique par les légendes les plus ‘fabuleuses, et cependant l’ordre de Citeaux y tenait comme à un point d'honneur, tellement qu'en les
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(4) Etienne de Borbon dit cependant : 1. c. (Quetif I. 94) pluribus annis scholam theologicalem rexit.
(2) Voir ci-après page 66.
(3) Pour le poète, voyez Othon de S. Blaise, sa chronique citée ci-dessus. Eberhard de Béthune, célèbre grammairien du XIIIe siècle, qui dans le poème didactique intitulé : Græcismus, dit :
Septenas quis alat artes describit Alanus,
Virtutis species proprietate docet.
Pour l'orateur, voyez Henri de Gand. I. c. Pour le philosophe : Albéric de Trois-Fontaines, 1. c. Henri de Gand, 1. c. Trithème, 1, c. Pour le théologien , les mêmes auteurs.
attaquant, Oudin se croit plaisamment obligé d'en demander pardon aux Cisterciens et aux autres partisans d'Alain (Alii que Alanistæ) (1).
Voici le fond de ces légendes : Alain, plein de son savoir, se croit un jour en état d'expliquer publiquement le mystère de la Trinité. Il se promenait sur les bords de la Seine en réfléchissant à son sermon , lorsqu'il rencontra un enfant qui, muni d’une écale de noix, prétendait vider le fleuve dans un trou pratiqué au milieu du sable. Sur les observations du docteur, l'enfant lui fit remarquer que le projet d'expliquer un mystère n'était pas moins insensé. Frappé de cet avis du ciel, Alain ne monta en chaire le lendemain que pour y prononcer ces paroles devenues proverbiales : Qu'il vous suffise d'avoir vu Alain (vobis sufficiat vidisse Alanum), et se retira à Citeaux, où il cacha son grand nom sous l'habit de convers, en se dévouant à la garde des troupeaux (2).
Cotte légende s'est racontée dans les mêmes circonstances de saint Augustin, lorsque l'orgueil l’eut poussé à expliquer le même mystère de la Trinité (3). Nous l’avons encore trouvée
(4) Oudin. Commentaria de scriptoribus et scriptis ecclesiasticis , tome LL, col. 14387. Ces légendes paraissent venir d'un Compendium vitæ Alani placé en tête des Commentaria in parabolas Alani édités à Lyon en 1504. (V.plus loinp.130). Henriquez, dans son Menologium cistercienc.Antuerpiæ, Plantin, 1630, paraît être le premier qui ait attaché le nom de Mathieu Bonhomme à ces commentaires anonymes. Buzelin dans son Gallo-Flandriæ Annales ad annum 1294, l’a reproduit, puis Duboulay, dans son Historia universitatis Parisiensis, et de Visch dans la préface de son édition des œuvres d'Alain, ont fait de même. D. Brial, dans l'Histoire litteraire de France, l’a rapportée, et tout récemment M. Vallet de Vireville, dans son Âistoire de l'Instruction publique en Europe, en a fait autant,
(2) Voir ci-après l’épitaphe d'Alain à Citeaux. (3) Voyez l'édition du Bonum de Apibus de Th. de Cantimpré, donnée
par Colveneer.
dans le vieux et curieux ouvrage intitulé : le cœur de philosophie, là elle est attribuée au philosophe Euphytus (1).
Le merveilleux ne s'arrête pas encore à ce point. Les traditions venues de Cîteaux ajoutent que quelque temps après , des hérétiques étant arrivés à Rome pour répandre leurs doctrines, le pape y convoqua tous les hommes notables du clergé. Alain y suivit son abbé dont il pansaït les chevaux, se cacha sous son manteau pour pénétrer dans l’assemblée, et, inspiré par le ciel, au moment où les hérétiques triomphaient, prit la parole et les confondit de telle sorte qu'ils s’écrièrent : Alain seul ou le diable est capablede parler ainsi (aut Alanus, aut diabolus es); ce qui fit connaître le grand docteur. Mais celui-ci, malgré les offres les plus magnifiques, préféra conserver jusqu'à sa mort la robe de convers ; seulement, on lui adjoignit deux clercs, par ordre du Souverain-Pontife, pour écrire sous sa dictée (2).
Il est difficile en effet, d'expliquer autrement que par la modestie d'Alain, comment il est resté simple religieux, lorsqu'à cette époque on voit Gilbert de la Porée, évêque de Poitiers ; Pierre le Lombard , évêque de Paris ; Pierre de Poitiers , archevêque d'Embrun ; Hugues d'Amiens, archevêque de Rouen ; tous les clercs en un mot très-haut placés, quoiqu’Alain puisse dire contre son temps à cet égard (3).
D'un autre côté, les exemples de conversion subite, d'hommes qui quittaient les plus brillantes positions pour s'enfermer dans le cloître, ne sont nullement rares au XIIIe siècle.
(1) Cet ouvrage a été, comme on sait et comme son titre l’indique, translaté du latin en francais à la requête de Philippe-le-Bel. Paris, Verard, in-49, sans date (XVe siècle).
(2) Henriquer. Menologium. — Barnabas de Montalbo. Chronic. cistere. tome I, tous deux d’après Mathieu Bonhomme.
(3 ‘ Dans le poème intitulé: Ænticlaudien ou Encyclopédie, et dans les sermons , notamment celui : de Pascha.
Assista-t-} au concile de Latran.
En écartant les détails merveilleux , on ne peut donc légitimement contester qu'Alain ait été moine de Cîteaux, puisque la tradition est constante et qu’un historien contemporain l’atteste (1). Quelques auteurs ont même qualifié notre docteur de bienheureux (2). Mais on ne sait si ce titre lui est sûrement acquis. Une édition gothique d’un de ses grands ouvrages ne lui donne que le titre de vénérable (3). Toujours était-il sur la route de la canonisation , car ces qualifications en sont, comme on sait, les premiers degrés. On célébrait dans l’ordre sa mémoire le 30 janvier (4).
Quant à la présence de notre docteur à un concile tenu à Rome, on a prétendu rejeter entièrement ce fait.
Les auteurs qui ont voulu le préciser, au contraire, disent
Discussion, qu il s’agit ici du concile de Latran, dans lequel furent condam-
nés les disciples d'Amaury de Chartres (6). Or, ceux-ci furent condamnés à Paris (4200) et non à Rome. Ils le furent aussi il est vrai, dans cette dernière ville, mais en 4245, bien après la mort d'Alain. |
De Visch, dans la préface de l'édition des œuvres du docteur universel, tout en conservant l'opinion qu'il s'agit ici d'un concile de Latran , mais s’appuyant sur ce que le récit primitif ne le désigne pas expressément , a voulu l’entendre de celui qui se tint en 4489 et dont un ouvrage d'Alain fait justement men-
(4) Albéric de trois Fontaines, 1. c.
(2) Jean de Ciîteaux, dans son Catalogue des saints et des bienheureux de l'ordre de Citeaux, qu'on trouve joint à de vieux missels et Leon Allatius, de Apibus Urbanis.
(3) Edition du Liber in distinctionibus de 4877 et le manuscrit des Regulæ theologicæ dont s’est servi Mingarelli. Voir ci-après, page 73 et 92.
(&) Henriquez. Menologium.
(5) Henriquez Menolog. cisterciens, et Louis-Jacob de S. Charles : De claris scriptoribus cabilloniens.
Date de ses écrits.
tion (4). Mais cependant il est à croire que dans ce même passage où il cite les Vaudois, l’auteur, s’il y eût assisté, n'eût pas manqué de le dire. Oudin, qui confond notre Alain àvec un évêque d'Auxerre du même nom, a rendu très-probable la présence de ce dernier au concile de Latran de 4480 (2). N'estce pas ce qui a pu faire croire que le docteur universel y assistait?
Quant aux détails de cet événement, ils sont trop vulgaires pour inspirer la moindre confiance; cette exclamatien des hérétiques qui reconnaissent Alain à la puissance de son talent , s'est racontée de beaucoup de docteurs du moyen-âge, comme dans notre siècle de plaisir , elle se raconte des grands virtuoses que leurs rivaux reconnaissent à la manifestation de leurs qualités. Toujours est-il qu'on n'attribue ces légendes qu'aux grands noms. Ce sont comme des tributs que la crédulité paye aux éclatantes renommées, et elles peuvent nous donner la mesure de la célébrité d'Alain.
Une autre légende rapportée par un auteur du XVe siècle, que cite Martenne (3), dit qu’Alain aurait été frappé de mutisme pour avoir négligé, dans un sermon, d'implorer l'intercession de la Vierge Marie , et qu'on rapportait de ce grand docteur bien d’autres choses merveilleuses. (Mira et stupenda satis sunt de isto egregio doctore).
On peut se demander à quelle époque de la vie de notre
me
(1) De fide contra hæreticos, lib. IT, cap. #. Le commentaire de M1thieu Bonhomme, 1. c. ne parle, en effet, que d’une assemblée (locus disputationis). sans même faire mention de coucile.
(2) Oudin. Comment. de script. eccles. pour l'opinion qui confond les deux Alain, voyez ci-après page 52.
(3) D. Martenne. Amplissima collectio, t. IV, col. 51. Anonymi Car-
thusiani de diversarum religionum origine. De l'origine des divers ordres religieux
ms
Date de sa mort.
Opinions diverses.
Discussion.
docteur se rapportent ses nombreux écrits. Etait-ce au temps de son professorat, ou au temps de sa vie religieuse? Si l'on pouvait ajouter quelque foi aux récits qui étaient rapportés tout-à-l’heure, on penserait que le frère convers, assez humble pour garder les troupeaux, n'a plus dû penser à la publicité. En l'absence de renseignements plus sérieux , il faut s'abstenir de conclure. Seulement , quelques circonstances relevées dans certains ouvrages attribués au docteur universel ont permis d'établir qu'il avait écrit dans les vingt dernières années du siècle (1).
Alain vécut très-vieux, paraît-il; Ch. Henriquez dit même qu'il atteignit 446 ans , mais c'est par suite des confusions de date dont nous avons parlé {2).
La date de sa mort a été surtout l'objet des plus vives controverses. J, Trithème et Za Chronique du monde prétendent qu'Alain florissait sous Albert d'Autriche et Rodolphe de Nassau, vers 1300. Cet avis fut suivi par d'excellents esprits tels que Possevin, Voss, Gessner, Giraldi; cependant il était erroné, et Duboulay a très-bien fait remarquer que, vers 1300, Alain n'eut pas appelé les Albigeois de nouveaux hérétiques, produit de notre temps (3).
(1) Voici le résumé de ce travail que l'on doit en grande partie à D. Brial dans l'Hist. litt. de France : De arte fidei, écrit de 1187 à 1194.—Summa quot modis, 1179 à 1195. — De pœnitentia, 1179 à 1202. — De fide contra hæreticos, 1179 à 1202. On ne peut rien de plus concordant quand même on devrait y joindrele Commentaria Merlini, 1167-1183.
Voyez ci-après pour l’authenticité de ces ouvrages et les éléments qui ont servi à fixer ces dates.
(2) Ch. Henriquez,l. c.
(3) Chronica mundi attribuée à Hartmann-Schedell. — J. Trithème, de script. eccles, 1. ce. — Possevinus, apparatus sacer. — Vossius, de poetts med. œvi, — Gessner (Conrad), in bibliotheca universali.— Giraldus dial, V de poetis. — Bulæus. Hist. univ. Paris. 1] a traité très-amplement ce sujet.
Recherches au sujet de son épitayhe.
Peu à peu se montre une autre opinion qui semble venir des couvents de l’ordre de Citeaux, et qni fixe la mort du docteur universel à 4294. On la voit notamment consignée dans l'épitaphe qui était à Ciîteaux sur la tombe d'Alain {4). Cette date n'est guères moins erronée que la précédente. Il est évident qu'ayant écrit, comme nous venons de le dire, de 14170 à 1200 , le docteur universel n'a pu vivre jusqu'en 1294, eût-il fini d'écrire à trente ans ses ouvrages si nombreux, si étendus et si profonds. Henriquez et Moréri veulent expliquer la difficulté par des exemples de longévité , mais ils tombent dans le fabuleux (2).
Oudin remontant aux chroniques contemporaines d'Alain, arrive à fixer la date de sa mort à 1202 d’après Albéric de Trois-Fontaines {que De Visch avait gratuitement accusé d’erreur), el Othon de Blaise (3). C’est évidemment à ce chiffre qu'il | faut s'arrêter. Mais que dire de l’épitaphe sur laquelle on s'était appuyé. Etait-ce le résultat d'une confusion? Quelque Alain étaitil mort à Citeaux en 1294, ou plutôt n'avait-elle pas été rédigée sur des souvenirs déjà confus? C’est ce qui est le plus probable. En effet, elle doit être de la même époque que le tombeau qui la porte, érigé vers 4447, ou du moins avant 4503, à ce que rapporte Chalmerot qui en attribue l'érection à Jean de Cirey , abbé de Citeaux qui mourut en 1503 (4).
(1) Voyez ci-dessous.
(2) Henriquez. Menologium cisterciens. — Moréri : Dictionnaire historique.
(3) Chroniques déjà citées.
(4) Claude Chalmerot. Series sanctorum cisterciens., cité par d'Argen-
tré. Collect. judiciorum de novis erroribus, tome 1.
Cette épitaphe et le tombeau lui-même se trouvent figurés avec les autres Principaux monuments de l'abbaye de Cileaux, au neuvième volume des mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres (Paris, 1736,
Opinion Il reste maintenant à examiner deux systèmes assez bizarres
d'Oudin et qui ont mis en question l'identité même d'Alain de Lille. qui confond le docteur buer au premier l'initiative de cette opinion, ont prétendu conuniversel fondre le docteur universel avec un Alain, né en Flardres et l’évêque d'Auxerre.
Reéfutation,
Oudin et Lemire, avant lui, car Brucker a eu tort d’attri-
p. 229). Ce mémoire est de M Moreau deMontor. Le dessin est reproduit
dans la Patrologie de M. Migne.
On y voit sur le sol ces deux vers :
Alanum brevis hora brevi tumulo sepelivit,
Qui dua, qui septem, qui totum scibile scivit,
Sur le pourtour de la tombe ces deux lignes sont répétées, mais suivies de cinq autres :
Scire suum , moriens, dare vel retinere nequivit, Labentis sæcli contemptis rebus egeus fit,
Intus conversus gregibus commissus alendis, Mille ducenteno nonageno quoque quarto, Christo devotus mortales exuit artus.
Or, cette différence de position, cette circonstance que les deux premiers
vers étaient déja au XVIe siècle usés par les pieds des fidéles (Mathieu
ns Bonhomme dans son commentaire sur les Paraboles : voyez ce que nous en avons dit plus haut, page 46), tandis que les cinq derniers figurent sur un monument qui porte sa date (1487), des détails plus circonstanciés, une la-
tinité plus pure et plus prétentieuse, ne rapportent-ils pas légitimement Ja
fin de l'inscription à une date plus rapprochée de nous? Ne font-ils pas
croire que, complétée lors de la réédification du tombeau, elle a recueilli naturellement les traditions qui régnaient an X VS siècle.
Ce qui confirme notre observation, c’est que la Chronica mundi, attribuée à Hartmann (1492), ne cite également que les deux premiers vers, Du reste, cette épitaphe a été rapportée de la facon la plus diverse, L'Histoire littéraire de France, qui prétend la citer d’:près D. Martenne, la rapporte en sept vers telle que nous l'avons donnée. Cependant cet auteur, dans son Voyage littéraire de deux Bénédictins, n'en donne que six. De Visch n’en copie pas plus et c’est le quatrième qui manque. Il en est de même chez Buzelin dans son Gallo-Flandria, et ce dernier lisait D, Alanus doctor Pa-
(Flander), d'abord abbé de Larivour ou Rivours (rpatorii, aripatorii) pendant douze ans, puis nommé, grâce à l'appui de saint Bernard , évêque d'Auxerre, à la suite d'une élection tort
riensis natione Alemanus, là où. D. Martenne lisait un siècle après : Fr. Alanus magnus lector (n'est-ce pas doctor ?) præcipuus, Alemanus. Chez Duboulay (Hist. universit, Parisis.) le cinquième vers est, en cuire, retranché, tandis que Valère André, dans sa Bibliotheca belgica, les donue tous les sept.
Mithieu Bonhomine cite les trois premiers vers, mais en les rapportant de cette facon : |
Alanum brevis hora brevi tumulo sepelivit Qui duo, qui septem. totum sibi subdidit orbem Scire suum, morcs dare, vel retinere nequivit.
Oudin veut que ce soit une erreur de Mathieu Bonhomme qui avoue avoir lu très-difficilement cette inscription effacée p:r les pieds des fidèles. Soit pour mores mis au lieu de moriens, mais peut-on confondre des noms qui n'ont aucun rapport dans l'écriture, tels que : Orbem êt scivit au second vers. Du Boulay cite d'après Naudé, qui les :vait trouvés à la fin d’un vieux manuscrit du De Planctu , des vers qui offrent une grande analogie avec l'épi-
taphe :
Explicit Alanus, pereat Sodomita profanus , Qui duo, qui septem, qui totum scibile scivit Scire suum, moriens , dare vel retinere nequivit, Tanti terra viri studio meliore potiri
Debuit, artificem si funus haberet amicum.
Le second et le troisième vers ont peut-être fourni la matière de l’inscription primitive, Peut - être ont-ils été copiés sur elle, Du moins les voit-on bien séparés des deux derniers.
Avant de quitter ce sujet, il est bon de signaler les diverses interprétations données à ce mot duo dans le vers :
Qui duo, qui septem, qui totum scibile scivit.
Septem désigne évidemment le Trivium et le Quadrivium, mais Duo peut désigner les deux testaments ou les deux droits (romain ou canon). On pour-
agitée, en 4152 (1). Ce prélat se démit de son siége en 4167, se retira à Rivours , et en 4185 quitta ce couvent pour celui de Clairvaux où il mourut le 1‘ octobre de la même année (2).
rait encore entendre les deux parties de la théologie (spéculative rt morale). : Âl n'est pas possible de se décider avec certitude entre ces diverses suppositions.
D'longhelle, dans sa Purpura sacra, cite eneore, comme les ayant vues à Citeaux , les deux inscriptions suivantes :
Ce grand docte Alanus, qui fut tant admirable,
Rend ce lieu de Cîteaux partout plus mémorable,
Car il y fut convers, berger et serviteur,
Encore y sert d'exemple de vertus et d'honneur,
Donc vous religieux , convers et tous passants,
Imitez ce docteur qui cy-bas est gisant.
Subjacet huic lapidi toti venerabilis orbi Alanus doctor quem decet almus honor.
Theologis ac philosophis merito sociandus, Vatibus antiquis nec minor ipse fuit.
Egregie scribens, planxit, docuit, reseravit, Naturam, mores, mystica verba dei.
Tnclyta gesta Jesu cecinit clarosque triumphos, Artes depingens militiam que poli,
ÆEloquii pictor, morum censor, citharista Pieridum, fidei belligerator erat.
Hic mundum fugiens, sub religionis amictu Vixit, adhuc manet hic : intumaulatus adest.
On aura remarqué que ces vers font allusion à divers écrits d'Alain : le Deuil de la Nature, l’Anticlaudien, l’art du Prédicateur, le Traité des vices, ses nombreuses puésies, ses deux Traités de la foi.
(4) Oudiu. De script. eccies. tome IF, col. 1388, dissertation très étendue : de unico Alano. — Miræus : Chronica cistercien. et ses scholies sur H. de Gand, dans sa Bibliotheca ecclesiastica sive nomenclatores veteres VIL. Du reste, il a varié sur ce point dans ces deux livres.—Brucker. ZZist. critic, philos. tome IV. 2
(2) Chronique de S. Marien d'Auxerre (Chronica S.ti Mariani), par le Fr. Robert, rapportée dans le recucil des historiens français de Dom Bou-
er
Pour confondre ces deux personnages, Lemire, Oudin et ceux qui les ont suivis : Camusat, Quetif, Fabricius, les frères de Sainte-Marthe et Dom Vaissette s'appuient sur la communauté de patrie et sur la coïncidence des dates (1). Le docteur universel a écrit ses ouvrages, comme nous l'avons dit, de 4180 à 1200 , et l'évêque d'Auxerre a rédigé la vie de saint Bernard avant la canonisation de ce saint, c’est-à-dire avant 1174 (2). Enfin , les mêmes auteurs se fondent sur l'impossibilité d'établir d'une façon distincte la date de la mort de l’un et de l’autre.
On a répondu très-justement que l’un appartient à Clairvaux, y est mort, y a été enterré, d’après ses volontés expresses (3),
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quet. Scriptores rerum gallicarum, tome XIT, p. 296. — Conf. Gallia Christiana nova , tome IT, col. 293, et surtout la chronique anonyme de ce prélat daus les actes des évêques d'Auxerre, citée par Labbe, Biblioth. manuscr., tome 11, page 465. —Voyez encore Henriquez, Menolog. c.— Buzelin, Gallo-Flandria, 1, ce. Les notes de Mabillon sur la lettre 280 de S. Bern:rd dans l'édition des œuvres de ce saint, La Chronica vallensis. — Jacob d’Aula, Catal. episcop. Autissiod. — Les Dissertations de l'abbé Lebeuf jointes à son histoire de Paris. Lebeuf fixait par erreur la mort de l'evèque d'Auxerre à 4182.
(1) Camusat, Promptuartum sacr. antiq. tricass, diæces. — Quétif et Échard, Scriptores ordinis prædicator., tom. 1, p. 19&.— Fabricius. Bib. med, et inf. latinit , édition de Mansi qui suit Oudin. — Gallia christiana nova, tom. XI. Autissiod, diæces. — Histoire générale du Languedoc, tome III, p. 149 et suiv.
(2) Cette vie de S, Bernard n'est que la réduction et la mise en ordre d'autres biographies antérieures. Elle est dédiée à Ponce, abbé de Clairvaux. On la trouve dans différentes éditions de S. Bernard. On connaît encore de l’évêque d’Auerre diverses chartes , titres , testaments, lettres éditées par Duchesne, Æerum gallicarum scriptores, tome IV, page 642. Les frères de Ste-Marthe dans la Gallia Christiana, 1. c. et Camusat, |. c. Le
tout est reproduit dans la Patrologie de M. Migne, vol. CLXXX V et CCI, col. 1384.
(3) Voyez dans Camusat et Ste Marthe, son testament dont Oudin a voulu sans raison précise contester l'authenticité. Il se fait mettre près de S. Ber-
tandis que l’autre a passé ses derniers jours êt a été enseveli à Cîteaux ; que l’un prend dans la vie de saint Bernard, qu'il a écrite , le titre d’ancien évêque , qu'on ne trouve jamais sur les ouvrages de l'autre, tandis que le nom de docteur universel, . souvent ajouté aux ouvrages du dernier , n’est jamais mentionné en tête de la vie de saint Bernard. Rien ne prouve que le premier ait vécu au-delà de 14185, date des derniers titres qui portent son nom , tandis que le second est mort en 1200. Rien ne prouve non plus que l’évêque d'Auxerre füt de Lille, car on ne trouve pas le titre d'insulensis, de insulis ajouté à son nom. On voit seulement par son épitaphe qu'il y avait été élevé (educatus}, et qu'il était Flamand (Flander) (4). Après tout, .il ne serait pas extraordinaire que deux hommes portant un nom aussi commun, fussent sortis à la même époque de la même ville (2). Ce qui doit déterminer ici, c’est que, ni Othon de Saint-Blaise, ni Albéric de Trois-Fontaines, ni Henri de Gand, au XIIe siècle, ni Robert Holkot, ni Trithème, ni Sixte de Sienne , dans les siecles suivants , en parlant du docteur universel, n'ont fait mention qu'il ait été évêque, ce qu'ils
n'eussent pas manqué de mentionner (3). De même, on ne peut croire que la chronique anonyme (4) qui donne tant de détails sur l'évêque d'Auxerre, eût passé sous silence qu'il eût été un philosophe et un poète des plus célèbres.
ed
nard, ut simul rèesurget. — Conf. encore Duboulay, Hist.universit. Paris, t. I, p. 432 et ILE, p. 19. — Louis-Jacob de S. Charles, de script. cabill., p- 148. — Lebeuf, Hist. de Paris, tome 11, part. 2. — Histoire littéraire de France, 1. c. pour l'opinion qui distingue les deux Alain.
(4) Epitaphe dans la Gallia christian, 1. c.
(2) Voyez dans Fabricius. Bib. med. et inf. latinit. la liste des auteurs nommés Alain.
(3) Tous ces auteurs ont été cités ci-dessus.
(8) Dans les Acta episcop. Autissiod Voyez ci-dessus.
Réfutation de l'opiuion * de D. Brial, qui confond le docteur universel et l'abbé de Tewkesbury.
Dom Brial n’a pas été plus heureux en confondant notre docteur avec un Alain qui fut d'abord chanoine de Benevent , puis embrassa la règle de saint Benoît dans le couvent ou plutôt l'église chapitrale de Cantorbéry, dont il fut nommé prieur le 6 août 4179 (1). En 4186, il devint abbé de Tewkesbury; puis l'histoire le perd complètement de vue, car on ne voit pas sur quel fondement Fabricius, qui l'appelle Alanus Albertus, fixe sa mort à 1204 (2).
Les diverses raisons sur lesquelles se fonde Brial sont la coïncidence des dates ; le grand nombre de manuscrits d'Alain que possède l'Angleterre ; la connaissance historique relative à ce pays que dénote le commentaire sur les prophéties de Merlin; enfin, sur ce qu'il est très-douteux qu'Alain ait été professeur à à Paris. ( Ce dernier point génait en effet beaucoup le système de l'Histoire littéraire).
À ces allégations on peut répondre qu'il est avéré qu'Alain a enseigné à Paris , comme nous l'avons expliqué ci-dessus (3); que le commentaire de Merlin est une œuvre plus que suspecte de l'aveu même de Dom Brial; que, si les manuscrits d'Alain sont fort communs en Angleterre, ils nele sont pas moins en France et en Allemagne (4); qu'enfin la coïncidence des dates prouve tout au plus que deux Alain vivaient en même temps.
D'ailleurs, quel roman Dom Brial n’a-t-il pas dû imaginer
(4) D. Brial, ancien bénédictin, membre de l’académie des inscriptions et belles-lettres, Dans l’Hist. litt. de France, tome XXI, I. c. 11 s’est servi de Gervais, chronica cartuas. apud T'wysden, col. 4450.— Balœus Centuria, I], 46. — Leland, Comment. de script. britan. 191. — Duboulay, Hist. univ. parisiens, |. c. — Pitseus, De rebus anglic. seu de illust. Angliæ scrip. |
(2) Bib. med. et inf. latinit.
(3) Voyez ci-dessus page 42.
(4) Conf. Haenel, Labbe, Montfaucon, Sander et le Catalogue de la bib. impériale d’Anicet Mellot.
pour soutenir son système et pour confondre les faits de la vie du docteur universel avec l'existence de l'abbé Tewkesburv. Suivant lui, né à Lille, de parents anglais, Alain aurait pris parti dans la campagne de Roger en Italie (1); puis chassé avec les Français, serait revenu en Angleterre, où l'excès de son zèle l'aurait successivement fait reléguer de Cantorbéry à Tewkesbury, et obligé enfin à chercher refuge en France à Citeaux. Telle est cependant l'illusion d'un parti pris qu'un savant bénédictin n’a pas reculé devant ces hypothèses gratuites.
Malgré tout ses efforts, Brial n’a pu expliquer le silence des contemporains, comment il se ferait que les auteurs les plus rapprochés de l'époque à laquelle vivait Alain : Othon de Saint Blaise, Albéric de Trois-Fontaines , Henri de Gand, etc., etc., en parlant du célèbre docteur n’aïent pas mentionné qu'il avait occupé de hautes positions en Angleterre, rendues plus saillantes encore par des relations avec saint Thomas de Cantorbérv. Enfin, pourquoi les ouvrages de l'abbé de Tewkesburv ne portent-ils pas le titre de docteur universel (2)? Pourquoi, au contraire, les manuscrits de celui-ci ne le, font-ils jamais abbé d'aucun couvent ?
Il faut donc rejeter ces systèmes, quels que soient le talent et l'érudition de ceux qui les ont embrassés. Alain de Lille, le docteur universel, est tout à fait distinct de l’évêque d'Auxerre
(4) Pour expliquer son séjour à Bénévent.
.(2) Une vie de saint Thomas de Cantorbéry dans la belle édition de M. Gilles, Londres, 14845. Elle avait déjà été éditée plusieurs fois avec d'autres vies du même saint. L'édition de M. Gilles comprend aussi différentes lettres. Le tout est reproduit au tome CXC de la Patrologie de M. Migne.
On attribue au même Alain des sermons |Pitseus, 1. c.), les Acte Clarendonensia sive de rebus gestis in Clarendonensi concilio et postea (Balæns et Leland , 1. c.). Quant aux Problemata sophistica que lui attribuent aussi les mêmes auteurs , il pourrait bien v avoir confusion.
yon mme ts, fe + +.
Alain Porret n'est pas autre qu'Alain de Lille,
et de l'abbé de Tewkesbury (1). Certes, si le grand docteur eût porté l'un ou l'autre de ces deux titres, les auteurs contemporains et les manuscrits du temps en eussent fait mention. Il faut sentenir à leur témoignage, et ne point les faire plier ou les omettre devant les exigences d'opinions préconçues.
Îl est encore un autre Alain dont l'existence, au coutraire, a été à tort distinguée de celle du docteur universel ; c'est Alain Porret, surnommé, on ne sait pourquoi, Hermès Trismégiste. Ce personnage n’a été l’objet d'aucune mention dans les écrivains ses contemporains , du moins jusqu'aujourd'hui on n'en a point cité, et sa biographie est lout à fait nulle (2).
Il n'est connu que par son nom ajouté à quelques manuscrits et quelques anciennes édilitions conservées dans nos bibliothèques , mais en remontant aux sources et en nous aidant de renseignements que MM. les bibliothécaires ont bien voulu nous fournir , nous avons pu constater d'abord qu'il y avait à cet égard beaucoup d'indications fausses, ensuite, que les manuserits ou éditions portant vraiment le nom de Porret ne font que reproduire des ouvrages d'Alain de Lille (3). Il faut donc en
(1) Ce nom de Docteur universel a été aussi donné à un Alain du XIII siècle, jurisconsulte à Bologne. Voyez Biographie universelle et ci-après page
109 sur le De accusationibus.
(2) Fabricius n’en dit rien qui vaille. L'Histoire littéraire de France, notice signée F.-L. (Félix Lajard), tome XXI, page 309, en dit fort peu de choses, et, sans donner aucune preuve à l’appui, range A. Porret dans les Notices succinctes sur divers écrivains de l’an 1286 à 1300. Dans cet article l'Histoire littéraire prétend avoir restitué à Alain de Lille des ouvrages que généralement on attribuait à l'autre. Mais au tome XVI, dans la note de D. Brial, on ne trouve rien de pareil. :
(3) L'Histoiredittéraire de France cite d’après Haenel (Catalog. codicum
manuscript.) :
Alani opus ms. in-80 sur parchemin, à la bibliothèque de Boulognesur-Mer : ‘
conclure que notre docteur s'appelait Porretanus de son nom de famille, ce qui n'a rien d'étonnant, car ce nom subsiste encore dans le peuple de Flandres (1). Il est cependant singulier, il
Alani tractatus de materiis religiosis, beau ns. in-fol. sur parchemin de Ja bibliothèque de Charleville ;
Alani rhythmi teutonici, à Ja bib, de Saint-Gall ;
Alani Porrei de virtutibus, à la bib. du roi d'Angleterre.
Et d’après Montfaucon, bibliotheca bibliothecarum :
Alani porretani alias Hermes trismegisti seu Mercuri regulæ celestis Juris vel maxima id est axiomata theologiæ cum inlerpretationtbus, n.0 434, ms. de la bibliothèque publique de Bâle.
Nous avons demandé des renseignements à MM. les bibliothécaires de Charleville, Boulogne et Saint-Gall, et voici ce qu’ils nous ont appris avec une obligeance dont nous tenons à les remercier ici.
L'Opus Alani de Boulogne n’est que le Carmen de Planctu naturæ, V'un des ouvrages les plus connus d’Alaiu de Lille. Le manuscrit porte ce dernier nom et nullement celui d'Alain Porret.
À Charleville, il n'existe aucun ms. sous ce titre : Z'ractatus de matertis religiosis, aucun non plus qui porte le nom de Porretanus, mais plusieurs ms. d'ouvrages très-connus d'Alain de Lille.
Les rhythmi teutonici de S. Gall ne portent ni ce titre, ni aucun autre titre original. Un bibliothécaire a mis d'une main moderne celui-ci : Sequens carmen est imperfectum, vocatur proverbia Alani metrica. Le nom de Porret ne s’y trouve donc nullement. Ce ne sont, en effet, que les paraboles d'Alain avec une traduction allemande
Quant aux Regulæ celestis juris de Bâle, elles portent bien le nom de Porret, mais le 'ractatus de Arte prædicandi et le De sex alis Cherubim : (deux ouvrages fort connus d'Alain de Lille) ne le portent pas, quoique Haenel les mentionne ainsi, p. 590 de son catalogue. On a pu voir par ce qui précède, et l’on verra encore plus loin, combien ce bibliographe anglais qui travaillait trop rapidement a donné d'indications erronées.
Les legulæ ont été imprimées aussi sous le nom d’Alain Porret, bien qu'elles soient d'Alain de Lille. Nousen parlons amplement plus loin, p. 74.
(4) Porreus, Porretanus, Poré, Poret, Porette , Porret , Porrette , de la Porée. — Un manuscrit des Distinctiones monasticæ , ouvrage anonyme publié au tome III du Spicilegium solesmense, porte en marge des vers d'Alain de Lille sous le nom d'Ælanus Poryus.
Gilbert de la Porée est appelé par le chroniqueur Helinand : Porrate (Gisle-
De même d'Alain Da Puy.
=: 61 = faut l'avouer, qu'il ne se trouve joint à celui d'Alain que sur les manuscrits et les éditions d'un seul ouvrage. Nous ne pouvons expliquer ce fait, mais il est incontestable que ce livre appartient au docteur universel et que celui-ci, par suite, ne fait qu'un avec Alain Porret.
M. Ravaisson a aussi trouvé à Avranches un manuscrit portant le nom d'Alanus de Podio (Alain du Puy), qui n'est autre, comme nous le montrerons ci-après , qu'un ouvrage d'Alain
de Lille. Qu'est-ce encore que ce nom de Dupuy qui n'est pas
rare non plus dans le Nord? Quel rapport a-t-il avec le nom de Porret ou de Porée? Est-ce une faute de copiste qui fait de De Porreo; De Podio? (4).
1 y a encore une autre supposition à faire. Au temps d'Alain il y avait à Lille un puy, comme on disait alors, chambre de rhétorique, société savante, comme on a dit depuis. C’est un autre Lillois du même temps à peu près, Giélée, qui nous l'apprend. Dans son poème célèbre, de renard le novel, cet auteur cite : Lille le jolie dont li puis est resours (2). Or, Giélée écrivant son roman satyrique vers 1270, on peut bien supposer que le puy existait un siècle auparavant, puisqu'il avait eu le temps d’être dissous et reconstitué. Peut-être donc Alain joignait-il à son nom le titre de membre du puy de Lille, c’est là une pure hypothèse que nous soumettons ici sans y attacher d'autre importance. Toujours est-il qu'Alanus de Podio n'est autre que le docteur universel. |
bertus cognomento Porratanus). C'était aussi là un nom de famille, car ce célèbre personnage était, comme on sait, né à Poitiers. (Voyez la chronique
d’Othon de Frysingue.)
(4) Voyez ci-après page 98. — C'est dans le rapport au ministre sur les bibliothèques de l'Ouest que se trouve cette mention,
(2) Resours, restauré. Voyez Renard-le-Novel dans l'édition de Meon.
Ouvrages d'Alain.
Editions générales.