‹ Alain de Lille. Études de philosophie scholastiqueChapitre 7 sur 21 · Prologue · texte numérisé non relu

Prologue

Il faut examiner avec soin ce traité pour déterminer s'il est d'Alain ou de saint Bonaventure.

Le sujet est tiré de la vision d'Isaïe et de celle d'Ezéchiel (1). . Or, dans celle d'Isaïe , il s’agit de séraphins. Dans celle d'Ezéchiel , il s'agit bien de chérubins, mais ils n’ont que quatre ailes. 11 y a eu confusion dans l'esprit de l’auteur. Il le déclare cependant lui-même , c'est à Isaïe qu'il s'attache, Ce prophète avait vu Dieu assis sur un trône haut et élevé ( excelsum et elevatum), le bas de ses vêtements remplissait le temple ; des séraphins étaient debout autour du trône ; ils avaient chacun six ailes, deux dont ils voilaient leur face, deux dont ils voilaient leurs pieds et deux dont ils se servaient pour voler. Voilà ce que dit la Vulgate, l'auteur y a fait quelques changements, comme on va voir.

Il commerce par interpréter le texte. La hauteur du trône représente les esprits angéliques, son élévation les âmes des saints. Le trône peut bien être l'éternité, et les vêtements qui sous lui remplissent le temple peuvent être le temps dont la suite se déroule dans le monde inférieur. Les séraphins (il n’en compte que deux} sont les deux testaments. Ils sont là debout où l'Eternel est assis , parce que les esprits n’approchent pas de lui par nature, mais par faveur. Ils ont trois paires d'ailes pour représenter les trois modes d'interprétation de l'Écriture ; les deux ailes qui voilent le corps lui-même représentent l'interprétation historique qui cache de même le sens mystique ; celles qui allant de la tête aux pieds semblent mesurer la grandeur du Seigneur figurent l’allégorie qui nous fait sentir, tout en la voilant, l'immensité de la divinité ; celles enfin qui soutiennent le vol signifient la figure ( tropologia) qui nous transporte à la connaissance de l’immuable. Chaque paire est double parce que l'Ecriture nous excite non-seulement à l'amour de Dieu, mais encore à l'amour du prochain. Enfin ,

(4) Isuie, c. VI, 12.—Ezéchiel, c. X, 21.

le corps du Tout-Puissant a les extrémités voilées pour repré senter le temps qui a précédé la création d’un côté , l'avenir de l’autre , tandis que le torse découvert figure l'Eglise.

Telle est l'introduction au Traité des six ailes, qui n’était pas connue avant De Visch , et que celui-ci a restituée d’après un ancien manuscrit (1). Ce prologue qui ne se trouve pas dans les éditions de saint Bonaventure est certainement de l’auteur des ouvrages examinés précédemment. La touche d'Alain y est tellement reconnaissable que nous venons d'analyser en détail ee qui précède pour donner un exemple du faire de cet écrivain. Ce sujet a même été traité par lui diverses fois. Dans le livre des Sentences, examinant le texte des Rois : qui sedes super Cherubim (2), il expliquait ce nom de Chérubins par l'Ordre céleste, la Plénitude de la Science, la Consommation de la charité. Dieu est assis sur eux parce qu’il esf supérieur aux anges, parce qu'aucune science ne peut le comprendre, parce que sa charité surpasse toute autre; les ailes du premier représentent la subtilité de la nature et la perspi-

acité de l'esprit qui élèvent l'intelligence vers Dieu; celle du second les deux Testaments, qui voilent la majesté divine ; celles du troisième l'amour de Dieu et l’amour duprochain (3). On reconnaîtra que les analogies sont évidentes ; elles ne le sont pas moins avec un sermon sur la Pâque, où sur ce texte de la Genèse : accelera, tria sata similæ commisce et fac panem subcineritium (4), il exhorte les élèves à l'étude de l'Ecriture , leur disant que les faibles y trouveront le lait de

te mme: eme ce ce nee une ee De ee à Caen: mn. nn em mme me = come me ee eme + in ee mme

an (1) Dans beïucoup de bibliothèques le prologue manque. Voyez notament le manuscrit qui se trouve à Laon. (Cat. des manusc, des bibl. des départements).

(3) Rois IV (11 de la Vulg.) XIX, v. 15.

f3) Liber sententiarum. Voyez plus loin, page 89.

(4) Gènèse, cap. 18, v. 6. Sermones. Voyez plus loin, page 97.

Corps de l'ouvrage tout différent.

Conclusion

l'histoire, les hommes ordinaires le miel de la figure et les forts le pain solide de l’allégorie { tropologia). Ces trois mesures (fria sata) ne rappellent-elles pas les trois formes d'interprétalion de la cabale? Nous nous souvenons d'avoir trouvé dans Philon le juif identiquement la même comparaison.

Ayant établi l’authenticité du prologue , passons au corps de l'ouvrage : nous y trouvons après cette exposition une explication méthodique et figurée des six ailes et des cinq plumes de chaque aile, considérées comme expressions des degrés successifs de la pureté de l'âme ; par exemple, la première aile repré. sentant la confession, la première plume en représentera la vérilé ; la seconde, l'intéorité ; la troisième, la fermeté; la quatrième , l'humilité ; la cinquième , la simplicité et ainsi des autres. On ne peut en saisir l'ensemble que sur une figure comme celle que De Visch a jointe à son édition.

Il est impossible de n'être pas frappé tout d'abord du peu de rapport ou plutôt de l'absence absolue de rapport entre ce corps d'interprétation et l'introduction qui vient d'être analysée , conçue d'un point de vue tout différent ; ce sont deux ouvrages distincts, sinon de différentes mains. Or, sur les quelques pages qui composent ce traité , pages où une énumération rapide ne laisse aucune place aux effets de style , il est difficile de se prononcer. Quand donc De Visch a dit qu'il reconnaissait le style d'Alain, ou il a entendu parler du prologue. et alors nous sommes pleinement de son avis, ou bien il a voulu porter son Jugement sur le tout , et alors nous le trouvons présomptueux. Ne pourrait-on pas penser que le docteur universel est l’auteur du prologue , et le docteur séraphique ( saint Bonaventure), du traité lui-même. Le prologue est en effet un ouvrage très-complet qui ne demande aucune addition et ce qu'on ya ajouté n'a, comme nous l'avons dit, aucun rapport avec le commencement. On pourrait supposer que l'écrit d'Alain s'étant perdu pendant que celui de saint Bonaventure attirait l'attention, on aura attribué au Docteur universel, en voyant

Page 1