‹ AlbéricChapitre 11 sur 33 · TOME n. lO · texte numérisé non relu

TOME n. lO

Par magie, par enchantaient, les faveurs s'étaient amoncelées sur lui, comme le malheur par fois s'acharne sur les autres : la succession de ses dignités est même quelque chose d'assez curieux pour mériter qu'on en trace la liste , ne fut-ce que pour la rendre croyable. Décoré de juillet, il avait bientôt obtenu la croix d'honneur, à laquelle étaient venues plus tard se joindre la croix d'Espagne, de Portugal, et de Belgique, pour bons offices rendus à ces nations dans les personnes de ses souverains et souveraines. Bientôt il avait été nommé auditeur de première classe, conseiller d'état, président du comité de secours pour les Polonais, officier de la légion d'honneur , grand cordon de la légion d'honneur, caporal de la garde nationale et enfin pair de France. Plusieurs personnesmême prétendent qu'il fut un jour ministre ; mais nous n'oserions pas le garantir.

Pourtant l'élat de ses services n'avait laissé aucune trace dans l'armée, dans les finances ou dans la chambre. D'abord , il s'était renfermé dans un silence inviolable : ce n'était plus cet orateur animé, éloquent, patriote, tonnant contre le pouvoir et dénonçant au pays tous les attentats du ministère. Il avait senti combien était odieux le rôle d'un député qui, sans cesse à l'affût des actes administratifs, contrôle les ordonnances et fourre indiscrètement le nez dans les portefeuilles... il n'avait plus ce ridicule acharnement d'autrefois. On ne le voyait plus reprocher à celui-ci ses dépenses secrètes, ses dilapidations du trésor public et les fonds employés à solder les consciences; à cet autre ses concussions; à celui-ci ses actes arbitraires, tels que visites domiciliaires, emprisonnemens préventifs , brevets d'imprimeur retirés, ou pièces de théâtre arrêtées; instruit par l'expérience, il com-

prenait qu'on ne gouverne pas avec la justice, et que ce que Machiavel a écrit pour les princeSj peut bien devenir le répertoire des ministres... Député désormais raisonnable et modéré, il avait insinué l'état de siège, les conseils de guerre, voté pour les^ lois de septembre et appuyé la censure. Ce n'était plus cet auditeur taquin, harcelant sans cesse les orateurs lorsqu'ils soutenaient à la tribune un projet du gouvernement : il écoutait avec révérence le plus petit commissaire du Roi dans l'exercice de sa parole; lorsqu'un ministre daignait parler, il l'accueillait avec ferveur, commandait le silence et menaçait les interrupteurs... au scrutin , il laissait tomber délicatement de ses doigts une boule blanche , visible à l'œil nu, et serrait ensuite chaudement la main du Cicéron ministériel. Il avait aussi changé de place... Ennemi de la solitude, il avait laissé son banc d'extrême gauche , où il ne

voyait plus que quelques rares figures nouvelles, j30ur s'asseoir au centre, beaucoup plus commode pourcauseret pour entendre.

Comme de juste, il avait bientôt goûté celte satisfaction si douce pour un honnête Jiomme, de voir ses bonnes dispositions appréciées : les ministres ne le fuyaient plus comme jadis... au contraire... il était de leurs diners, de leurs soirées... il avait ses petites et grandes entrées dans les cabinets : il allait au bal des Tuileries. D'abord, il avait été piqué de se voir confondu avec les petites gens qu'on y recevait sous prétexte de grades dans la milice citoyenne... mais madame Porcheron en était si joyeuse , et les invitations s'épurèrent si vite, qu'il ne vit plus d'inconvénient à les fréquenter assiduement.

Il est vrai qu'à ces joies s'étaient mêlés de légers déboires; sans compter les petites feuilles, des charivaris grotesques accueillaient son passage dans les villes où les

citoyens avaient jadis trainé ses chevaux : il avait tenté le sort des élections dans son pays et il n'avait pas été réélu... Mais trop philosophe pour s'affecterde ces misères , il répondait que la popularité est une inconstante à laquelle les gens sensés ne croient pas; que le peuple tourne comme le vent... qu'un bon citoyen dédaigne les menées électorales, et que l'estime des premières personnes de l'état vaut bien le suffrage de quelques électeurs ignorans...

C'est ainsi qu'il continuait sa carrière nouvelle, voguant à pleines voiles sur l'océan de la faveur... et ne croyez pas que dans les différens postes qu'il avait occupés, il ait fait encourir au ministère le reproche d'un mauvais choix : il s'était très bien tiré de tout , comme tout le monde. La machine gouvernementale est si bien graissée , les rouages fonctionnent si aisément, à force d'usage, que le premier venu peut s'y mettre et rem-

plir sa case; imperceptible moleur d'un engrainage, il obéit au mouvement qui l'environne et le pousse , sans qu'il puisse résister î Un incapable en est plus capable même que l'homme supérieur... celui-ci générait l'ensemble : il y mettrait du sien.

N'allez pas cependant penser que Porcheron fit de pareils aveux... il se jugeait au niveau de sa position et dans l'instant même où Albéric occupait son antichambre , ne se croyant entendu de personne, il se caressait la vanité d'une manière assez franche.

Décidément je suis un homme de génie, se disait-il... On ne monte pas ainsi quand on n'a pas d'ailes... Suis-je embarrassé pour rien?. Je parle , on obéit : je veux , on exécute... Voilà la force... le secret en est là... quand on a une tête bien organisée, rien n'est impossible... Après la révolution que nous avons faite, que de puissance il fallut pour reconstituer l'éta»! les ennemis à sou-

mettre, l'inte'rieur à pacifier... et les émeutes... comme je vous les traite!.. Quand il y a du bruit , je n'ai qu'un mot à dire... le rappel! qu'on assemble la garde nationale!.. On rassemble la garde nationale et je dissipe l'émeute... c'est ainsi qu'on gouverne... se montrer... voila la clef du pouvoir... c'est comme cela qu'on réduit les factions... c'est ainsi que nous avons anéanti la république. Je voudrais bien savoir où se cache la république! faites-moi le plaisir de me dire s'il y a encore des républicains!

Soudain la porte s'ouvrit et Albéric parut :

Grand Dieu! Albéric! s'écria-t-il...

Interdit, effrayé, il recula comme devant un fantôme et s'assit pour se remettre de son émotion.

Un coup d'œil rapide suffit pour faire connaître à Albéric l'opinion de l'appartement : le cabinet confirma l'antichambre. Deux bustes en marbre d'une exécution en-

core plus parfaite , étaient à chaque côté de son bureau; c'était le buste du Roi et de la Reine; au milieu, sur une table, un superbe thé de Sèvres, correspondait avec deux magnifiques vases bleu lapis, ornés des figures de la famille royale, et les murs étaient couverts de leurs portraits : ici c'était le neuf août; plus loin le burin avait retracé d'autres épisodes de la vie du Roi... à gauche sur un canapé était étendu un manteau de pair de France, avec son hermine et le luxe de sa dignité : à droite l'habit français galonné reposait à côté de l'épée à la dragonne, avec son étui de chagrin.

Au milieu de tout cela s'encadrait Porcheron dans son fauteuil : sur sa poitrine, Vo s'étalaient orgueilleusement ses décorations jJM^ de toute espèce , et le grand cordon djtlasV légion d'honneur flottait sur son col. . "A^ /\ — Onabiende la peine à parvenir iusqu/a , vous, monsieur le Comte, lui dit jP)é|iiç/ avec une gravité douloureuse.

— Que voulez-vous? mon ami, les affaires m'absorbent... le temps va si vite...

— Que vous avez oublié que c'est presque un mort qui reparait ici...

— Ah! mon Dieu., c'est vrai... c'est vrai. Les journaux ont annoncé votre mort et moi-même j'ai cru... heureusement il n'en est rien... j'en suis ravi... Eh bien? ces pauvres Polonais?.. Vous m'en voyez bien triste., maïs nous, nous n'avons rien à nous reprocher ., Vous avez fait beaucoup pour la Pologne ?. ..

— Et vous pour la France sans doute?

Vous lui avez fait recueillir le fruit de nos luttes , de nos combats sous la restauration. . elle développe les conséquences de cette révolution immortelle teinte du sang du peuple, du vôtre.

— Ne parlons pas de cela... c'est de l'histoire.

— Oui, je vois, je vois! ces bustes, ces

portraits, ces décorations... vous avez bien tenu vos promesses.

— Que voulez-vous? mon cher, on a assez marché... je suis pour le mouvement et non pour la course... il faut se modérer et jouir en paix des conquêtes de la liberté... voyeZ' vous... la révolution , on sait ce que c'est maintenant... ce n'est pas de la politique, c'est de l'envie...

— Et qui vous dit que ce soit autre chose., l'envie n'est -elle pas permise à cette masse pauvre et souffrante qui reçoit le malheur avec la vie, use ses membres dans le travail, sans espoir d'un avenir meilleur, endure le froid l'hiver et la faim tous les jours, ne connaît Dieu que par les hommes et les hommes que par ses larmes! Ah! tant que le peuple, en voyant passer vos équipages, les regardera d'un oeil d'envie, souvenezvous que votre bonheur est un vol dont il a droit de vous demander compte !

— Ah ça! mais, vous n'avez pas changé? toujours les mauvaises doctrines... les mauvaises passions... Vous ne savez donc pas où cela peut nous mener...

— Je le sais : à une révolution...

— A une révolte. = . et alors que deviendront nos institutions?., que deviendront les trônes ?.. où en sommes-nous? Vous avez donc déclaré la guerre aux rois.

— Oui î tant qu'ils la feront au peuple.

— Ah! mon Dieu ! le peuple est un vieux mot dont on se sert . . . qu'est-ce qu'il demande encore?., les idées ne sont-elles pas satisfaites?.. Chose... comment donc?., a la croix d'honneur... l'autre... a une pension... nous avons permis une procession expiatoire sur la place où sont morts ces jeunes gens, vous savez bien? que j'aurais voulu sauver... Au premier janvier, une dépulation des décorés de juillet est admise aux Tuileries ; on en célèbi'c l'aniversaire : tous mes amis les vôtres

sont aux emplois : la censure nourrit six libéraux... Que peut-on faire de plus pour le peu pie .P

--On peut, et vous le deviez, donner l'exemple de la fidélité au serment... ne pas trahir ses intérêts , le défendre toujours !

-^ C'est cela... donner ma démission de mes emplois, refuser les pensions , les honneurs, me jetterdans l'Opposition, enfin... j'en ai fait dix ans, mon cher... en voilà bien assez... ce n'est pas avec l'Opposition qu'on fait son chemin...

Un domestique entra et et lui remit des lettres...

— Vous permettez... c'est du Roi... Ah! une invitation aux fêtes de Fontainebleau... j'irai .. on n'invite pas tout le monde... du ministre de l'intérieur... il m'attend pour une affaire pressée... faites atteler... j'y serai dans un quart d'heure... et cette autre?., une convocation à la cham-

bre des pairs : C'est pour deux heures... j'ai le temps... Jean! mon manteau de pair... qu'on mette la voiture armoiriée... allez!.. Ah!., ma tabatière... Tenez, voyez, Albéric, c'est un cadeau du Roi... il y a dessus son portrait peint par Isabey.. le fils de celui de l'empereur... Voulez-vous profiter de ma voiture î . . Vous refusez ?.. ah ! je comprends, cet accoutrement... dans un équipage... cela ferait contraste... mais je ne suis pas fier., ayez seulement un habit propre et je me charge de vous pousser...

— Monsieur...

— J'ai des amis à la police... je pourrais vous recommander.

— Monsieur, s'écria Albéric rouge de honte d'abord et bientôt pâle de colère, pas un mot de plus , ou j'oublierais que je vous ai respecté. Je sors... mais en homme loyal, avant tout , je vous déclare une guerre aussi implacable que je l'avais jurée jadis à ceux

que vous remplacez aujourdhui. . . Fidèle à ce peuple dont je fais partie, je vais recommencer ma vie de luttes : ce n'est pas par le fer, par la violence que je veux fonder son avenir, mais par la pensée , par la raison... la presse est libre : elle m'ouvrira ses colonnes ; là je déposerai les germes dont ma tête est pleine., je briserai par la plume l'épée de vos soldats . . . je creuserai au peuple une route où il trouvera de l'ombre pour son front, des fruits pour sa faim , et justice égale pour tous les enfans de la grande famille... je donnerai mes idées, comme j'ai donné mon sang, prêt s'il le faut, à le verser encore... Adieu! serrez bien sur vous votre manteau de pair, car la tempête un jour pourra vous emporter avec lui.

Il sortit.

A peine Albéric avait-il fermé la porte du cabinetj que Porcheron prit la plume et écrivit ce billet :

« Mon chei'Rhuberljje vous engage à faire suivre de près le nommé Albéric Clérambaut, fils d'un émigré, qui n'est pas du tout mon parent , et qui revient de Pologne : ce jeune fou me semble dangereux.

Votre dévoué ,

Le Comte P. de Clérambaut.

Il sonna, un domestique parut.

— Portez cette lettre chez Monsieur le baron Rhubert , directeur général de la police.

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