X.I: BAI. DES VIOTXMSS
La rue du Faubourg du Roule donnait ce soir là un spectacle fort usité dans ces parages ; des lampions assis sur les bornes de chaque côté de la porte de l'hôtel de la Bérésina, commençaient un cordon de lu~ mières qui allait en augmentant jusqu'aux
marches du perron où il se joignait aux lampes et aux candélabres de l'intérieur : la route enflammée serpentait le long de l'escalier, traversait les galeries et aboutissait à un salon dont les clartés fériques se miraient dans les glaces et les cristaux pour en rejaillir en gerbes éblouissantes. Au fond un orchestre nombreux attendait pour donner le signal de la danse que la foule fut assez pressée pour ne pouvoir changer de place, et les domestiques ne distribuaient pas encore de rafraichissemens, parce que les hommes n'étaient pas là pour les escamoter au passage.
Déjà le duc de la Bérésina traversait ses appàrtemens et errait dans son salon ^ dans la magnificence de son costume, étincellant de dorures et de décorations. ' -• . . ---.
Pendant que les salons se gà'rriià'^ii^ëht dé premiers venus, plusieurs dames groupées dans un angle, causaient vivement et adres-
saientune foule de questions à la plus jeune et à la plus jolie d'entre elles, qui résistant faiblement à leur curiosité, paraissait aussi disposée à raconter son histoire, que ses amies à l'entendre. . . / '
— Voyons^ Joséphine, lui disait une brune magnifique, belle comme une odalisque et qui avait épousé le plus laid magot qui soit jamais issu d'une des gloires de l'empire, ne nous cache rien., tu sais tous nos petits secrets... nos grands même... il faut que la partie soit égale ... ' '
— Elle a beau faire , répliqua une corritesse italienne, célèbre pour avoir été la maîtresse d'un grand poète, et qui aurait assez de sa beauté pour êlre célèbre; Joséphine ne nous abusera pas '. sa mélancolie a une cause , et cette cause c'est l'amour : j'en suis sûre. . . je m'y connais. . . . ainsi donc, elle va nous parler franchement , ou bien, nous allons laisser le champ libre à nos sup-
positions , et nous verrons ce que la réalité y gagnera .
Puisque vous me prenez par les menaces , dit en souriant Joséphine , je vais tout vous avouer. . . mais vous serez discrètes, n'estce pas ?
— Oui, oui, comme pour nous, répondirent-elles toutes à la fois.
— Oui, j'ai aimé et j'aime encore; voilà d'où vient ma tristesse... mais celui que j'aime, ne sera ni funeste à mon repos, ni fatal à l'honneur de M. le duc de laBérésina: il est mort ,
Ah? Gt douloureusement la comtesse, il y a des morts qui se survivent.
..„^ — Vous avez entendu parler d'Albéric !
— Ce jeune républicain?. .
— Lui-même : il partit pour la Pologne et longtemps après, je reçus le récit de son expédition , mais lâché de son sang: on l'avait sans doute recueilli sur son corps , trouvé
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parmi les braves lombes auprès de Varsovie.
— Pauvre jeune homme. . . Vous me prêterez cet écrit, ma chère. . . quoi! c'est de son sang?. . ce doit être bien intéressant à lire.
— Lui aussi est mort pour la liberté, murmura la comtesse. . .
— Vousjugez combien j'ai versé de larmes! les plus amères n'étaient pas taries, lorsque mon père me présenta le duc de la Bérésina comme celui à qui il avait promis ma main : je frissonnai à cette nouvelle. . je refusai. . . longtemps j'espérai revoir Alberic, mais son nom fut inscrit dans la liste des morts et ma douleur fut sans espoir : alors mon père redoubla d'instances et de caresses; le duc lui même, assouplie la raideur de son caractère. A la fin, lasse de leurs obsessions, résignée à tous les tourmens, j'accepîai ce mariage comme on accepterait la mort.
— Pauvre amie ! soupira la comtesse.
— Mais, ton sort n'est pas irop à plaindre, re-
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prit la troisième interlocutrice : un commandant général de la gendarmerie de France n'est pas à dédaigner, c'est un beau poste... les revenus peuventsuffire àde superbes soirées : cela vaut bien un jeune démocrate. — Rien ne vaut ce qu'on aime , dit tristement la duchesse de la Bérésina... songez donc que je connais Albéric depuis ma naissance : un sentiment si profondément creusé ne s'efface pas sous le frottement de l'or, ni sous le poids des broderies... j'eusse préféré la médiocrité avec lui, dans un de ces réduits modestes, ombragé des arbres qui nous abritèrent enfans et que je regrette dans mes rêves... au milieu de cet éclat, il me manque, et tout me manque avec lui : mais à quoi bon ces regrets...'^ il n'est plus, mes larmes ne lui rendront pas la vie.... mais il a son tombeau dans mon cœur , et sa cendre y reste toujours chaude comme s'il était prêt à se ranimer.
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Un domestique entra, traversa les quadrilles qui déjà se formaient, et remit entre les mains de la duchesse un billet plié, qu'elle ouvrit.
Si l'orchestre et le bruit des danseurs n'eussent couvert sa voix , on eut entendu un cri de bonheur sortir de sa poitrine, suivi bientôt d'un gémissement sourd, qui retombait sur sa joie pour l'étouffer : pâle et inquiète, elle chercha , autour d'elle, si l'on avait remarqué son geste ou son exclamation , ne vit que de l'ivresse dans les yeux, de l'égoïsme sur les figures , et, rassurée, elle montra à ses amies le billet qu'elle venait de recevoir.
Son oncle Bertrandet la prévenait qu'il allait présenter, dans son salon, le jeune Albéric de Clérambaut, nouvellement arrivé de Pologne.
— Il respire... murmurèrent-elles toutes les trois, pauvre Albéric!..
— Il revient de Pologne, s*e'cria la comtesse, c'est un héros , c'est un martyr... comme son front doit être fier et noble après une lutte aussi glorieuse!
— Mon Dieu ! que je suis contente de le voir, dit la duchesse, d'O... j'aime tant les Polonais... les proscrits surtout.... j'en ai beaucoup vu chez la duchesse d'Abr... je me le figure d'ici... des moustachescharmantes. la frisure obligée... de riches fourrures... peut-être le costume véritable de la nation qu'il vient de défendre... oh ! ce sera délicieux... mon Dieu ! quand paraîlra-t-il donc?... Lorsqu'on est désiré, faut-il ainsi se faire attendre?
Nous ne dirons point tous les sentimens qui naissaient et mouraient à la fois dans l'ame de Joséphine : l'embarras de sa nouvelle position, le regret d'avoir trahi, même après la mort, celui qui revenait sans doute fidèle, le bonheur de le retrouver, que sais-
je enfin ? tout ce que peut renfermer de sensations coupables le cœur de l'amante la plus vertueuse, tout cela formait en elle un combat dont les simptômes se lisaient sur sa figure; tout-à-coup la porte s'ouvrit; à la vue de Bertrandet qui entrait , Joséphine et ses amies, plus promptes qu'elle même, s'avancèrent, et Albéiic entra après lui.
A sa vue , un étonnement indicible s'empara des amies de la duchesse de la Bérésina : rien, en effet, n'était plus naturel que leur surprise : au centre du salon le plus riche, le plus pompeux , inondé de lumières , à distinguer un faux pli dans une garniture ou une feuille passée dans une fleur attachée aux volans d'une robe, figurez vous un jeune homme, la barbe inculte, sans grâce dans sa chevelure, habillé comme nous l'avons vu entrer chez le comte Porcheron , et présentant comme objet d'un horrible contraste, au milieu des plus écla-
tantes parures, le tableau de la plus triste et de la plus sombre pauvreté. Bertrandet, bonhomme et simple comme les braves gens, qui n'aurait jamais songé à endosser un habit neuf, si son tailleur n'y eut pensé pour lui, avait bien cru remarquer quelque irrégularité dans la mise de son jeune ami, mais la nuit était venue, et les disparates n'avaient plus frappé ses yeux.
Il y avait quelque clios.e de si étrange dans cette apparition, qu'on eutdit un pauvre de la rue qui, impatienté d'attendre à la porte, venait demander l'aumône dans les appartemens. Les femmes reculèrent d'un mouvement spontané, et formèrent , en s'éloignant, un cercle au centre duquel Joséphine se trouva fixée malgré elle.
Le premier objet sur lequel se rassemblèrent les rayons du regard d'Albéric fut la figure de Joséphine : k cette vue , ébloui, éni-
vré, plein de trouble et d'amour, il s'avança vers elle pour saisir sa main et y déposer un baiser res^ «^clueux.
L'extérieur trisle et misérable d'Albéric, si différent de ce qu'elle l'avait vu et de ce qu'elle l'espérait, avait produit sur elle une impression fantastique... elle resta pétrifiée: un moment, elle crut qu'une hallucination subite avait glacé ses sens , mais lorsqu'elle sentit sa main toucher la sienne, elle fut comme frappée de terreur, et elle recula avec une expression d'épouvante.
La société reprit son mouvement et sa place, et Albéric se trouva seul, isolé dans le même espace, séparé de Bertrandet, luimême, qui, a peine entré, avait couru dans le salon voisin parier à l'écarlé. Albéric passa la main sur ses yeux pour reprendre son équilibre et il regarda.
Le flux, en arrivant à lui. au milieu dévisage inconnus, lui montrait une foule de fi-
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gures présentes à son souvenir : il y avait de ses amis, des grands députes qu'il avait vu jadis chez Percheron , dans le monde ou dans les comités politiques , mais tous passaient près de lui indifféremment, comme près de l'étranger le plus ignoré. Plusieurs fois, il chercha à échanger un geste , un salut... aucun ne les lui rendit... il s'approcha pour tendre une main et en réclamer une autre; les mains qu'il cherchait se réfugiaient dans le gousset d'un pantalon ou entre les boutonnières d'un gilet, au lieu de venir serrer la sienne... enfin, ceux à qui il parla ne comprirent pas, affectèrent de ne pas répondre , et tournèrent la tête avec ennui...
Soit qu'Albéric ne pensa pas à porter les yeux sur son extérieur, soit qu'un projet plus puissant que la honte le retint enchaîné, il erra pendant quelque temps au milieu de celte foule sijencieuse dont sa
présence glaçait la joie, pareil à un pestiféré jeté au milieu d'une ville saine, ou comme un fou égaré dans une promenade populeuse; enfin, il sembla atteindre son but, car il se trouva face à face avec Joséphine , et soudain , lui prenant la main avec fei-meté, mais avec douceur, pourtant :
Mademoiselle, lui dit-il, expliquez-moi ce que je vois. .. ce que j'entends... ai-je perdu la raison?... avez vous perdu le souvenir?
A ce mot de mademoiselle des rires bruyans éclatèrent autour d'Albéric.
Monsieur, au nom du ciel, laissez-moi, lui dit Joséphine, ce n'est pas le moment de nous expliquer.
— Est-ce que cet homme vous parle , madame la duchesse? cria une voix haute et fière...
Tout-à-coup un bras defers'appesantitsur l'épaule d'Albéric, tandis qu'un autre dégageait José^!^^5;de la main qui la retenait.
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— Madame la duchesse, murmura douloureusement Albéric... elle m'a trahi...
Un frisson parcourut ses veines.... un nuage passa sur ses yeux : il chancela , ses jambes plièrent et il allait tomber à genoux, lorsqu'un mouvement que fit, pour le pousser dehors, le duc de la Bérésina qui le tenait encore, lui rendit, avec la douleur, le sentiment de sa dignité blessée.
— Monsieur, lui dit-il, je ne vous ai pas insulté.
— Parbleu! je voudrais bien savoir si je puis être insulté par un homme comme vous.
— Un homme comme moi peut vous demander raison de vos outrages.
— Demander raison , à moi ! un misérable. !
— Insolent...
Cette réponse qu'Albéric appuyait d'un geste, fut clouée sur sa bouche par la main
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puissante du duc de la Bérésina, el avant que lejeunc homme ignominieusement frappé put effacer son injure en rendant honte pour honte, des invités se mettaient entr'eux deux ; et les domestiques attirés par l'éclat de la querelle, avaient déjà saisi au corps Albéric pour l'entraîner dehors et le jetter dans la rue. Celui-ci luttant au milieu de leurs étreintes, rugissait de colère et de douleur; Joséphine qu'il laissait témoin de son infamie, l'opprobre qu'il venait de subir dans toute sa hideur, avaient exaspéré sa raison et décuplé ses forces , il s'attacha d'une main au gond de la porte et de l'autre menaçant tout ce qui l'entourait :
Lâches, traîtres, renégats de la plus sainte des causes, s'écria-t-il, la flamme dans les yeux , jouissez bien de votre prospérité : dévorez en festins et en fêtes ce peuple que vous avez vendu... Ah ! je troublerai votre ivresse... hommes indignes d'une mort glo-
lieuse, ce n'est pas à vous que je m'attaquerai... je frapperai plus haut que vous tous : Juillet à émondé quelques branches de l'arbre qui vous ombrage : mais il porte encore sa tête, je mettrai la hache à sa racine pour qu'il tombe avec vous.