TIVOLI D HIVER
Il y a déjà longtemps que nous n'avons entendu parler du cbevalierde Chamarange: depuis le jour ou Albéric l'apperçut dans la révolution de Belgique, à la tête d'un groupe qui fuyait, ce qui prouve qu'il était à la queue quand on combattait j sa vie fut
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obscure, mais n'en fut pas moins animée, factotum du parti tombé, il organisa des assemblées de secours pour les indigens de la liste civile , fit des quêtes pour de pauvres jésuites, et réchauffa le feu sacré chez toutes les vieilles femmesqui regrettaient la liste civile: c'est à lui qu'on doit l'idée de la souscription pour les prêtres infirmes mis à la réforme.
Nous ne savons pas ce qu'il gagnait à cette entremise : mais dans l'inlervalle, il ne négligeait pas l'essentiel du dévouement le plus désintéressé. Mêlé à la propagation de tous les moyens réactionnaires, il répandait ici l'article Taris, là les nouvelles extérieures : c'est lui qui dans les circonstances utiles annonçait tantôt le mariage d'un prince avec la fille de l'Empereur de Russie, tantôt les honneurs rendus à un auguste vieillard par un souverain d'Allemagne... Il avait le monopole de l'Espagne, du Portugal,
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et il en tirait toujours un très bon parti; s'il ne vivait plus comme par le passé, du trône et de l'autel, il faisait encore un fort commerce avec le trône.
On le voyait journellement dans la rue aller presser la main de gens qui jadis eussent voulu lui cracher au visage : ceux qu'il persécutait sousles autres, et que d'autres persécutaient aujourd'hui, il les harcelait de ses avances, de ses témoignages d'estime. Comme ils avaient la même haine pour les mêmes personnes, plusieurs oubliant en quoi ses principes différaient des leurs, se laissaient prendre au langage qui résumait leur pensée, et ils se quittaient réconciliés, rapprochés par le besoin de détruire les mêmes obstacles, de satisfaire les mêmes vengeances.
Nous ne nous étonnerons donc pas de le retrouver, la nuit même où l'hôtel de la Bé-
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résina, étincelant de clartés, retentissait d'injures et de colères. Dans un des plus larges salons de danse , du Tivoli d'hiver , au milieu d'une société fort peu en harmonie avec ses habitudes aristocratiques.
Ceux qui sont entrés par la porte bâtarde, qui par un long couloir conduit aux réceptacles de tant de mystères, doivent penser que bien des machinations ténébreuses s'y peuvent ourdir, je ne dis pas dans le silence de la nuit, mais dans les ténèbres du jour, là en effet, à l'heure brillante où le soleil darde a pic sa lumière et illumine les plus sombres loges de portier, la clarté blafarde d'une lampe projette seule ses rayons sur les parois de ces cavernes. Francs-Maçons, associations des auteurs dramatiques et autres, repas de corps, que sais-je enfin? Tivoli d'hiver a vu passer tout ce qui ne peut se réunir dans un salon, soit à cause du
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nombre, soit h cause de i'ohjet des rassembleiTiens...
Il fallait donc qu'un grand projet animât la société et que ses intentions ne fussent pas tout-à-fait d'accord avec les idées du pouvoir : car minuit sonnait , le calme régnait déjà dans la capitale avant que les premiers invités fussent arrivés, et une heure s'était déjà écoulée que le comité se trouvait à peine au complet. Enfin, la réunion prit physionomie délibérative : le président, conduisant Chamarange par la main s'assit au fauteuil et commença en ces mois :
Citoyens ,
Depuis le jour fatal où l'invasion de la foi ce armée nous surprit dans les souterrains de la maison grise , nous ne nous sommes revus qu'en juillet. Depuis cette glorieuse époque, nous avons attendu les conséquences de notre révolution: tout a trompé TOME u. i3
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notre espoir : aujourd'hui l'oppression est à son comble : d'après l'avis des fidèles prësens à cette séance , nous avons résolu de convoquer une Vente générale et nous^^oici rassemblés pourchercher le remède aux maux de la patrie. Le citoyen Chamarange, ici présent, tient la clef d'un mouvement qui se prépare, et il vient réclamer notre secours en même temps qu'il nous offre le sien : ses amis sont nombreux, hardis, déterminés à vaincre ou à mourir , mais qu'est-ce que cela contre tout un pays? nous aussi , nous sommes braves , nombreux î mais isolé , notre parti sera-t-il plus fort que la chose établie?.. Réunis, les deux extrêmes étouffe ront^ en se rapprochant, tout ce qui se trouvera entre eux ; alors la question posée sur son terrain sera facile à vider. Discret, comme nous le sommes avec lui, il ne nous demande pas autre chose qu'un signal auquel tous répondent... Ce signal , quel est-il?., nous le
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pressentons tous , mais je le révélerai moimême à celui d'entre nous qui sera choisi pour son exécution.
La séance est ouvejte... mais avant de commencer les opérations de l'éleclion. Je vais faire l'appel nominal; ceux qui seront présens répondront pour eux ou pour ceux dont ils connaîtront la destinée.
Le lecteur a sans doute reconnu les acteurs d'un drame joué il y a déjà quelques années, dans les souterrains des remparts de la petite ville de B... et qui eut pour dénouement la mort sur l'échafaud de trois jeunes gens, mort à laquelle Albéric n'échappa que parla grâce royale. Nous sommes en effet au milieu des carbonari , mais ce n'est plus qu'une image pâle de cette assemblée si nombreuse et si énergique qui ébranlait jusqu'aux fondemens le château des Tuileries : on dirait, à les voir, l'armée impériale revenue de Moscou, après avoir payé son impôt effroyable à la guerre, à la faim,
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à la froidure. Ce ne sont plus tous ces visages rigides et sillonnés par les lignes delà fierté blessée ; quelques uns seulement restent encore comme des monumens an té-révolu tionnaîres, fossiles retrouvés après le grand cataclysme, qui a dispersé leurs espèces et leurs races : les autres sont des jeunes gens ou des hommes dont la physionomie annonce plutôt les souffrances de Testomach que celles de l'orgueil : autrefois c'étaient des aristocrates jaloux^ aujourd'hui ce sont des prolétaires envieux. Les adeptes nouveaux ont été amenés, présentés, garantis par leurs parrains et ce recrutement s'est opéré à peu près comme s'opéraient sous Louis XV, les recru temens militaires , par tous moyens et à tous prix.
Le président ouvrit un papier , et un profond silence s'établit; il lut :
Liste des Amis de la Liberté , qui ont juré mon et haine aux rois :
— Vasseur,
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— Une voix répondit : présent !
— Renaud...
— Mort en juillet.
— Alton.
— Général en Belgique.
— Marmet.
— Mort en juillet!
— Général Sabrant, duc de la Bérésina.
— Commandant général des gendarmeries royales.
— Simoneau.
— Mort en juillet.
— Porcheron, député.
— Conseiller d'état , pair de France.
— Lamblet.
— Procureur du roi.
— Larson.
— Mort en juillet.
— Turet.
— Présent.
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— Rhubert.
— Chef de la police générale du royaume.
— Baraud.
— Guichetier à Saint-Michel.
— Ministre de la Justice.
— Brunet.
" — Présent.
— Albéric Clérambaut...
Aucune réponse ne rompit le silence : Seulement plusieurs voix chuchotèrent... tué en Belgique... tué en Pologne...
Le président répéta d'une voix plus haute : Albéric Clérambaut.
Présent, s'écria, d'un accent terrible, Albéric lui-même , et la porte s'ouvrit.
Lorsqu'il sortit de l'hôtel de laBérésina, poussé à la porte comme un malfaiteur surpris en flagrant délit qu'on envoie se faire pendre ailleurs, son indignation , jnuette d'alx)rd, éclata bientôt en menaces nouvelles
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et au bruit de l'orchestre qui arrivait jusqu'à lui, il mêla ses souhaits de vengeances, comme l'ange outragé dans Gomorrhe appelait le feu du ciel sur la ville impure el joyeuse.
Sur la borne placée vis-à-vis la porte cintrée de lampions, il n'avait pas aperçu un homme pale , la figure longue et maigre sous des cheveux noirs, et qui d'un œil froid et impassible, contemplait le faste des équ ipages et écoutait le bruissement de l'harmonie. La pauvreté avait gravé aussi sur lui les traces de son passage; ses ongles de fer avaient presque mis en lambeaux ses vêtemens grossiers : les bras croisés sur sa poitrine , il rongeait du regard les murs de l'hôtel. Certes quiconque eût comparé la colère bruyante d'Albéric et la fureur silencieuse de son voisin, eût hésité à prononcer lequel était le plus à craindre de la parole ou du silence.
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L'inconnu se leva, s'approcha d'Albéric , et, se posant devant lui, le doigt sur la lèvre.
— Ami, lui dit-il, est-ce que tu es de ceux qui parlent haut pour avertir celui qu'ils menacent... et s'éviter ainsi la peine de tenir parole... ne te fâche pas... je me rétracte... car je te reconnais maintenant, et je sais qui lu es... je t'ai vu jadis à la Vente des Carbonari, et tu as noblement rempli tes promesses; ton costume me prouve que tu as été fidèle : Tu aurais de l'or si tu étais un traître. Il paraît que tu viens de recevoir un affront et tu voudrais vengeance.
— Toi qui me parles ainsi , qui es-tu ?
' •^— Je suis Carbonaro, Carbonaro obscur. . je n'ai ni vendu ma haine, ni trahi mon serment : si tu as une injure à laver dans le sang d'un ennemi, suis moi : cette nuit se rassemblent les débris de notre ancienne Vente, et les frères nouveaux qui s'associent
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à nos projets : cette nuit, nous allons recommencer nos luttes contre le pouvoir, et cette fois ce sera une guerre à mort. Veux-tu venir? ''^
— Oui, et avec transport... j'ai le cœur
plein de fiel, il faut qu'il déborde... il faut
que le volcan éclate , dût-il , en écrasant
ce que je hais, écraser la France sous ses débris. •■lahAij' • •li.nidinl i; iini'^u. :^'^
C'est avec ces germes de conspiration qu'Albéric et son compagnon entrèrent. La présence du jeune homme, qui avait tant combattu^ tant souffert, excita un frémissement d'admiration et de curiosité...
— Amis, frères, leur dit-il, vous qui souffrez toutes les douleurs et toutes les hontes, j'accours au milieu de vous , prêt à seconder vos projets , prêt à vous donner mon sang... Je ne veux pas vous faire une profession de foi : regardez seulement mon visage où la rougeur brûle encore... c'est la tiace d'un
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soufflet... vous faut il un autre serment un autre gage?..
— Non, non, s'écrièrent-ils tous, aux voix... aux voix.
Le président reprit:
Les sections sont armées : les combattans des deux partis n'attendent plus qu'un signal pour descendre sur la place publique : ce signal a besoin d'être éclatant, immense, universel, pour être compris de tous , même de ceux qui ne sont pas dans notre secret.. .. il exige, pour son accomplissement , un homme déjà éprouvé par son courage et dont la fidélité soit à l'épreuve: avant que les voix, réunies dans cette urne , aient désigné l'élu du peuple, que chacun de vous se consulte et sente s'il est assez fort pour porter un tel fardeau.
— Tous... tous, répondirent-ils... nous sommes tous prêts... au scrutin.
— Vous entendez , continua le président ,
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celui de vous que désignera le choix général s'engage sur l'honneur : c'est un lâche, s'il hésite, un traître, s'il refuse.
— Nous le jurons, s'écrièrent-ils tous , et toutes les mains droites s'élevèrent vers le ciel.
Albéric leva sa main aussi , et dans son geste, il y avait tout-à-la fois serment et im« précation. ,i)
Alors une urne noire , sans aucun de ces emblèmes qui jadis furent invoqués comme des témoignages, fut posée sur une table , et chaque conjuré fut invité à y déposer le nom de celui sur lequel serait tombé son choix.
La Vente se trouva livrée tout-à-coup aux fluctuations des impressions diverses : il ne s'agissait plus seulement ici d'un homme à choisir pour aller, en société de deux ou trois cents autres, faire, sur les bancs d'un parloir, du régicide ou de la servitude, avec des
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mouvemens de mâchoire ; c'était la plus grave des questions qui s'agitait en ce moment : déjà on avait tenté; mais personne ne s'était trouvé assez fort pour dénouer ce nœud gordien.
Après un long murmure, chaque conjuré s'avança pour jeter dans l'urne son bulletin, quand la moisson fut terminé, le président ouvrit les voles, et les noms furent proclamés.. D'abord Albéric Clérambaut fut répétéplusieurs fois, puis deux ou trois noms obscurs... puis celui de Chamarange...
l'heureux candidat ne parut cependant pas trop flatté de cet honneur... pâle d'abord, il reprit sa sérénité lorsque son nom cessa de se faire entendre., en revanche celui d'Albéric finit par sortir de tous les votes, et une majorité aussi respectable que l'unanimité, réunit surlui tous les honneurs de l'élection.
Son nom fut proclamé vainqueur , et un applaudissement général ratifia ce choix.
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— Mainlcnanl que voulez-vous de moi, s'écria A.lbéric, parlez...
-- Vous allez le savoir, dit le pre'sident.
Il s'approcha d'Albéric, et fît un signe : au même instant les lumières s'éteignirent et l'obscurité devint complette.
Au milieu de la nuit profonde, combinée
avec le silence, Albéric entendit une ^oix ,
et il sentit tomber, dans son oreille/tj*ois mots, mots terribles , qui retentissenid^ns l'ame la plus indifférente, et que l'àssassmat d'un Dieu pouvait seul mettre au sej/ond rang des crimes. \v
on EST X.A PATRIE.
Quand Albéric sortit de l'Antre où les prêtres du Tentâtes moderne l'avaient sacré, la foule , qui encombrait les couloirs , se dissipa bientôt, et il se trouva seul dans les rues de Paris, à cette heure de la nuit où les lanternes, fatiguées de leur service, ferment
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leurs prunelles qui palissent avant le lever du soleil.
Longtemps, il erra au milieu de ces solitudes si froides et si horribles, poursuivi par la fatale mission dont il était chargé : la voix du prophète, qui l'avait investi d'un droit immense, résonnait toujours à son oreille et retombait en pluie glacée sur son cœur.
Mais aussi quelles injures il avait à venger!., sa mission n'était que l'écho du soufflet qui brûlait encore sur sa joue : puisque tout citoyen a droit à conserver son honneur, pourquoi se trouvait-il au monde un homme qui avait le pouvoir de le flétrir? il .y.^ya^idonç un vice, dans cetjordr^ social qui proclamait yne Vjérité çt en détruisait l'effet... il y avait donc une plaie éternellç, vivant^, qujS le scalpel de juillet n'avait pas guérie, et qu'il était appelle aujourd'hui à .exth'per par le fer ou le feu. . . ,
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La journée entière il erra parmi celte population active, remuante, industrielle ^ chezquiles haines ouïes souffrances de l'orgueil n'éteignent pas l'avarice, et qui est également prête à s'enrichir sous la monarchie ou la république : solitaire au milieu de ce mouvement, il marchait inconnu, inaperçu, non senti, comme une bombe qui recelant la mort dans ses flancs, mais n'ayant pas ù sa gueule la mèche enflammée dont s'épouvante la foule, roule à ses pieds comme un boulet mort ou amorti... enfin, las, anéanti, accablé des luttes de son corps et de son ame, pliant sous le poids des douleurs même physiques, il chercha un asile dans un de ces hôtels de passage où le parisien attardé trouve une chambre qui demain de bonne heure le replace au centre de ses affaires, et dans laquelle se réfugient, tour-à-lour, le vagabond sans asile, le forçat qui a rompu son ban, et l'étudiant en bonne fortune.