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il se redisait secrètement ces paroles du Sauveur du monde , homme digne d'être Dieu s'il ne le fut pas, et le seul que Dieu ait pu réellement nommer son Fils; attendite autem à falsis prophetis qui veniunt ad ços cum pellibus oçium , intus autem sunt lupi rapaces. Aulieu de ces infâmes gorgés d'or et d'honneurs qui le repoussaient comme un échappé du bagne, parce qu'il était honnête homme et pauvre, une mère, un père revenaient àkii justement parce qu'ilétait pauvre, eux qui peut-être, l'eussent fui dans les dignités et l'opulence. Oh ! c'est alors qu'il comprenait où était l'amour vrai, l'enthousiasme saint des nobles pensées, le véritable culte du malheur, la vraie patrie!
La lettre du marquis était conçue en ces termes :
« Mon cher fils ,
Celle qui vous remettra cette lettre souf-
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fre depuis si longtemps de votre absence, que je ne puis m'opposer au désir qu'elle éprouve de vous revoir. Depuis la grâce que Sa Majesté a obtenu pour vous de l'Empereur de Russie , vous aurez eu le temps de rentrer en France, et votre mère y arrivera presque en même temps que
vous.
«Maintenant, sans doute, mon fils, vous comprenez le but de toutes ces agitations populaires, dans lesquelles le peuple n'entre jamais que pour graisser la roue de son sang, et combler les ornières de son cadavre. Il me semble voir une opération militaire de terrassiers cherchant à démolir une muraille ou une tour : les uns creusent la terre, les autres déposent la poudre au fond du boyau creusé par le fer; lorsqu'il a bien examiné le travail, l'ingénieur s'éloigne , donne le signal , l'artilleur allume la mèche , la mine saule, et quand les
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pierres ont volé en éclats, quand une ouverture est faite ou un pan de muraille abattue, quand des corps frappés par les projectiles jonchent le terrain, l'ingénieur s'approche , admire son ouvrage , et entre tranquillement par la brèche.
Voilà le sort de tous les fabricans de révolutions : où est votre place? je suis heureux et fier de penser que vous êtes parmi les victimes. . . il y a pour ceux qui aiment et qui veulent estimer, un grand bonheur:
c'est de voir que les fautes ou les erreurs n'ont pas réussi : alors l'esprit éclairci par le vide des choses, voit mieux à se repentir; mais si le succès a répondu aux entreprises coupables , l'ame est perdue sans retour, soit parce que l'on évite soigneusement le remords qui exige la léparation d'un crime, soit parce que l'on ne peut blâmer ce qui forme notre bien être.
J'espère que vous ne vous obstinerez plus
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à poursuivre votre chimère... car dans la situation malaisée où vous aura , sans doute, jeté l'abandon de vos amis, le malheur, les privations, vous seront un mauvais guide pour vos actes politiques. Vous ne pouvez plus être indépendant : donc vous n'avez plus le droit de vous ériger en juge.
D'ailleurs , la question actuelle n'est pas de celles que l'on peut résoudre. Après une commotion politique aussi immense que celle de 1830, il fallait nécessairement 93 ou 1804 : la terreur ou ie despotisme... le prince que la nation a choisi l'a retenue à 89, et sa force lutte contre toutes les idées désorganisatrices. Ce n'est plus à la violence ou au combat des rues que le progrès doit être confié : c'est à une discussion sage et profonde : il ne doit plus y avoir en France d'autres conspirations que la pensée, d'autres conjurés que les idées : quiconque en appellerait à lui seul du soin de clore la dis-
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cussion, est non-seulement un coupable, mais un insensé.
Voilà où vous mèneront vos amis et vos principes si vous cultivez encore les uns , si vous professez encore les autres. Mais une fois lancé dans cette carrière qui maintenant descend si vite de l'inspiration à l'exécution , savez-vous où vous vous réveillerez savez-vous comment finira votre
rêve... vous vous retrouverez un jour le poignard à la main, teint du sang d'iHi Roi et couvert de l'exécration de tous : car, ne vous abusez pas... du moment qu'un homme , n'eùt-il pas dans les veines du sang royal, el dans son blason des couronnes, du moment qu'un homme a été sacré Roi par son peuple, dès que les factions ont abdiqué devant lui, et ont reconnu, parleur silence, sa vigueur ou sa sagesse, il est l'élu de Dieu , sa tète est sainle, et qui#& louche mérite la mort.
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Les monarques ont un fardeau si lourd à porter qu'ils ont droit à une double indulgence : nous ne sommes plus au temps où la royauté était la première sainteté d'une famille où les rois étaient les pasteurs ou les pères des peuples : alors il pouvait s'endormir au milieu de ses enfans... mais aujourd'hui chaque pays est une forêt où le souverain est aussi menacé qu'un riche voyageur qui traverse un coupe-gorge; qui saitcombien de pièges sont dressés autour de lui! qui peut le blâmer de craindre et de ne pas être toujours juste et droit en présencedetantde déloyautés et d'injustices? d'ailleurs, quelque Roi qu'il soit, il est homme et sa vie est précieuse autant que celle du dernier de ses sujets...
Frapper un Roi , c'est un crime , mais un crime que le monde et la postérité ne pardonnent jamais... Rassemblez des juges...
composez un tribunal... entassez des pièces
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de conviction qui prouvent sa culpabilité... Vous n'en serez pas moins des assassins... le sentiment populaire se refuse à absoudre ce crime... qu'on s'appelle Ravaillac, Parlement ou Convention, on est toujours régicide.
— Oui, voilà où je marchais, s'écria Albéric, interrompant sa lecture et levant les yeux au ciel , oui , ma mère , sans vous peut-être, sans la letlrede mon père, j'eusse écouté ma colère et ses coups fussent allés frapper celui qui ignore sans doute ce que je souffre et ce qu'on attente en son nom. Engagé par mon serment , j'aurais rougi d'hésiter peut-être, j'aurais cru devoir à mon honneur l'holocauste qu'il me demandait... mais j'ai entendu votre voix .. vous avez réveillé en moi tous les germes d'amour qui s'y étaient assoupis... adieu la haine! adieu la politique! adieu ces illusions stériles et froides de la vanité... je ne suis
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plus carbonaro ! je suis tîls... je ne conspire plus! j'aime!
— Merci, mon dieu! merci!., vous me l'avez rendu pur comme il nous avait quittés ; c'est encore la même ame, c'est encore mon enfant... Ah! mon Albëric, si tu avais vu passer devant toi quatre-vingt treize!... Tu ne nous aurais pas donné tant de chagrins : tu ne serais pas libéral, si tu avais vu mourir la Reine!
A partir de ce jour, tout le levain entassé dans le cœur d'Albéric se dissipa peu à peu, comme une couche de givre s'efface aux premiers rayons. . il se réchauffa, joyeux et jeune encore, aux embrassemens de sa mère... Ces
hommes qui lui avaient demandé tant de TOME II. i5
sacrifices, que lai avaient-ils donné en retour? le malheur, la pauvreté, l'opprobre et pardessus tout , le doute... le doute qui mène au crime , comme un palais blasé . a recours aux alcools pour retrouver sa sensibilité... Mais ici, on ne lui demandait rien que de vouloir bien vivre, que de se laisser chérir, que de se voir heureux... ici un sourire était payé comme un bienfait, et tout le dévouement (|u'on exigeait de lui, c'était de permettre d'en avoir.
Maisàmesure que son coeur se dégonflait, d'autres sentimens venaient le remplir. Son amour pour celle qui l'avait trahi s'augmcntant de sa trahison même , la honte que la main du Duc de la Bérésina avait impri-. mée sur sa joue, se rallumèrent de tous les alimens que la politique leur abandonna : Loin que le nœud qui unissait ces deux objets de ses dernières pensées modifiât la vigueur de sa colère, l'idée d'avoir été ou-
Iragé devant elle ajoiitail un nouveau degré à son besoin de vengeance... elle même ne méritait-elle pas qu'une main sanglante jetât quelque ombre sur ce bonbeur insolent acheté par le parjure? Cerles, au premier mot qui lui avait appris son infidélité, il avait cru ne pas survivre : mais abandonner ainsi la partie avant la décision du sort, renoncer au combat et leur laisser à tous deux les honneurs et le repos de la victoire, ah! c'était trop exiger de lui... Il pouvait bien pardonner à ceux qui avaient trahi leur serment politique; il méprisait maintenant tous les partis et ce n'était pas une générosité de sa part; mais l'honneur! mais l'amour!,.
Depuis quelque temps il avait écrit au marquis qu'il irait le retrouver avec sa mère, pour recevoir ses embrassemens , et commencer, s'il était temps encore, une carrière sans orage et sans danger, où
ilput se créer une existencepourlui, et pour eux une vieillesse heureuse. En attendant sa réponse, il passait des jours calmes avec sa mère, ses nuits livrées à des rêves d'intérieur paisible, n'avaient plus rien de ces agitations qui brûlaient son sang... Il lui avait même tant promis, par déférence pour elle, d'oublier et son amour et sa vengeance, qu'il se surprenait parfois à en sourire ; il espérait que ces impressions finiraient par sortir de son cœur, si une étincelle ne venait pas rallumer l'incendie.
Enfin le consentement du marquis arriva, et le départ fut résolu : bientôt le fouet du postillon retentit, et la voiture, qui les emportait franchit la dernière borne de Paris.
— Adieu Paris, s'écria Albéric, adieu ville trompeuse et meurtrière , loi qui as des charmes comme une vierge pure, et du poison comme les prostituées ! c'est ton bruit,
tes acclamations, tes suffrages, qui m'ont perdu ! mieux eut valu pour moi ne jamais fuir celle que je retrouve et que j'accompagne pour ne l'abandonner jamais... adieu! je renonce aux rêves de la politique ; jamais , plus jamais , je n'y mêlerai mon nom.
Hélas! pauvre insensé! ton destin dépendil de toi? sais tu bien que lorsqu'une fois on a marché dans ce chemin de la politique, on ne s'appartient plus? sais-tu que depuis le jour où Porcheron , c'est-à-dire le comte de Clérambaut t'a dénoncé à la rue de Jérusalem, tous tes pas sont comptés? sais-tu qu'on épie tes démarches, et que toujours, comme lin ombre ou un spectre, un agent secret s'est attaché à ta personne dont il rend compte à son chef, comme d'un trésor à garder? sais-tu que Rhubert le couve des yeux ," et qu'il te caresse amoureusement comme l'horizon de sa fortune, comme le
j3iedestal nécessaire à son élévation ? il a besoin d'être utile... c'estde ton sang qu'il cimentera la pierre où se dresse l'édifice de sa grandeur : la police n'a pas été créée pour les malfaiteurs, ce sont les malfaiteurs qui sont créés pour la police.
Tout cet arsenal horrible te semble une création de l'enfer, ou plutôt un rêve fantastique combiné par les fabulistes de l'opposition pour décréditer le pouvoir. . . Oui , ce pouvoir occulte, ces espions attachés aux pas de quiconque s'avise d'avoir une pensée un peu indépendante, c'est une chimère ridicule et inexécutable, cela n'existe pas : cela ne flaire pas la route du brave révolutionnaire qui ne conspire qu'en paroles, et pour être estimé de son portier [comme un amateur dintingué des révolutions: mais pour l'homme qui joint l'action à la parole, et qui porte toujours avec lui une haine prête à frapper, comme le bandiio corse son stylet,
Oh! pour celui-ci, la chimère existe, et c'est l'Hydre véritable dont les milles têtes se meuvent et s'ouvrent au mouvement d'une seule main ! oh! oui , pour toi Albéric tout cela n'est que trop vrai !
Cet inconnu qui frappa sur l'épaule d'Albéric, au sortir de sa querelle avec le Duc de la Bérésina, est un de ces hommes qui', ayant conservé toutes les apparences du mécontentement, de la pauvreté et de l'opposition , sont vendus secrètement au pouvoir et gagnent leur vie à un marché de tant de têtes par an. La conjuration est composée pour moitié de mouchards ignorés même de leurs confrères, et qui ne sont mêlés aux débats judiciaires de ces grands complots que pour être condamnés à des peines légères dont l'accomplissement leur est largement payé ; l'autre moitié se compose de ces niais révolutionnaires , crétins éîe€trisés, qui se jetent à corps perdu dans toutes les équipées
politiques; compères de bonne foi, qui re'vèlent tout dans l'ivresse du vin ou de l'orgueil, que l'on conserve soigneusement pour former le noyau du tourbillon où se perd l'homme puissant et redoutable, et qui, fiers d'échapper aux pièges de la police dont le doigt les tient comme des pantins attachés à ses fils, se jugent des hommes d'action, et supportent, modestes comme atlas, le far-' deau des moissons du parquet.
Depuis le jour fatal , dévoué aux déités infernales comme un héros de l'ancienne tragédie, Albéric est étreint d'un cercle de fer dans lequel chaque démarche l'enfonce d'avantage. Son itinéraire vers l'échafaud est tracé dans les bureaux , et , soit qu'il s'en écarte, soit qu'il le suive, le terme reste toujours le même... aucune parole , aucune rencontre n'est indifférente : aujourd'hui toute idée coupable est sortie de sa pensée : ses actions sont au jour comme son cœur, et
les quelques visites qu'il rend sont ou des amitiés inoffensives, ou des souvenirs... mais comment Rhubert et sa milice pourraient-ils croire à la bonne foi? eux qui, pendant quinze ans , ont si bien joué leur rôle, pourquoi croiraient-ils à la loyauté.'* eux qui buvaient le sang du peuple et des rois, comment pourraient-ils croire au repentir?., d'ailleurs, il leur faut une victime, il la faut belle, honorable, éclatante, digne enfin de l'autel et du sacrificateur.
Et ne prêtait-il pas le côté faible aux accusations, lorsqu'il parcourait Paris, escorté de la femme d'un émigré actuellement serviteur de la branche exilée, et qui ne devait être venue en France que dans un but funeste à l'ordre de choses?
C'est ainsi qu'il s'éloignait, se croyant libre, mais enchaîné comme les chevaux qui l'entrainaient, conduit comme eux par une main fatale qui le précipitait vers l'abime î
234 tA NASSE.
Si Dieu ne le soutient, si la justice de son cœur ne plaide pour lui, comment sortira-til de ce filet dont chaque minute serre encore les mailles ?
Pendant qu'il court vers la frontière, en passant par ces lieux que la marquise veut revoir encore, laissons le un moment descendre de la voiture et sa mère sous son bras, marcher vers cette colline sur les flancs de laquelle s'abrite le château de Clérambaut, manoir de ses pères , et écoulons une conversation rapide entre deux personnages bien connus de notre histoire.
C'est Rhubert qui parle et c'est Chamarange qui répond : le premier est dans son cabinet à la police, l'autre est debout devant lui.
— Monsieur de Chamarange, vous conspirez contre le Roi...
— Monsieur, un pareil soupçon...
— Ce n'est pas un soupçon... en voici les
preuves. Et il lui indiqua l'heure, le lieu, les circonstances du complot... Cliamarange était pétrifié...
— C'est bien , monsieur , s'écria-t-il , je vois que vous voulez faire tomber ma tête... je suis prêt au martyre.
— Je ne veux pas faire tomber voire tête : j'aime mieux l'utiliser... soyez des nôtres...
• — Monsieur...
. — Sans rien abjurer... ce sera entre vous et moi...
— Pourvu que l'honneur soit intact...
— Soyez tranquille ! votre honneur sera sauf. Vous n'écrirez rien... vous me révêlerez tout de vive voix... Douze mille francs par an... le silence de notre côté , ou le martyre... comme vous dites... Acceptezvous?..
— J'ai assez souffert pour leur cause et puisqu'ils ne semblent pas devoir sitôt revenir..
— En attendant...
236 LA NiSSE.
— Cela se payera par trimestre ?. ^
— Tous les mois...
— A dater?..
— Du jour du complot...
— Vous me devez trois semaines...
— Voila le mandat.
— Votre main.
— La voici... Je compte sur vous.
— Comptez-y.. Après tout, c'est toujours un Bourbon.
La police actuelle serra la main de la police passée qui, dedisponible qu'elle était, reprit de l'activité.
Chamarange quitta Rhubert, en avouant qu'on ne faisait pas mieux de son temps , et en se promettant bien , puisque sa bonne étoile le voulait, de manger à deux râteliers.
IiA CBAVACHE.
Beauvoir est une des plus charmantes habitations qui se puissent trouver sur les rives de la Loire, si riches en riantes perspectives.., posé de face, il semble descendre d'un coteau et s'arrêter là justement où il y a plus d'ombrages et plus de spectacle ;
238 LA. CfiAVACHE.
à travers les feuillages des trembles et des peupliers d'Italie, on voit comme une décoration d'opéra, ses blanches murailles et ses espaliers verts ; au sommet , une galerie avec des pavillons forme la plus délicieuse promenade , dans les soirs d'été, quand le soleil se cache sous l'horison et se plonge dans l'or au-delà de la levée parmi les saules de ses rivages. Là, comme d'un parterre assis sur des jardins , l'œil plonge sur un amphithéâtre varié où la nalure et l'art luttent de merveilles et charment la mémoire ou la pensée...
Tous les soirs, une jeune femme belle, mais de cette beauté qui n'est plus que de la pâleur, ombre d'une beauté qui fut rose'et vermeille, après quelques pas nonchalamment mesurés sur les dalles, vient s'asseoir, et, laissant tomber son front dans sa main, appuyée sur la balustrade, regarde mélancoliquement la campagne et les cieux. Sans
doute im'profoiid chagrin a brisé son âme, ou cache en elle, la ronge encore comme un ver abrité au cœur d'un fruit le tue avant sa maturité. Pourtant que peut-elle demander de plus pour être heureuse?...
Epouse d'un des hommes les plus haut postés dans l'administration, toutes les jouissances du luxe sont à ses ordres. La fortune ouvre ses trésors pour elle , et son mari no lui laisse pas un souhait inutile. Dans ses caprices produits plutôt par le malaise du cœur que par la légèreté de l'esprit, elle a désiré la campagne, un château, et son mari a acheté, pour lui en faire hommage, le château de Beauvoir, qu'il avait jadis occupé comme locataire, et que les immenses revenus de sa place , joints aux revenantsbon d'icelle, lui permettent aujourd'hui d'acquérir à beaux deniers comptans.
Un soir, à la fin d'un splendide dîner, dans un bassin d'argent couvert qui
semblait receler une friandise parfaite , elle trouva le contrat d'acquisition, se rappela Clërambault , la petite maison deTémigrë, laissa éclore un paie sourire, et le lendemain, elle quittait Paris pour Beauvoir, le bruit pour le calme et les distractions du monde pour la solitude avec ses souvenirs.
Pauvre Joséphine ! pauvre duchesse ! c'est maintenant surtout qu'elle comprend combien le charme d'un intérieur aimé avec celui qui nous sait et qui nous honore, est au-dessus de la pompe et du faste des dignités... quand les yeux éblouis par l'éclat se sont refermés, quand le cœur éclaire la pensée, ainsi qu'une lampe d'albâtre dans la nuit , comme tout autour de nous est triste et solitaire! comme tout est mort loin de l'âme qui donne le mouvement et la vie! voila ce qu'elle éprouvait, et pourtant, mille fois mieux valait pour elle sa galerie et ses chaises vertes, ses trembles et leur murmure, que le pavil-
Ion d'où elle entendait les fanfares de l'armée et les fenêtres d'où elle voyait le pavillon des Tuileries.
Concentrée en elle-même, elle errait loin du réel où elle était plongée : Albéric repai*aissait à ses yetix avec tout le charme de sa jeunesse, de son esprit, de son talent... elle le voyait dans ce cabinet où sa plume créait de si hautes destinées à son père; puis de là, auprès de cette causeuse où son cœur agenouillé devant elle se fondait en amour et en persuasion... puis elle le suivait dans les combats, elle souffrait de sa blessure, elle contemplait avec terreur son sang, son sang noble et pur coulant pour la liberté. Alors il revenait affaibli, abattu par l'esclavage, pauvre, misérable, et elle se méprisait de l'avoir repoussé, méconnu. Elle s'indignait contre le Duc qui l'avait frappé; elle se sentait au cœur ces colères qui naissent aux généreux à l'aspect de la honte injuste , ou de