‹ AlbéricChapitre 18 sur 33 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

la lâchelé puissante qui outrage l'iionneur. Oh! c'est alors qu'elle l'aurait voulu près d'elle pour lui dire ses remords et obtenir son pardon... mais maintenant où est-il?... qu'est -il devenu i* S'ill'aime encore, à quelle extrémité l'aura poussé son désespoir, et s'il ne l'aime plus, de quelles malédictions il doit la couvrir!

A cette pensée, les sanglots gonflaient sa poitrine , et des larmes abondantes coulaient sur ses joues dont elles dévoraient l'éclat , en y creusant des rides naissantes , comme l'eau trace des sillons sur la pierre; son or, son rang , ses dignités^ elle donnerait tout pour revoir Alberic, se jeter à ses genoux , recevoir son pardon , et reconquérir son estime, en lui disant : je fus coupable, mais je me repens et je t'aime.

— Allons, allons, madame... il viendra demain... préparez-vous aie recevoir, gro'

gna soiulain une voix de mauvaise humeur, et qui fit tressaillir la duchesse.

Elle avait reconnu son mari , arrivé à l'instant même à franc étricr, et qui n'avait fait qu'un pas de l'écurie au }3elvéder.

Depuis quelque temps, elle s'était si bien trouvée de son absence , que sa présence l'étonnacomme s'il n'eûtjamais pu venirà Beauvoir: retirée seule dans son château, elle avait pris Paris en horreur; elle s'occupait si peit de ce qui s'y passait, qu'elle ne décachetait même pas les lettres qu'elle recevait de son mari j et plus d'une missive timbrée aux armes royales restait sur sa chiffonnière sans être ouverte.

— Et qui viendra demain , je vous prie? lui dit-elle en se retournant avec Thumeur d'une personne qu'on arrache à une occupation favorite.

— Vous l'ignorez? Mais je vous l'ai écrit...

— Ah!

— Vous n'avez donc pas ouvert mes lettres?., et celle-ci que je vois encore cachetée, vous ne soupçonnez donc pas ce qu'elle contient?..

— Non... j'ignorais...

— Vous saviez qu'elle était de moi , cela devait vous suffire...

Et comme elle restait interdite, muette, le Duc de la Berésina saisit la lettre qu'il montrait, rompit violemment le cachet et la lut, en affectant de peser sur la phrase comme s'il avait voulu lui faire un crime de chaque ligne.

Madame la Duchesse ,

Je vous annonce que le Roi, en revenant de son voyage dans les provinces de l'est , descendra passer la nuit ou déjeuner à mon château de Beauvoir : occupez-vous de tout préparer pour traiter dignement un pareil hôte. . . je m'y rendrai la veille avec M. le comte de Cléramhault votre père.

pour avoir noiis-mêmc l'honneur de recevoir Sa Majesté:., cette faveur peut mettre le comble à ma fortune. . . ne négligez donc rien et qu'en arrivant , je trouve la moitié du pays à l'ouvrage !

Malédiction!... voila ce que je vous écrivais il y a quatre jours , et quand aujourd'hui je crois trouver tout le château en activité, rien n'est en élat , pas un appartement n'est prêt... je suis sûr que déjà tout est sur pied à Briare,et c'est demain qu'il arrive... demain, entendez-vous, et nous n'avons que la nuit... mais avec du monde et de l'or, on peut tout réparer. .. heureusement que j'ai amené avec moi le tapissier de la Cour, et sous ses ordres , tout cela va marcher... que les métayers, les garçons de ferme, les domestiques , les paysans de l'endroit, tout s'y mette, et que demain au jour, Beauvoir ait l'air d'une résidence royale... Allons, maître Gendrin, développez

tout voire génie... il faut que cela soit aussi beau que pour la duchesse de Berry.

Le tapissier inspiré déploya cet œil d'aigle qu'il avait reçu de la nature et, dans un instant tout fut en désordre dans le château.

Ceux qui ont fait leurs études, et le nombre en est petit parmi nos littérateurs, se rappellent cette ravissante description des travaux d'une ruche que Virgile compare aux architectes de Carthage... eh bien ! avec plus de justesse encore, nous renouvellerons ici cette comparaison... pareil à une ruche renfermée sous une cloche de verre, soudain Beauvoir se remplit de travailleurs, et toutes les fenêtres resplendirent dans la nuit : comme dans les romans enchantés de l'Arabe, il sembla qu'une création des génies étincelante et animée, sortait de terre, plus brillante parmi les ombres — on voyait circuler d'étranges figures dans les intervalles des croisées... les flambeaux cou-

LA CRAVACHE. 2i7

valent, la lumière s'étendait dans les galeries, sur les toits, sur les corniches; des êtres agiles , une lueur à la main , s elançaient dans les arbres, circulaient dans les. branches, ou serpentaient dans les allées. Toute la nuit dura celte fantasmagorie : quand l'aube parut, tout rentra dans le silence et le repos, et le matin , il restait de tout ce travail, comme dans un conte de fées , un château pavoisé de drapeaux , orné de guirlandes, habillé de draperies et de tentures, et tout prêt à recevoir la visite de rillustre voyageur, qu'attendait, à la grande porte du parc, un arc de triomphe, coutumierde pareilles cérémonies.

Il était temps... déjà tout était en émoi à Briare; la veille un courrier, passant au galop, avait prévenu le conseil municipal de cette haute visite , et la poste , mise en réquisition , équipait ses plus beaux relais : tout s'était levé avec le jour : un

Si 8 LA CRAVACHE.

crjeiir public annonçait l'ordre et la marche du cortège; les maisons, les fenêtres, les bàlimens civils et militaires se pavoisaient des couleurs nationales, et la bourgade entière bourdonnait de curiosité et d'impatience.

A la brune, un nuage de poussière s'éleva sur la route, et le maire, à la tête des autorités constituées, prépara sa harangue.

En effet, de retour d'une de ces excursions qui font tant de bien d'abord aux peuples, parce qu'elles leur montrent le génie qui veille sur eux, semant, en passant, le calme et la sérénité par un de ces salpts qui disent : aimez et espérez !... ensuite aux rois , parce qu'elles leur montre ces enfans pressés sur leurs pas et leur criant du cœur et des yeux : aimez et conservez! le prince revenait dans la capitale, en ayant bien soin d'allonger sa route par des bienfaits au malheur, et des faveurs au mérite.

Joul-à-coup au milieu des fanfares, de§

acclamaliolis, la municipalité fit faire silence, et tout se tut pour écouter monsieur le maire qui , quoique peu novice clans ces sortes d'hommages aux puissances, bégayait et rougissait à chaque phrase... pourtant, il faut avouer que jamais prince ne lui porta ainsi bonheur : c'est la première fois qu'il acheva.

Une nombreuse escorte composée de tous les propriétaires qui possédaient un cheval , se joignit à l'état-major, et le Duc de la Bérésina à sa tête, partit pour le château où la Duchesse attendait à la porte pour le recevoir... Au bout de cinq minutes le cortège atteignit le sommet de la colline d'où l'œil planait sur Beauvoir, déjà resplendissant et illuminé.

En sens contraire, cheminaient, doucement et à pied, deux êtres bien heureux l'un de l'autre, et se retrempant par l'espoir à tous les délices d'une vie nouvelle. Albé-

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rie, à chaque pas qui l'éloignait de Paris, avait senti s'évanouir jusqu'au moindre levain de sa misère passe'e. Riche et fier du trésor qu'il avait retrouvé, comme si l'amour d'une mère pouvait se perdre jamais, il avait déposé dans ses caresses tous ses ressentimens et toutes ses haines... L'af" front qu'il avait reçu du Duc de la Bérésina, et dont il sentait bien qu'il n'obtiendrait jamais raison, s'effaçait peu à peu de son esprit, en même temps que son amour pour une femme qu'il ne pouvait plus aimer sans, crime, dût-elle l'aimer encore...

Plus nous fuyons les lieux témoins de nos peines, plus elles vont en s'affaiblissant... c'est comme une inscription tracée en caractères qu'on peut déchiffrer de près : s'éloigne-t-on .^ on ne peut plus lire.

Déjà ils atteignaient la côte , lorsque du haut de la colline un escadron de cavalerie

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descendir. la pente avec gravité , aux cris répétés de : vive le Roi !

Les paysans rangés comme une iiaie sur le passage, faisaient écho avec les cavaliers et criaient plus haut qu'eux. Albéric, dont la conversion politique n'était pas encore assez avancée pour s'être familiarisé avec le God Save, restait muet, et ne se sentant pas électrisé par l'enthousiasme des spectateurs, il regardait, la tête couverte.

Chapeau bas et vive le Roi ! canaille ! lui cria le Duc de la Bérésina du haut de son cheval.

Et comme Albéric n'obéissait pas, d'un coup de cravache , le duc cingla son chapeau qu'il jeta à terre.

Albéric poussa un rugissement de rage... Il mit la main à son sein pour y chercher ses armes, elles étaient dans la voiture; il essaya de s'attacher à la selle du général pour atteindre jusqu'à lui, mais celui-ci avait

déjà pris le galop et disparaissait dans la poussière.

Tandis qu'Albëric repousse parl'élan de la cavalerie, ramassait son chapeau, avant qu'il eut pu se couvrir avec l'orgueil d'un homme libre, un regard et un salut gracieux qui d'une calèche découverte tombèrent sur lui, arrêtèrent son geste et abaissant la main, comme dominé par une force inconnue, il rendit le salut à qui l'imposait par la plus puissante des tyrannies.

Les cris de : vive le Roi ! redoublèrent et une voiture blasonnée d'une couronne souveraine, passa devant lui.

La marquise ferma les yeux et pensa à Caroline de Naples,

l.'ATTENTAT,

Jamais, de mémoire de Gatinais^ il ne s'était dépensé tant de combustibles que dans cette soirée champêtre; tous les épiciers avaient été mis à contribution et tous les lampions en fourrière ; chaque croisée avait son cordon de clartés qui , correspondant

25 i i,' ATTENTAT.

t'iîlr'elles, ëtreignaient le château de chaînes enflammées : il y avait des pots de feu dans les pins , dans les trembles et sur les murs du parc : des comètes scintillaient au bout des branches , ou se balançaient dans les intervalles , et la splendeur s'en élevait jusqu'au ciel qui, s'obscurcissant au regard, ne laissait plus voir ses étoiles que comme des clous d'or sur un dais de velours noir.

Dans la cour d'honneur parquetée à la hâte en planches de bateau recouvertes de serges, un bal improvisé rassemblait toutes les personnes les plus distinguées du pays. Déjeunes et jolies femmes formaient des quadrilles : la duchesse de la Bérésina , mêlée parmi elles , tâchait de paraître moins sombre au milieu de la fête... elle traversait les cercles, les groupes, comme un fantôme de l'autre monde revenu dans celui-ci pour glacer le néant de ses joies, et le bal n'était

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j>as encore parvenu à son apogée , qu'elle s'élait reliréedans sa chambre pour y rêver, pour y pleurer seule.

Mais si sa tristesse faisait contraste avec l'enthousiasme et l'ivresse des autres, en récompense, il se trouvait là trois personnes qui consommaient, dans une seule nuit, autant de bonheur qu'il en faudrait pour défrayer vingt ans : c'était le Duc de la Bérésina, son beau-père le comte Porcheron de Clérambaul, et madame la comtesse Porcheron de Glérambaut, dont les mémoires historiques ne nous ont pas fourni de grands sujets de digressions. Depuis les jours de sa gloire, comme toutes les femmes de nos parvenus, elle passait son temps à être fîère, insolente, fastueuse, avare et dure aux honnêtes gens... il y avait bien là de quoi occuper la femme d'un pair de France.

Comme si elle avait été la déesse de la fête, elle courait , parlait à l'un, à l'autre.

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s'entretenait de monsieur le Comte son mari, et luttait de toutes les forces de sa personne, pour se hausser jusqu'au royal interlocuteur, dont elle ambitionnait une demande, une réponse : mais il y avait foule pour entendre, et madame Porcheron, au lieu de donner la réplique, dut se borner à figurer comme choriste dans les ensemble. Le Comte Porcheron se promenait avec le sous-préfet de Gien, petit bonhomme qui faisait des vers. Ils discutaient un point politique fort grave, et Porcheron laissait souvent échapper ces mots : c'est le Roi... c'est du Roi... la question Belge... les provinces Rhénanes.... la république, etc., etc. Le sous-préfet admira tellement Porcheron qu'il trouva moyen de lui réciter une épitre que Porcheron admira à son tour, et tout deur se quittèrent pleins d'une admiration mutuelle.

Quant au Duc de la Bérésina , il menaçait

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apoplexie... deux nuits comme celle-là, et c'en était fait, de sa raison.

Dix minutes avant l'heure fixée pour le départ, au milieu du paroxisme de la soirée, lorsque le tumulte, au moment d'expirer, redouble comme une lampe jette unegrande flamme avant de s'éteindre , un valet , d'un air mystérieux, vint prévenir le Duc qu'une personne le demandait, dans le parc, à l'instant même au pied de la Diane... la sécurité de l'hôte qui visitait son château , la crainte d'un événement le saisirent. : il sortit du salon et suivit son domestique qui, après quelques pas dans le plus épais du bois que les lumières éteintes commençaient à rendre obscur, lui montra du doigt un homme appuyé sur le piédestal de la statue.

Ceux qui comme Albéiic, après avoir pardonné une injure, ont senti, la main dont ils l'avaient reçue s'appesantir sur eux pour un nouvel outrage, peuvent seuls coutome u. 17

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cevoir l'indignalion violente dont tout son être était rempli.

L'infâme ! s'écriait-il sans être retenu ni parles instances de la marquise, ni parles regards des assistans , c'est la seconde fois qu'il porte la main sur moi! Je vous avais promis d'oublier, ma mère, mais vous voyez qu'il me rappelle l'honneur à force de honte. . . Voilà pourtant les hommes qui sont chargés de veiller sur les rois et de faire bénir leur passage... Ah! je le vois! quand les peuples en courroux frappent sur les souverains, ce sont les courtisans qui ont armé sa colère... Mais je me vengerai,.. Cette fois, il ne me fera pas jeter à la porte par ses valets, comme un mendiant! aujourd'hui je suis son égal, car mon extérieur n'annonce pas la misère .. aujourd'hui, il me faudra une réparation personnelle, éclatante... H traite son maître, eh bien! c'est en présence de son maître que je Tirai chercher. S'il me

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la refuse... qu'il tremble... Sous les yeux même du prince, je dirai ce qui est; je lui apprendrai qu'on frappe ceux qu'il veut qu'on protège : Je lui dirai qu'il y a bien des larmes au pied de son trône, et que, comme le sang, elles peuvent le faire glisser dans l'abîme.

Rien ne put changer son invariable résolution... Lui-même, s'appuyant des traditions d'honneur de sa famille, il demanda à sa mère, si le marquis son père lui permettrait d'être un lâche, et si le sang d'un Clérambaut pouvait tranquillement couler dans ses veines après un affront qu'il suffirait à peine à laver... il lui fit entendre la voix de ses ayeux dormans avec gloire dans leur tombeau : il lui demanda si elle consentirait, par faiblesse, à répudier son nom d'épouse d'un gentilhomme. Convaincue, mais non persuadée, la marquise pleura et imposant les mains sur le front de son fils, elle v versa

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