‹ AlbéricChapitre 3 sur 33 · TOME lu à · texte numérisé non relu

TOME lu à

34 LES MYSTÈRES d'uDOLPHE.

losophie et de tolérance cimentèi'ent entre eux une union éternelle! comme ils comprirent bien alors le néant de toutes ces luttes orgueilleuses et la sottise des hommes qui se divisent pour de pareilles misères! comme ils sentirent que les hommes sont frères, qu'ils sont faits pour s'entendre et s'aimer!

De la théorie à la pratique il n'y a pas loin... un embrassement sincère cimenta cette fusion des deux extrêmes ; puis au milieu de causeries incohérentes, disjointes par les fatigues de la journée , ils s'endormirent, Chamarange avec calme, et Percheron avec une agitation causée par la faim qui dès le matin déjà commençait à tyraniser ses entrailles. ! '

Quand ils s'éveillèrent , le soleil dardait ses rayons par les intervalles des débris de la barricade , et la grille descellée pendait sur ses gonds... A juger d'après la clarté , il

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devait être pi*ès de midi : un calme universel régnait aux environs : point de iusillade, point de bruit , pas de rumeurs : les deux amis échangèrent un regard et se comprirent.

Sortir du caveau par le soupirail , et rentrer ainsi chez eux sans qu'on put deviner leur point de départ, leur sembla un acte de sagesse et de haute politique. En conséquence ils reprirent pour s'évader le chemin qu'ils avaient pris la veille pour observer; ils s'aidèrent des mains, saisirent les barreaux, y posèrent le pied, mirent la tête hors pour connaître l'état des lieux, tout était désert : Ils sortirent, ils se serrèrent de nouveau la main et se séparèrent.

Porcheron n'avait pas fait deux pas que déjà Chamarange avait disparu... Il continua sa route en souriant du peu de courage des royalistes.

Au détour de la rue , il accosta une barricade bien droite, bien ferme et qui s'éle-

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vait à hauteur d'homme : du côté des maisons, il y avait une issue que lui indiqua, en se découvrant, un charbonnier coiffé d'un casque de dragon et affublé de deux épaulettes... Aussitôt qu'on aperçut Porcheron , ces mots : blessé pour le peuple , amassèrent la foule... on l'escorta... Le due de la Bérésinaqui courait en aide decampdeLafayette et se rendait à l'Hôtel-de-Ville, poussa un cri de joie et se jetta dans ses bras en s'écria nt !

— Ah' Dieu soit loué! mon cher Porcheron ! vous n'êtes que blessé !

— Porcheron î notre ami ! notre défenseur, blessé par les soldats du tyran !...

— Oui, mes amis , oui, mes frétées, répéta le ducdela Bérésina... C'eslvotreami... c'est le nôtre... Regarxlez son front encore couvert de sang. . où a-t-il coulé, ce sang? au Louvre? aux Tuileries?.. Il ne veut pas répondre... Aussi modeste que grand... il

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voudrait éviter les honneurs qu'il mérite!

mais nous ne le souffrirons pas?

— Non, non...

—A l'Hôtel-de-Ville, s'écria Sabrant. .. qu'il

prenne sa place parmi les hommes appelés à nous gouverner... Allons, amis, portons-le en triomphe... YivePorcheron! vive la Liberté! Au milieu des acclamations , des embrassemens , le peuple improvisa un pavois , y plaça , presque de force , Porcheron , qui , dans ce bruit de gloire, oublia presque qu'il n'avait pas déjeuné, et le cor lège grossi de tout ce qui s'y rallia sur la route , prit le chemin de l'Hôlel-de-Ville... C'est alors qu'Ai béric le rencontra : heureux et fier de l'honneur immense que venait de conquérir le héros de son choix, il se joignit au cortège, et à sa tête il opéra son entrée triomphante dans le palais de la place de Grève, où Rhubert l'avait annoncé et s'étonnait de ne pas le voir encore.

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Le soir, quand le sauveur de la pairie rentra chez lui, investi du pouvoir de gouverner tout un grand peuple, il trouva son hôtel illuminé : des drapeaux flottaient à sa porte et des lauriers pendaient en festons d'une fenêtre à l'autre.

Un transparent magnifique aux trois couleurs portait son nom entremêle de couronnes, et au dessous se lisait en lettre de feu : Blessé le 29 juillet , au Louvre !..

Le général Sabrant et Albéric l'accompagnaient. En approchant de son hôtel , ils virent accourir vers eux une jeune fille encore à moitié éplorée qui se précipita dans les bras du triomphateur en s'écriant ; Ah ! mon père! que vous nous avez affligé en vous exposant ainsi...

Porcheron , les yeux pleins de larmes ,. la serra sur son cœur.

— Cruel ! poursuivit-elle , combien vous avez fait trembler pour vous... que serions-

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Dous devenus si mon bon oncle que voici n'était resté auprès de nous... Tenez. . . regardez... ma mère en est encore pâle... C'est mon oncle qui nous a rassurées d'abord... ensuite on voulait piller la maison, parce qn'on disait que vous vous cachiez pour ne pas marcher avec le peuple... Alors il s'est exposé à la fureur des méchans, il a parlé pour vous , il a juré que vous étiez dans un poste périlleux. Ah! si l'on nous avait menacées il se serait fait tuer pour nous défendre.

Porcheron remercia son beau-frère, embrassa sa femme et serra avec transport la main du générai, qui prit congé de lui avec mille témoignages d'admiration et d'estime.

Eh bien , mon père, continua Joséphine en regardant Albéric qui rougit et baissa les yeux , est-il digne de vous et de moi ?...

Il prit la maind'Albéric , et se retournant vers Bertrandet et la foule qui n'était pas encore dissipée...

*0 LES MYSTÈRES d'uDOLPHE

— Mon frère, mes amis, puis-je choisir un plus beau jour pour nommer l'époux de

ma fille,

INTSaMiDX.

Ainsi s'était accompli en trois jours cet immense résultat de tant d'efforts réunis pour une même destination : royalistes et libéraux avaient parfaitement joué leur comédie , les uns en faisant des ennemis au pouvoir, les autres en les utilisant.

Quelques heures à peiné avaient souné depuis que Porcheron, enivré de son triomphe, entrainé par son bonheur à désirer celui de tout le monde, avait promis à Albéric et à sa fille de les unir; mais lorsque le calme de la nuit succéda aux agitations de cette mémorable journée, quand la réflexion vint lui révéler dans quelle haute sphère il se trouvait tout-à-coup placé ^ des fantômes d'ambition entrèrent en foule dans son esprit, les plus hautes positions administratives ne lui semblèrent pas au dessous de sa capacité : le sauveur de la patrie pouvait prétendre à la gouverner : et une alliance brillante pour sa fille lui sembla le complément inévitable de sa carrière.

Cetle pensée lui rappella sa promesse à Albéric, et d'un coup d'œil il envisagea tou^ les inconvéniens de cette imprudence. Albéric , dont il s'était servi jusqu'ici comme d'un marchepied à son avancement , avait-il

assez de richesse pour sa fille? Ses lalens , dont il pouvait mieux qu'un autre rendre témoignage, étaient un gage d'avenir; mais il fallajt pour cela les développer, et dans leur développement, n'y avait-il pas pour lui, Porcheron , un danger véritable?

Ne penserait-on pas qu'il avait pu, dans ses jours de tribune, utiliser la verve et l'esprit du jeune homme qui fut son secrétaire, et que la main de Joséphine était ou la récompense de ses services, ou le prix du silence., puis, une fois lancé, heureux auprès d'une femme qu'il aime , soutenu par la fortune qui donne tant de foi en soi-même, n'en viendrait-il pas un jour au point d'éclipser son beau père et de lui voler quelques uns des avantages de la sympathie populaire.

Lejourparut et le surprit dans ces pensées.

Son inquiétude fut au comble , lorsqu'en venant les saluer au réveil, Albéric l'entretint de ses projets de république. Il*était

heureux et fier de ses compatriotes : ils e'taient comme il l'avait désiré, fermes, généreux et humains: la nation avait été intrépide dans le combat, elle était clémente après la victoire , elle était digne de la

liberté.

Pendant deux jours, il vint presser son

illustre patron d'user de sa popularité pour avancer cette ère glorieuse. Il souffrait de voir le sommeil succéder à l'activité des trois jours: et en même temps qu'il plaidait pour ses idées politiques, il lui rappelait avec ivresse qu'il en avait encore une autre k satisfaire , celle de toute sa vie , celle qui seule eut pu balancer les intérêts de sa patrie, son amour pour Joséphine : amour d'enfance, qui avait traversé tant d'orages et abordait enfin au rivage, toujours pur, ardent, impétueux! aujourd'hui plus invincible, plus hardi dans son expression, fort qu'il était de la promesse solennelle d'un père.

INTERMEDE. R t;

Depuis longtemps , le duc de la Bérésina avait donné à ses visites chez madame Porcheron un caractère mystérieux, dont elle avait cru devoir faire part à son mari. Il dévorait des yeux sa fille, et ses regards ardens semblaient contenir un secret prêt à s'échapper. Lorsqu'Albéric et Joséphine ne voyaient qu'eux au monde et négligeaient tout autre entretien que celui de leur cœur, le général les examinait comme un corps d'armée ennemie , et les mesurait de l'œil comme une redoute, qu'il eut voulu foudroyer de toute son artillerie.

C'était pour M. et madame Porcheron une épineuse question d'intérieur prêle à éclore : les partis allaient être aux prises et Albéric n'était pas homme à abandonner ses droits, et à laisser le champ de bataille.

Bientôt des relations très actives, établies entre le cabinet, Porcheron et plusieurs hautes notabilités représentatives, rendirent la

présence d'Albéric, qu'il connaissait inflexible et inébranlable , de moment en mo^ ment, plus dangereuse. Il flottait, non comme un irrésolu : il savait fort bien quel parti prendre; mais comme un être faible, tiraillé en sens inverse par deux volontés dont il craint de blesser même la plus faible.

Sa réputation le sauva.

Un soir que sa fille et Albéric, réunis comme de coutume , se berçaient au langage d'une tendresse qui parlait tout haut, libre sous les yeux de leur mère , Porcheron entra. Sa physionomie grave à force d'être commune, avait alors un redoublement de sérieux qui se communiqua au cœur des enfans et les glaça de sa dignité. Il tenait à la main deux lettres. Il prit une chaise, s'assit auprès d'eux, et adressant la parole à Albéric avec le plus de paternité possible.

— Albéric, lui dit-il, mon fils , mon gendre... et il appuyait sur ce mot qui rasse-

reria ses auditeurs, jamais circonstance ne sembla plus propice à votre bonheur... Nos ennemis vaincus, chassés, la liberté régnant seule en France et s'y établissant pour toujours, est-il un plus heureux présagé? Mes amis! mes enfans! je suis le plus heureux père !..

Madame Porcheron étonnée ne savait comment expliquer cet exorde : Mbéric et Joséphine serraient Porcheron dans leurs bras en le couvrant de bénédictions et de caresses, i.

— Quel bonheur, mon amie ! et vous, mon père, que vous êtes généreux d'accorder un pareil prix à de si faibles services! Me la donner quand j'ai fait si peu j>our elle, pour vous! ah! que né puis-jè la raénter par de plus gi'ands sacrifices !

— Mon fils , poursuivit Porcheron en ouvrant gravement ses lettres , tous vos sacrifices ne sont pas accomplis .. . il vous reste

48 INTERMEDE.

encore d'autres épreuves: voici deux let» très que l'on m'écrit , elles vous tracent votre devoir*

Albéric interdit, épouvanté, regarda Jo* séphine avec tristesse et commença la lecture.

Madame Porcheron ne comprenait rien encore.

Voici ce que contenait la première lettre.

— « La Belgique, lasse du sceptre d'un maître abhorré, veut secouer le joug et recouvrer son indépendance. Défenseur généreux de la liberté française , c'est à vous surtout qu'il appartient de seconder l'élan patriotique de tous les peuples du monde. Chef d'une association de libéraux , je viens vous prier de nous envoyer, pour nous soutenir et nous aider de ses conseils, un patriote dont vous connaissiez le courage et la fermeté : il sera reçu en votre nom comme un sauveur

INTERMÈDE id

et un frère... le mouvement qui sera tout-àfait spontané , imprévu, est fixé au 25 août : nous nous y prendrons à peu près comme vous en juillet .. j'attends votre ambassa^ deur ou votre réponse.

Salut et fraternité.

Le comte de G.

Chef de la section des halles.

Madame Porcheron commençait à comprendre; son mari prenant une physionomie inspirée , regardait dans les yeux Albéric qui s'animait à ces mots magiques , et Joséphine pâle, tremblante, n'osait croire aux pressentimens qui venaient étreindre son ame.

Albéric ouvrit la seconde lettre et lut : « La Pologne, opprimée par les satellites du tyran, médite depuis longtemps sa délivrance : ami de la liberté, votre nom est arrivé jusqu'à nous, entouré de l'amour et de Padmiration des peuples. Venez seconder nos projets d'affranchissement, ou si la

50 INTERMÈDE i

France a besoin de vous, envoyez-nous un homme digne de vous , un second vousmême qui nous apprenne à conspirer et à vaincre. L'insurrection commencera le 29 novembre...

Salut et Liberté,

Le prince M...

Chef des Porte-Enseigne.

— Eh bien! lui dit Porcheron.^

— Je comprends mon devoir et je le remplirai , s'écria Albéric, quelque douloureux qu'il puisse être...

— Noble jeune homme, dit Porcheron en le serrant dans ses bras.

— Brave garçon , dit madame Porcheron.

— Vous allez partir, me quitter... Vous nem'aimez donc plus? lui dit Joséphine, les yeux pleins de larmes.

— Moi! ne plus vous aiitier! dit-il, en portant sa main à ses lèvres... plut<^t mourir

que de perdre votre amour! mais puis-je rester insensible au cri de détresse de ces infortunés?.. Quand le malheur m'implore , puis-je refuser de tendre la main pour le relever? Je ne suis rien, rien^ seul! parmi ces âmes brûlantes d'honneur et de patriotisme , je n'ajouterai qu'un soldat à leur armée! mais mon exemple entraînera d'autres Français au secours des opprimés ! Peut-être en me voyant entreprendre mon pèlerinage d'affranchissement , ranimerai-je sur mon passage les étincelles de ce feu qui brûle en France!.. Oui , je me mêlerai à leur lutte, et je reviendrai déposer à vos pieds quelque gloire, quelques nobles souvenirs! Jugez donc, mon amie, quel bonheur pour nous si j'assiste au but de la délivrance générale, de vous rapporter des couronnes civiques , et de donner pour chant à notre union les chants de liberté du monde! ,.ii>c-«î*;i ai,/., h I h- Partez-donc , partez , lui dit Porche-

02 IMEHMEDE.

ion, electrisc malgré lui de ses paroles

Revenez vainqueur des tyrans et la main de ma fille est à vous. Allez, enfant de la liberté, je vous bénis!

Porcheron ne laissa pas refroidii- cet enthousiasme. Le soir même, A Ibéi'ic partait muni d'instructions du gouvernement pi'ovisoire. Avant de s'éloigner pour toujours peut-être, il écrivit à son père une lettre où en lui annonçant son départ pour ces deux contrées, il lui demandait sa bénédiction et le pardon des pleurs qu'il avait coûtés à sa mère.

Le lendemain du jour où Albéric quittait l'hôtel de Porcheron, au milieu des félicitations du député et de sa femme, le front encore humide des larmes de Joséphine mêlées aux siennes, le duc de la Bérésina faisait arrêter sa voiture devant la por^e et entrait avec l'assurance d'un général qui s'empare d'une ville évacuée par l'ennemi. Sa vue fut

inteumède. 53

un coup de foudre pour la jeunefillequi, sans oser sonder toute la profondeur de l'abîme , entrevit instinctivement sa destinée.

Pauvre enfant! ainsi ce vaste ébranlement politique va donc aussi retentir jusqu'à toi! Dans ce tremblement de terre vont s'écrouler les châteaux bâtis dans les délices de les rêves ; IMais hélas! regarde autour de toi, que de chagrins! que de changemens! que de douleurs !

Un fils de roi dont le diadème brisé git à terre au milieu des pavés , dans la poudie des barricades, recommence une vie de proscription, à cet âge, où l'on a juste ce qu'il faut de force pour la continuer jusqu'au cercueil. Lui aussi, avait des chimères., lui aussi, avait songé, pendant son sommeil, mille chimères, mille fantômes qui n'avaient de corps que dans la nuit de sa pensée!

Que son réveil fut triste et cruel!

Pauvre Charles! plus maladroit que cou-

J^ IXTEPxMÉDE.

pable, regarde? au milieu de cette foule dorée qui poussait la vieillesse au champ clos, au lieu de cette noblesse avide et ignorante, meute affamée qui attendait le signal du maître pour se jetter sur le peuple, autour de toi la solitude, l'abandon... quelques amis, compagnons de tes premiers malheurs, prêts à te suivre au milieu de tes nouv^elles traverses, quelques braves soldats, prêts à mourir pour toi... et plus rien de l'enthousiasme, plus rien de cet amour, de ces cris populaires dont ton cœur aimait tant le bruit!., l'exil, la mort sur un sol étranger , loin de cette France que tu quittes de nouveau comme un mauvais locataire qui déménage avant le terme... adieu donc! Quelques pitiés de ces âmes qui plaignent toutes les infortunes te suivront encore. Mais, religieux et monarchique, sois censolé par cette pensée, que lu sauves, en fuyant, le trône et la religion qui périssaient

INTlilKMÈDE. 55

faute d'air, étouffés sous ton règne.

Si les hommes avaient le courage de leur opinion , il n'y aurait que des royalistes.

La France s'apperçut qu'en tuant le monarque, elle allait tuerla monarchie : Alors, tout d'une voix, comme si le ciel avait du lui tenir un prince en réserve, pourles jours d'anarchie , elle répéta un nom déjà fameux par les bienfaits, par les lumières; elle alla chercher dans la solitude d'une retraite glorieuse le premier de ses citoyens , elle l'enleva à la paix , aux charmes de la vie artiste et intérieure, et elle lui cloua au front la couronne d'épines ; ainsi de la même époque deux hommes, élus des destinées, dataient leur vie nouvelle : l'un quittait la royauté pour l'exil , l'autre quittait le bonheur pour la royauté.

Quand tout fut calme , lorsque l'épée suspendue sur la tête des dévoués sembla au lieu d'un fil être attachée à un cable, urie

oraison funèbre magnifique se fit entendre sur le eerceuil de la feue monarchie!

Chamarange, qui, au sortir du caveau, pendant vingt-quatre heures avait prudemment porté les couleurs nationales, entonna le premier l'hymne de douleur et se plaignit de n'être pas mort pour son roi : ce fut une véritable émeute de fidélités désolées de vivre; on n'en alla pas moins à l'Opéra, aux Italiens , on n'eut pas moins de jouissances , de dîners exquis et de doux sommeils sur la plume, mais l'honneur français payasa dette et le crêpe fut au cœur.

Celui qui regretta le plus profondément , c'est Berlrandet... d'abord il aimait ces braves gens : ensuite, il avait donné tant de preuves de dévouement au gouvernement qu'il s'atlendaità perdre sa place... Iln'osait pas retourner au ministère, mais il y avait ses livres, son habit de rechange, ses pantoufles, il vint tout tristement j)rendre s«

INTERMEOE.

clef chez le concierge, bieiicertaind'y trouver sa destitution, lîne dixainede jours se passèrent, et il reprenait l'allure de ses occupations ordinaires, lorsque le garçon de bureau, un matin , lui remit à son entrée, une lettre du ministre. Le pauvre Bertrandet, déjà résigné, sans murmurer contre une décision qui lui semblait logique , vu le changement , entra dans son bureau pour y prendre ses effets et le regarder pour la dernière fois... Au lieu de déposer la lettre sur la table, sans vouloir même l'ouvrir , il fut tout surpris de l'avoir décachetée et encore plus surpris, en y jettant les yeux, y lire que le ministre l'attendait à l'heure même dans son cabinet; il s'y lendir.

— Monsieur Bertrandel, lui dit le ministre,

nous avons fait une grande perte...

— Il était bon, mais les flatteurs l'ont perdu...

— Il avait des flatteurs?

— Tous les rois en ont.

— Je ne vous parle pas du roi...

— Ah! pardon... Monseigneur...

• Je ne suis pas monseigneur... |e suis Monsieur le ministre...

— J'ignorais que votre excellence...

— Il n'y a plus d'excellence...

— Ah!..

1 — Monsieur Bertrandet , je vous parle de votre chef de division... Vous ne le verrez plus...

— Comment?

— Mon prédécesseur l'avait destitué il y a qu inze jours, .plein d'un juste ressentiment, il a fait cause commune avec le peuple et il a été tué.

— Tué...

— Au Louvre... où il est enterré... on le présume , du moins , car son chien y reste : C'était un homme capable.. . Vous lui succéderez...

IMEhMÈDE. 50

— Ail! monseigneur... vatre excellence...

— Ne me remerciez pas... je connais

votre mérite... Vous avez autrefois caché un proscrit, je crois... c'est beau... On vous accuse bien un peu d'être de la congrégation...

— Je n'ai de congrégation que ma famille : monsieur Porcheron est mon beau frère.

— Voilà qui me rassure... ainsi, c'est convenu : Nous travaillerons le mercredi... Je n'ai pas besoin de vous recommander une rédaction claire et précise ; Vous savez que le roi veut tout lire...

— Non... non... monseignein-... le mercredi... Ah! le roi veut tout lire .-^ quel honneur!..

Et il rentra triomphant, et en traversant les cours, dans l'iviesse de sa joie, il se surprit à crier : Vive monseigneur ! vive le roi !

Un boudeur a dit que les mulalions poli-

tiques n'ont guères d'autre résultat que de consolider les abus qui les ont causées ; qu'à chaque nouveau triomphe le peuple perd de sa force, comme un cheval qui s'abat au bout de la course où il a porté son maître frais et vigoureux, et qu'enfin le bon sens d'une révolution serait de tuer ceux qui l'on faite, parce qu'elle dépense, à les récompenser, plus qu'ils ne lui ont fait acquérir... Il paraît que la France ne fut pas de cet avis. Porcheron fut un de ceux qu'elle entoura de plus de preuves de reconnaissance : pendant huit jours, la foule encombra ses portes, ses appartemens : toutes les écoles, tous les colléjjes vinrent l'embrasser : on venait l'embrasser de la Banlieue, on vint l'embiasser de la province... c'était un conceit d'admirations : la foule se transmettait toutes ses actions honorables pendant les trois journées; chaque personne avait été témoin d'un acte de valeur ou de générosité... ici il avait

INTERMÈDK. 6i

fait rendre les armes à un colonel de la ^arde; là , il avait sauvé un ouvrier qu'un suisse allait massacrer... celui-ci l'avait vu à la porte Saint-Denis, celui-là au Louvre, un troisième était entré avec lui aux Tuileries. Il avait guidé le peuple à la prise de l'Hôtel-de-vilie et c'est là qu'il avait été blessé... Les dames de la halle se partagèrent les morceau du linge qui cou vrait sa blessure. Lorsqu'il parut à son balcon, le front à peine cicatrisé, une acclamation immense s'élevajusqu'auxcieux elles mères commandèrent à leurs enfans de se mettre à genoux

devant lui, ooof. io ,HBbh?.?A)q

Lorsque plus tard vint la distribution des croix de juillet, on conçoit aisément avec qu'elle unanimité elle lui fut décernée : les membres de la commission sourirent quand il demanda s'il lui fallait des attestations; tout le monde l'avait vu partout et le comité s'inclina devant l'universalité: des sufÊtages»

Le duc de la Bérésina, après s'être ardemment remué pour faire nommer Napoléon II , sans trouver de partisans à son jeune empereur, devint tout à coup, surtout depuis la disparution d'Albério, un hôte assidu de Porcheron, un ami intime de sa famille,.. Il fut fort bien accueilli par madame Porcheron que la chute des Bourbons comblait d'une joie sans égale : elle avait une haine personnelle pour la duchesse d'Angoulême.

Pendant ce temps là , le marquis était retaurné h Briare , avait vendu le peu qu'il y possédait, et accompagné de sa femme, il sortait de France pour aller offrir à son roi sa modeste fortune et ses services.

A l'instant où, nouvellement entré dans le château de Holy-Rood, il était avec la marquise admis à baiser 'la main de ison prince qui acceptait son dévouement avec reconnaissance , son fils , quittant la Belgique ,

INTERMEDE.

(Idpossédëe de -son roi , envovait à la fille de son ami Porcheron le récit de son premier essai dans l'affranchissement du monde.

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