TOME II
souvenirs m'électrisent l'air que je respire me donne presque un sang nouveau I je me sens Belge !
Aucune rumeur, aucun bruit ne circulent : les travaux se poursuivent, les capitalistes commencent de vastes entreprises, comme cela se pratique chez les nations calmes; rien enfin ne pre'sagelesévénemens qui se préparent. Cependant c'est aujourd'hui que la Belgique doit recouvrer son indépendance... C'est du moins ce que m'a dit le comte de G... auquel m'a adressé votre père...
Le comte est un homme dévoué à sa patrie, prêt à mourir pour elle, qui lui donnera son sang, avec désintéressement , sans ambition , heureux de se cacher dans l'obscuritéet de n'être rien, quand son pays sera quelque chose. Il m'a engagé avec une intention marquée à me lendj'e ce soir au spectacle : j'irai.
Je commence cette carrière de luttes et de combats, au milieu de laquelle une balle peut me jetter mort parmi les enfans du peuple... Quand vous l'apprendrez, donnez-moi quelques larmes et pensez à l'amant dévoué dont votre nom sera le dernier soupir.
Incertain du lendemain, j'écrirai chaque soir les événemens de ma journée, et chaque soir le paquet sera cacheté à votre adresse. Si je meurs, il vous sera porté comme un présent de mort, testament glorieux peutêtre, dont vous aurez inspiré tous les articles.
Da25 au 26 Août...
La Muette de Portici a attiré une foule immense., d'abord mes yeux éblouis planent indifféremment sur elle... mais quel est mon étonnement? Le parterre est semé de figures qtii ne me sont pas inconnues... je cherche
où je les ai vues... je ne puis m'en souvenir: Ce n'est ni dans nos grandes journées, ni aux fêles populaires, ni aux assemblées législatives... je m'y perds...
Au premières loges, est le chevaiier de Chamarange, ce vil instrument du despotisme décliu. Que vient-il faire chez un peuple qui demande la liberté?... Vis-à-vis de lui est le comte de G...
Cependant la pièce commence... grand succès... Arrive la barcarolle! Le public en masse se lève... Chamarange mêle ses acclamations à ceux du parterre , des loges aux cintres, les cris et les chants d'indépendance se répondent... ce n'est qu'une voix , qu'un cri... le public sort ardent , enthousiasthe ; il court, communique sa flamme à la foule qui n'a pu pénétrer dans la salle ; l'incendie se propage et prend à toutes les âmes... On se répand dans toutes les directions... Au National, s'écrie le groupe le
NUMÉRO DEUX. 6f9'
plus animé... on bat des mains, on part... les vitres sont cassées... on ébranle la porte. Une voix s'élève : Chez le rcdacteiu* du National!.. On marche vers sa demeure... le rassemblement se grossit en route... on casse les croisées , on enfonce les portes... les meubles sont détruits... les papiers et les livres sont déchirés , jettes en lambeaux par les fenêtres. L'absence du rédacteur lui sauve la vie...
La police est muette et les gendarmes oisifs.
D'un autre côté, on brise les vitres du palais de Justice., les cris de : A bas le ministre, se font entendre... la gendarmerie fait des patrouilles.
Un lassemblement remplit la rue de Berlaimont et envahit la maison du directeur de la police : tout y estdétruit... fracassé; rien n'est dérobé... un homme voulant emporter le manteau du directeur est foulé aux pieds.
La ville levèl un aspecl de giierre .. Les citoyens sortent de leurs maisons ; la troupe prend les armes... les coups de feu retentissent... On assiège l'hôtel du ministre de la justice... on brise les portes... tout est ravagé, anéanti... la force publique est accablée, désarmée... elle recule. Bientôt l'hôtel est en feu... le peuple se lange à l'entour..»; il protège les progrès de l'incendie : les pompiers accourent... on les repousse, on les chasse... enfin l'hôtel succombe, cède aux flammes et s'affaisse dans les cendres et les juines.
Les boutiques des arquebusiers, pillées, ont livré leurs armes au peuple.
26 Août.
La force armée se déployé... la lutte devient terrible et sanglante... les soldats tirent... les ouvriers tombent, meurent... les rues sont changées en champ de bataille;
INUMÉRO DEUX.
la troupe est silencieuse... mais les Bruxellois remplissent les airs de cris : Vive Napoléon ! vive Charles X! vive la liberté 1 vive Louis XVIH! vive le roi!
Les prêtres catholiques sont mêlés au peuple... ils l'encouragent, l'excitent, le poussent , le confessent et l'administrent sur le champ du carnage. Je retrouve là plusieurs de ces figures que j'ai vu au spectacle... elles se joignent aux prêtres , prodiguent l'or, poussent des cris de victoire et dirigent les attaques... Au bout de la place , je viens de voir passer Chamarange à cheval , un drapeau jaune et rouge à la main, criant : indépendance et Belgique! Il est suivi d'une immense population.
Le peuple se rassemble devant le dépôt d'armes : contenu un moment par la troupe, il brise une fenêtre , la porte s'ouvre... les coups de feu partent... les morts jonchent le pavé... il entre... il s'empare des armes...
les bourgeois pénètrent avec lui, et le lui disputent... un combat s'engage... le sang eoule... les bourgeois massacrent la populace... elle fait... on la désarme... on lui achète les fusils dont elle s'est emparée... On dévaste l'hôtel du gouvernement... on détruit les registres... on brûle dans la rue les voitures du gouverneur. Le peuple porte ses blessés à l'hospice en criant : chapeau bas ! la fusillade diminue , on espère la fin du carnage... Une proclamation s'affiche et le droit de mouture est aboli.
La garde bourgeoise fait des patrouilles... elle contient les gens sans aveu qui sortent de la ville et vont incendier les fabriques au dehors.
27 Août.
\aQ peuple se rassemble pour demander du pain , de l'ouvrage... la garde bourgeoise le disperse par la force... elle arrête des in
dividus... repousse la populace et la désorganise par une vigoureuse résistance ; hier soir elle a fait feu sur des émeutes; plusieurs ouvriers sont restés sur la place.
Les autorités invitent les citoyens à rester tranquilles et le peuple à ne se mêler de rien : elles blâment fortement les excès qui depuis avant-hier au soir ont répandu le trouble dans la ville. Le prince arrive à Bruxelles, les autorités entrent en pour-par- 1er avec lui.
Les autorités publient des proclamations pour faire rentrer les ouvriers chez leuis maîtres : elles leur inspirent le respect pour les étrangers qui les font vivre et menacent de la force publique les attroupemens... on entend parattroupement toute réunion de plus de cinq personnes raprèssommation, la force armée les dissipera. Tout individu qui participe aux secours de la table des pauvres , sera, à l'avenir, privé de tout secours, s'il
fait partie d'un attroupement quelconque : ceux qui resteront chez eux, recevront des caries de pain des maîtres de pauvres de la part de la régence.
S. dix heures du soir , la cloche de retraite sera sonnée; toute personne trouvée dans les rues après cette heure , sera arrêtée.
Le comte de G... est nommé commandant en chef de la garde bourgeoise, il commence à se dévouer.
Le parc est évacué le soir, mais après que toutes ses boiseries dispersées en vingt bûchers différens, sont devenus la proie des flammes: desstatues ontété renversées, mutilées : c'est le dernier acte de présence du peuple dans celte révolution.
29 Mût.
Négociation des magistrats avec le prince.
NUMÉRO DKUX. 75
30 Aodt.
Le conile de G... est nommé ambassadeur près du roi ... il est à la tête des notables , . .
31 Joût.
Les autorités se complimentent réciproquement sur leur belle conduite...
Premier Septembre.
La dépu tation annonce qu'elle est au mieux avec le roi... il a serré la main du comte de G... l'armée se constitue; le gouvernement annonce que le lendemain on célèbiera par une fête publique la conqiiêîe de la liberté. Celte nouvelle excite une joie générale : elle pique vivement ma curiosité, je suis heureux de voir comment un grand peuple solennise un aussi giave événement.
3 Septembre.
Les rues sont pavoisées, des colonnes de
76 MUiMÉRO DEUX.
bois peintes, disposées de cinq pas en cinq pas portent des amours , des inscriptions en latin ou en flamand, mais exprimant toutes une idée pieuse : il y a des vers français, des guirlandes, des drapeaux, des festonsde feuilles vertes, des faisceaux de fleurs et des couronnes. Ainsi est parée toute la ville .. aux fenêtres sont entassés les gens comme il faut, un programme et une lorgnette à la main, liant, fumant et se désaltérant de Champagne. Le peuple est en bas, dans la rue, haletant, fatigué, poudreux.,, il est venu de dix lieues à la ronde, à pied; les femmesquelquesoitleur âge, ont le même costume. Un chapeau de paille long par devant etapplatiparderrière cou vrelcu rs cheveuxen bandeau ;elles port ent des juste au corps rouges ou bleus, et une cotte presque toujours rouge leur descend à mijambe : sur leur col flotte une chaîne et une croix d'or; d'autres portent ancœiuen \cyve, surmont''' d'tuie petite cioix d'or, et conte-
INUMIÎRO DEUX. 7f
nant des cheveux; d'aiilres, plus coquettes, ont le frontcouronné de dentelles, avec deux pendans, d'une broderie miraculeuse : les autre, cachent leur tèie sous la faible écharpe rattachée à un capuclion et qui en venant couvrir la tête et les épaules, donne à la plus frivole des spectatrices l'extérieur d'une religieuse. Sur toutes ces figures respire la joie, l'ivresse et l'atlenLe de la fêle qui va commencer.
Deux heures apiès midi sonnent... Soudain du clocher de toutes les églises partent les plus bruyantes harmonies ; les carillons, les grosses cloches s'ébranlent et remplissent l'air de concerts assourdissans... C'est le signal; la cavalcade va sortir... elle sort et le cortège s'avance dans Tordre suivant:
La musique du premier régiment des chasseurs à cheval, puis un détachement de cette arme, et la musique du deuxième régiment à pied.
Alors, défile la cavalcade :
Un porte-étendard à cheval en costume du dixième siècle, portant en inscrij)tion sur son drapeau l'image de la sainte viei-ge et les années 988, et 1830 :
Quatie renommées à cheval, avec quatre bannières sur lesquelles on lit en lettres d'or.
Jubilate Deol Annunciate Gloriam ejus ; In sono tubœ! In voce exallationis!
Trente six demoiselles à clieval , représentant les litanies de la vierge. Chaque cheval est tenu par un soldat d'artillerie:
Douze angesà cheval, vêtusd'une robe de gaze bleue, ou rose, ou blanche, tenant une lyre en main, et chantant les louanges de la sainte vierge en flamand : ces anges sont représentés par de jeunes enfans , et comme ils ne sont pas sur le chant d'une force infaillible, devant eux marche à reculons un professeur en redingotte noire, costume
tout-à-fait en desbarmonie avec le pittoresque de la fête, lequel professeur, armé (l'un bâton énorme, bat la mesure de leurs cantiques et se donne à lui seul , pour les faii'e psalmodier juste, autant de mouvement que tout le cortège.
Après les anges, viennent neuf chars dont voici l'emploi et l'ordre : sur le premier est la reine des anges, qui contemple avec plaisirduhautde son trône, la joie des anges qui l'entourent : la perfection sert de cocliei": ce char catholique de la forme d'un beau lit grec entouré de nuages , el suporté par quatre roues enveloppées de carton doré : trois génies à cheval le précèdent.
Le second porte la reine des patriarches, quinze enfans habillés en patriarches, représentent Mathusalem, Enoch, Noé, Abraham, Isaac, etc, etc. Ils sont conduits par la foi; cechar kla même forme que l'autre: il est barriolé de vers français et flamands.
^ KUMÉRO DEUX.
Le troisième chai* est celui de la reine des prophètes : elle est assise sous le dôme d'un temple qui vise au gothique dans son architecture, et réunit la pagode ei le minaret. L'espëranee conduit le char; il y a un jeune homme en cheveux hlonds qui représente Jésus-Christ.
Le quatrième char est celui de la reine des apôtres; le cinquième celui de la reine des martyrs; c'est une espèce de rocher. le sixième porte la reine des confesseurs et le septième de la reine des vierges : la pureté est le guide de ces vierges; le huittième enfin représente Marie dans la gloire des cieux ; c'est la religion qui sert de cocher.
Le cortège est divisé en deux et voici venir la seconde partie : elle accompagne la pucelle de Bruxelles environnée d'une multitude de vertus théologales et morales.
Enfin, vient le char royal où deux enfans de dix à douze ans représentent le roi et la
NUMERO DEUX. Si
feine dans tout l'éclat de leur majesté... Vest la providence qui les conduit, et tout a l'entour marchent onze vertus civiques telles quejustice, bonté, honneur etc. etc. ce sont les personnes de la cour attachées au roi et toutes ont des devises analogues à leurs qualités , comme : Virtutibus ornât... Deus dédit... Maria cernet... Vivant patriœ! et nombre de vers français.
A la suite du char royal, s'avance un vaiV seau à trois mats appelle le bien aimé de la patrie, et pour terminer la cérémonie, arrive une mascarade.
C'est d'abord la cavalcade des géants j le grand père des géants est un homme de vingt pieds de haut à peu près, dont la tête est mobile. Sur sa tête , il porte un casque romain, et sa robe est une cotte d'écaillé de poisson. Il se tient avec gravité sur un trône de forme grec , trainé par quatre chevaux; près djB lui marche sa famille, composée d'une