TOME II. y
98 LA CORBEILLE DE MARLiGE. •
tête , çà vous irait assez ; mais çà ne se peut pas, et pour la meilleure des raisons... ce n'est pas notre faute , c'est la sienne... d'ailleurs, il ne te convenait pas... il n'avait pas le sou, ton Albéric; ce n'est pas le patriotisme qui fait bouillir la marmite.
— Ah ! ma mère !
Allons! voyons! ne vas-tu pas faii-e la sucrée? Une belle place , de gros apointemens, de la considération dans le monde, des invitations aux fêles de la cour, tout cela vaut mieux que de végéter dans un grenier, sans un centime dans sa poche, sans une croûte à mettre sous la dent... Après tout , il n'y a plus à reculer, ton père a engagé sa parole et tu ne lui donneras pas un démenti.
— Vous savez que j'avais aussi donné la mienne î
— La mienne! ia mienne! Mais elle raisonne, je crois... sacliez, péronnelle, que si vous ne vouliez pas, on saurait bien vous y forcer.
— On ne pourrait pas contraindre ma volonlé.
— Tiens... on se gênerait! Ah! tu n'as qu'à essayer... tu verras si M. Porcheron entendra de cette oreille là; si lu refuses, si tu fais une esclandre, tu n'en seras pas la bonne marchande, je t'en réponds; il n'est pas doux, le cher homme, prends garde de le fâcher; il serait capable de te fourrer au couvent. Mais tu ne nous donneras pas ce désagrément là , n'est-ce pas.^ Tu es bonne lîUe, tu lious aimes , tu sais que je veux ton bonheur, et puis ton mari est si riche! le roi signera à ton contrat, tu vois bien? Tu ne seras plus méchante... lu obéiras à Ion père.
El comme elle sentait que la rigueur devait plutôt éloigner que ramener sa fille , elle lui prodiguait des caresses et des baisers, armes invincibles d'une mère quand elle est bonne !
Mais , s'écria tout-à-coup madame Porcheron , je ne me trompe pas , c'est la corbeille de mariage qui arrive...
Le cortège entra , monta gravement et
déposa son offrande dans le salon. Des cris
d'admiration retentissaient sur son passage ,
mais elle n'eut plus de voix ni d'expression, quand ses yeux en eurent mesuré toute la
magnificence.
Madame Porcheron était en proie à une attaque de ravissement, elle parlait, elle riait, elle était folle...
— Ahl mon Dieu... j'oubliais... garçons!., attendez... je vas avec vous.. Tiens, ma fille., examine... juge... estime tout cela... et nous verrons si tu auras encore un mot à dire contre ce mariage... Je te laisse à tes réflexions... je sors donner pour-boire à ces gens là... toujours des pour-boire. . en vérité... quelle babllude ruineuse pour les gens richete!.. Voilà un abus de l'ancien ré-
gime que M. Porcherou n'a pas pensé k détruire.
A peine seule , Joséphine jetta un regard douloureux et iristc sur ces chefs-d'œuvre de la frivolité : elle compta avec une sombre attention ces somptueuses parures, comme un malheureux parcourt la liste de ses condamnations, ou énumère les anneaux de la chaîne qu'on lui destine, s'appuya sur la riche corbeille, et laissa couler ses larmes. Tandis qu'elles tombaient goutte à goutte sur le velours et la soie, avec ce léger frémissement d'une étoffe qui se déplie, elle abandonna son ameà ses amertumes, et toute entière ainsi plongée dans cet océan plein de tumulte et d'orage, elle oublia le temps et les heures.
C'est que pour elle, il n'y avait plus au monde ni bonheur ni espoir. Depuis le message d'Albéric, où il annonçait son départ pour la Pologne , les assiduités du diac de la Bérésina étaient devenues plus fréquentes ;
elles avaient pris un caractère officiel, pour ainsi dire , tant il y régnait de liberté et de familiarité dans son aboid avec elle. Il parlait comme un homme à qui l'on a promis et qui ne doute pas de l'exécution de la promesse.
Le général n'avait pu, malgré ses chevrons et son âge, résister au charme qui environnait Joséphine : cette ame de rocher qui avait vu, sans s'émouvoir, des bataillons tomber autour de lui sous la pluie de la mitraille, et une armée s'engouffrer toute entière dans les glaces d'un fleuve, avait senti son apreté se fondre aux rayons d'une femme. La place que la haine satisfaite avait laissée dans son cœur, s'était comblée d'amour : ses goûts anciens s'étaient combinés avec sa passion nouvelle; il aimait jadis à chevaucher hardiment sur un coursier fougueux à la vue d'une population admiratrice... il se plaisait à étaler ses décorations et ses uni-
formes, et à fixer les regards de la foide qu'il avertissait de sa présence par le bruit de ses talons sur le pavé : Aujourd'hui, peu lui importent les égards et les empressemens de ceux qui l'entourent... Il n'a qu'un désir, qu'une pensée, c'est d'arriver vite pour la voir plus tôt... C'est à ses yeux qu'il aime à déployer sa tournure martiale sous un uniforme splendide; c'est pour elle qu'il aime à porter ses ordres, heureux quand parfois elle laisse tomber ses yeux sur ces signes d'une illustration qu'il voudrait déposer à ses pieds.
Pendant ce temps-là , elle souffre , elle gémit; d'aulant plus malheureuse , qu'elle ne peut confier ses chagrins à personne , puisqu'elle est loin de celui qui peut seul les comprendre, elle se débat en vain dans la terrible enceinte où elle est prisonnière; partout des ennemis, ici sa mère, ici Porcheron... et là, le général que rien ne pourrait changer ou guérir.
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Enfin y un soir, après un dîner intime où le duc avait déployé toutes ses ressources , Porcheron saisit le moment où Joséphine écoutait avec quelque attention le récit d'une bataille et unissant leurs mains par un mouvement rapide...
Mes enfans , s'écria-t-il , soyez heureux !
Madame Porcheron qui trouva le moyen ingénieux, applaudit et fut un instant sans s'appercevoir que sa fille muette et pâle s'était évanouie dans son fauteuil.
Grand Dieu ! elle s'évanouit, s'écria le général et prompt comme à vingt ans , il s'élança, la retint sur son siège, ouvrit la fenêtre et revint près d'elle.
Les soins les plus empressés la rendirent avec peine à la vie; elle ouvrit les yeux, prête à répondre au général un de ces mots quidésespèient et tuent à la fois l'amour et l'amant; mais quand elle vit la profonde tristesse empreinte sur ses traits, quand elle vit la joie ardente qui brilla dans ses
yeux, a l'instant où elle rouvrit les siens, elle éprouva quelque pitié pour un attachement si profond, et elle pardonna d'être aimée, elle qui avait tant besoin de l'être.
Général, dit madame Porcheron , vous comprenez... l'émotion... une jeune fille... le défaut d'habitude...
Porcheron lança un regard terrible à sa fille qui , sans être effrayée de sa menace s'approcha de lui et le prenant à l'écart, lui dit tout bas avec une assurance qui le fit frémir :
Tant qu'Albéric vivra , mon père , je vous jure de n'être qu'à lui.
Tout-à-coup une rumeur large qui, de minute en minute, s'augmentait , se fixa sous les fenêtres de la salle où se passait cette scène... Porcheron effrayé pensa qu'une sédition s'élevait contre lui : Le général, courut à son épée et madame Porcheron cria que
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c'étaient les carlistes qui venaient assassiner son mari.
Des nouvelles! criait-on, des nouvelles!
Au milieu des bruits, Porcheron distingua le mot de: Pologne, et comme il ne s'agissait pas de lui, il parut au balcon...
Des nouvelles des Polonais, lui dirent mille voix confuses.
— Je n'en ai pas...
Un courrier vient d'entrer chez vous, lui répliqua un charbonnier monté sur une borne.
— Mon père, s'écria Joséphine, mon père! c'est lui qui nous écrit sans doute...
En effet, un courrier était entré et un domestique de Porcheron lui remettait un message à son nom , timbré de Varsovie...
Tandis qu'il hésitait à lompre le cachet, sa fille se précipita sur lui , l'arracha de ses mains , l'ouvrit, et un paquet, teint de sang, tomba à ses pieds; pleine de terreur, elle le
développa, reconnut l'écriture, ouvrit rapidement le dernier feuillet, s'élança à la croisée, et montrant au peuple impatient le sang qui tachait ce message :
Vous voulez des nouvelles de la Pologne ! s'écria-t-elle : elle a été vaincue et voila du sang de ceux qui sont morts pour elle.