TOME II
heurs avaient gravé leur double empreinte , frappait à la grille d'un hôtel du quartier Saint-Georges , situé dans une des plus nouvelles rues , auprès d'une fontaine dont le murmure endormait les nuits et égayait les jours. A travers les ifs et les arbres pressés comme dans un jardin anglais, on apercevait les blanches murailles ornées de jalousies vertes : à gauche, un hangard ouvert laissait voir un magnifique équipage, sur les panneaux duquel était peint un large écusson au premier d'argent et de sable, à la bande de gueule brochante sur le tout , au deuxième d'argent, à l'arbre de Sinople.
A cette vue , les yeux du jeune homme se fixèrent sur la voiture comme sur un spectre, et il resta frappé d'étonnement.
Après un moment d'attente , un concierge sortit d'un charmant pavillon au dessus de la porte duquel était écrit : parlez au suisse... et vint en gromelant mettre la clef dans la
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serrure pour introduire le nouveau venu ; comme il était de fort bonne heure cependant , il se ravisa et avant d'ouvrir, il toisa l'inconnu pour s'assurer qu'il n'y avait pas de danger à le recevoir.
Certes, si jamais costume dut prévenir défavorablement, c'était celui de l'étranger. Sa tête était coiffée d'un chapeau dont la soie disparue laissait entrevoir la trame grise : on voyait que l'eau l'avait souvent inondé et que plus d'un rayon de soleil en avait brûlé l'extérieur : son habit luisant aux endroits que le frottement avait tondus, menaçait ruine et le pantalon , débris fort probable d'un équipement militaire , annonçait, pour le moins un soldat réformé allant misérablement rejoindre la cabane de son père. Une personne défiante même ne se fut pas crue coupable de témérité dans son juge* ment, en soupçonnant sous cet accout-rement quelque malfaiteur échappé à la justice.
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— Qu'est-ce qu'il y a? grogna, d'un ton brusque, le concierge, après un examen rapide.
— Monsieur Porcheron , répondit fort naturellement le jeune homme...
— Nous n'avons pas cela ici... re'pliqua le cerbère.
— Pardon... pourtant dans son autre domicile, on m'a bien indiqué ici... grilles, jardin... maison à l'italienne...
^- Monsieur veut peut-être dire : M. le comte Porcheron de Clérambaut...
— Monsieur le comte Porcheron de Cler...
— Eh bien? oui ?.. Qu'est-ce qu'il y a donc d'étonnant à cela?.. Est-ce que vous venez de la Chine?
— À peu près... dit en souriant amèrement l'inconnu...
— Ah!., alors... je conçois... que vous ne sachiez pas... Eh bien... qu'est-ce que vous lui voulez.^..
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— Je désire lui parler...
— Avez-vous une lettre d'audience?
— Une lettre?...
— Oui , savez-vous le français.^ une lettre d'audience.
— Il me recevra sans cela.
' — J'en doute.
— Mon nom suffira...
— -Votre nom!.. M. le comte n'a pas l'habitude de recevoir.,.
Il avait bonne envie d'ajouter : des gens mis comme vous... un regard long et grave du jeune homme retint l'injure sur sa lèvre et il finit en disant ; sitôt que cela...
— Mais il est huit heures et d'habitude... — D'habitude M. le comte se lève à dix et
nous sommes encore loin delà... Mais M. le comte ne se lèvera aujourdhui qu'à midi , il est sorli à trois heures du bal de la cour.
— Du bal de ia cour!'
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-^ Eh bien? oui. . Qu'est-ce qu'il a donc celui-là?
— Le bal de la cour? il y a une cour en France ?
— Est-ce que vous êtes républicain ou mouchard, pour me faire parler politique... S'écria le concierge en refermant brusquement la porte qu'il avait machinalement entrouverte, décampez vite, ou je vous fais prendre par le factionnaire.
L'inconnu le regarda avec colère et d'un ton impérieux :
Allez dire à votre maître qu'Albéric de Clérambaut a besoin de le voir.
A ce nom qu'il était accoutumé à respecter, leconcierge oublia le costume de l'homme pour s'incliner devantle litre : il introduisit Albéric , appella le valet de chambre , et celui-ci prenant le nom du jeune homme, le pria d'attendre le lever de son maître qu'il allait prévenir.
AlbériCjdont les bonnes et naïves qualités ont dû laisser quelques souvenirs gracieux dans l'esprit de mes lecteurs , la veille de cette bataille fameuse qui décida du sort de la Pologne, après avoir envoyé un adieu tendre à celle dont l'image le soutenait au milieu de ses traverses, ferma son écrit, y traça le nom de son ami , de son second père, et s'endormit au milieu des glaces et des feux de l'armée. Le soleil en se levant éclairait déjà une scène de carnage : Les fils de Kosciusko renouvellaient ces prodiges de valeur, qui font de leur histoire un récit de génies et de géans : mais que peut la bravoure ardente contre le nombre contre cette masse inébranlable qui a bien aussi son courage , mais qui le borne à demeurer et à mourir?
Le sorl de Varsovie et de la Pologne fut décidé et les Russes l'entrèrent en maîtres dans ces murs dont on les avait chassés en esclaves.
Albsric, voyant la cause de la liberté désespérée, oublia tout , jusqu'à son amour. Avec sa compagnie de partisans, il se précipita au milieu d'un escadron Russe , perdit, avant d'être à portée du sabre, la moitié de ses camarades , creva le front de l'ennemi , pénétja au milieu de ses langs, et là , tomba blessé, après avoir immolé de sa main plusieurs grenadiers de la garde impériale. Fait prisonnier, chargé de fers, il ne put mourir: l'an, sa jeunesse le sauvèrent; et plusieurs mois après, il suivait un convoi de prisonniers que le sort avait condamnés à fouiller les mines du Caucase.
Depuis longtemps, il gémissait, pauvre victime livrée à tous les caprices d'un Cosaque ou d'un gouverneur barbare, lorsqu'uu ordie de ce dernier l'appela en sa présence.
— Vous êles Albéric, fils du marquis de Cléiambaut , lui dit-il... Votre père est main-
tenant auprès du roi de fiance exilé.
— Oui... mais qu'importe le nom à qui n'est plus libre?
— Vous l'êtes, reprit le gouverneur: un détachement de cavalerie va vous conduire aux frontières, avec un sauf-conduit qui vous ouvrira la rou te jusqu'en France; là s'arrêtent les bienfaits du Czar. cette ftiveur vous étonne... Vous n'osez y croire? Voici des papiers qui vous expliqueront ce prodige. Ceci est une lettre du roi à l'Empereur. Ayant appj'is d'un de ses plus fidèles serviteurs , le marquis de Clérambaut , que son fils Albéric était dans l'armée polonaise, il prie sa majesté impériale de vouloir bien traiter avec indulgence un jeune homme plus égaré que coupable , qui déjà une fois a reçu de lui la vie et qu'il aime comme Français, quoiqu'il ait combattu contre lui en juillet : celui-ci est l'ukase de sa majesté l'Empereur de Russie, qui se fait une joie d'accorder cette faveur à
de si nobles lecommanda lions. Vous pouvez, partir.
Albéric reçut ces lettres , qui lui venaient comme du ciel , avec des larmes , et après plusieurs semaines , il tombait à genoux sur le sol de France.
Il la revoyait après l'exil, après l'esclavage... il était pauvre, presque nu, sans ressources , sans état , sans avenir... Mais il y avait à Paris deux cœurs qui souffraientde son absence... un homme loyal, honoré, ami de son pays et de la liberté, le soutien des opprimés, l'asile des proscrits... et sa fille... cet ange de beauté et d'amour, vers laquelle du sein de la terre qu'il creusait pour en extraire l'or, il avait si souvent senti son cœur s'élancer et bondir... il allait les revoir, les presser sur son sein .. c'était tant de bonheur, qu'il oubliait ses souffrances !
Pourtant, quand il songeait au ))atriotisme
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de Forchcron , il se surprenait à craindre sa présence.
Que va-t-il penser de moi? disail-il, lui si ardent , si exalté , de quel œil me verra-t-il , moi qui n'ai servi à rien, moi qui ne lui rapporte que l'esclavage des pays où il m'avait envoyé semer la liberté !
C'est ainsi qu'il franchissait rapidement la route, au milieu des humiliations que traine la pauvreté... il en souffrait, non pour lui, mais pour cette nation chez qui le libéralisme n'a pu instituer l'égalité, pour ce peuple, pauvre comme lui, qui ne compte pas dans la vie et n'a de sol que dans la tombe.
C'est encore plein de ces pensées qu'il était arrivé à Paris, et qu'il faisait antichambre chez le comte Porcheron de Clérambaut.
Ce titre nobiliaire enté sur le sien, ces obstacles pour arrivera lui, le jettaientdans un embarras inextiicable : sa pensée était un
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labirinthe confus dont il ne savait comment sortir : il attribua toute cette fanfaronade de dignité à l'orgueil de la domesticité , et en attendant le lever de Porcheron , il se mit à examiner l'antichambre.
C'est alors que sa surprise redoubla : Sur une console, en regard du poêle , était le buste du roi, vis-à-vis celui du prince roval, et au dessus, deux tableaux, richement encadrés représentaient l'un la bataille de Jemmapes, l'autre celle deValmi : il chercha les trois portraits de ses amis morts, les lithographies des sommités libérales qui jadis encombraient les murs : tout avait disparu... il pensa qu'ils étaient dans le cabinet.
Pendant qu'il tachait d'accorder ses yeux avec ses souvenirs, un bruit épouvantable de voix féminines l'arracha à ses réflexions, c'était madame Porcheron qui entrait précédée d'une femme de chambre. La figm^e des
deux inlerloculrices était enflammée de colère.
— Sortez, sorlez, criait-elle, miséiabie que vous êtes... Voyez-vous cette impudente de domestique qui m'apelle madame tout court!
— Tiens, répondait l'autre, faut peut-être mettre des gants pour vous parler.^
— Est-ce que vous oubliez que je suis comtesse...
— Vous me l'avez assez dit de fois pour que je m'en souvienne. J'ai servi chez les Montmorency qui sont de la vraie noblesse ceux là, et jamais ils ne se sont occupés comment je les appelais... Irù-i uayn
— Quand on ne respecte pas ses maîtres, on se fait chasser. ,ioi> ^^Monj ; <■.!.:, tyi\ rt/u
—Vous respecter., des marchands de bois! i —Insolente... apprenez que mon maria été le premier libéral de France.
— Lui, libéral! il a joliment eiiangé... il ne donne jamais un sol aux pauvres.