‹ Albert Baertsoen (volume 2)Chapitre 2 sur 12 · AUDENAERDE · texte numérisé non relu

AUDENAERDE

S'adressant aux choses inertes, s'inspirant de décors oubliés et meurtris, l'art de Baertsoen de plus en plus s'animait d'une vie mystérieusement humaine. Mais c'était sa propre âme surtout que l'artiste laissait parler dans les pierres noircies, les eaux grises, les façades

tassées. C'était sa pitié, sa foi, sa tendresse qui s'harmonisaient avec la mélancolie de ce coin populaire. Ainsi la Rivière prenait un aspect de réalité idéale.

De telles transpositions sont le privilège des poètes. Dans l'esprit des bons Gantois, le Luysegevecht (littéralement : combat de poux) jouit d'une réputation fort prosaïque. Baertsoen conte lui même la scène que voici. Assis un jour sur l'autre rive pour prendre quelque croquis, il vit soudain, près du lavoir, deux femmes se prendre aux cheveux. Comme nulle ville ne rivalise avec Gand dans le choix des injures, de surprenantes épithètes se mirent à vibrer dans la ruelle. Bientôt de la rive où se tenait l'artiste, deux cents personnes assistèrent au spectacle. Dans l'impasse, les deux mégères continuaient leur match furieux. Mais l'une d'elles s'irrita tout à coup de cette affluence ; lâchant le chignon de sa rivale, elle vint se mettre au bord de l'eau et sans hésitation, sans honte, elle imita le geste de la Mouquette... Je gage que la mélancolie de Baertsoen s'évanouit du coup et que ce jour-là le peintre de nos vieilles cités fraternisa en pensée avec nos joyeux petits maîtres du xvii^ siècle.

Le séjour en Zélande. — Terneuzen, Veere, Middelbourg. — La Grande Eglise d'Audenaerde. — Un grand peintre suédois en Flandre. — Baertsoen à Bruges. — Les interprètes modernes de la beauté brugeoise. — Le charme de la Reine des Flandres. — Les pignons pauvres du (juai de la Potterie et la Maison de la Grande Dame au Béffuinaere.

Suivre Baertsoen pas à pas dans le développement chronologique de son œuvre ne serait plus possible et nous sommes bien obligé d'invoquer à nouveau le scrupuleux mutisme de l'artiste sur les particularités de sa carrière. Nous essayerons néanmoins d'apporter un peu d'ordre dans le classement des tableaux. Ceux-ci vont se multiplier, sans le moindre excès pourtant. Baertsoen a toujours exprimé toute sa pensée sous la forme la plus appropriée. Un tel idéal, tout en exigeant un travail intense, ne permet point une création bien abondante. Mais peut-être ceci nous permettra-t-il de voir plus clairement dans l'œuvre que nous étudions.

Avant d'aborder la description de l'incomparable portrait de Gand que Baertsoen a tracé en une dizaine de tableaux, parmi lesquels sont ses pages les plus fortes — Les Chalmids sous la neige. Le Soir à Gand, et Le Dégel, — accompagnons l'artiste dans quelques villes de Flandre et de Hollande où son instinct, semble-t-il.

lui indiquait des sujets d'étude et de méditation qui, de plus en plus, le rapprochaient de son but idéal. Pendant plusieurs années — presque immédiatement après les séjours à Nieuport, — Baertsoen travailla en Zélande et particulièrement dans l'île de Walcheren, promenant son house-boat de Terneuzen à Flessingue, de Flessingue à Middelbourg, de Middelbourg à Veere. Longuement, il interrogeait les vastes nappes d'eau et les cieux immenses; patiemment, il pénétrait la passion sourde qui dort dans les petites demeures excentriques. Tantôt c'était la couleur humide des clochers, des digues, des moulins qui l'enchantait ; tantôt c'était l'ombre douce des nuits emplissant les petits ports et transformant les barques clapotantes en petits vaisseaux fantômes...

Un été, je rejoignis Baertsoen à Veere. Pendant toute la soirée, sur son bateau, nous parlâmes de la petite ville paradoxale, de ses maisons aux couleurs de tulipes, de son beffroi tarabiscoté comme une tourelle chinoise, de son énorme église où des régiments français avaient jadis improvisé d'immenses dortoirs. Nous regardions, nous écoutions la nuit. Les lanternes de la grosse tour bâtie à l'entrée du chenal essayaient vainement de percer l'ombre opaque ; et la palpitation insensible du silence ramenait sans cesse l'esprit vers les légendes millénaires du pays, vers les contrées disparues sous les eaux tragiques, vers les cloches englouties qui sonnent matines pour affoler les marins. Et je crois qu'une meilleure connaissance m'est venue ainsi de l'art de Baertsoen. La Hollande lui a fait voir et sentir les féeries joyeuses de la lumière ; il a peint des brouil-

te i^

r^ eu

lards irisés sur l'Escaut ; il s'est promené parmi les maisonnettes rouges et vertes, sur les talus brillants de l'extravagante Zélande ; il a jeté de larges coulées de soleil sur les toits vermillons et les murailles jaunâtres des ruelles. Mais à travers les clartés heureuses, toujours son sentiment nous a mis en contact avec la mé-

Walsoordkn

lancolie, avec la fatalité des misères obscures et des deuils dont parlent les pierres muettes.

A Terneuzen, Baertsoen commença un tableau qui ne fut jamais achevé. Mais le dessin servit pour une eau-forte où la force tragique du burin s'est atténuée pour exprimer le charme de cette petite ville fluviale, disposée en frise derrière son vestige de rempart, avec des barques et des moulins coquettement rangés. Deux

Impasses furent peintes à Middelbourg, (l'une datant de 1898 appartient à M. Gabriel Mourey) avec les rouges, les bruns, les bleus en demi-teintes des vieilles maisons. De Veere, Baertsoen rapporta deux tableaux : une Eglise de Veerc (collection Samuel-Kleeberg) traitée au fusain et légèrement aquarellée de vert sombre, avec une magistrale entente des grandes masses d'architecture, et un Nocturne où le petit port s'éclairait d'une lune argentée, — tableau photographié, mais perdu on ne sait comment, et qui avait son importance dans la marche toujours ascendante de l'artiste car il ouvrait une série de Nuits admirables.

Les cieux et les eaux de Hollande avaient exercé la peinture de Baertsoen à plus de fluidité et le coloris des maisons zélandaises devait élargir la gamme de sa palette. Mais ce pays grave, puritain, où la population des petites villes (et souvent des grandes) est ouvertement hostile aux artistes, ne modifia point sa mélancolie foncière. Un jour, Baertsoen faillit être assommé à Middelbourg pour avoir eu l'audace de chasser un gamin qui le harcelait. Plus tard il manqua s'attirer les plus désagréables aventures en dessinant à Amsterdam. Ces incidents ne sont pas pour faire voir un pays en rose. Dois-je dire que Baertsoen néanmoins, comme tout vrai peintre, aime profondément la Hollande? Il y fit de nombreuses études et c'est la seule contrée qu'il ait à la fois peinte et gravée en dehors de la Flandre. Nous verrons à quel point elle inspira son génie d'aquafortiste.

Ses séjours dans l'île de Walcheren toutefois ne le détournèrent que momentanément de la terre flamande.

Kromboomsloot II i eau-forte).

Il revint bientôt travailler à Gand, Bruges, Courtrai, Audenaerde. — Audenaerde ! qui songe à peindre à Audenaerde ? De rares touristes vont admirer la dentelle architecturale du merveilleux hôtel de ville et visiter les deux églises ; parfois aussi jettent-ils un rapide coup d'œil sur l'hôpital où d'aimables béguines montrent les fastueuses tapisseries audenaerdaises du xvir siècle. Mais ils ignorent les beautés de la ville, cachées au coin des ruelles, au pied des gros clochers, au tournant de l'Escaut...

Baertsoen a condensé toute cette poésie dans une œuvre : la Grande Eglise surgissant d'un amas de petites maisons. Le dessin remonte à une dizaine d'années et a servi récemment à l'exécution d'une eau-forte, saisissante entre toutes. Le dessin lui-même est de la plus impressionnante beauté. Il fut acquis par M. Goeminne, de Deynze, mort aujourd'hui et à la mémoire de qui nous devons un rapide hommage. Ce n'était qu'un modeste fabricant, mais passionné d'art, et pour qui les seules fêtes de la vie étaient de pouvoir acquérir un tableau, un dessin, une sculpture, une eau-forte. Les meilleurs artistes belges étaient représentés dans sa collection, et le dessin de la Grande Eglise figurait à la plus belle place.... On se plaint souvent avec raison du manque d'intellectualité de notre race. En revanche que d'énergies profondément et sainement artistiques elle recèle !

Les peintres ont témoigné jusqu'à présent d'une certaine indifférence à l'égard d'Audenaerde. Ne le regrettons pas trop bruyamment. On sait avec quelle indiscrétion ils nous imposent leurs perpétuelles redites

quand, à la suite de quelque grand artiste, ils s'abattent sur une contrée ou dans une ville pittoresque. En a-t-on peint des sapinières campinoises, des allées de charmes jaunis à la suite de Dubois et de Boulenger ! En a-t-on reproduit des cours rutilantes et des intérieurs avec vieux tic-tac, à la suite de De Braekeleer ! En avons-nous subi des canaux, des ponts vermoulus, des béguinages, depuis les premiers succès de Baertsoen ! Si encore ces épigones apportaient à leur besogne un peu de cette charmante bonhomie que Baertsoen me signalait chez son ami Fritz Thaulow ! L'histoire est trop jolie pour que je me prive de la raconter.

Le peintre gantois mena un jour le peintre suédois à Audenaerde. « Il y a-t-il de l'eau dans cette ville ? » demanda Thaulow à Baertsoen. — « Oui », répondit celui-ci. « Vous savez que je ne peins plus que des rivières coulant vite? » reprit Thaulow. — « Je promets que vous trouverez votre affaire, mais vous regarderez bien un peu les monuments et les maisons de la ville, n'est-ce pas ?» — ^ Soit » . — Voilà les deux amis déambulant dans la cité morte, admirant en connaisseurs ses curiosités diverses. Mais une inquiétude tourmentait le peintre Scandinave. — « Vous m'avez promis de l'eau » dit-il tout à coup au peintre de Gand. — « Voici, » répondit Baertsoen, en arrêtant son compagnon devant un petit canal sommeillant. Le bon visage de Thaulow prit une teinte sombre. — « Mais vous m'avez trompé ! s'écria-t-il. Audenaerde ne vaut rien !» — « Rassurez-vous, s'empressa de dire l'artiste flamand. J'ai mieux à vous montrer ». A quelques '^^Inètres de là, les eaux détournées de l'Escaut faisaient

Maisons sur l'eau App. à M. Ruuché, Paris.

mouvoir un moulin. C'était sous la roue une onde joyeuse qui tourbillonnait follement, mêlait des perles aux diamants, fondait de l'azur dans ses coulées d'argent; c'était le plus merveilleux... Thaulow que l'on pût rêver. Le visage du grand peintre nordique s'illumina,

MlDDlîLBOURG

ses yeux brillèrent d'émotion, et sans mot dire il se jeta au cou de Baertsoen...

Avant tout l'artiste veut se reconnaître dans la nature. L'important est de ne point s'arrêter à un motif favori — comme avait fini par le faire le brave Thaulow, — et de conserver l'unité des émotions en s'inspirant de sujets variés et en exprimant des nuances nouvelles. Se rendant à Bruges, et y apportant à son

tour un tribut d'admiration fervente, Baertsoen resta fidèle à son sentiment et maintint son inspiration dans la ligne observée à Gand, Nieuport, Audenaerde, Veere. La mélancolie de Baertsoen ne devait-elle pas spontanément s'unir à la mélancolie idéale de Bruges ? On ne saurait dire pourtant qu'il s'y répéta et il est en place personnelle, parmi les nombreux peintres belges, français, hollandais, anglais, américains qui ont peint ou essayé de peindre la précieuse cité.

Quelques artistes belges doivent à la ville de Memlinc certaines de leurs meilleures œuvres. V. Gilsoul, en une poétique composition, a fixé la silhouette de la vieille Porte des Bmidets vue de profil, au fond de l'étang qu'ornent les fines écharpes des brumes crépusculaires. Et ce tableau — où le vert des grands arbres, la tache étalée des nénuphars, la lueur allumée aux fenêtres des grosses tours vibrent en sourdine, — perpétue la beauté d'un site brugeois ravagé par les remblais, les pavages et surtout de criminels abatages... Rodolphe AVytsman a traité avec des minuties de gothique, les masses pittoresques des toits rouges et pointus de la vieille cité et, dans des frises décoratives, a transposé largement la beauté du Lac d'amour et des moulins brugeois. M. Charlet a montré le charmant bâtiment du Greffe en temps de neige avec un groupe de femmes et d'enfants s'échappant de la rue de l'Ane aveugle. Fernand Khnopff — qui a vécu sa première enfance à Bruges, — a exprimé le sortilège funèbre de la ville dans sa somptueuse figure : D'autrefois. Brangwyn, né à Bruges, ce que l'on ignore généralement, y a gravé ses Hàleurs rythmés et tragiques,

Les Pigxoxs jArNES Aj)}). à AI. Speltinckx. Gaïul

son Chaland remplissant le ciel d'une voile grandiose, son Motdin menaçant du haut de sa colline le ciel sombre qu'il fauche de ses ailes géantes et sa Porte fantastique qu'encadrent d'opulentes frondaisons et qui livre passage à quelques laboureurs évoquant un cortège médiéval, tant le groupe se transfigure dans la lumière et le décor. Enfin Mellery a symbolisé l'antique capitale de notre art dans une harmonieuse figure de femme posée noblement devant le Beffroi, entre deux vues intérieures de la sépulcrale église de Jérusalem.

Mais Bruges, parmi les maîtres modernes, n'a pas encore trouvé son interprète, comme tant d'autres villes historiques ont trouvé le leur. Aucun peintre n'a voué sa vie à la cité ; aucun même n'a réussi, comme Rodenbach, à confondre son nom avec la gloire universelle de la commune défunte. Pourtant Nihil ad Brugas / covauiQ l'écrivait au xvi^ siècle un professeur d'éloquence de l'Université de Louvain. Les autres villes de la Flandre sont belles, mais rien n'est comparable à Bruges, Nihil ad Brttgas ! Nul flamand, fût-il le plus voyageur et le plus épris de pittoresque étranger, ne discutera cette parole. Bruges est le parterre de nos plus belles fleurs d'héroïsme, d'indépendance, de richesse et d'art ; le hasard des moindres flâneries y découvre les témoignages les plus pathétiques et les plus solennels du passé ; l'architecture brugeoise trace un drame complet s'étendant sur plusieurs siècles, et l'apaisement des verdures innombrables, des canaux paresseux, des façades adorables superpose partout à la voix tumultueuse d'autrefois, une mélodie idéale, unique, la plus pure qu'exhale l'âme de la mère Flandre. Rien ne peut dire le charme

du grand livre brugeois, rien ne peut dire sa suavité unique : NiJiil ad Brtigas !

Cette beauté doit-elle rester inaccessible aux peintres? Les pignons jaunes, les toits rouges, les cygnes ondoyants, les canaux gris, les coins de béguinages ont fourmillé dans les expositions. Aucune volonté ne s'est obstinée devant le spectacle brugeois jusqu'à en faire naître la synthèse. Pour Baertsoen, Bruges ne pouvait se détacher du chapelet des villes flamandes. Il y fit un grand pas vers son terme idéal. Mais si Baertsoen peut être considéré comme le peintre d'une ville, c'est comme peintre de Gand ; c'est dans sa propre cité qu'il accomplit l'acte de définitive adoration au pays natal. Du moins resta-t-il grand portraitiste de villes dans la Reine des Flandres, du moins s'y montra-t-il créateur comme dans toutes les autres cités patriales. Il y signa des eaux-fortes qui sont parmi les compositions souveraines de l'art contemporain : tel le Quai des Ménétriers. Et après y avoir peint la Rne de r Affût, œuvre de début, (collection Jottrand, Bruxelles), et les Maisons de Dentellières que longent les femmes en grandes mantes, c'est de Bruges qu'il rapporta les deux très belles toiles : Pignons jaunes (coWtciion Speltink, Gand), et le Couvent (collection Faltis, Vienne), datées toutes deux de l'année igoS.

L'eau au premier plan, puis le quai avec son gardefou blanc, puis deux maisons jaunes ornées de volets verts et coiffées de toits rouges ; telle est l'ordonnance des Pignons jaunes. Pas une âme sur le quai. Impossible de caractériser plus familièrement l'habitation et le paysage brugeois; impossible de parler un langage plus

Vieux murs sur l'eau App. à M. Faltis, Vienne.

sobre. Ces deux façades-sœurs racontent toute la ville et nous n'avons pas besoin de savoir qu'elles s'élèvent sur le quai de la Potterie pour être imprégné de l'atmosphère brugeoise. Mais si simple qu'il fût, le tableau se réclamait encore d'une tradition pittoresque un peu

En Hollande

convenue. Baertsoen, avons-nous dit, trouva à Bruges l'occasion de se rapprocher de son idéal généralisateur. L'importance du Couvent est surtout dans cette conquête par les sacrifices.

Pendant tout un été, Baertsoen travailla amoureusement à cette œuvre de dimensions moyennes. Avec ses boiseries de vert tendre, ses fenêtres croisillonnées, ses toits rouges envahis par la mousse, son lambrissage de goudron noir, le tout unifié par les buées d'un temps

eris, la « Maison de la Grande Dame » médite comme une âme. Pour aimer la noblesse du site, nous n'avons pas besoin de connaître qu'une vraie grande dame, d'antique aristocratie, l'habite ; pour goûter le charme mystique de l'œuvre, nous n'avons pas besoin de savoir que nous sommes au Béguinage de Bruges. Ce n'est pas pour la grâce de l'architecture, ni pour la douceur des pelouses que Baertsoen a peint cet endroit ; c'est pour le sentiment qui religieusement y vibre. Il a retracé l'existence totale de la cité croyante en peignant une façade. Nous sommes bien dans les Flandres, mais la beauté du paysage est toute symbolique ; le béguinage qui est sous nos yeux n'est plus celui de telle ou telle ville, la maison qui se dresse devant nous est celle de la pure prière ; son titre la définit à merveille : c'est le Couvent. . .

■K7iiir'iWitBnE?iitl '

1?mn^

fe

Rapide promenade dans Gand. — La beauté intime de la ville. — Baertsoen peintre de Gand. — Petite Place flamande. — Petite Cour, au bord de Veau. — Les Chalands sous la neige. — Les chefs-d'œuvre de la série gantoise : Le Soir à Gand et le Dégel. — Les audaces d'un étudiant. — Les émotions d'un vernissage. — Description des deux chefs-d'œuvre. — Le Grand Béguinage de Gand. — Les pignons du quai de la Grue. — Histoire d'une couche de blanc.

Gand formidable, avec ses bras, ses mains, ses doigts.

Avec son corps ployé sous les métiers logiques

Dresse, sous le ciel noir et roux, l'effort tragique

De son peuple fiévreux, redoutable et narquois.

Ses tissus clairs et fins partent vers des contrées

De feu, de fiamme et de splendeur large dorées,

Ses draps profonds et loutds luisent comme autrefois...

Après une journée passée à Gand le voyageur pressé s'en retourne avec la conviction qu'il a visité une cité assez banale, gardienne de quelques insignes chefs-d'œuvre. La première impression n'est point favorable. Mais regardez attentivement les édifices, et la physionomie de la cité change. Gand, on l'a dit avec raison, est la ville des monuments ; elle en possède d'admirables et de tous les âges, depuis les temps romans jusqu'au xviii^ siècle. Elle a son formidable 'S Gravensteen, son abbaye et son église Saint-Bavon, ses gracieuses Halles, son incomparable Maison des

Bateliers, son église Saint-Nicolas et ses maisons en style Louis XV, si charmantes et dont le nombre intrigue. Fermez les yeux aux banalités contemporaines, absorbez-vous dans ce magnifique héritage de pierres, et Gand vous apparaîtra comme une superbe personnalité urbaine. La mémoire aisément ressuscite sa vie

Quai Saint-Antoiniï, Gand

d'autrefois, ses tumultes populaires, son insolence communale. La foule des « Heeren van Gent » s'agite ; des figures puissantes en surgissent dominées par la mâle stature de l'émouveur de peuples, du surhomme de Flandre : Jacques van Artevelde. Et tout de suite, à ces pages de force et d'héroïsme s'oppose l'émotion divine du « Retable de l'Agneau », terminé à Gand et

Le Couvent Apj). à M. Faltis, Vienne.

conservé, — hélas ! avec quelles mutilations ! — dans la claire église Saint-Bavon aux chapelles lambrissées de marbre noir et blanc...

Les Gantois aiment leur vieille cité et en sont fiers.

Au QUAI AUX Tilleuls, Gand

Ils la connaissent bien aussi. Ville de monuments, Gand est aussi une ville d'archéologues et d'historiens. Peutêtre y témoigne-t-on un intérêt un peu vif aux vieux édifices que l'on restaure abondamment. Discernons ici les excès d'une passion respectable et féconde : l'attachement au milieu natal. J'ai connu beaucoup de vieux

Gantois ; ils aimaient tout de leur ville, tout, jusqu'à l'invraisemblable répertoire des locutions populaires, jusqu'aux rudesses les plus emportées de leur démocratie, où, de temps à autre, se reconnaît le sang violent des ancêtres. Et le Gantois ne se contente pas d'admirer les beautés historiques et partout signalées de sa ville ; il affectionne aussi les sites et les coins d'un vieux Gand que l'étranger ignore et qu'une longue fréquentation peut seule révéler. Les « Messieurs de Gand » restent fidèles à leurs vieux cabarets, à leurs antiques gargotes à « vvaterzoie », à leur minuscule Galgenhtiis. Je sais un musicien, vieil amant de sa ville, qui s'est arrangé de façon que les fenêtres de sa salle à manger s'ouvrent presque au niveau de la Lys, ce qui lui permet, à l'heure des repas, de voir passer les lents cortèges des chalands et les embarcations rapides des célèbres canotiers gantois....

Que de beauté et de poésie dans cet aspect intime de la cité : petites places aux maisons trapues, vieux canaux traversés de ponts tournants, logis branlants qui surplombent la Lys ! Ville admirable, d'un pittoresque moins avenant que celui de Bruges, de Malines, de Nieuport, de Furnes, mais d'une expression énergique et rêveuse qu'on ne retrouve pas ailleurs. Ce Gand là, par malheur, est condamné. L'extraordinaire développement manufacturier de la cité, le renouvellement fatal des demeures rongées, le comblement — souvent un peu précipité, — des canaux concourent à sa disparition. Du moins quand sera détruite cette ville de logis vétustés et de canaux, chers aux « echte gentenaers », le

La Route d'Ostende (eau-forte).

portrait en subsistera dans l'œuvre du peintre gantois Albert Baertsoen.

Il était dans l'ordre des choses humaines que l'énergie et la tendresse proprement gantoises du peintre ne fussent pas comprises tout de suite de son entourage et qu'on allât jusqu'à prendre l'artiste pour un amateur. Aujourd'hui du moins, je pense que la ville commence à saluer en Baertsoen l'une de ses gloires les plus authentiques. Il a consacré le meilleur de son temps et de son cœur à la cité paternelle, et tandis que des légions de peintres — souvent pour l'imiter — , se répandaient dans les béguinages et encombraient les quais des deux Flandres, lui revenait constamment à sa vieille Lys, aux canaux de son enfance, à la Byloque, au bon « Luysegevecht » où personne ne le dérangeait, que personne ne songeait à peindre...

Ainsi s'élabora en une douzaine d'années environ le portrait de Gand. Le Canal de la Lys ait bois, cité plus haut, date de 189 1 ; le Dégel et le Soir à Gand, points culminants de la série gantoise (jusqu'à ce jour), sont de 1903. Hntretemps c'est une ascension constante vers la plus noble maîtrise. En 1897 la Petite Place, le soir (en réalité l'ancienne Place des Meuniers, au quartier Terplaeten aujourd'hui démoli) synthétisait la physionomie de la petite place flamande, du petit forum indigent où s'ébat la marmaille et jacassent les vieilles. Le succès fut tel que le Musée d'Anvers acheta l'œuvre et que celle-ci, exposée à Paris en 1900, valut à son auteur la médaille d'or obtenue la même année par Verstraete, Frédéric et Claus. Le soir se répand sur cette Petite Place et glisse, en caresse subtile, sur les

toits vermillons, les cheminées mordorées, les volets verts, les portes bleuâtres, les crépis laiteux des murailles; une pauvresse en noir « kapmantel », courbée vers le sol où s'étalent les dernières traînées de soleil, va rejoindre lentement les bonnes femmes qui commèrent au fond sous la surveillance discrète d'une petite Madone cachée dans sa niche... Deux ans plus tard la Petite Cour, le soir au bord de Veatt (acquise par le Luxembourg) nous ramenait au Luysegevecht, vu cette fois dans les gris bleutés du demi-jour avec la lumière diffuse d'une lanterne reflétée dans la Lys. L'intelligence des masses s'y mariait à la plus éloquente transcription des crépuscules urbains.

Vinrent ensuite les Chalands sous la neige (peints en 1901, médaille d'or à Munich, hors concours à l'exposition de Liège en içoS, conservés au Musée de Bruxelles). La tristesse des Cordiers sur les Re7nparts y reparaît et déjà le sentiment du célèbre Dégel emplit l'œuvre. Devant nous est un canal de Gand vu dans une enfilade oblique et bordé à notre gauche de maisons anonymes, magasins ou estaminets, aux façades de brique éventée et de crépis sale où se détachent les rares rehauts vert cru et rouge acajou des portes, volets et vitrines. Au premier plan, une barque arrondit sa proue pansue de vieille allège portant dans ses flancs un chargement de grains, de ciment ou de charbon en vrac ; elle vient de démarrer devant une minoterie ou c|uelque autre usine révélée à droite par un haut mur aveugle. La proue paraît lointaine dans la buée d'hiver et le patron, appuyé à la barre du gouvernail, n'est plus qu'un magot empoté dans l'espèce de sac bleu qui lui

sert de blouse. Au centre, laide batelier, vu de dos, se courbe sur une gaffe et s'arc-boute pour faire « reculer en avant » le beurt pesant. La vieille carène glisse lentement, tristement. Elle ne se souvient plus des couleurs vives qu'elle arborait au printemps par les

Vieilles Maisons. Gand

canaux clairs des campagnes flamandes et les rappels de rouge géranium qui s'obstinent aux festons de la proue accentuent le désastre de la polychromie primitive. Les débâcles du ciel ont tout effacé. Le souvenir règne, non d'une neige fraîche, mais d'une neige de la veille, d'il y a des jours, on dirait de toujours. Les choses ont pris la couleur ternie de cette neige et celle-ci s'est imprégnée de l'effacement des choses. Noircie, saumâ-

tre, elle couvre les toits, alourdit les gaffes, vernisse les écoutilles de la cale, traîne en banquises fondantes sur l'eau dépolie où se mirent les vieux logis, remplit l'atmosphère et supprime le ciel qui n'est plus qu'un écran de suie. Voilant tout, noyant tout, elle apporte à l'harmonie du spectacle une sourdine prodigieusement mélancolique, expressive, désolée.

A côté de ces Chalands qui ont la poésie de notre époque prolétarienne, des toiles comme les Maisons du Vieux quai aux Oignons où les toits se bousculent dans un ciel crépusculaire, le Nuage blanc gonflé sur des logis écarlates, les Pignons brillants et sommairement brossés du canal du Meerem, aujourd'hui comblé (ces deux derniers tableaux appartiennent à M. Faltis, de Vienne, possesseurdu Couvent), et même un joli morceau comme la Neige au Béguinage (coll. Coquelin aîné, puis coll. Lemoine) ne sont que des poèmes fragmentaires. Gand réservait à Baertsoen des victoires encore plus complètes. L'année même où il peignait à Bruges ses Pignons Jaunes et son Couve^tt (nous verrons qu'il n'exécute pas ses tableaux successivement, mais qu'il travaille à deux ou trois toiles à la fois souvent pendant plusieurs années), il achevait les deux tableaux que l'on considère jusqu'à présent comme ses chefs-d'œuvre : le Soir à Gand et le Dégel. Avec ces deux œuvres nous pourrions reconstituer les éléments flamands de sa vision, depuis la mélancolie initiale si passionnément confessée à Nieuport, jusqu'aux joies des paysages mystiques de Bruges ; elles suffiraient pour nous faire comprendre la beauté méconnue de Gand et à travers elle l'âme nostalgique et filiale de son peintre, pour nous

ÎII08 aj ,civiAD .ansT à .àriouoH .M é .qqA

ites, vernisse les ccouLiilcb (le !,>anquibcs fondantes sur

l'eau dépolie <>-. ^ vieux logis, remplit

l'atmosphère et ..i qui n'est plus qu'un

êcr.in (le suitv oyanttout, elle apporte à

■nie dii >ourdine prodigieusement

ue, exprc

■': de ces Chalands qui ont la poésie de notre

jue prolétarienne, des toiles comme les Maisonè.du

"'IX Oignons où les toits se bousculent dans

isculaire, le Nuage blanc gonflé sur des

les Pignons brillants et sommairement

Meerem, aujourd'hui comblé (ces

,iux appartiennent à M. Faltis, de

me, possesseurduG?//i^^«/),et mêm'e un joli morceau

comme la Neige au Béguinage (coll. Coquelin aîné,

> coll. Lemoine) ne sont que des poèirie^ fragmen-

/,..-. ervait à Baertsoen des victoires encore

T ',on/v m,'tn. i u i 11 i>eignaità Bruges

LS verrons qu'il

-ement, mais qu'il

à la fois souvent pendant

kit les deux tableaux que l'on

lèsent comme ses chefs-d'œuvre :

</ et le Dégel. Avec ces deux œuvres nous

onstituer les éléments flamands de sa

^i^i^ui:? la mélancolie initiale si passionnément

'-'c- à. Nieuport, jusqu'aux joies des paysages

de Bruges ; elles suffiraient pour nous faire

< m prendre la beauté méconnue de* Gand et à travers

aè nostalgique et filiale de son peintre, pour nous

Gand, le soir ■*^* App. à M. Rouché, à Paris.

('( ■.nf(

faire aimer le poète qui ne sépare point le décor de sa ville de l'air qu'on y respire et de la vie qu'elle abrite, pour nous faire admirer l'artiste qui, sacrifiant les traits inutiles, fait de ces deux toiles si locales des œuvres du plus grand style, des scènes où se reconnaît l'humanité présente.

heSozr a Gand {qxàX^qXxow Rouché, Paris) c'est, cette fois, l'un des décors les plus glorieux de la ville : dans le fond le chevet de l'église Saint-Michel et la façade d'un vieil hôtel du premier Empire ; à gauche les pignons illustres de la Maison de l'Etape et de la Maison des Bateliers. Ce décor vénérable est aujourd'hui « modernisé » par un pont et de ridicules constructions néo-gothiques. Baertsoen l'a peint avant son bouleversement ; mais ni son tempérament, ni l'heure choisie pour représenter le site ne lui permettaient d'en copier la physionomie documentaire. En peignant ses études, c'était l'âme de la ville qu'il interrogeait chaque soir. Et même, disons-le en guise de petite diversion plaisante, cet examen psychique n'allait pas sans quelques complications. Baertsoen trouvait que l'allumeur de réverbères arrivait tard et que les lampes Auer rayonnaient trop dans la nuit ; un de ses admirateurs fanatiques, un étudiant, voulut le tirer d'embarras et vint allumer les lanternes entre chien et loup, dix minutes avant l'heure réglementaire. Les gens du quartier s'étonnaient, s'amusaient et le brave allumeur suffoqué manquait à chaque fois de laisser choir sa perche... Jamais on ne découvrit les coupables.

La grandeur héroïque, la mélancolie, les détails pittoresques du paysage de pierres se fondent, disparaissent

pour renaître en la douceur surnaturelle d'une indescriptible féerie crépusculaire. Une pénombre violacée entoure les édifices, les transfigure en géants fantomatiques qu'éclairent par instants l'accent d'une lumière,

Château de Laerne

le rayonnement des lanternes qui s'arrondit puis se dissout en buée d'or dans la grande améthyste nocturne. Seuls les tons brunâtres et blancs d'un bateau nous ramènent aux réalités, tout en soulignant la fluidité des silhouettes. Les choses, mystérieusement, conspirent à

libérer le rêve. La beauté de l'heure atteint au fantastique. Et pourtant tout est juste et vrai. Sous les voiles violets et dorés qui les idéalisent, les édifices et les demeures augustes gardent l'essentielle vérité de leurs lignes séculaires. Il se peut que l'on ait peint d'aussi belles nuits ; jamais on n'en peignit de plus belles.

Le Dégel est le tableau le plus célèbre de Baertsoen ;

»r.";;jaaitpà3— «M^

A Laerne

il fut popularisé par la carte postale, obtint la grande médaille d'or à Venise et vit croître son succès quand parut l'eau-forte qui le traduit. Terminé en içoS — l'année la plus féconde de la carrière de l'artiste, — il figura au Salon de Paris en même temps que le Soir à Gand. Baertsoen avait mis son espoir dans cet envoi. Le jour de l'ouverture du Salon, il quitta Gand à six heures et demie du matin, curieux de revoir ses tableaux en place. Il arrive devant ses toiles. Elles lui semblent

mauvaises, très mauvaises ! « Eh quoi ! se dit-il, voilà le résultat de tant d'efforts, de tant de patience ! » Le jour même il reprend le train de cinq heures, rentre chez lui avant minuit et tout de suite confie à son père qu'il a juré de ne plus tenir un pinceau. Mais voici que le lendemain les journaux de Paris apportent à Gand l'écho d'un succès énorme. Vingt-quatre heures plus tard arrive une lettre de M. Bénédite demandant le Dé^el pour le Luxembourg et par le courrier suivant M. Rouché exprime son désir d'acheter le même tableau, ajoutant que s'il est vendu, il retient l'autre...

Comme toutes les œuvres de Baertsoen, le Dégel a traversé une série de préparations et de transformations successives. L'artiste conserve même dans son atelier une première version presque aussi poussée que la composition définitive. La neige fondante et saumâtre des Chalands y reparaît. De plus une Neige exécutée à Bruges, jugée mal venue et pour ce motif roulée dans un coin de l'atelier, peut être considérée comme une étude pour le Dégel ; il y a même dans cette Neige une figure, l'homme au sac, qui a été reprise pour le célèbre tableau du Luxembourg. D'ailleurs Baertsoen a réfléchi à ce chef-d'œuvre dès les débuts de sa carrière. Il l'a peint à la fenêtre de son atelier et il habite encore l'endroit où il est né. Il a reproduit la Lys qu'il a sous les yeux depuis toujours ; rien n'est changé aux éléments de la réalité ; ils sont seulement humanisés par la simplification et montrés à un instant unique. Avec ses berges mouvementées, son décor d'habitations désuettes et de jolis jardins, ses embarcations colorées, cette Lys de la Byloque abonde en charmants motifs pittoresques.

A«ft

bo

mauvaises, très mauv ; loi ! se dit-il, voilà

le résultat de tant i i de patience ! » Le

)oiir même il reprend le tra heures, rentre chez

minuit et tout de si fie à son père qu'il

plus tenir un "pinceau. Mais voici que le

journaux de Paris apportent à Gand l'écho

énorme. Vip'^^-""atre heures plus tard

itre de M. î. e demandant lé Dé^el

jmbourg et par le courrier suivant M.

me son désir d'acheter le même tableau,

est vendu, il retient l'autr

HVime toutes les œuvres de Baertsoen, le Dégel

une série de préparations et de transforma-

ives. L'artiste conserve même dans son

....... U...V j^remière version t-r.-^-in,- rm^^i poussée que

g I la composition, définitive. 1^ v -c et saumâtrë

o I des Chalands y reparait. De » \^eige exécutée à

j J lii ■ mal venue et pour ce motif roulée.dans

Page 1